Les réprouvés et les élus (t.2)

Part 17

Chapter 173,902 wordsPublic domain

--Mille grâces, c’est impossible, interrompit madame de Luxeuil rapidement; M. de Chanteaux vous a sans doute dit qu’il venait reprendre le duc?

--Oui, mais il ne m’a pas parlé...

--De Monsieur, interrompit le marquis en désignant Marc; c’est à sa prière que je suis venu.

M. Lefort toisa l’ancien chouan.

--Ah! fort bien, dit-il; monsieur est un serviteur dévoué du duc.

Marc fit un signe affirmatif.

--Et il ne craint pas que M. de Saint-Alofe n’abuse de la liberté qui lui sera rendue?

--Plût à Dieu que tous les hommes pussent en faire un aussi bon usage! dit Mare.

L’ancien sous-préfet le regarda plus fixement...

--C’est-à-dire que monsieur ne croit pas à la folie du duc, reprit-il; fort bien; je conçois; alors il persiste à vouloir l’emmener.

--Je suis venu ici dans ce but, reprit Marc un peu étonné du ton de M. Lefort, et je ne me retirerai qu’avec M. de Saint-Alofe.

Le propriétaire de la maison de santé remua la tête d’un air réfléchi.

--Dans ce cas, reprit-il lentement, monsieur va avoir la bonté de me suivre jusqu’au dortoir des hommes; Monsieur le marquis et Madame la comtesse voudront bien m’excuser.

--Nous vous attendons, répliqua M. de Chanteaux.

M. Lefort salua deux fols, fit un signe à Marc, et tous deux quittèrent le salon.

XX

La Maison de Bel-Air.

L’ancien chouan et son conducteur montèrent d’abord un escalier, prirent un long corridor et arrivèrent vis-à-vis d’une porte à guichet, comme toutes les autres. M. Lefort appuya sur un bouton caché dans l’une des moulures, et il invita par un geste Marc à entrer. Celui-ci passa en s’excusant, mais à peine eut-il fait un pas que la porte se referma sourdement derrière lui.

Il se retourna étonné, et aperçut M. Lefort au guichet.

--Que faites-vous, Monsieur? s’écria-t-il.

--Je prends mes précautions, répondit Lefort qui poussait un nouveau verrou.

--Comment, que signifie?...

--Cela signifie, mon cher ami, que M. le marquis m’a heureusement averti de ne pas me fier à la mine, vu que votre folie tournait subitement à la fureur.

Marc devint pâle.

--Ah! c’est un piége horrible! s’écria-t-il; le marquis est un infâme!...

--Nous y voilà! murmura M. Lefort toujours la main sur le verrou.

--Ouvrez, reprit Marc en se précipitant contre la porte; vous n’avez aucun droit de me retenir contre ma volonté, Monsieur; ouvrez, je le veux!

M. Lefort fit un mouvement pour se retirer; Marc comprit que s’il le laissait partir tout était perdu.

--Au nom de Dieu, écoutez-moi! reprit-il en cherchant à maîtriser son indignation; on vous a trompé, Monsieur; parlez-moi, interrogez-moi; je suis prêt à vous prouver que je jouis de toute ma raison.

--Pourquoi êtes-vous venu à Bel-Air?

--Je vous l’ai déjà dit, pour obtenir la liberté du duc.

--Que vous regardez comme un sage?

--Comme un martyr.

--Indignement persécuté par son cousin?...

--Qui aura un jour à rendre compte de ses odieuses manœuvres!

--C’est bien ce que m’avait annoncé M. de Chanteaux, murmura-t-il; ils se ressemblent tous! quand ils ne sont pas rois, ils sont poursuivis par des ennemis!... toujours la vanité ou la peur.

Il haussa encore les épaules et fit un pas pour se retirer.

--Ah! vous ne croyez point au mensonge du marquis, s’écria Marc; vous ne pouvez y croire; si vous le feignez, c’est que vous êtes son complice! mais prenez garde à ce que vous allez faire, Monsieur; tôt ou tard la vérité sera connue, et alors je demanderai justice...

M. Lefort avait quitté le corridor et ne pouvait plus l’entendre. Marc saisit les barreaux du guichet en s’efforçant d’ébranler la porte; elle resta immobile et comme scellée à sa place. Il poussa un cri en portant à son front ses deux poings fermés; toutes ses précautions avaient été inutiles, le marquis l’emportait, il était enfermé!

