Les Robinsons basques

Part 4

Chapter 43,921 wordsPublic domain

Cette finale, certes, était ravissante, et l'ensemble du morceau d'une haute tenue. Mais le modernisme, si je peux dire, y paraissait en transparence comme à travers un sujet ancien la grâce, jadis neuve, d'un Sandro Botticelli.

Le narcisse brodé me semblait être un impudent défi à ma crédulité.

Si sot qu'on croie un poète (et je passais alors par cette épreuve du mépris que fait peser sur nous, le monde en général), je ne l'étais point tellement que je donnasse dans ce panneau, si recouvert de fleurs fût-il! Ce qui me faisait trouver la plaisanterie plus mauvaise encore c'était qu'elle me fût servie non seulement par des gens d'un goût très averti mais qui, s'ils étaient les auteurs des Robinsons basques, étaient doués d'un génie poétique au moins égal au mien. Et, d'envisager cette dernière hypothèse, n'allait point de ma part sans aigreur.

Je faillis leur crier: «Prenez-vous donc Pégase pour une bourrique?» Mais j'en fus retenu par la noblesse même de ce chant nuptial, et, dis-je, par le désir de connaître le but et l'issue d'une machination aussi baroque.

Nul doute que les deux gaillards ne voulussent entrer en possession de la clef des grottes d'Isturitz. Mais à quelles fins? Je me méfiais que ce ne fût point pour en inventorier les curiosités préhistoriques, pensait-il que je l'autoriserais, me sentant piqué au jeu, à s'en aller, en compagnie de son oncle, rechercher dans la noirceur de ces cryptes les mousselines où neigeait le légendaire narcisse d'amoureuses?

Je dois à la vérité de dire que, faisant preuve, ce jour-là, d'autant de tact que d'adresse, Jacob non plus qu'Eliézer ne me sollicitèrent au sujet de la clef.

Ils n'en parlèrent point davantage au gardien lorsque nous allâmes, au retour, serrer sa patte velue. Il vivait, non loin d'une caverne, dans la compagnie de ses quatorze jeunes enfants et de leur mère. De celle-ci il nous dit qu'elle avait autant de lait qu'une vache bretonne, et qu'il ne serait point embarrassé, en l'absence de nourrissons, d'en tirer cinq francs par jour, s'il l'allait vendre à la ville; Cette rusticité dans le propos cadrait avec cette féroce observance de la consigne qu'il ne levait qu'en faveur de M. Passerose--le propriétaire même des lieux--ou que pour moi. De toutes autres gens, même que je lui eusse recommandés, il eût exigé, encore qu'il ne sût pas lire, une autorisation écrite de M. Passerose.

Cet indigène, nommé Salbaya, nous indiqua d'un geste du menton, qu'il accompagna d'un sourire lacustre, un fusil rangé au-dessus de la cheminée, nous disant l'avoir chargé de grenaille et de gravier. Puis, il pointa un index terrible dans la direction des grottes.

Salbaya n'était, au fond, qu'un de ces hommes nés pour se dévouer jusqu'au sang à de nobles causes, mais qui ne trouvent point emploi de leur courage. Moins éloignés du monde, plus instruits, sans doute eussent-ils joué des rôles de partisans ou de soldats. Ne s'étant pu réaliser ainsi, en aucune façon, Salbaya concevait une fierté désordonnée d'avoir été investi--la rase campagne aidant--de cette fonction de gardien-chef d'un refuge d'ours antiques.

En prenant congé de lui, nous remîmes nos doigts dans sa griffe. Puis notre calèche nous ramena lentement, par Saint-Martin, Saint-Esteben et Bonloc, à la place de Hasparren.

Chemin faisant, nous fîmes halte au pont de l'Arbéroue, et nous nous plûmes à regarder trois jeunes gens qui, la culotte relevée au-dessus du genou, fouillaient avec un filet les dessous de la berge pour y puiser des truites.

Ils les enfermaient en des vanneries en forme de carafe, tressées par des Bohémiens, et qu'ils bouchaient avec des feuilles d'aulne.

