Les réprouvés et les élus (t.2)
Part 18
--C’est trop aussi! murmura-t-il enfin à voix basse; c’est trop pour qui n’a mérité aucune de ces épreuves! Le berger dit vrai, il y a un mauvais esprit acharné à votre poursuite.
--Ah! quand je me suis décidée à venir ici.., bégaya Honorine au milieu de ses sanglots... pourquoi n’ai-je pas eu plutôt... le courage... de mourir...
De Gausson lui prit vivement la main.
--Ne dites pas cela, reprit-il avec angoisse, vous me brisez le cœur. Mon Dieu, ne puis-je donc rien faire pour vous! mais à quoi servent alors le dévouement, l’affection, le courage... Je vous suis inutile, moi qui rachèterais chacun de vos chagrins au prix de tout mon bonheur.
--Ah! je le sais! dit la jeune femme qui pleurait toujours, mais dont la douleur se transformait en attendrissement à la voix de Marcel; je sais que vous êtes mon meilleur, mon seul ami.
--Plus qu’un ami, répliqua de Gausson, qui avait saisi sa main et qui la pressait dans les siennes...
--Un frère! répéta la jeune femme.
--Plus qu’un frère, ajouta-t-il, en attirant contre son cœur la main qu’il tenait.
Honorine tressaillit et voulut se dégager. Marcel la retint avec force.
--Plus que vous n’avez cru, plus que je n’ai jamais osé vous dire! continua le jeune homme avec une exaltation croissante. Je vous aime, Honorine! oh! ne tremblez pas, ne cherchez point à m’échapper: je vous aime depuis le premier jour où je vous ai revue. Mariage, séparation, rien n’a pu me guérir de cet amour, rien ne m’en guérira.
--Pourquoi... me le dire... murmura la jeune femme, pleurant plus fort de trouble et peut-être de bonheur.
--Parce que je me suis tû trop longtemps! reprit Marcel avec passion. Ce secret me pesait là, comme une chaîne; il arrêtait tous mes épanchements; il étouffait ma voix quand je voulais vous consoler! Maintenant je vous ai dit que ma vie vous appartenait, que ma joie était en vous, ordonnez ce que je puis faire; sachant que vous êtes tout pour moi, vous oserez, j’espère, tout me demander.
Honorine voulut répondre, mais elle n’en trouva point la force. Cet aveu que de Gausson avait retenu jusqu’alors, elle le prévoyait, elle le désirait peut-être; aussi n’éveilla-t-il chez elle ni surprise ni révolte. Les objections qu’il pouvait faire naître s’étaient depuis longtemps présentées à son esprit, qui les avait discutées, combattues. Fascinée par la voix de celui qu’elle aimait, honteuse, éperdue, elle fit un dernier effort pour échapper à ses étreintes, puis, cédant à sa propre émotion, elle cacha son visage sur la poitrine du jeune homme. Celui-ci sentit ses yeux se mouiller, un flot de joie inonda son âme; il avait compris! Sa tête se pencha vers celle d’Honorine, et posant chastement les lèvres sur ses cheveux:
--Merci! balbutia-t-il à son oreille; mais, maintenant, vous ne direz plus que vous voulez mourir...
Quand Honorine reparut dans la chambre de sa grand’mère, une sorte de transfiguration s’était opérée en elle. Son visage, altéré par la fatigue et les veilles, rayonnait d’une auréole de joie; sa voix était plus harmonieuse, ses mouvements plus souples, un souffle de flamme semblait avoir pénétré tout son être embelli et allégé. Elle se mit à genoux sur le tabouret placé aux pieds de la malade et, à force de douces paroles et de caresses, elle arriva à trouver le chemin de cette âme aigrie. La mère Louis, qui avait longtemps résisté à toutes ses avances, finit par lui prendre la tête à deux mains et l’embrassant au front:
--Tiens, tu n’es pas une humaine, toi, s’écria-t-elle attendrie; faudrait être plus méchant qu’un _lancret_ pour te faire du chagrin.
--Alors, vous qui êtes bonne, vous ne voudriez pas me rendre malheureuse, dit Honorine de ce ton plaintivement caressant qui a tant de charme chez les femmes et les enfants.
--Non que je ne le veux pas, chère câline.
--Alors vous consentez à vous soigner?
--Ah! tu vas encore me parler de médecin...
--Essayez seulement, grand’mère; je vous en conjure... pour moi... rien que pour moi.