Au premier instant, un nuage de colère sembla obscurcir son esprit; mais ce ne fut qu’un court égarement. Ramené à la possession de sa volonté par la grandeur même du danger, il regarda autour de lui. Les deux fenêtres qui éclairaient la pièce où il se trouvait avaient été aux deux tiers murées, et le dernier tiers était garni d’une grille de fer qui ôtait jusqu’à la pensée de chercher par là une issue. Autant que lui permit de juger la lueur stellaire qui glissait à travers les grillages, la pièce n’avait point d’autre porte que celle par laquelle il venait d’entrer. Cependant, il se mit à marcher à tâtons, en suivant les murs matelassés, et finit par rencontrer une saillie ronde et mobile qui sembla fuir sous sa main: c’était un tour destiné à passer au prisonnier la nourriture. En le faisant rouler sur son axe, Marc aperçut, par une ouverture ménagée à dessein, un second corridor éclairé et conduisant à des cellules numérotées. Il cherchait le moyen d’utiliser sa découverte, lorsqu’un bruit de voix se fit entendre de l’autre côté.

C’était d’abord celle de M. Lefort parlant vivement, selon son habitude, puis la voix ferme et calme du duc qui paraissait demander une explication refusée. Bientôt l’ancien sous-préfet sortit d’une des cellules en répétant au vieillard que la voiture du marquis l’attendait. Il passa près du tour et descendit précipitamment l’escalier.

Marc n’en pouvait plus douter, non content de le retenir prisonnier, on enlevait le duc, afin d’éviter leur rapprochement. Alors même que sa prison lui serait ouverte le lendemain, la possibilité de délivrer ce dernier lui était enlevée, car il ignorerait sa nouvelle retraite et il ne lui resterait aucun moyen de la découvrir. L’avantage que le hasard avait pu lui donner sur M. de Chanteaux serait d’ailleurs perdu. C’était une occasion manquée..... à jamais peut-être! Livré tout entier à l’amertume de cette conviction, Marc était resté le front appuyé contre le mur, lorsqu’un bruit de pas retentit dans le corridor. Il se baissa de nouveau. Le duc sortait de sa cellule et s’avançait seul vers l’escalier. Marc eut une rapide inspiration. Enfonçant la tête dans le tour jusqu’à l’ouverture qui laissait voir de l’autre côté, il appela M. de Saint-Alofe à voix basse. Les deux premiers appels furent inutiles, mais au troisième, le vieillard s’arrêta et chercha autour de lui d’où pouvait venir la voix.

--Qui m’appelle? demanda-t-il.

--C’est moi, Marc, répondit l’ancien chouan.

--Vous! s’écria le duc qui l’aperçut à travers l’ouverture du tour: qui a pu vous conduire ici?

--Je venais dans l’espoir de vous délivrer. Mais le marquis de Chanteaux m’a tendu un piége... Je suis prisonnier.

--Ciel!

--Et il vous emmène?

--A l’instant.

--Où cela?

--Je l’ignore.

--Vous pouvez lui échapper.

--Que dites-vous?

--Le marquis n’a avec lui que madame de Luxeuil et un domestique. Il ne peut vous retenir de force; au premier relais, descendez de la chaise de poste et refusez de poursuivre.

--Et s’il en appelle à l’autorité pour me faire saisir?

--Alors vous déclarez hardiment que M. le marquis et madame la comtesse arrivent de Goritz avec tous les éléments d’un complot en faveur de la branche aînée.

--Vous êtes sûr?

--Sûr. La peur d’une enquête les forcera à vous laisser aller. Votre liberté est dans vos mains, monsieur le due, il suffit d’un peu de résolution...

--J’en aurai, répliqua vivement le vieillard; mais vous-même, comment échapper...

--Ne vous inquiétez point de moi, interrompit Marc; moi, je n’ai rien à craindre. Quoi que l’on puisse faire, je serai bientôt hors d’ici. Ne songez qu’à profiter de l’avertissement que je vous donne; on vient; adieu, bonne chance et bon courage.

Quelqu’un montait en effet l’escalier; Marc se retira promptement et reconnut la voix d’un gardien, qui après avoir reproché au duc sa lenteur, l’obligea à descendre avec lui.