Nous observâmes qu'ils rejetaient avec mépris, en retirant les poissons du piège, les écrevisses qui y grouillaient. Nous les priâmes de vouloir bien nous réserver celles-ci. Ils le firent de la meilleure grâce du monde, et nous remportâmes ainsi, pour quelques sous, un plein panier de ces excellents crustacés, bien loin que je pusse soupçonner le rôle qu'ils allaient jouer avant peu dans la légende ondicolienne. A ce moment je me fis cette seule réflexion que les jeunes pêcheurs qui pratiquaient un sport aussi simple ne devaient point différer beaucoup des premiers Robinsons basques.

Nous fîmes cuire et mangeâmes nos petites bêtes, le soir même, dans l'hôtel de la gracieuse petite ville, l'hôtel Gascoïna. Puis nous regagnâmes, non Bayonne qui était assez éloigné, mais ma villa où j'avais fait préparer des chambres pour mes compagnons de voyage.

S'ils furent imprudents d'accepter mon hospitalité, la suite va le dire. Mais j'étais loin de me douter, quelques heures avant de les loger, que le mystère dont ils entouraient leurs faits et gestes à mon égard allait s'éclaircir.

LA VÉRITÉ DANS LE RÊVE

Je les croyais profondément endormis. Il était une heure du matin. Je ne m'étais pas encore déshabillé. J'avais ouvert un volume d'Alfred de Musset, comme tant de fois au cours de mes veilles, et je m'étais laissé gagner par le triste charme du plus fiévreux de ses poèmes, cette Nuit de décembre que je ne peux lire sans frissonner. J'en étais à ces vers:

Mais tout à coup j'ai vu dans la nuit sombre Une forme glisser sans bruit. Sur mon rideau j'ai vu passer une ombre, Elle vient s'asseoir sur mon lit. Qui donc es-tu, morne et pâle visage, Sombre portrait vêtu de noir? Que me veux-tu, triste oiseau de passage?...

... lorsque, la porte s'ouvrant, Eliézer parut, silencieux comme un fantôme et qui prit place sur ma couche dont le drap n'était point plus blafard que sa face.

Il portait comme à l'habitude un costume de deuil.

Je claquai des dents, puis lui demandai:

--Vous êtes malade sans doute? Voulez-vous lire la dernière chronique de Francisque Sarcey dans le journal le _Temps_?

J'eus conscience, tant cette vision me terrifiait, je ne sais pourquoi vraiment, que ce que je venais de dire n'avait aucun sens et que je lui offrais le _Temps_, auquel je n'ai jamais été abonné, comme j'eusse pu lui proposer une chasse au tigre dans une forêt du Bengale.

--Ce n'est point tout ça, me répondit-il d'une voix très nette et qui ne laissait point supposer qu'il ne fût là en chair et en os: parlons!

--Allez! dis-je, sans que je perdisse un seul grain de ma chair de poule.

--Eh bien! voici: mon oncle et moi nous sommes Juifs.

Je m'inclinai avec la déférence polie que l'on marque à un homme qui vous confie qu'il est sourd.

Et il poursuivit en donnant à son langage autant de précision qu'à l'ordinaire:

--Et vous vous êtes aperçu que nous nous moquions de vous?

Ma main se souleva comme un clapet, du bras du fauteuil où j'étais assis et s'y reposa.

--Ne pensez pas, continua-t-il, que cependant je ne puisse être sincère. Et la preuve en est que je viens, au milieu des ténèbres, vous faire ma confession, aussi pénible, aussi humiliante qu'elle puisse être à un _déshabitué_.

Il prononça _déshabitué_ d'une manière si aiguë et si étrange, modulant chaque syllabe, que l'on eût cru d'une hulotte.

--Je vous le déclare sans ambages: nous sommes des voleurs, mon oncle et moi, celui-ci ayant découvert chez un bouquiniste du vieux Bayonne, et s'étant approprié, un document qu'il aurait dû remettre aussitôt à la famille Passerose; et moi, en lui prêtant mon concours, afin de nous emparer seuls d'un trésor dont ce parchemin fait mention. Ce trésor est enfoui dans les grottes d'Isturitz. De là notre acharnement à nous faire remettre par vous la clef du souterrain. De là...

--... cette invention de la légende basque, bien capable de séduire et d'envoûter une nature comme la mienne. M'est-il à présent permis, cher monsieur, de vous demander à quelle source, si proche de nous qu'elle soit, vous avez été puiser votre rhapsodie?

--La source? déclara Eliézer de la manière que Louis XIV affirmait: «L'Etat c'est moi», la source et moi nous ne faisons qu'un.