Elle avait pris les mains de la mère Louis et y appliqua ses lèvres. La vieille femme finit par céder.
--Allons, on ne peut pas te résister, _mezette_, dit-elle plus gaiement, nous verrons le _mière_ puisque tu le veux. S’y peuvent me relever, ça ne sera pas malheureux pour nous tous, car ça mettra peut-être fin aux voleries. Ah! pauvre _mezette_, le proverbe a bien raison:
Quand la haie est basse, Tout le monde y passe.
--Allons, reprit Honorine, qui voulait profiter des bonnes dispositions de la fermière; je vais faire avertir tout de suite M. Vorel.
--Rien ne presse, fit observer la paysanne; je dormirai bien sans ses drogues; demain s’il y a du soleil, nous attellerons le char-à-bancs et nous irons ensemble au manoir. Mais en attendant je veux prendre quéqu’chose, un peu de tisane de _Marin-Onfroy_.
Honorine fit un geste de prière.
--Eh bien, non, reprit la mère Louis avec un visible effort; je ne veux pas _t’erjuer_ (te contrarier), fais-moi une _piquette_ et puis j’irai me coucher. C’est pas que je m’ennuie avec toi, au moins, mais, comme disait le roi Dagobert à ses chiens, il n’est si bonne compagnie qu’on ne se sépare.
Honorine prépara à la vieille femme le mélange de crème, de lait caillé et de sucre qu’elle lui avait demandé, l’aida à se mettre au lit, puis se retira elle-même dans sa chambre. Mais elle était peu disposée au sommeil; la nuit entière se passa pour elle dans un enivrement de cœur entrecoupé de larmes. La pensée qu’elle était aimée de Marcel lui causait tour à tour des élans de joie et des tressaillements d’épouvante. Cependant sa joie était plus forte. Elle repassait dans sa mémoire tous les souvenirs qui prouvaient cet amour; elle rêvait un avenir uniquement occupé par lui; son imagination aidait son cœur à créer tous les incidents de ce poëme ineffable qui comprend tout le reste et que résume un seul mot. Les premières lueurs du jour la trouvèrent encore bercée dans ces enivrantes images. Mais cette veille loin d’épuiser ses forces les avait ranimées et rafraîchies. Elle se leva comme l’alouette qui reprend possession des airs. En se réveillant, la mère Louis rencontra son doux visage penché sur son oreiller.
--Déjà debout, ma _moissonnette_, dit la vieille femme étonnée.
--Il fait beau, grand’mère, répliqua Honorine, en baisant les joues flétries de la vieille femme.
--Ah! parbleu! t’as pas besoin de le dire, reprit la mère Louis, on voit le soleil levant dans tes yeux. Eh bien! puisqu’il fait beau, _mezette_, nous irons au manoir.
--J’ai fait sortir le char-à-bancs.
--Bon.
--Et j’ai dit de préparer la _Caillie_; c’est la jument que vous préférez.
--Parce qu’elle ne vole pas sa _branée_ (mesure de son); c’est une vieille dure-à-cuire comme moi, vois-tu, on n’en fait plus comme de not’ temps. A propos, donne-moi un coup de cassis; je me sens mal au cœur quand je me réveille.
Honorine n’osa refuser et versa la liqueur demandée dans une des petites mesures appelées _demoiselles_. La mère Louis l’obligea à la remplir.
--Est-elle _grecque_ au moins, dit-elle d’un air mécontent; elle me regrette toujours mon petit coup du matin.
--Vous savez ce que monsieur Vorel vous a dit, grand’mère.
--Bah! bah! laisse-moi donc avec le Vorel.
Qui court après le mière, Court après la bière.
--Ah! grand’mère, vous oubliez vos promesses d’hier.
--Du tout! mais nous n’avons pas encore eu la consultation. Ainsi je suis ma maîtresse et j’veux en profiter. Avant que nous partions, faut que tu me fasses manger queuq’chose qui me soutienne.
Honorine eut beaucoup de peine à obtenir que la vieille paysanne se contentât d’un peu de lait jusqu’à ce que M. Vorel eût indiqué le régime à suivre, et, pour couper court à sa réclamation, elle lui annonça que le char-à-bancs attendait.
--Allons! je vois qu’on veut me faire mourir de famine, reprit la mère Louis en se levant; les _mières_ auront beau dire, vois-tu, je sens que j’ai besoin et que si je pouvais manger je me remettrais debout. Y suffirait de trouver ce qui convient à mon estomac... A propos, apporte donc queuq’chose pour boire en chemin... J’ai toujours soif..... Ah! Jésus! je suis-t’y faible sur mes pieds; y m’semble que j’marche sur du coton.