Bientôt le bruit de leurs pas s’éteignit et tout rentra dans le silence. Marc courut à la fenêtre, atteignit le grillage et y demeura l’oreille collée jusqu’à ce qu’un roulement confus lui eût appris le départ de la chaise de poste. Descendant alors avec précaution, il recommença à tâtons l’inventaire de sa prison, rencontra un lit et s’y jeta tout habillé, pour attendre le lendemain.

XXI

La déclaration.

Il y a dans l’aspect de la campagne, vers la fin de l’automne, alors que les moissons ont disparu, que l’herbe devient moins fleurie, que les arbres commencent à jaunir, je ne sais quoi de décourageant et de plaintif qui semble se communiquer à nous malgré nous-mêmes. La saison des espérances est passée, les jours d’activité finis, tout décline et pâlit sans que l’on puisse encore entrevoir de loin l’époque à laquelle tout doit renaître. Mélancolique passage où l’homme s’arrête un instant inoccupé devant la création languissante! Pénible attente des heures sans verdure, sans parfums et sans soleil. L’on se trouvait précisément arrivé à cette triste saison. Le domaine des Motteux n’offrait plus aux regards que des sillons hérissés de chaume et des vergers dépouillés de leurs fruits. Les prairies elles-mêmes étaient garnies d’une herbe plus rare qu’émaillaient seules, de loin en loin, quelques frêles marguerites ou quelques fleurs de trèfle pâle. Aux gazouillements des grives, des pinsons et des bouvreuils, avaient succédé les gloussements des perdrix ou les cris des vanneaux s’abattant dans les genêts. L’horizon, enveloppé de brumes, ne montrait plus que des lignes confuses et la brise faisait tourbillonner les feuilles mortes à la lisière des fourrés.

Le jour commençait à baisser. Tous les champs étagés sur la pente qui descend de la route d’Isigny vers l’Esques, étaient déserts; mais on apercevait au sommet de la colline le troupeau de moutons d’Anselme Micou, broutant les herbes menues qui poussent parmi le chaume. Le vieux berger se tenait lui-même à l’une des extrémités du plateau, appuyé sur le bâton ferré qui lui servait de houlette, et son chien favori couché à ses pieds. Son neveu Pierre, assis un peu plus loin, sur le rebord d’un sillon, tressait de la paille en chantant une vieille _reverdie_, léguée par les mères à leurs filles et conservée intacte depuis le temps de Basselin. Au milieu du silence mélancolique de la soirée, la voix de l’enfant s’élevait claire et joyeuse.

L’amour de mon cœur s’est enclose, En un bien joli jardinet, Où croît la rose et le muguet, Et aussi fait la passerose.

Hélas! il n’est si douce chose Que de ce doux rossignolet Qui chante clair au matinet, Quand il est las il se repose.

Je le vis l’autre jour cueillant En un beau pré la violette, Et me sembla si avenant Et de beauté la très-parfaite.

Je la regardai une pose; Elle était blanche comme lait, Et douce connue un agnelet; Vermeillette comme une rose!

Anselme Micou, qui n’avait point paru prendre garde aux premiers vers de cette naïve pastorale, se retourna enfin vers son neveu.

--Le temps des violettes est passé, mon gars, dit-il, et aussi celui des chansons. Maintenant, il faut moins songer aux bouquets qu’aux _migauts_ (provision de fruits pour l’hiver).

--Ah bah! ça regarde mam’Louis, reprit le jeune garçon en souriant, c’est elle qui boulange le pain que je mange.

Anselme remua la tête.

--Oui, oui, dit-il d’un ton pensif, les enfants, ça vit comme les oiselets du bon Dieu, qui chantent en attendant que les graines mûrissent sur le buisson. J’ai été comme ça aussi, mais depuis j’ai reçu bien des _harées_ (averses) et conduit bien des brebis au boucher.

--Dame! c’est sûr que vous devez avoir de _l’esquience_ (expérience), reprit l’enfant; y a pas un berger dans tout le pays à qui on ait tant de _fiat_ (foi) qu’en vous, vieux Anselme, et si vous vouliez...

--Tais-toi, interrompit le berger sans lever les yeux, voici qué’qu’un qui nous arrive.

--Comment que vous savez ça? dit l’enfant étonné.

--Regarde Farraut.

Le chien qui paraissait endormi, venait en effet de dresser légèrement les oreilles, bientôt ses yeux s’entr’ouvrirent, son museau s’allongea et il fit entendre un léger grondement.