--Mais cette étrange entrée en matière de M. Jacob Meyer touchant l'_Eskualdunak_ et les premiers Robinsons basques?...

--Mon oncle n'a été que le canal. Je fus l'amorce. Il fallait vous gagner à tout prix pour tâcher d'obtenir, grâce à vous, de l'inflexible M. Passerose, l'autorisation d'entrer librement dans le flanc de la colline. Nous savions que vous rejetteriez avec dédain toute offre de participer avec nous au partage du contenu du coffre, car c'est bien d'un coffre qu'il s'agit. Il se trouve à une distance (conversion au système décimal actuel) de soixante-cinq mètres trente-deux centimètres de l'entrée, le long de la paroi droite, et à un mètre vingt-six centimètres de profondeur. Il a été déposé là, durant la Terreur, par un Antoine Passerose, ascendant du propriétaire actuel, et qui gagna la Hollande pour se soustraire à la guillotine qui allait se déclencher à Bayonne. Il émigra après avoir confié à un sans-culotte de façade, pour le remettre à qui de droit, la paix revenue, le plan détaillé des lieux. Le sans-culotte, devenu suspect, fut décapité sans qu'Antoine Passerose, décédé en Hollande, eût pu s'enquérir du trésor et du document. Celui-ci avait été remis par le condamné, au moment qu'il allait monter dans la charrette, à un prêtre qui l'oublia dans son bréviaire avant de mourir d'indigestion. Le pieux livre passa aux mains des bric-à-brac de la Synagogue et, dès que mon oncle Jacob Meyer s'en fut rendu acquéreur, il songea bien à informer les héritiers légitimes en leur réclamant ce qui lui revenait pour une telle découverte. Mais sa rapacité l'emportant sur sa conscience, il n'en fit rien, voulant être seul possesseur du trésor qui monte, en pièces d'or, en argent, en pierres et perles, à plus de cent mille pistoles. Et il m'a fait jurer sur les éclairs du Sinaï que je n'en réclamerais pas une obole, qu'il ne m'eût couché sur son testament et qu'il ne fût entré dans le sein d'Abraham. Et même, il ne me confiait son secret que par l'absolue nécessité où il était d'exploiter mon génie poétique afin de peser sur vous dont il connaissait les goûts. Il les partage, il est vrai, ceux du moins de la pêche et de la poésie.

--Vos Robinsons basques, dis-je alors avec une amabilité d'autant plus sincère que j'étais au fond touché d'une amende aussi honorable, et que je sentais Eliézer mortifié, sont des plus ravissants caprices que l'on puisse rêver--que dis-je? que vous m'avez fait rêver, apprenez-le maintenant, dans le cimetière d'Ascain.

Le pauvre homme se laissa glisser du lit où il était demeuré assis. Il faisait pitié, paraissait à bout de force après cet aveu.

Il rouvrit la porte, tituba dans le corridor, rentra _à reculons_ dans sa chambre où, sans ajouter un mot, les yeux fixes, il se déshabilla et se recoucha.

* * * * *

Ce n'est qu'alors que je compris qu'Eliézer était un hystérique somnambule, qui disait la vérité en dormant, et qu'il venait d'être victime d'une de ces crises que le plus grand ancêtre de Freud affirme se produire chez certains sujets, après l'absorption d'écrevisses qui les forcent de marcher comme elles.

LES FIANÇAILLES DE ROLAND ET D'AUDE

Le lendemain matin, à l'heure du café au lait, je compris qu'Eliézer, inconscient du phénomène nocturne dont il avait été victime, avait récupéré vis-à-vis de moi toute sa discrète mais arrogante supériorité.

Je jubilais en moi-même de me trouver en possession du secret de l'oncle et du neveu, sans que ni l'un ni l'autre s'en doutât. Leur farce intéressée se retournait contre eux. J'avais, pour moi, tout à coup, ce que l'on pourrait nommer: les rieurs de l'invisible.

Par malice, et sachant bien ce qui me restait à faire, j'exagérai l'intérêt que j'avais pris au duo d'amour des Robinsons basques, je réclamai de connaître la suite de la légende, j'allai jusqu'à prétendre que la lecture donnée devant les grottes d'Isturitz ne m'avait point permis, la précédente nuit, de fermer les paupières. Je surpris, d'Eliézer à Jacob, des signes d'intelligence qui signifiaient: «Nous le tenons!»