Honorine lui donna le bras et toutes deux rejoignirent le char-à-bancs où la mère Louis monta avec peine.
XXII
Le château de Vertbec.
Le ciel était brillant et pur, et les dernières senteurs de la végétation mourante flottaient sur les brises du matin. C’était la première fois depuis plusieurs semaines que la mère Louis quittait la ferme, car, comme il arrive toujours aux gens d’action, le mal l’avait jetée dans une inertie subite et exagérée. Le jour où elle s’était trouvée trop faible pour continuer ce qu’elle faisait d’habitude, elle avait renoncé à tout et s’était alitée plus par dépit que par nécessité. Depuis, l’immobilité, l’irritation et une hygiène déplorable avaient assez aggravé le mal pour lui faire croire à l’impossibilité de remuer; aussi éprouva-t-elle une surprise joyeuse lorsqu’à la suite de l’effort qu’elle venait de tenter, elle se trouva plus ferme et plus vaillante qu’elle ne l’avait supposé. En passant près des étables, elle voulut voir son bétail, examina tout avec l’ardeur d’une convalescente, gronda un peu pour n’en point perdre l’habitude, mais remonta en char-à-bancs plus satisfaite qu’elle ne voulait le paraître. La route qu’elles suivaient pour se rendre au manoir était bordée de buissons dont les oiseaux venaient becqueter les baies mûres. On entendait les chants des pâtres, et les passants s’arrêtaient, pour saluer la mère Louis et la félicitaient sur sa sortie. Celle-ci ne manquait point de répondre qu’elle ne se trouvait pas mieux et que l’on sortait bien les morts pour les porter en terre; mais dans le fond, elle se trouvait raffermie et ranimée par ce qu’elle sentait, ce qu’elle voyait et ce qu’elle entendait. Aussi répondait-elle plus affectueusement aux prévenances d’Honorine qui avait été l’occasion, sinon la cause de cette résurrection; elle l’aimait par retour sur elle-même, comme on aime ce qui égaie et soulage.
--Allons, fouette la _Caillie_, petite, lui dit-elle; faut que nous arrivions avant que le _mière_ soit parti pour ses visites; j’veux lui demander à déjeuner à ce _grec_-là.
Honorine obéit, et elles arrivèrent bientôt à la porte de M. Vorel. Celui-ci qui les avait aperçues vint à leur rencontre et fit de grandes démonstrations de joie.
--Oui, recevez-moi bien, dit la mère Louis en descendant avec peine; car je viens vous consulter.
--Enfin!
--C’est pas que j’aie plus de _fiat_ (confiance) qu’autrefois, non; mais c’est la _mezette_ qui l’a voulu, et donc je viens prendre queuq’chose avec vous.
--J’ai bien peur de n’avoir à vous offrir que des tisanes, dit le médecin en souriant; la première condition de rétablissement est une diète sévère.
--Oh! j’en étais sûre! s’écria la paysanne; c’est toujours le même _oremus_. Mais, après ça, faudra voir..... Ah! Dieu! j’ai-t-y les jambes _emolentées_ (fatiguées); donnez-moi donc de quoi m’asseoir.
Vorel apporta un fauteuil et commença quelques questions sur ce qu’éprouvait la mère Louis.
--Pardi! vous savez bien ce que j’ai, interrompit celle-ci; je vous l’ai dit assez souvent depuis un mois; c’est toujours la même chose... Voyez si vous aurez dans vot’sac des remèdes pour me redonner du cœur aux jambes.
Vorel répondit qu’il ne doutait point qu’un traitement suivi ne ramenât la santé, mais qu’une plus longue négligence pouvait tout compromettre. Il examina ensuite la malade attentivement, indiqua à Honorine les précautions à prendre, en ajoutant qu’il apporterait lui-même, dans la journée, une potion dont l’effet ne pouvait manquer d’être favorable.
--Eh bien! à propos, reprit la mère Louis, qui avait écouté tous ces détails avec une répugnance évidente, puisque vous êtes si habile, pourquoi que vous ne guérissez pas le _grand Jodane_... car il est toujours malade, à ce qu’il paraît.
--Toujours, répliqua Vorel.
--Pauvre Henri!... ne pourrions-nous le voir? demanda Honorine.