--Ah! il a senti qu’on venait dans les _étos_ (chaumes), dit le jeune garçon.

--Oui, mais n’y a pas de danger, ajouta Micou sans faire un mouvement, ce sont des amis.

L’enfant se redressa et porta la main à son bonnet en prononçant le nom de M. de Gausson. Celui-ci suivait, en effet, un des sillons et n’était plus qu’à quelques pas. Il portait un costume de chasse et tenait son fusil sous le bras.

--Vous avez donc changé de pâturage, papa Micou? dit-il en saluant de la tête le vieux berger.

--Où il n’y a plus d’herbe, les moutons ne font plus de laine, répondit Anselme du ton sentencieux qui lui était ordinaire. Monsieur va sans doute à la ferme?

--Précisément; comment y est-on aujourd’hui?

Le berger plia les épaules.

--Toujours bien petitement, Monsieur.

--Ainsi madame Louis ne se trouve point mieux?

--Il n’y a pas d’apparence; on a hier battu dans les granges et elle n’a pas voulu descendre, parce qu’elle avait peur du _henu_ (brouillard). Quand une femme comme mam’ Louis pense au temps qu’y fait, c’est mauvais signe.

--Il est vrai que ses forces semblent diminuer chaque jour, reprit Marcel: depuis cette affreuse nuit où madame Honorine a failli périr, elle n’a pu se relever.

--Monsieur Vorel dit qu’elle a pris un _chaud et froid_, fit observer le jeune garçon; sans compter que ça lui a fait une révolution de voir comme ça la dame de Paris quasi _neyée_.

--Et malheureusement on ne peut lui faire accepter aucun remède! ajouta de Gausson.

Anselme secoua la tête et fit un soupir.

--C’est pas tout ça qui aurait soumis une _felle_ femme comme mam’ Louis, reprit-il: non, non; elle en a supporté bien d’autres!

--Et à quelle cause attribuez-vous donc sa maladie? demanda Marcel.

--A la cause qui a amené tous les autres malheurs, répliqua le berger. Il y a des temps, voyez-vous, où l’on dirait que tous les bons anges-gardiens abandonnent une maison. Voici la treizième récolte depuis que le feu a pris aux granges, où mam’ Louis a manqué brûler! treize ans avant, son fils le général est mort quasi subitement, et il y avait alors juste treize ans qu’elle était veuve!

--Et que concluez-vous de ces coïncidences?

--Ça prouve, Monsieur, que tous les treize ans l’esprit de malheur est maître du Motteux et que nous tombons tous à sa merci.

De Gausson sourit.

--Encore les mêmes idées, père Micou, dit-il; vous ne pouvez croire que le mal vienne naturellement.

--Non, Monsieur, dit le berger, ça ne peut pas être le bon Dieu qui frappe comme ça sans regarder; faut que _l’autre_ soit queuq’ fois le maître pour tout _bonessonner_ (troubler). Sans ça comment qu’y aurait tant d’injustice et de méchanceté sous la toiture du ciel? Voyez plutôt cette jeune dame de Paris pour qui vous avez de l’amitié, qui est-ce qui lui a fait faire un _cumblet_ (saut) dans le _Petit-Tourbillon_?

--Toutes mes recherches pour le découvrir ont été inutiles, répliqua Marcel.

--Parce que les auteurs de la chose ne craignent pas les juges, reprit Micou avec conviction; vous n’avez ni vu leur figure, ni entendu leur voix, non! c’était noir et ça ne parlait pas; mais s’ils n’ont pas réussi à _neyer_ la dame, y n’la perdent pas pour ça de vue.

--Que voulez-vous dire?

--Qu’y a comme un mauvais sort qui la poursuit. Tout ce qu’elle fait dans le pays amène des _fouah_ (huées); on l’accuse de tout le mal et on ne veut pas croire au bien.

--Ah! je ne m’étais donc pas trompé, interrompit vivement Marcel, qui croyait avoir fait la même observation, et d’où peuvent venir ces préventions?

--Qu’est-ce qui sait d’où vient le vent qui brûle les prairies ou la pluie qui noie les blés? répondit Micou; voilà cinquante ans que je garde les moutons dans les friches et que je regarde dans le ciel sans pouvoir dire comment arrive le plus petit nuage. Les dires des vieux ne sont pas des _lures_ (sornettes), allez, not’ maître; les hommes sont, sans comparaison, comme mes moutons; y z’ont des bergers et des chiens qui les conduisent; seulement y en a de bons et de _maxis_; et c’est ça qui fait le malheur ou la chance.

