Les réprouvés et les élus (t.2)
Part 19
--Et ben petiote, faut tourner là, à gauche, et, en allant toujours devant, nous arriverons à un endroit qui s’appelle Vertbec!
Honorine tira brusquement les rênes.
--Quoi! vous voulez aller chez M. de Gausson? dit-elle vivement.
--Pourquoi donc pas? reprit la fermière d’un ton narquois; y nous a fait assez de visites pour qu’on lui en rende une: entre voisins, faut ben voisiner, pas vrai?
--Je crains qu’il ne soit absent, reprit Honorine, qui n’eût point voulu comprendre les allusions de sa grand’mère.
--Alors nous retournerons une autre fois, reprit la paysanne... y me semble que ça n’peut pas te faire de peine?... T’es pas ennemie du beau brun, je crois.
--Vous savez que j’ai toujours eu... beaucoup d’amitié... pour M. Marcel, répliqua Honorine embarrassée.
--Juste! répliqua la mère Louis ironiquement, t’as de l’amitié... et lui itou... et comme on dit que deux amitiés valent un amour...
--Ma mère...
--Eh ben! faut pas _t’estomaquer_ pour ça; pardi! on est tous mortels, comme dit c’t’autre, et un beau gars est toujours un beau gars.
--Pouvez-vous penser?...
--Je pense pas; je pense rien, interrompit la vieille femme; ce que j’en dis, c’est pas pour te faire de la peine, au contraire, suis ta fantaisie, _mezette_, et n’aie pas peur que nous ayons d’_halmèche_ pour ça...
La mère Louis accompagna ces mots d’un gros baiser sur la joue d’Honorine qui demeura étourdie. La découverte de sa grand’mère l’avait épouvantée, et sa grossièreté indulgente l’humiliait plus que des reproches. Aussi voulut-elle s’expliquer, se défendre, mais la fermière lui ferma la bouche.
--C’est bon, c’est bon, dit-elle, on ne te demande pas de dire s’y retourne du pique ou du cœur; t’es _cachottière_ comme toutes les jeunesses. Je t’en aime pas moins pour ça. Plus tard t’auras plus de _fiat_ en ta grand’mère; pour le moment, fouette la _Caillie_ que nous arrivions à Vertbec le plus tôt possible; j’ai l’estomac dans les talons.
Honorine qui savait toute contestation inutile, obéit en silence, et ils aperçurent enfin l’habitation de Marcel. Ainsi que nous l’avons dit ailleurs, l’ancien château de Vertbec n’était plus qu’une ruine dont les débris couronnaient le sommet d’une verdoyante colline. Un antiquaire eût facilement retrouvé parmi ces pans de murailles à demi-abattus et ces tourelles rongées de lierre, le plan primitif de l’édifice. Mais, pour le passant, il n’y avait là qu’un amas de décombres dont il supputait la valeur marchande ou dont il admirait l’effet pittoresque, selon sa profession et ses instincts. Une seule partie de la construction primitive était restée intacte; c’était le donjon! Sa masse colossale s’élevait au centre comme un géant que rien n’a pu terrasser. Les violiers en fleurs, les pariétaires et les élégantes ciguës qui ondoyaient au sommet des créneaux, loin de leur donner un aspect de ruines, semblaient un ornement destiné à les égayer. Aucune réparation récente n’avait du reste altéré le caractère du vieux monument. Les pierres, que joignait l’une à l’autre le lierre ou la mousse, semblaient rongées par le temps; les étroites fenêtres étaient garnies de châssis plombés; la porte basse et déjetée était défendue par des lames de fer boulonnées. La mère Louis, qui n’était point venue au Vertbec depuis quelques années, parut stupéfaite.
--Comment! il n’y a pas de maison! s’écria-t-elle, où donc est-ce qu’il demeure alors?
--M. de Gausson s’est arrangé un logement dans le donjon, fit observer Honorine.
--Quoi! dans ce pigeonnier? demanda la fermière; ah! perjou! mais comment qu’on fait pour entrer là-dedans? Faut donc monter avec une échelle?
Avant qu’Honorine eût pu répondre, de Gausson parut lui-même à la porte de la tour; il accourait à la rencontre du char-à-bancs avec de grandes démonstrations de surprise et de joie.