Le premier de ces faquins, redoublant d'audace, me donna lieu d'espérer qu'il m'accorderait la faveur d'un nouveau chant qui célébrait un repas, dans une forêt des Aldudes, auquel auraient pris part Charlemagne, et Roland. Duquel chant il résultait que la fiancée de ce dernier, la belle Aude, n'aurait été qu'une Robinsonne du nom d'Alba, inhumée dans les grottes d'Isturitz.

On me tenait décidément pour un parfait idiot. Mais je me demandai dans quel but Eliézer semblait m'inviter à faire exécuter des fouilles dans le souterrain alors que son oncle avait tout intérêt à les pratiquer seul avec lui. Je compris assez vite qu'il en agissait avec une prévoyance fort habile: il ne voulait point que je m'étonnasse, s'il me prenait fantaisie d'aller quelque jour les observer dans leurs travaux, de les voir remuer le sol en divers endroits pour y rechercher, soi-disant, les tuniques nuptiales ou la momie de la belle Aude: en réalité pour mettre la main sur le trésor, quand ils se sauraient bien solitaires.

Donc je feignis de souhaiter avec ardeur qu'Eliézer me lût le nouveau passage lyrique, dont il remit la déclamation à quinzaine, évidemment pour la raison bien simple qu'il fallait qu'il le composât. Oncle, et neveu parurent tellement ravis de me voir dans cette disposition que, lorsqu'ils remontèrent en voiture pour rejoindre Bayonne, Jacob Meyer, en guise d'au revoir, fit le geste de se servir d'une clef. Je lui répondis par le plus prometteur des sourires.

Mais sitôt qu'ils eurent décampé, je n'hésitai point.

Je sellai un petit cheval et, en moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire, je me retrouvai devant les grottes d'Isturitz et, aussitôt, chez Salbaya.

--Mon ami, dis-je à celui-ci, vous êtes un butor mais l'homme le plus honnête que je sache. Vous possédez l'une des clefs du souterrain, moi l'autre, et nous sommes autorisés à y pénétrer. Je sais que vous feriez un très mauvais parti à quiconque tenterait de violer la consigne de M. Passerose. Mais, en supposant même que vous veilliez jour et nuit pour les en empêcher, apprenez que de très habiles malandrins qui guettent une occasion de retirer de la grotte un coffre plein d'or et de bijoux et de se l'approprier pourraient bien surprendre votre zèle. Ce trésor fut déposé durant la Révolution par un ancêtre de M. Passerose. Je n'aurai de tranquillité qu'il ne soit en sûreté chez vous en attendant que nous le puissions remettre, avec explications, à un ami qui en disposera selon les lois.

Le cerbère poussa le plus grossier juron du pays basque, fit mine de décrocher son fusil et me dit:

--Je suis sûr, monsieur, que ces voleurs que vous redoutez ne sont autres que ces deux députés qui sont venus ici avec vous.

--Comment! députés? demandai-je.

--Peut-être pas, reprit-il; mais depuis que j'en ai vu deux pendant que je faisais mon service militaire, je me suis dit que j'en reconnaîtrais toujours l'espèce.

Il ne faut point sonder les arcanes, souvent profondes, du sentiment populaire.

--Eh bien! repris-je pour presser les choses, êtes-vous prêt à me suivre?

--Oui.

--En ce cas veuillez garer mon cheval et prendre des allumettes et des chandelles.

Il mit à l'abri ma monture et, en outre de ce dont je lui avais dit de se munir, il emporta une grosse botte de paille sur son dos.

--Allons! fit-il, mais la grotte est étendue.

--N'ayez crainte: je connais l'emplacement du trésor.

Je me souvenais, au plus juste, des mesures et indications à moi fournies par Eliézer durant son état d'hypnose, et j'avais emporté un décamètre que nous eûmes à peine besoin d'utiliser.

Nous partons, et nous voilà. Feu de paille, d'abord. La gorge m'en cuit encore, si âcre en était la fumée.