De Gausson savait qu’il eût été inutile de combattre les opinions du vieux berger; il prit congé de lui et continua sa route vers la ferme. Mais cet entretien, en confirmant ses propres remarques sur l’espèce de réprobation qui frappait Honorine, le jeta dans une sombre préoccupation. Quel hasard, ou plutôt quel ennemi secret pouvait avoir ainsi prévenu le plus grand nombre contre la jeune femme? Le vieil Anselme avait raison; un mauvais esprit pesait sur la vie d’Honorine, mais ce mauvais esprit avait un corps, un nom qu’il fallait découvrir. Les soupçons de Marcel allaient de l’un à l’autre sans oser ni sans pouvoir s’arrêter. Il arriva enfin à la ferme et trouva à l’entrée Françoise qui lui ouvrit la porte de l’espèce de salon où se tenait la malade.

C’était cette pièce du rez-de-chaussée, dont nous avons déjà parlé et qui servait à la fois de parloir, de bureau et de lingerie. Depuis sa maladie, la mère Louis avait encore ajouté à ces destinations. Ne pouvant quitter ce qu’elle appelait la chambre jaune, elle en avait fait le centre de son activité valétudinaire. C’était là que l’on portait les échantillons de récolte, les provisions de ménage, les instruments à réparer. Son inquiétude soupçonneuse avait grandi avec sa faiblesse. Ne pouvant promener sa surveillance, comme autrefois, sur toutes les parties de la ferme, elle eût voulu concentrer celle-ci tout entière dans l’étroit espace où la retenait son mal, rapprocher ce qu’il ne lui était plus permis d’aller trouver, tout amener enfin à portée de sa main et de son regard. Cette monomanie donnait à la pièce où elle se trouvait une apparence de désordre et d’encombrement impossible à rendre. On y voyait, pêle-mêle, des pains sortant du four, des livres de comptabilité, des tisanes et des tourtes de saindoux. A toutes les poutres étaient suspendues des touffes desséchées de plantes potagères conservées pour graines ou des paniers remplis de vieilles ferrailles. Dans les coins on voyait entassés les socs destinés à la forge, les pioches sans pointe, les faux ébréchées et les bêches qui attendaient un manche. Le plancher était enfin couvert de mannequins de fruits, de barres de savon et de poupées de lin peigné; une petite roue de charrue toute neuve avait été placée sous la fenêtre.

Assise au milieu de ce chaos, la mère Louis s’occupait à battre du lait, tout en donnant ses ordres à une servante qui arrangeait des œufs dans une corbeille. Sans avoir beaucoup maigri, la fermière avait perdu cette apparence de vigueur qui frappait autrefois dès le premier coup d’œil. Son teint coloré avait pris je ne sais quelle pâleur jaune et jaspée de petits filaments rougeâtres; ses chairs flasques flottaient à chaque mouvement et ses membres roidis semblaient avoir perdu leurs articulations. Ses yeux seuls, plus ronds et plus ouverts, avaient pris un éclat fiévreux qui, joint à la mobilité de la prunelle, leur donnait quelque chose de légèrement égaré. Une toux opiniâtre appelait par instant le sang au visage qui devenait ensuite subitement plus pâle. Son costume, dont la propreté soignée frisait autrefois l’élégance, avait éprouvé la même transformation. Composé de pièces disparates, il annonçait une sorte d’abandon de soi-même qui est, même chez la femme la moins recherchée, le symptôme le plus certain du triomphe de la souffrance. Un verre et un broc remplis de maître-cidre étaient placés à portée de sa main, car depuis que la maladie avait enlevé à la paysanne son activité, elle cherchait une consolation malheureusement trop fréquente dans la _tisane de Marin-Onfroy_, et tous les efforts d’Honorine pour combattre cette déplorable passion, devenaient chaque jour plus inutiles. Au moment où reprend notre récit, elle venait encore de recourir à ce dangereux remède, tandis que la jeune femme, assise devant un petit bureau, achevait tout haut quelques calculs.

--Alors tu ne trouves pas le compte! s’écria tout à coup la mère Louis, y manque encore un écu et sept sous?

--Je vais recommencer l’addition, balbutia la jeune femme troublée par la voix de Marcel qu’elle crut reconnaître.