--Ah! vous ne vous attendiez pas à ça, voisin, s’écria la mère Louis; c’est une surprise que j’ai voulu vous faire; je vous amène _mezette_... c’est bien malgré elle, par exemple.
--Se peut-il? dit Marcel.
--Oui, dit la paysanne; elle donnait des raisons pour ne pas venir... histoire de faire la sainte n’y touche, vous comprenez; mais moi j’ai pas donné dans les _lures_ (sornettes), et nous voilà.
De Gausson exprima sa reconnaissance avec une vivacité qui fit cligner les yeux à la vieille femme.
--C’est bon, c’est bon, dit-elle; on sait que vous aimez mieux voir la _mezette_ que le tonnerre!... Faut pas rougir pour ça, petiote.
Un beau gars est pour beau tendron Com’la faucil’ pour la moisson.
C’est un proverbe aussi vieux que Mathieu-Salé.
Honorine était au supplice; Marcel s’en aperçut et se hâta de couper court, en conduisant ses hôtes au donjon.
--Je suis désolé de vous faire monter mes cent marches de pierre, dit-il à la mère Louis; mais le plus haut étage est le seul qui ait été remis en état; vous allez trouver que j’habite un nid de hiboux.
--Ça m’est égal, pourvu qu’on y déjeune, dit la fermière, car je vous ai pas encore dit que nous étions venus pour casser la croûte avec vous.
Marcel répondit qu’il les traiterait le moins mal qu’il lui serait possible, et aida la vieille paysanne à atteindre le sommet de l’escalier étroit et tournant. Honorine suivait avec l’idiot.
--Nous voilà arrivés, dit enfin de Gausson, en poussant une petite porte de chêne qui servait d’entrée à son logement.
--C’est pas malheureux, reprit la mère Louis essoufflée: faut que vous ayez du jarret pour vous loger, comme une cloche, auprès des nuages. Ouf! heureusement que voici de quoi s’asseoir.
Le jeune homme avança un grand fauteuil gothique garni de cuir, dans lequel la vieille femme se laissa tomber; puis des tabourets de même forme pour Honorine et pour l’idiot. Mais celui-ci s’était accroupi dans le coin le plus obscur, près d’une petite cheminée de fonte incrustée dans l’intérieur du mur, et la jeune femme regardait autour d’elle avec une curiosité et une émotion involontaires.
Le logement de Marcel avait, en effet, dès le premier aspect, quelque chose de singulièrement remarquable. Il ne se composait que de deux pièces séparées par une portière alors ouverte, et qui permettait ainsi de le voir tout entier. Les murs, sans tapisserie, n’avaient d’autres ornements que quelques armes de chasse; un filet de pêche et un caban de peau de chèvre suspendu près de la porte. Tout l’ameublement de la première pièce consistait en quelques siéges gothiques, une table à pieds tors et une grande armoire de chêne sur les battants de laquelle avait été sculpté l’H symbolique surmonté de la croix des chrétiens. Dans la seconde pièce, on apercevait une couchette de fer recouverte d’un tapis brun, quelques rayons chargés de livres, et un pupitre d’ébène incrusté; enfin, sur l’un des pans de la muraille, vis-à-vis du chevet du lit, Honorine reconnut la petite croix trouvée par de Gausson le jour où il l’avait arrachée à la mort. Il y avait dans cet intérieur quelque chose de pauvre, de noble et de sévère qui toucha la jeune femme jusqu’aux larmes. Le logis révélait complétement le maître. Au milieu de ces meubles de chêne, de ces armes, de cette couche de fer, la croix de brillants apparaissait comme un symbole; c’était la seule richesse et le seul ornement de cette demeure, comme l’amour qu’elle rappelait était le seul espoir et la seule joie de celui qui s’y abritait.
Honorine s’approcha de la fenêtre pour cacher son trouble. La vue embrassait un horizon immense entrecoupé de collines, de bois, de villages, au delà duquel une bande d’un bleu sombre allait se réunir aux nuages, c’était la mer. Plus près, le regard s’arrêtait sur les taillis et les vergers qui entouraient Vertbec, et plus près encore sur les ruines au milieu desquelles s’élevait le donjon. Le vent qui soupirait à peine aux pieds de la colline, grondait sourdement au haut de la tour, et les oiseaux nichés dans les créneaux passaient à chaque instant devant le vitrage qu’ils effleuraient de leurs ailes.