--En vérité, je ne sais s’il serait prudent... objecta Vorel.
--Pourquoi donc ça? reprit la fermière, à laquelle le quasi refus du médecin inspira un désir subit de rendre visite à l’idiot; y me semble qu’on ne peut pas m’empêcher de voir mon petit-fils.
--Si vous y tenez... absolument...
--Certainement que j’y tiens; j’serais pas fâchée de savoir si y m’trouvera bien changée.
Vorel parut se raviser.
--Ce sera, en effet, un moyen d’éprouver son intelligence, murmura-t-il; je vais alors le prévenir.
--C’est inutile, nous montons avec vous.
Vorel voulut essayer quelques objections, qui, comme à l’ordinaire, ne firent que confirmer la mère Louis dans sa résolution. Appuyée sur le bras d’Honorine, elle se mit à monter l’escalier à la suite du médecin, qui parut enfin prendre son parti. Arrivé au premier étage, Vorel ouvrit une porte, et introduisit les deux visiteuses dans une première pièce couverte d’un tapis qui amortissait le bruit des pas. Il ouvrit ensuite une seconde pièce fermée à clef, et où les persiennes ne laissaient pénétrer qu’une lueur crépusculaire.
--Ah! Jésus! c’est noir comme un tombeau! s’écria la fermière qui, venant de quitter la pleine lumière, n’aperçut rien au premier instant.
Le médecin entra sans répondre, et s’avança vers un lit enveloppé de rideaux sombres qu’il entr’ouvrit.
--Voici votre grand’mère et votre cousine qui viennent vous voir, mon cher Henri, dit-il de sa voix mélodieuse.
Une sorte de gloussement, qui n’avait rien d’humain, lui répondit.
--C’est donc là qu’il est? demanda la mère Louis; voyons un peu ce qu’il va dire...
Elle s’était approchée du lit pour apercevoir le malade; mais lorsque son œil, déjà accoutumé à l’obscurité, rencontra ce qu’il cherchait, elle s’arrêta tout à coup frappée de stupeur. L’idiot se tenait accroupi au fond de la ruelle, entouré de draps roulés et de couvertures en lambeaux, et occupé à retirer les crins du matelas sur lequel il était assis. Son étiolement d’autrefois avait fait place à une maigreur effrayante; ses cheveux, plus pâles, se dressaient par touffes rudes et inégales; les muscles de son visage étaient agités d’un frémissement convulsif, et une écume visqueuse bordait ses lèvres bleuies. Honorine, qui était restée immobile comme la fermière, joignit les mains avec un cri étouffé.
--Vous le trouvez bien changé? demanda Vorel d’un air triste. Hélas! tous mes soins ont échoué contre l’abâtardissement de cette nature avortée.
--Comme il nous regarde! s’écria la mère Louis; on dirait qu’il ne sait pas qui nous sommes.
--C’est votre grand’mère, Henri, dit Vorel en montrant la paysanne à l’idiot.
Pour toute réponse, celui-ci porta avec avidité à sa bouche le crin qu’il avait arraché au matelas, en faisant entendre l’espèce de cri animal qu’il avait déjà poussé à l’arrivée du médecin.
--Est-ce que tu ne me reconnais pas, _grand Jodane_? reprit la fermière, troublée malgré elle à la vue d’une telle misère.
L’idiot tourna de son côté des yeux égarés, et fit claquer ses dents.
--Quoi! vous ne vous souvenez plus de moi, Henri? demanda à son tour Honorine.
--Vite, répondit le _grand Jodane_. C’est l’heure... du pain.
--Tu as oublié la dame de Paris que tu aimais tant? ajouta la mère Louis.
--Beaucoup... beaucoup! reprit l’idiot.
--Dieu nous sauve! il n’y a plus rien à faire de lui! dit la paysanne.
--Je le crains! soupira Vorel, sous les lunettes duquel brillait un regard de triomphe, il a perdu la mémoire, le jugement... mais les fonctions animales ne sont nullement troublées, et nous n’avons pas à craindre du moins pour sa vie.
--La vie! répéta la mère Louis; que je sois damnée s’il ne vaudrait pas mieux pour vous le voir entre quatre planches.
--Oh! vous ne savez pas ce que c’est qu’un fils unique, ma mère! dit Vorel avec une expression si ardente qu’Honorine en fut remuée jusqu’au cœur.