--C’est la malédiction du bon Dieu qui est sur moi, reprenait la fermière d’un ton lamentable. Tous les _goureurs_ du pays se sont donné le mot pour profiter de ma maladie. Y me feront mourir sur une botte de paille... et dire que personne ne prendrait les intérêts d’une pauvre malheureuse qui ne peut plus _gandoler_ (remuer). Ah! Jésus-Sauveur, qu’est-ce que je vais donc devenir? Eh bien! pourquoi que tu laisses tes chiffres, toi?

--Voici M. de Gausson, ma mère, dit Honorine, en montrant le jeune homme qui venait d’ouvrir la porte.

--Ah! qu’est-ce qu’i veut? demanda la fermière en détournant à demi la tête.

--Je venais savoir comment vous vous trouviez aujourd’hui, chère madame Louis, dit Marcel qui s’avança vers la malade avec empressement.

--Aujourd’hui c’est comme hier et comme les jours d’avant, répliqua la mère Louis d’un air maussade; on _gavaille_ (gaspille) tout, on me ruine, et j’ peux rien faire; quand on souffre on n’a plus d’ami, voisin.

--Vous me permettrez de croire le contraire, reprit le jeune homme; pour ma part, je suis désolé de cette persistance de la maladie, et si je pouvais quelque chose...

--Oui, oui, on dit toujours ça quand on est sûr qu’on ne peut rien, interrompit la mère Louis.

Honorine rougit, et de Gausson parut lui-même embarrassé; mais il s’efforça de se remettre en répondant gaiement:

--Allons, vous êtes une ingrate, voisine; vous niez l’amitié que l’on a pour vous, afin de ne pas être obligée d’en rendre; mais vous aurez beau faire, vous ne m’empêcherez pas de m’intéresser à votre santé et de déplorer que vous vous refusiez à tout traitement...

--Ah! voilà la chanson, reprit aigrement la paysanne; faudrait prendre des drogues. Comme si c’était pas assez de l’ennui du mal, sans avoir l’ennui des remèdes. La _mezette_ aussi me fait des reproches tant que le jour dure. Faudrait appeler le médecin. Des médecins; on mourra bien sans ça, allez, et ça ne fera pas de chagrin à beaucoup; quand on n’est plus bonne à rien, le mieux est de se laisser crever dans un coin comme un chien qui a perdu son maître.

Honorine jeta un regard désolé à de Gausson, et une larme vint mouiller ses cils. Quelque égoïste que fût l’affection de la vieille femme, c’était la seule parente en qui elle eût trouvé quelque sympathie; ce cœur avait d’ailleurs donné ce qu’on pouvait en espérer; et Honorine aimait la mère Louis par comparaison et par disette de tendresse. Celle-ci s’aperçut de son émotion; mais loin d’en être touchée, elle s’en irrita, car, comme la plupart des malades, elle s’indignait également que l’on contrariât sa triste prévision, et qu’on parût y croire.

--Vas-tu geindre maintenant, s’écria-t-elle; Dieu me pardonne! ils ont tous juré de me faire damner! et quand je serais portée en terre, voyons, qu’est-ce que ça te fera? tu auras ta part de mon bien, et les écus d’un mort, ça vaut toujours mieux que les gronderies du vivant. Mais j’suis pas encore cousue dans le drap, ma chère! toi et le _mière_ faut que vous attendiez vot’tour.

--Ah! pouvez-vous me parler ainsi! dit la jeune femme, dont les larmes, retenues jusqu’alors, coulèrent silencieusement.

--Allons v’là qu’elle _pigne_ maintenant, reprit la fermière en repoussant la baratte à beurre; si c’est pas capable de vous tourner le sang! Emporte ça, voyons, emporte vite; j’aime mieux être toute seule que de voir des figures de _mater dolorosa_. M. Marcel t’ouvrira la porte.

L’invitation était trop claire pour que le jeune homme pût feindre de ne point comprendre; il prit congé de la mère Louis et suivit Honorine. Celle-ci arrivée dans la pièce voisine s’assit sur un banc et fondit en larmes. Depuis tant de jours que ses soins près de la fermière n’étaient payés que par des reproches ou des duretés, elle avait le cœur trop plein; ce dernier choc le fit déborder. Marcel qui était demeuré d’abord debout devant elle, sans pouvoir parler, fit un geste de désespoir.