Honorine, un coude appuyé au rebord de la croisée, regardait et écoutait, le cœur gonflé d’attendrissement. La grandeur poétique du spectacle qu’elle avait sous les yeux, la pensée qu’elle se trouvait chez Marcel, mille souvenirs qui traversaient sa mémoire, mille espérances qui tourbillonnaient confusément devant son âme, tout en elle et hors d’elle semblait se réunir pour accroître son trouble! De Gausson s’était excusé près de ses hôtes et était ressorti afin de donner des ordres au jeune paysan qui le servait; la mère Louis, fatiguée de sa course, venait de s’asseoir sur son fauteuil; l’idiot ne faisait entendre, comme d’habitude, qu’un murmure monotone. Honorine resta longtemps à la même place, en proie à une émotion qui n’était ni le bonheur ni la tristesse, mais qui tenait, à la fois, de tous deux.
XXIII
Une journée chez Marcel.
Le retour de Marcel arracha Honorine à sa rêverie. Il revenait avec le jeune paysan chargé de tout ce qu’il avait pu se procurer à la ferme de Vertbec. La mère Louis se réveilla à son entrée.
--A la bonne heure, dit-elle en apercevant les provisions, nous allons faire une _sapée_ (festin), moi d’abord j’ai la _frinvalie_. Voyons, _mezette_, aide donc le jeune gars à nous mettre le couvert.
Honorine obéit. Elle éprouvait une sensation étrange à remplir chez Marcel ces soins domestiques; c’était en même temps comme de la honte et de la joie. Le jeune homme, de son côté, semblait fasciné. Il la regardait aller et venir dans ses deux chambres, dresser le couvert, préparer le repas comme si elle se fût trouvée à la ferme, et son cœur se gonflait d’ivresse; il eût désiré oublier tout le reste, croire un instant qu’elle était là chez elle, pour lui et avec lui! Il contemplait avec une sorte de respect ce pauvre ménage de solitaire, la veille encore sans valeur et aujourd’hui consacré par sa visite. Il eût voulu baiser chaque objet qu’elle avait touché, il se sentait enivré de cet air qu’elle remplissait de son haleine, des froissements de sa robe, du léger bruit de ses pas! La mère Louis l’arracha à son extase en criant de se mettre à table. L’exercice et le grand air avaient éveillé l’appétit de la fermière qui avait d’ailleurs le principe normand, que tout ce que l’on mange chez les autres est autant d’ajouté à notre bien. Honorine voulut la rappeler à la prudence, mais elle s’écria:
--La paix, voyons, _mezette_; je t’ai conduite à ton _valentin_ (galant), faut être reconnaissante.
Et la jeune femme, toute honteuse, n’osa plus hasarder aucune objection. L’idiot montrait encore plus d’avidité. On eût dit qu’il satisfaisait une faim longtemps inassouvie. La mère Louis prenait plaisir à cette voracité que rien ne pouvait rassasier.
--Va, va, _grand Jodane_, disait-elle en chargeant l’assiette de l’idiot, le voisin ne regarde pas à son _commentage_ (vivres), faut t’en donner à mort. Ce _grec_ de _mière_ l’aura fait jeûner par économie et il aura pris sa faim pour une maladie. Encore un coup, _grand Jodane_; justement la bouteille est débouchée; mais, comme on dit, à bon _bère_ n’y a pas besoin de bouchon.
A tout cela de Gausson et Honorine répondaient peu de chose. Heureux de se trouver l’un vis-à-vis de l’autre à la même table, ils jouissaient silencieusement de leur joie. Mais enfin, le repas fini, Marcel proposa de visiter avant de repartir, ce qu’il appelait en souriant son domaine.
--J’ai fait labourer quelques pieds de terre près de la grande tour ruinée, dit-il, et j’y ai moi-même planté des fleurs. A défaut de dessert, je puis vous offrir un bouquet.
--Merci, dit la mère Louis, qui se sentait alourdie par le déjeuner; j’ai pas le cœur à marcher maintenant; montrez ça à la petite, qui aime les fleurs comme une _avette_ (abeille).
