Part 1
FRANCIS JAMMES
Les Robinsons basques
PARIS MERCVRE DE FRANCE XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI
MCMXXV
DU MÊME AUTEUR
Poésie.
DE L'ANGELUS DE L'AUBE A L'ANGELUS DU SOIR, 1888-1897 1 vol. LE DEUIL DES PRIMEVÈRES, 1898-1900 1 vol. LE TRIOMPHE DE LA VIE (Jean de Noarrieu. Existences.) 1 vol. CLAIRIÈRES DANS LE CIEL, 1902-1906. (En Dieu. Tristesses. Le Poète et sa femme. Poésies diverses. L'Eglise habillée de feuilles.) 1 vol. LES GÉORGIQUES CHRÉTIENNES 1 vol. LA VIERGE ET LES SONNETS 1 vol. LE TOMBEAU DE JEAN DE LA FONTAINE suivi de POÈMES MESURÉS 1 vol. CHOIX DE POÈMES, avec un portrait 1 vol. LE PREMIER LIVRE DES QUATRAINS 1 vol. LE DEUXIÈME LIVRE DES QUATRAINS 1 vol. LE TROISIÈME LIVRE DES QUATRAINS 1 vol.
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LES ROBINSONS BASQUES
_A la mémoire de Goya y Lucientes_
IL A ÉTÉ TIRÉ:
56 exemplaires sur papier de Madagascar, savoir: 55 ex. numérotés à la presse, de 1 à 55 et 1 hors commerce
247 exemplaires sur Hollande van Gelder numérotés, à la presse, de 56 à 302
La première édition a été tirée sur papier de fil Montgolfier, savoir: 1075 exemplaires numérotés de 303 à 1377 25 exemplaires (hors commerce) marqués à la presse de A à Z
JUSTIFICATION DU TIRAGE:
Tous droits de traduction, d'adaptation et de reproduction réservés pour tous pays.
Copyright by MERCVRE DE FRANCE 1924
INTRODUCTION
Il y a quelque trente ans vivait à Bayonne un de ces Juifs qui portent besicles de corne sur nez crochu; dont le front et les joues ridés reproduisent assez exactement une page criblée de caractères talmudiques et dont les mains, semblables à des araignées, tantôt tissent la toile grise de leur barbe, tantôt arpentent l'oscillante balance du peseur d'or ou du joaillier.
Jacob Meyer était son nom.
Nous étions rejoints, lui et moi, par un goût commun de la pêche et de la poésie. Il arrivait qu'après avoir parlé littérature nous descendissions à l'Adour pour y tendre un filet. Nous nous fortifiions avec l'odeur du goudron et de la mer toute proche. Il ne recevait guère de visites que la mienne et de dames qui venaient lui régler les intérêts d'un emprunt ou l'acompte d'une émeraude.
Avant que de me révéler le début des _Robinsons basques_, il me dit en tenir la version de sa famille, et que celle-ci, de père en fils, se l'était transmise.
De cette famille, un membre, le premier sans doute qui donna lieu à la souche de Bayonne, repose dans le cimetière de La Bastide Clairence sous le prénom d'Abraham.
Ce qui a laissé entendre à quelques simples d'esprit que le père d'Isaac est enterré dans cette commune.
LES BASQUES ABORDENT EN TERRE VIERGE
La légende rapporte que, il y a vingt-cinq siècles, un navire dont la coque portait le nom d'_Eskualdunak_ pénétra dans les eaux de l'Adour.
Ce navire était magnifique et témoignait que la contrée d'Asie d'où il arrivait connaissait la civilisation la plus raffinée, à l'époque où les habitants de l'Europe future se servaient de haches de pierre et de pieux durcis pour assommer ou percer les ours et sangliers qu'ils dévoraient crus.
Le capitaine de l'_Eskualdunak_ s'appelait Ondicola. Un équipage l'accompagnait qui se ressentait davantage d'une vie passée dans le luxe et la volupté que guerrière ou simplement active. Il se composait de matelots, de leurs femmes et d'un groupe de jeunes gens et jeunes filles dont le moins âgé, Iguskia, avait seize ans, et la plus jeune, Ithargia, quinze.