Les reflets se propagent, si bien qu'il ne nous faut que trois minutes pour apercevoir, à quelque soixante mètres de l'ouverture de la grotte, un rocher isolé des autres et servant, je l'eusse parié, à recouvrir une excavation. L'on eût dit d'un de ces monolithes, si adroitement modelés par les érosions, qu'une main d'enfant suffit à les faire basculer. Or Salbaya n'avait pas des doigts de rossignol, et, d'une poussée de ses paumes, il envoie le roc rouler à dix pas. Nous nous penchons sur les ténèbres béantes où nous distinguons bientôt, à peu de profondeur, le coffre défoncé, d'un bois pourri par l'humidité d'un siècle, et qui laisse scintiller, à la lueur de nos flambeaux de suif, les métaux, les escarboucles, les diamants et autres pierres des mille et une nuits.

--Je vous attends ici, dis-je à mon homme. Allez jusqu'à chez vous et m'en rapportez une solide corbeille.

Heureux de songer qu'il allait pouvoir donner une marque nouvelle de son dévouement et de sa probité, il part en courant et revient avec un panier convenable.

Je n'ai nulle difficulté à plonger les bras dans cette masse précieuse, je fais jaillir de ce filon, dans une ombre à la Rembrandt, les regards longtemps retenus de ces joyaux prisonniers. Nous emplissons le panier, Salbaya va le vider chez lui, en lieu sûr, revient, le charge à nouveau, repart, et ainsi de suite jusqu'à sept fois. Il ne reste plus dans la fosse que la carcasse vermoulue de la caisse, que nous enlevons aussi, car l'inspiration de ce à quoi je vais l'utiliser m'est soufflée par le génie de la grotte. Il n'a pas fallu trois heures pour que le rocher soit remis en place, la trace de notre passage effacée, la magnifique fortune dans la maison du gardien qui, en découvrant le vaste amphithéâtre de ses mâchoires, prononça:

--Ma joie eût été complète (et il me montrait encore son arme à feu), si je les avais descendus tous les deux.

L'ombre de la colline d'Isturitz s'étendait jusqu'à nous, je songeais à nos ancêtres de l'âge de pierre qui ne furent peut-être pas tous des Robinsons venus d'Asie sur une galère enchantée, mais qui, à fréquenter l'ours des cavernes, en avaient pris quelques usages, à l'espingole près.

Je fis part à M. Passerose, le lendemain, en une longue lettre, de tant de fantastiques péripéties.

La découverte est de trop d'importance, lui mandais-je, pour que vous ne hâtiez point votre retour, calmant ainsi l'impatience qu'ont de vous revoir vos amis. Les ailes bleues et légères des montagnes de Hasparren, de Macaye et d'Isturitz valent bien les coiffes de vos sphinx stupides, dont l'énigme cependant demeure plus difficile à déchiffrer que ne le fut celle de votre grotte. Les fruits de pierre précieuse, d'or et d'argent de ce nouveau verger d'Aladin vous attendent chez ce brave Salbaya.

Je fis part encore à M. Passerose de circonstances qui ne sont pas relatées ici, parce qu'elles n'ont pas trait à cette histoire.

Ma signature apposée, il ne me restait plus qu'à me distraire en m'amusant du prochain, ce qui est le meilleur passe-temps et le plus varié du poète.

Je partis deux jours après pour Toulouse, où les brodeuses sont expertes, et je commandai à l'une d'elles une longue et fine tunique, tout au long de laquelle je fis broder un gigantesque narcisse que voulut bien dessiner pour moi Charles Lacoste lui-même. J'avais écrit aux Meyer que je m'absentais, sans plus, ajoutant toutefois que je n'aspirais qu'à revenir bien vite, plus désireux que jamais d'entendre, d'Eliézer, le repas de Charlemagne au pays basque.

Je crois, terminai-je, que vous finirez l'un et l'autre par charmer la roche d'Isturitz, émules d'Orphée aux enfers.

Lorsque je fus en possession de la tunique nuptiale, qui eût donné à rêver à la plus galante des épouses, je la rangeai dans une armoire familiale qui fleurait la lavande et me promis de l'utiliser à mes desseins.

Mais, avant que de jouer ma pièce, je résolus de m'entraîner à mon rôle en allant ouïr le passage annoncé de la légende ondicolienne.

Je me promettais d'en jouir d'autant plus que la fatigante question ne m'obsédait plus qui me faisait me demander naguère à quel motif obéissaient mes deux Juifs. Le dormeur éveillé m'avait renseigné de telle façon que je ne pouvais plus m'en irriter, puisque je m'étais déjà vengé de lui et de son oncle en leur damant le pion, et le coffre.