--Mon Dieu! mais ne peut-on rien faire? demanda-t-elle.
--J’ai eu recours à tous les moyens connus, répliqua le médecin d’un ton accablé.
--Et... si l’on en essayait d’autres? reprit la jeune femme; pardon d’oser donner un avis... Mais il me semble que ce silence, cette obscurité doivent à la longue énerver et anéantir. Puisque le traitement indiqué par la science n’a point réussi, ne pourrait-on en essayer un autre, rendre à Henri de l’air, de la lumière et de la liberté?
--Maintenant, je n’y vois point d’empêchement, répliqua Vorel, les regards fixés sur l’idiot; il se pourrait que cet isolement, nécessaire pour le but que je désirais atteindre, altérât à la longue la santé de ce malheureux enfant et... avant tout, je veux qu’il vive!
--Alors permettez qu’il sorte, reprit vivement Honorine; qu’il vienne à la ferme comme autrefois; je vous promets de veiller sur lui comme sur un frère.
--Pardi! pourquoi qu’y ne viendrait pas tout de suite? dit la mère Louis; y fait un temps pour les malades aujourd’hui. Voyons, _grand Jodane_, lève-loi et viens avec ta grand’mère; nous déjeunerons ensemble!
L’idiot comprit ce dernier mot, car il se mit à rire en étendant ses mains crochues et répétant:
--Déjeuner! hou! hou! toujours déjeuner...
--Y paraît qu’il a appétit, reprit la fermière... Je parie que vous l’aurez fait jeûner pour le guérir! la diète, c’est comme les licous, ça va à toutes bêtes. Envoyez la Sureau habiller ce pauvre innocent, nous allons l’attendre en bas.
Les deux femmes descendirent au salon et le médecin alla donner les ordres nécessaires à la vieille servante. Il les rejoignit bientôt et engagea Honorine à visiter plusieurs variétés de chrysanthèmes qui venaient de fleurir au jardin, tandis qu’il préparait la potion nécessaire pour la mère Louis. Celle-ci regarda la jeune femme descendre le perron et traverser le parterre.
--A-t-elle l’air coquet, dit-elle, avec cette complaisance des grands parents pour la beauté de leurs petites-filles; y en a pas une autre dans le pays qui l’égale, non!
--Madame de Luxeuil est, en effet, charmante, répliqua Vorel.
--Et courageuse! continua la fermière; y a pas de _basse_ (servante) qui en approche pour le travail, sans compter que c’est attaché...
--Oui, reprit Vorel d’un air paterne; je la crois d’une nature fort affectueuse.
--Y faut ça! car vrai, y a des fois où je la tarabuste.
--Vous êtes vive, mais au fond si bonne...
--Eh ben, v’là où est la menterie! s’écria la fermière qui, par contradiction, se trouvait en veine de franchise; je suis pas bonne du tout; et vous le savez bien mieux que personne.
--Moi?
--Oui, oui; vous me l’avez dit.... D’abord, je suis pas bonne quand ça m’ennuie. Mais la _mezette_ ne s’fâche jamais, j’ai beau l’_agonir_, elle garde toujours sa mine douce et sa voix de petit oiseau. Aussi, moi, ça me touche, et maintenant, voyez-vous, je sais pas ce que j’deviendrais si je l’avais plus.
--C’est un malheur que vous ne devez point craindre, objecta Vorel; madame Honorine est retenue ici par un intérêt trop puissant....
--Quel intérêt donc?
--Allons, vous le savez aussi bien que moi.
--Parole! je ne sais rien de rien.
--Alors, je dois me taire.
--Et moi je veux que vous parliez, s’écria la paysanne impatientée. Y a rien qui _m’est maque_ comme d’entendre dire: v’là une chose; mais vous ne la verrez pas. Voyons, mon gendre, qui est-ce qui retient la _mezette_?
--Eh bien! puisque vous voulez que je vous dise.... ce que tout le monde sait: Madame Honorine reste ici parce que M. de Gausson s’y trouve.
--Ah bah! reprit la mère Louis intéressée; vous croyez qu’elle en tient pour le beau brun?
--Il suffit de regarder.
--Au fait, c’est juste, maintenant que j’y pense... quand le voisin se trouve là, _mezette_ est toute... chose!... Ah! c’est pour ça qu’elle reste aux Motteux!