Si, vivant alors, avec l'esprit d'à présent, nous eussions vu se promener sur la rive gasconne tant d'aimables Orientaux, ils nous auraient fait songer davantage à un débarquement à Cythère qu'à une descente dans les entrepôts de Bayonne.
La saison étant fort belle, Ondicola fit jeter l'ancre et dresser à quelque distance de la mer les tentes d'un campement. C'était dans sa manière de suivre son caprice, et si un nouveau pays lui agréait par son climat et ses aspects, il s'y installait avec sa tribu nomade jusqu'à ce que le froid ou la lassitude les en chassât.
Hommes et femmes déménagèrent le contenu du bateau sur l'arène. Des flancs de l'_Eskualdunak_ jaillirent des merveilles: des hamacs qu'on eût dit tissés de rosée; des robes d'un azur si transparent qu'on ne les soupçonnait que si les beaux corps s'y enfermaient; des pierres uniques; des ivoires sans défaut; et, dans des cristaux de roche à facettes ingénieuses, des parfums empruntés aux jardins des _Mille et une Nuits_.
Les jeunes filles vivaient à part, les jeunes gens aussi de leur côté, car Ondicola ne souffrait point que rien altérât leur pureté jusqu'au jour de leurs noces. Non point qu'il eût aucune morale. Toute trace de religion avait disparu de ce peuple: Mais afin que la corolle s'épanouît dans toute sa grâce, tout, son éclat, tout son arome, Ondicola en faisait respecter la pré-floraison. Ainsi le produit serait superbe.
Cette loi mise à part, que tout naturaliste aurait pu édicter, on ne voyait pas régner beaucoup de vertus parmi les hôtes de l'_Eskualdunak_, ni à bord ni à terre.
Tant de siestes sous les arbres capiteux, de danses lascives, de fruits défendus, de complications du coeur mettaient à nu les nerfs de l'équipage ou le déprimaient.
Ondicola, bien qu'il se laissât aller à ses moeurs, en éprouvait souvent du dégoût. Si imposant que fût le port des femmes, si élancée la ligne des adolescentes, si nette la carrure des mâles: il y avait tout à craindre pour l'avenir. Une lourde inquiétude envahissait Ondicola touchant la descendance de ceux qu'il abritait dans son navire et qu'il avait choisis parmi les types les plus parfaits de sa patrie indienne.
Le seul culte de la beauté l'avait guidé lorsque, par exemple, il avait détaché Iguskia et Ithargia d'un plateau perdu de l'Himalaya où n'habitaient que de rares pasteurs. L'instinct puissant de conserver la race à laquelle il appartenait le dressait peu à peu contre les moeurs qu'il voyait affoler et anémier de plus en plus ceux de l'_Eskualdunak_.
Lorsque, la nuit, sur le rivage de cet Adour que fait se plisser une brise si pure, il flânait au sortir de quelque débauche, il lui arrivait de rejeter le suc épaissi du pavot qu'il s'apprêtait à fumer.
Alors, plus calme, il contemplait avec attendrissement, dans la diffusion de la lune, deux tentes isolées, en dehors du campement, qui se distinguaient entre toutes par leur blancheur particulière.
Dans l'une, dormait Iguskia, seul; seule, dans l'autre, Ithargia.
Nul n'ignore, reprit à quelques jours de là Jacob Meyer, que les Asiatiques connurent la poudre avant l'ère chrétienne, aussi bien qu'ils avaient inventé la brouette et la boussole.
Je ne dis pas cela pour les Juifs (ajoutait-il), car ils n'ont pas voulu, encore qu'ils ne les ignorassent point, utiliser de telles découvertes: il nous suffit d'une mâchoire d'âne pour remporter la victoire; du dos du même animal pour transporter notre butin; de sa queue pour remorquer un captif; et, quant à la boussole, je vous demande quelle orientation pourrait prendre une race toujours errante?