Honorine voulut se défendre de quitter sa grand’mère; mais celle-ci l’y obligea.
--As-tu peur du voisin, dit-elle, fais donc pas la mijaurée comme ça, voyons! Y te mangera pas, M. Marcel. Va avec lui pendant que moi je ferai un somme.
La jeune femme ne pouvant refuser plus longtemps sans affectation, appela l’idiot, qui descendit avec elle.
De Gausson les conduisit à travers les ruines vers un petit plateau qui avait dû former autrefois une cour intérieure, et que ceignaient encore des restes de murailles. C’était là que se trouvait établi le parterre dont il venait de parler. Il y avait réuni une collection de plantes, si habilement choisies, que tout y semblait également fleuri; on y voyait des rhododendrons à feuilles lustrées, des chrysanthèmes de couleurs variées, des dalhias tardifs et des lauriers thyms à fleurs blanches ou lilas. Sur les vieux murs rampaient des chèvrefeuilles blancs mêlés aux roses du Bengale, et les plates-bandes étaient bordées de résédas et de violettes. A l’extrémité du plateau, sous l’arcade d’une porte en ruines, étaient posées deux ruches entourées de thym et de fenouil. Marcel y conduisit Honorine, qui s’arrêta à quelques pas, un peu effrayée par les bourdonnements des abeilles, suspendues en grappes à l’entrée de leurs cellules.
--Ne craignez rien, lui dit de Gausson en souriant, ce sont les amies de ma solitude, et nous nous connaissons. Vous voyez ce banc placé sous les ruches? C’est là que je viens tous les soirs attendre la nuit. Le bourdonnement des abeilles rentrant au logis me berce et me tient compagnie; c’est comme une musique champêtre qui donne plus de sérénité à mes rêveries. En fermant les yeux, j’arrive par instant adonner un corps à mes chimères. Je ne me crois plus seul ici; j’entends, de loin, une voix connue qui donne des ordres; il me semble que des pieds légers font crier le sable des allées; mon nom retentit prononcé à voix basse, je sens une main se poser sur mes cheveux!..... Alors, je rouvre vivement les yeux..... et je ne vois rien que mon donjon isolé, mon jardin désert et la nuit qui descend!... mais j’ai fait un doux rêve, et je le dois à mes abeilles. Honorine écoutait palpitante, n’osant répondre et cependant heureuse d’écouter. Marcel prit son silence pour un reproche.
--Mes confidences vous déplaisent, Honorine? dit-il en la prenant par la main.
--Non, répondit la jeune femme sans lever les yeux; mais... elles... me troublent... Je sens que j’ai tort de les écouter.
--Pourquoi cela? reprit doucement de Gausson; doutez-vous donc de la pureté de cet amour qui fait ma seule occupation depuis tant d’années? Ah! ne vous faites point de vains remords! La vie n’a-t-elle pas assez de ses réelles douleurs. Honorez-vous, honorez-moi par votre confiance. Tant que j’ai espéré pour vous le maintien d’une union désormais brisée, j’ai gardé le silence; mais aujourd’hui que nous nous restons seuls à nous-mêmes, ne repoussons pas les pures joies d’une affection consolante. Croyez en moi, Honorine, comme je crois en vous, avec simplicité et résolution. Nos existences peuvent rester séparées, mais regardez nos âmes comme fiancées et jouissez de leur union sans remords, puisqu’elle est sans honte.
L’accent de Marcel avait cette gravité pénétrante dont la jeune femme avait été si vivement émue la première fois qu’il lui parla à Bagatelle. Elle sentit ses tremblements s’apaiser et son bonheur raffermi prendre possession de lui-même. Levant un regard encore troublé, mais plein de tendresse vers Marcel:
--Ah! parlez ainsi, dit-elle doucement; vous me rassurez moi-même. Oui, vous avez raison, la règle qui guide les autres ne peut plus me conduire, hélas! Dieu doit avoir quelque indulgence pour les malheurs qu’on n’a point mérités, et il ne nous défend pas, sans doute, toute consolation. J’ai foi en vous, Marcel; soyez mon ami, mon conseiller; je mets notre amour à tous deux sous la garde de votre honneur.