Ils me retrouvèrent donc de fort telle humeur. Je n'eus pas assez d'éloges sur le déjeuner qu'ils me servirent. Après un café digne du sultan du Maroc, Charlemagne et Roland entrèrent en scène.

Dois-je attribuer au bien-être que je ressentais en ce moment, ou à plus de justice de ma part, vis-à-vis d'un confrère, le plaisir tout particulier que je pris à cette déclamation? Jamais le déconcertant et funambulesque génie d'Eliézer ne me séduisit davantage, et ce fut avec un soin scrupuleux que je transcrivis le texte du _Repas des Aldudes_ qu'après lecture me confia son véritable auteur, comme il avait fait de maints autres passages, la prise de Pampelune par exemple.

Par son contraste même, notre cadre ne manquait pas de poésie, dans une lumière qui, à travers les culs de bouteille des avares croisées de la rue Pontrique, lui donnait la teinte d'un aquarium; cet établi d'orfèvrerie où scintillaient les outils délicats et les pierres et les montures, et ce fauteuil monumental où trônait le vieux Jacob, tel qu'un roi déchu d'Israël; Eliézer, plus grave encore que de coutume, tenant dans sa main gauche la traduction qu'il disait avoir faite, et élevant son autre main à plat comme pour commander le silence.

Il semblait avoir conscience de s'être surpassé.

Il lut:

Quand l'Empereur eut tourné sa barbe vers l'Orient, il vint dessus elle un parfum si délicieux qu'il demanda au duc Naimes:

--D'où vient-il?

Et Naimes:

--C'est quand la fiancée de votre neveu Roland se lève que l'aurore a ce parfum de fleur.

Et l'un des barons à l'Empereur:

--N'oubliez pas, sire, que c'est aujourd'hui liesse dans le bois des Aldudes et qu'avant de gagner l'Espagne pour combattre les Sarrazins, Roland veut vous présenter Alba afin que vous bénissiez leurs fiançailles.

--Seigneurs barons, dit Charlemagne, tenez-vous prêts à honorer celle qu'un si aimable comte a choisie dans ce pays.

L'armée se mit sur deux rangs, afin de former la haie, car, déjà, tenant par la main Roland, Alba la Basquaise descendait la montagne des Aldudes dont les sources tumultueuses éparpillaient, au bas, leurs neiges libérées.

La traîne d'Alba était retenue par un nain mauresque, noir comme le diable, et que l'on affirmait être né du commerce d'Apollon avec une Chananéenne.

C'est Olivier qui s'est saisi, dans la forêt, de ce singe grimaçant, l'a offert à son ami Roland qui en a fait don à Alba.

Au pied d'un puy, sous un chêne, se tient Charles. Sa barbe ne cesse de ruisseler dans le vent, telle une oriflamme. Il hoche le chef. Et lui, qui a essuyé tant de chocs, remporté mille victoires sanglantes, et qui en verra bien d'autres puisque demain il va marcher contre Marsile, lui, dont les larmes semblaient à jamais taries, il pleure. Ses larmes sont comme une rosée, car l'amour de la jeunesse porte au coeur du vieillard qui se souvient de la sienne.

Alba, apercevant soudain l'Empereur qui tient les marches, lui sourit. Et ce sourire, tel qu'un rayon qui tombe d'entre les nuages, éclaire toute la vallée qu'il émaille.

Qu'ils sont beaux, ces bois des Aldudes, lorsqu'Alba illumine leurs cimes!

Elle pose son pied sur un caillou tremblant, au-dessus d'une source, et fait signe qu'elle en veut goûter de l'eau.

Toute l'armée se le redit.

Roland emplit son cor d'ivoire et, comme d'un lys qui se déverserait dans une rose, il en appuie le bord incliné sur la lèvre de son amie.

Elle ne sait pas que, bientôt, c'est le même olifant qui recevra la pourpre rosée, échappée des veines rompues du comte.

Et le sourire d'Alba se mêle à l'eau qu'elle boit

Charles dit à ses barons:--Maintenant, je ne connais que la peine que me causent les maudits Sarrazins, et je ne me repose que sur ma selle dure; quand j'étais jeune, j'ai dormi dans un pareil val, ayant pour oreiller la chevelure de la souveraine.

Mais que ces deux-ci m'émeuvent en me rappelant à moi-même!

Roland s'avance avec Alba dont il a repris la main.

A mesure qu'ils se rapprochent de l'Empereur, elle pâlit.