Donc, il y a deux mille cinq cents ans, Ondicola se servait de fusils de chasse dont l'amorce présentait une autre garantie que l'éclat de silex adapté à l'espingole de vos ancêtres. C'est ainsi qu'Ondicola et ses compagnons se procuraient du gibier, et d'autant plus aisément qu'il était alors peu farouche dans les contrées d'Europe qu'ils visitaient. Ondicola s'adonnait aussi à la pêche au lancer.
Mais, tout de même, cette existence de plein air ne le maintenait point dans cette forme cynégétique, privilège des chasseurs à qui suffisent un croûton de pain, une gousse d'ail, un verre de vin et une femme.
C'est pourquoi il résolut, pour retremper ses muscles, de s'en aller à la découverte, escorté de quatre bons tireurs et marcheurs, par ce pays qui leur était absolument étranger.
Et d'abord il pénétra, par les bords de la Nive, dans la région de l'actuel Cambo. A mesure qu'il portait plus avant ses pas, un curieux phénomène se confirmait: pas un seul habitant n'y apparaissait. Telle était cette absence de l'homme que les écureuils eux-mêmes se montraient familiers jusqu'à sauter sur les épaules d'Ondicola et de ses compagnons. On voyait de ces rongeurs descendre deux par deux vers la rivière, se tenant par les doigts comme de jolis petits ménages. Ils rafraîchissaient leurs pattes. Ondicola admirait leurs moeurs plus simples que celles de l'_Eskualdunak_ où l'on usait, pour se baigner, de cuves d'or emplies d'eaux suaves.
Par une réaction naturelle, au souvenir écoeurant de ces parfums, il se jeta dans la Nive à la nage. Et, quand il en ressortit, des gouttes qui n'avaient que l'odeur de l'air pur roulèrent à ses pieds dans l'herbe.
Cette course à travers des bois qui n'exhalaient point les essences de l'Asie, mais à peine une senteur d'averse sous l'orage, le remontait. Il défendit au cuisinier d'épicer davantage les mets, et il proscrivit les sauces. Mais, faisant creuser dans l'argile un four que l'on garnissait de galets demeurés longtemps sur la braise, il ordonnait qu'on y rôtît la chair des lapereaux et des perdrix. La confiserie dont il s'était fait suivre lui répugna bientôt tellement, qu'il la fit abandonner à un ours débonnaire. Mais celui-ci, l'ayant flairée, s'enfuit sur un chêne d'où découla un délicieux rayon de miel.
Un autre charme de cette vie errante était pour Ondicola d'échapper à la polygamie que pratiquaient, selon l'usage oriental, les gens de l'_Eskualdunak_. Mais que dis-je! Ce lui était un délice de se soustraire même à sa favorite qui, si belle qu'elle fût, et autant qu'elle dît l'adorer, et si fort qu'il crût l'aimer, l'excédait par les caresses qu'elle lui prodiguait, et aussi par sa jalousie. Les nuits étaient douces. On était en juillet. Il s'éveillait au chant des oiseaux et ne se sentait pas de joie, les yeux clos encore, de palper la mousse qu'aucune femme n'avait foulée.
Si la tradition est exacte, Ondicola et ses compagnons remontèrent l'affluent de l'Adour jusqu'à la place d'Itxassou.
Les forêts, quelque peu impénétrables, retardèrent leur marche, bien qu'ils continuassent de longer les rives. Si loin qu'ils aboutirent, ils ne rencontrèrent âme qui vive.
Le chef de l'_Eskualdunak_ se faisait à cette existence élémentaire qui engendrait le calme du coeur, à ce silence que ne troublaient même plus les détonations des armes, puisque les bêtes les plus craintives se laissaient prendre à la main, les truites même.
Je doute, se disait Ondicola, que, placée de bonne heure dans une contrée aussi vierge, une famille humaine, même la nôtre, si encline à la débauche, se fût corrompue. O pays idéal! Terre qui attend son premier couple!
Plus de trente fois depuis leur départ le soleil s'était levé sur Ondicola et ses compagnons. Une tristesse infinie s'étendait sur le coeur du capitaine, cependant qu'il voyait venir le temps de rejoindre l'_Eskualdunak_.