Il ne répondit qu’en serrant contre sa poitrine le bras de la jeune femme qu’il avait posé sur le sien; il avait le cœur trop plein pour parler. Tous deux continuèrent quelque temps à parcourir les allées du parterre sans rien dire, tout entiers à l’enchantement de se voir, de se sentir, de s’entendre respirer. Mais sortant peu à peu de ce muet extase, la conversation reprit, entrecoupée d’abord, incertaine, sans suite, puis plus intime et plus suivie. Chacun laissa lire plus avant qu’il ne l’avait encore fait dans ses goûts, dans ses regrets, et cette confession mutuelle rapprochait insensiblement deux cœurs déjà l’un à l’autre. Chaque ressemblance constatée ajoutait un anneau à la chaîne sympathique qui les unissait. Les heures s’écoulèrent ainsi dans des ravissements toujours renouvelés, et ce fut seulement en voyant l’ombre de la tour s’allonger sur le parterre qu’Honorine se rappela qu’il fallait songer au retour.
--Vous reviendrez, demanda de Gausson, en retenant son bras contre sa poitrine palpitante; vous me le promettez?
--Je tâcherai, répondit la jeune femme, pour qui cette journée était la plus belle de sa vie entière.
Il prit ses deux mains qu’il tint longtemps pressées sur ses lèvres, puis remonta avec elle l’escalier du donjon. Mais, avant d’arriver à l’étage supérieur, tous deux furent frappés par des éclats de voix qui les firent tressaillir. On chantait une vieille bacchanale du Bessin:
Or nous réjouissons, Chantons une chanson Qui soit cointe et jolie; Ce n’est pas la façon D’engendrer marisson En bonne compagnie.
--Dieu! c’est ma grand’mère, s’écria Honorine qui s’arrêta saisie. La voix continua.
Chassons tout en arrière; Les avaricieux Qui boivent de la bière, Encore sont trop heureux! Leurs écus sont leurs dieux; Ils en sont amoureux Car ils n’ont autre attente. Il n’est qu’être joyeux Et boire à qui mieux mieux Jusqu’à ce qu’on s’en sente.
Pendant que ce couplet s’achevait, la jeune femme et son conducteur avaient atteint la porte du dernier étage; ils la poussèrent vivement. La mère Louis, qui était assise devant la table et qui tenait un verre plein à la main, se retourna.
Allons! à boire! A boire! Et toujours Vidons Les flacons!
--Eh! arrivez donc, mes tourtereaux, s’écrie-t-elle, sans quoi y aura plus rien dans la bouteille.
--Grand Dieu! ma mère, que faites-vous? s’écria Honorine, en courant à la paysanne et voulant lui retirer son verre.
--Eh ben! veux-tu laisser! balbutia la vieille femme avec un hoquet d’ivresse... Mille millions! ne touche pas à ma _vinée_, je veux boire!
Je voudrais, à déjeuner, Que ma table fût bien garnie D’un bon jambon parfumé...
Houp! avalons..... Le v’là dedans comme frère Jean.
Honorine joignit les mains avec une exclamation de douleur; de Gausson paraissait sérieusement embarrassé.
--Il est impossible d’emmener madame Louis maintenant, dit-il enfin; vous pourriez rencontrer quelqu’un... puis, pour traverser Trévières...
--Mon Dieu! que faire! s’écria Honorine les larmes aux yeux.
--Attendre encore. Quand la nuit sera venue, vous partirez. D’ici là, madame Louis aura eu le temps de se remettre; et, dans tous les cas, vous ne serez point vues.
--C’est sa maladie qui a amené ces fatales habitudes! dit Honorine en enlevant rapidement tout ce qui se trouvait sur la table. Pourvu que son mal ne soit point aggravé!... Ah! j’aurais dû veiller... ne pas descendre!
Elle fut interrompue par la fermière, qui redemandait à grands cris la bouteille, et qui, sur le refus de sa petite-fille et de Marcel, se livra à un accès d’indignation furieuse.