La mère Louis devint pensive, à la grande joie du médecin; il connaissait l’égoïsme exigeant de l’ancienne meunière et savait la malveillance des vieilles femmes contre tout amour qu’elles n’ont point permis et protégé. Aussi, ne doutait-il pas que la révélation qu’il venait de faire n’amenât tôt ou tard, entre la grand’mère et la petite-file, des débats qui pourraient finir par une séparation. En toute autre occasion, ses espérances se fussent réalisées; mais la maladie avait attaqué l’énergique personnalité de la fermière. Plus dépendante des autres, elle était devenue moins absolue dans ses prétentions, et l’idée d’une rupture à laquelle elle se fût arrêtée autrefois avant toute autre, lui causait maintenant un effroi qui la rendait plus indulgente. Elle étouffa son premier dépit, accepta une place secondaire dans les affections de la jeune femme et ne songea qu’aux moyens de l’exploiter le plus fructueusement qu’il serait possible. Or, il lui sembla, à la réflexion, que cet amour d’Honorine et de Marcel, loin d’être nuisible aux soins qu’elle attendait de sa petite-fille, pouvait les lui assurer plus attentifs et plus tendres. Il suffisait pour cela de le prendre sous sa protection, de se faire volontairement l’occasion du rapprochement entre les deux amants, comme elle l’avait été jusqu’alors à son insu; d’entrer enfin dans ce roman de manière à profiter d’une double reconnaissance. Tout ceci se présenta à l’esprit de la mère Louis, comme nous venons de le dire, mais sous des formes plus vagues, plus grossières. Sans bien s’expliquer les motifs, elle comprit que la révélation faite par Vorel pouvait tourner à son profit. Grâce au médecin, elle tenait désormais sa petite-fille par le cœur! aussi l’expression de mécontentement qui avait d’abord plissé son front, fit-elle presque immédiatement place à un épanouissement de bonne humeur.
--Ah! perjou! dit-elle, vous êtes un fameux dénicheur, mon _mière_; rien ne vous échappe! moi, qui vois ces jeunesses tous les jours, je ne savais rien de leur secret.
--La chose était pourtant assez claire! reprit Vorel surpris de la placidité de la mère Louis, et je ne suis point le seul à l’avoir devinée!
--Si c’est possible!
--Tout le monde en parle à Trévières.
--Voyez-vous ces _jacasseurs_ (bavards).
--Je crois même qu’il serait prudent de faire quelques représentations à madame Honorine dans son intérêt.
--On les lui fera, dit la mère Louis, on les lui fera; mais Jésus Dieu! voyez donc le _grand Jodane_ qui vient là. On dirait qu’il a oublié de marcher.
L’idiot s’avançait soutenu par la jeune femme et en chancelant à chaque pas. Son changement, plus visible au grand jour, sembla effrayer Vorel lui-même.
--Est-ce que vous croyez qu’il pourra vivre comme ça? demanda la mère Louis avec cette naïveté brutale des paysans.
--Je l’espère, je n’ai aucune raison d’en douter, répliqua le médecin, dont l’œil interrogeait les traits de l’idiot avec une attention qui ressemblait à de la sollicitude; seulement je crois que vous avez raison, et qu’il faut lui rendre un peu d’air et de mouvement.
--Laissez-le venir avec nous, Monsieur, dit Honorine, à qui la langueur de l’idiot inspirait une sérieuse pitié.
--Au fait, ça ne peut que lui être bon, reprit la fermière; pas vrai, _grand Jodane_ que tu veux venir avec nous?
Pour toute réponse, le _grand Jodane_ se pressa contre la jeune femme en poussant son cri habituel qui ressemblait à un gémissement.
--Nous allons le faire monter en char-à-bancs, reprit la fermière qui s’était levée, et ce soir on vous le ramènera.
Vorel parut balancer un instant, puis finit par consentir, et les deux femmes partirent avec leur nouveau compagnon. Il y eut d’abord un assez long silence, mais lorsque l’on eut perdu de vue le manoir, la mère Louis se tourna vers Honorine qui tenait les rênes.
--Est-ce que tu n’as pas envie de faire une plus longue promenade, _mezette_? demanda-t-elle d’un air malicieux.
--Moi, volontiers, ma mère, répliqua la jeune femme; mais où faut-il aller?
--Consulte-toi un petit, voyons; n’y a donc pas un côté vers où ton cœur se tourne, hein? Allons, ne fais pas la _jesuette_.
--Je vous assure... que je ne comprends point, répliqua Honorine qui rougit de manière à prouver qu’elle craignait de comprendre.