Il ne le fit qu'à pas lents. Mais lorsque, au soixante-dixième jour, il arriva en vue du navire et du campement, l'acte formidable qu'il allait accomplir avait pris corps dans sa volonté.
L'_Eskualdunak_ se balançait indolemment sur son ancre; son équipage était en liesse.
Durant les deux mois qui venaient de s'écouler, la dépravation de ces gens demeurés sédentaires avait atteint son comble. Ondicola éprouva la sensation d'un homme qui, d'une cime vivifiée par l'air le plus pur, chuterait dans un cloaque.
Si dénué qu'il se montrât de toute morale, il imposait aux siens une sorte de crainte et d'ordre dans le désordre. On le savait désireux d'être obéi; prompt à infliger une sanction et, plus d'une fois, il n'avait pas hésité à brûler la cervelle à des mutins.
Il constata que sa petite colonie avait tout à fait perdu l'équilibre. Les gynécées, mêlés entre eux, avaient changé de maîtres. Et bien que, craignant la mort, la favorite d'Ondicola s'employât à lui prouver qu'elle lui était demeurée fidèle, il s'aperçut bien vite qu'elle le trompait.
Le mal dont il souffrait se fit plus aigu sous sa tente, une nuit que, ne parvenant pas à prendre le sommeil, il entendait au loin le bruit des violons et des flûtes exaspérer jusqu'à la folie les sens de l'équipage.
L'illusion qu'il avait longtemps entretenue d'établir, dans la dissolution même, une sorte de règle, basée sur la notion du beau, se dissipait.
Trop de vices s'étaient insinués même parmi ces adolescents et adolescentes qu'il avait longtemps préservés.
Un contraste insultait à cette dépravation: ce vierge pays qu'il venait de parcourir, ses sommets fiers et doux qui font un second ciel à la vallée.
Il se souvint alors que, depuis son retour, il n'avait aperçu ni Iguskia ni Ithargia.
Sans doute eux aussi avaient-ils sombré dans cette décadence, s'étaient-ils cachés des yeux du maître que, du moins, ils respectaient encore.
Renonçant à dormir, il sortit. L'orgie avait fait silence. Tout semblait au repos. Il se garda bien de se rapprocher de son harem qui, là-bas, se profilait sous la lune. A quoi bon accroître son dégoût? Il savait bien qu'une visite à l'impromptu ne lui eût réservé que déboires. Que lui importait d'ailleurs le mensonge de ces femmes?
Il se trouva sur la grève déserte, à deux heures du matin, lorsque courent des frissons d'argent sur la mer qui n'a qu'un doux clapotement.
Au milieu d'un semis d'étoiles, Phébé était une perle incrustée dans la nacre du ciel. A quelque deux cents mètres se dressait la tente d'Iguskia et, plus loin, à une distance égale, celle d'Ithargia. De chacune sortit une ombre.
Le jeune homme et la jeune fille s'abordèrent à la limite du flot et se donnèrent la main. Ondicola, dissimulé par les rochers, les épiait curieusement.
Ils longeaient la rive, s'arrêtaient parfois, élevaient leurs charmants visages dans l'air vif et salé. Les lignes de leur corps, modestement vêtus, ne se déplaçaient que suivant une grâce calme, d'autant plus sûre d'elle-même qu'elle s'ignorait. Pas un mot, pas un soupir, pas un murmure ne montaient d'eux. Mais il semblait s'exhaler vers Dieu, de ces deux corolles vierges, un immortel parfum, l'essence même de ce que l'amour peut donner de plus pur en ce monde.
Ondicola retenait son souffle. Son coeur battait à peine, d'où s'envolait une prière confuse et muette vers ces bois récemment découverts où il avait vécu les plus belles heures de sa vie.
II lui semblait qu'il n'eût eu qu'à se saisir de ces deux enfants de lumière, et à les déposer dans cette région bénie qu'il avait entrevue, pour que leur race s'y étendît à jamais comme les arceaux renaissants d'un verger aveuglant de fleurs.
La radieuse vision s'éteignit avec l'aurore ou, plutôt, sembla résorbée, quand Iguskia et Ithargia se séparèrent.