--Ah! c’est comme ça que tu traites ceux qui viennent te voir! cria-t-elle à de Gausson; tu leur regrettes ta _piscantine_ (piquetton)! Eh ben! tu ne verras plus la _mezette_; je te défends d’être son _valentin_, entends-tu? et je t’avertis que je ne l’amènerai plus dans ta _cranière_ (masure), failli _halabre_ (garnement)... Parisien ruiné... T’as beau faire ton air _grichu_ (mécontent), tu seras jamais qu’un Iroquois... et je me moque de toi... comme de la police de Bayeux!...
Honorine avait en vain essayé d’arrêter ce torrent d’injures. Appuyée sur l’épaule de la vieille paysanne, elle avait en vain posé la main sur ses lèvres avec des supplications et des larmes; la mère Louis avait, selon l’expression normande, _un vin de lansquenet_; elle continua ses imprécations jusqu’à ce que la vue de l’idiot eût donné à ses idées une autre direction. Elle appela le _grand Jodane_, lui fit boire ce qui restait dans son verre et recommença à lui chanter des _bacchanales_ et des _branles villageois_. Ces vieux couplets dont la naïveté ne rachète pas toujours les gravelures, causaient à Honorine un embarras que de Gausson voulut soulager en se retirant. Il ne revint qu’à la tombée du jour et pour annoncer à la jeune femme que le char-à-bancs était attelé. Il eût voulu les reconduire lui-même, mais la mère Louis déclara qu’elle ne partirait pas avec un _grec_ qui lui avait ôté le verre des lèvres, et il fallut céder.
Honorine, humiliée de la triste fin d’une journée d’abord si charmante, serra la main de Marcel et reprit tristement la route des Motteux. Par malheur, l’ivresse de la mère Louis, loin de se dissiper, semblait prendre un caractère plus bruyant et plus fâcheux; exaltée par la fièvre, elle tournait au délire. La vieille femme continuait à chanter et à parler haut, en s’interrompant tout à coup pour pousser des plaintes sourdes ou recommencer des imprécations contre tous ceux dont elle avait eu à se plaindre récemment ou autrefois. C’était tantôt de Gausson, tantôt son gendre, tantôt Romain. Tous les efforts d’Honorine, pour calmer cette exaltation, avaient été inutiles, et maintenant elle ne songeait qu’à gagner la ferme le plus tôt possible. Elle aperçut enfin les toits crevassés du château, traversa Trévières et arriva à la porte de la grande cour. Françoise les y attendait et courut à leur rencontre.
--Ah! vous voilà enfin! s’écria-t-elle d’une voix altérée; je languissais d’inquiétude; il ne vous est rien arrivé au moins?
--A boire! la Parisienne, cria la mère Louis d’une voix rauque; j’ai la _falle_ (estomac) pleine de charbons ardents.
--Grand Dieu! est-ce que vous êtes malade? demanda la grisette.
--Non, interrompit Honorine, en rejetant les rênes sur le cou de la _Caillie_; aidez-moi à la descendre et ne dites rien à personne.
Françoise comprit, et aida la jeune femme qui fit le tour pour ne point traverser la grande pièce du rez-de-chaussée où tout le monde se trouvait, conduisit la mère Louis à sa chambre et l’obligea à se mettre au lit. La grisette avait averti un des garçons de remiser le char-à-bancs en se contentant de répondre à ses questions que les dames étaient rentrées fatiguées de leur promenade et désiraient du repos. Elle rejoignit ensuite Honorine demeurée près du lit de sa grand’mère. Cette espèce de mystère éveilla nécessairement la curiosité de la ferme. On avait cru entendre la mère Louis parler à haute voix; on continuait à marcher dans sa chambre et Françoise ne redescendait pas: une des servantes voulut savoir ce qui se passait et monta sous prétexte d’offrir ses services, mais Honorine qui craignait de laisser voir sa grand’mère dans l’état honteux où elle se trouvait, la remercia sans lui ouvrir, et elle descendit sans avoir entendu autre chose que les plaintes de la fermière qui demandait à boire. Il était évident qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire que la dame de Paris voulait cacher. On essaya d’interroger l’idiot, mais il ne put donner aucun renseignement. Anselme Micou consulté à son tour ne répondit rien sinon que l’on était dans le treizième automne, l’année du malheur des Motteux. Il fallut donc se retirer sans en savoir davantage.