Ondicola les vit lentement remonter chacun à sa tente, sans qu'ils se fussent davantage parlé ou touché.
Il ne restait plus d'eux qu'un souvenir, de roses bues par l'azur, dans la phrase interminable et doucement heurtée de la mer.
* * * * *
Lorsque Ondicola retrouva sa couche, le soleil brillait. Il put prendre du repos jusqu'à midi sans être énervé par les échos de la saturnale qui avaient mis en fuite son sommeil. De tristes tableaux ne hantèrent plus son imagination. Bien au contraire, ce fut la promenade étoilée d'Iguskia et d'Ithargia qui enchanta ses rêves.
Quand il s'éveilla, sa résolution, était prise.
Il manda des hérauts auxquels, avec un singulier accent d'autorité qu'il semblait avoir laissé faiblir depuis son retour, il ordonna d'annoncer à son de trompe que l'équipage eût à se grouper sur l'_Eskualdunak_. Il prescrivit en outre que les femmes et les hommes s'y rendissent dans leurs plus beaux atours; que toutes les oriflammes fussent déployées aux cordages et aux mâts, que les musiciens fissent entendre, au moment qu'il en donnerait le signal, l'hymne le plus languide et le plus amoureux.
Personne ne manqua à l'appel. Tout le monde fut sur le pont, excepté Iguskia et Ithargia qu'Ondicola fit sagement s'asseoir en face du navire, assez loin sur la plage.
Il monta le dernier à bord.
Lorsque les femmes se furent épanouies de toute leur beauté sous leurs éventails d'autruche; lorsque le dernier soupir de l'orchestre se fut tu dans la splendeur du soleil qui déclinait sur la mer:
--Orientaux, et vous, Orientales, leur dit-il, fils et filles de la Volupté! J'ai compris, après avoir exploré le pays d'alentour, ce qui vous en sépare. Il est temps de lever l'ancre. Mais en deux mois vous avez rendu la colonie si intéressante que je descends à fond de cale pour y chercher l'ordre du jour dont vous êtes dignes. Je vais vous le dire. Attendez-moi.
Ondicola disparut. Il entra dans la soute et mit le feu aux poudres.
FONDATION DU PREMIER FOYER
Iguskia et Ithargia n'éprouvèrent pas la moindre émotion en voyant tout à coup s'abîmer dans les flots la galante galère. Mais ils rirent, car leurs coeurs étaient neufs.
Cet embrasement sonore, qui précéda le plongeon de l'_Eskualdunak_, les amusa comme d'un feu d'artifice. La mer immense s'était refermée sur les victimes.
Depuis trois ans qu'Ondicola les avait enlevés à leur plateau pastoral et mêlés à son équipage, il leur était apparu tel qu'un maître assez sévère, mais bon. Jamais ils n'avaient eu de peine à le comprendre, car sa langue était la leur, cette mystérieuse langue basque.
La plupart des souvenirs qu'Iguskia et Ithargia eussent pu conserver touchant la religion de leurs familles, amies l'une de l'autre, s'étaient effacés. Mais ils possédaient une vertu naturelle qu'Ondicola s'était plu à respecter et à cultiver jusqu'à prendre la tragique détermination dont il fut la première et volontaire victime. Il avait craint que, plus tard, ces enfants ne fussent gagnés par l'abomination de ceux qu'ils eussent fréquentés davantage.
Cette perspective lui était devenue d'autant plus insupportable, dès là qu'il avait saisi l'harmonie qui coexistait entre les vertus d'une contrée vierge, inhabitée, et celles qui étaient innées à Iguskia et à Ithargia.
Ceux-ci, tournant le dos à l'océan où venait de sombrer l'_Eskualdunak_, s'en allèrent prendre ou vêtir, chacun dans sa tente, quelques manteaux de laine qui les préservassent d'une fraîche brise soufflant du golfe.
Ils se réunirent ensuite pour leur repas du soir. Sous les abris nombreux des courtisanes qui maintenant reposaient au sein des flots, des aliments singuliers traînaient parmi les bijoux et les toilettes. De ces toilettes et de ces bijoux, qu'eussent fait ces deux antiques Robinsons? N'ayant point trouvé là ces nourritures simples qu'ils aimaient, ils les allèrent prendre dans la tente d'Ondicola.
Après dîner, Iguskia et Ithargia se séparèrent; chacun regagna sa tente ayant pris rendez-vous pour le lendemain.
Ils furent debout dès l'aube et gagnèrent le sommet des dunes, couverts des mêmes tuniques de laine qu'ils portaient la veille. Mais Iguskia avait jeté sur l'épaule, en prévision des nuits qu'ils auraient à passer en plein air, deux sacs d'une souple fourrure, empruntée sans doute aux chèvres de la Mongolie. Il emportait aussi son coutelas, et, dans un sac de cuir, des champignons desséchés et le silex avec quoi on les allume.
Ils remontèrent vers le sud-est, choisissant cette même voie tracée par la Nive dans laquelle s'étaient engagés naguère Ondicola et ses quatre compagnons.
Le passage de ceux-ci était encore marqué çà et là par des coupes de fougères et de branches.
En moins de deux mois Iguskia et Ithargia parvinrent, sans grand effort, au gré d'une flânerie charmante, sur les lieux où s'élève aujourd'hui l'ombreux et lumineux village d'Itxassou. Là, ils cessèrent de remonter l'affluent de l'Adour, poursuivirent au nord-est vers Macaye et Mendionde, sans y être autrement poussés que par l'attrait de ces vallées heureuses que protègent de leurs remparts l'Ursuya et le Baygura.
Comme Ondicola et ses compagnons, ils se nourrissaient de truites qui abondaient dans les moindres ruisseaux, et de gibier facile à prendre à la main. Une racine, celle de l'asphodèle, dont Pline nous apprend que, cuite sous la cendre, elle donne un excellent pain, leur fut une ressource. Ils avaient connu, dans leur pays natal, l'utilité de cette même plante qui croît en abondance dans les landes du pays basque. On voit, au printemps, ses quenouilles jaspées filer l'air bleu qui les charge. Des mûres et, plus tard, les fruits du néflier dont la branche flexible et dure fournit à Iguskia le premier makhila, leur furent un dessert agréable.
--Si, observait Jacob Meyer, le calcul est juste de ceux qui, parmi les miens, ont scruté avec le plus de soin les archives de cette histoire, Iguskia et Ithargia se seraient trouvés aux grottes d'Isturitz vers l'été de la Saint-Martin de la même année. Ces grottes, vous m'avez dit les connaître, mon cher poète, et vous avez bien de la chance, car on les dit extrêmement riches en ossements, sculptures et armes préhistoriques. Les propriétaires sont intraitables sur le point de les laisser visiter, et ils ont préposé, à l'entrée, un cerbère vraiment infernal qui ne le cède en rien à ses ancêtres de l'âge de pierre. J'ai causé avec lui, et il paraît tout disposé à assommer quiconque oserait s'aventurer dans cette caverne, sans l'autorisation la plus formelle.
... Et vous seul, m'a-t-on rapporté, l'auriez obtenue?
--C'est-à-dire, répondis-je, qu'une très vieille amitié lie ma famille à celle de M. Passerose, qui est en possession de ce très curieux document d'histoire humaine et de géologie. Il est vrai que, à part moi, je ne sache personne, sinon Pierre Loti, qui a fort bien décrit Isturitz, en faveur de qui l'on ait fait exception. Je suis le conservateur d'une des clefs de la solide grille d'entrée. M. Passerose me la confia, voici deux ans, avant son départ pour l'Abyssinie dont il ne reviendra pas de sitôt. J'ai vu là, de sa part, à mon endroit, une grande marque de confiance. Mais je n'ai guère profité de la permission que me confère la garde de cette clef dont le cerbère, que vous avez l'air de connaître, possède le double.
--Alors... même en vous suppliant?
--J'ai compris, insistai-je, que M. Passerose ne m'a choisi, entre ses plus intimes, que parce qu'il compte bien que j'observerai son inflexible consigne.