Les réprouvés et les élus (t.2)
Part 16
--Songez enfin à ma position, mon cher monsieur Vankrof, continua le petit homme; vous savez si je vous suis dévoué; j’ai chez moi une partie de vos fonds! mais d’un autre côté de Luxeuil est mon débiteur; s’il lui arrive malheur, ma créance est perdue, vous me tuez _quatre-vingt mille francs_! Je suis donc obligé, dans l’intérêt de mes affaires, de faire des vœux pour lui et contre vous!... C’est horrible, parole d’honneur, horrible, monsieur Vankrof; vous ne voudrez point me placer dans une pareille alternative!
--Mais comment y échapper? demanda le Belge pensif.
--Je n’en sais rien, reprit Marquier en parcourant la chambre; mais il faut tout employer, forcer de Luxeuil à partir... le faire enlever comme dans le _Chevalier de Saint-Georges_!... Ah! quel dommage que nous n’ayons plus la Bastille... c’était si commode pour...
Il s’arrêta brusquement.
--Mais nous l’avons toujours! s’écria-t-il avec un élan subit: seulement elle a changé de quartier.
--Comment?
--On l’a transportée rue de la Clef.
--Quoi! Sainte-Pélagie...
--Est maintenant notre Bastille, et il dépend de vous d’y envoyer votre adversaire.
--Mais il n’est point mon débiteur.
--Il est le mien.
--En vérité!
--Soixante mille francs de billets souscrits et que j’ai passés à l’ordre d’un certain Duroc pour pouvoir exercer les poursuites. Il y a eu protêt, jugement; tout est en règle; on peut faire arrêter de Luxeuil aujourd’hui même. Quelques jours de captivité le calmeront, et tout s’arrangera.
--Ce serait en effet un moyen, dit Vankrof; mais si l’on savait que la chose vient de moi?...
--Ne craignez donc rien: Duroc est sûr; il prendra tout sur lui; vous ne paraîtrez en rien.
--Vous êtes certain?
--Je vous y engage ma parole.
--Alors... je ne vois point d’obstacle... et l’on pourrait voir...
--Je me charge de tout! interrompit Marquier en reprenant son chapeau; je vais passer chez Duroc pour l’avertir que vous achetez les billets?
--Ah! c’est-à-dire que vous me les vendez! fit observer le Belge.
--Pour que vous traitiez de Luxeuil en débiteur, il faut bien que vous soyez créancier?... Du reste vous ne perdrez rien... il doit hériter de sa mère; puis sa femme est riche; c’est simplement une affaire de temps, et que vous importe à vous d’être payé un peu plus tôt, un peu plus tard? Songez, d’ailleurs, que c’est le seul moyen d’éviter un désastre; car vous savez sans doute que votre adversaire a la main singulièrement malheureuse...
Vankrof fit un geste affirmatif.
--Alors c’est convenu! vous m’autorisez à traiter. Avant deux heures je viendrai vous avertir du succès de notre expédition.
Cependant, malgré sa promesse, Marquier ne revint que le soir. Une partie de la journée avait été perdue en démarches inutiles; enfin, Arthur avait été arrêté au moment où il sortait de son hôtel. Vankrof, rassuré, fit atteler pour se rendre à la loge de Clotilde avec le banquier ravi d’avoir empêché le duel et d’être rentré dans les fonds prêtés à de Luxeuil. Presqu’au même instant Marc, à qui la mère Beauclerc avait remis la dénonciation de Vorel, montait dans la diligence de Bayeux pour avertir Honorine du danger qui la menaçait.
XIX
Une rencontre.
La diligence dans laquelle se trouvait Marc venait de s’arrêter à Tiberville pour un relais. Mais les chevaux ne se trouvèrent point prêts, et, au grand mécontentement du conducteur, il fallut se résigner à attendre. L’inexactitude du maître de poste se trouvait, du reste, suffisamment expliquée, sinon justifiée, par le tumulte joyeux qui régnait partout; on était au 30 juillet, et la population tibervillaise célébrait, à grand renfort de lampions et de fusées, le souvenir de notre dernière révolution.
A Paris, où tout s’use vite et où l’ironie marche à la suite des triomphes, comme l’ombre après le corps, on rit déjà de ces grandes journées ridiculisées dans le jargon d’atelier sous le nom des _trois glorieuses_. Paris a splendidement enterré ses morts; il leur a élevé une colonne de bronze, il les a chantés sur toutes les cordes de sa lyre d’or; que lui demander davantage? L’apothéose finie, il faut bien en revenir au pont-neuf. Le temple est debout, les dieux reconnus: continuer à les adorer serait monotone; on les plaisante par amour pour la variété. Les Juifs crucifiaient un homme et le ressuscitaient Dieu; mais Paris est trop spirituel pour ne point perfectionner le procédé; il commence par déifier, puis il crucifie!
La province, moins prompte dans ses enthousiasmes, y persévère plus longtemps. Quels que soient les mécomptes qui aient suivi notre dernier élan populaire, le titre de héros de Juillet n’est point encore devenu ridicule à ses yeux. Elle n’a point parodié le chant national répété le lendemain de la victoire par des bouches encore noires de poudre, et au milieu des barricades arrosées d’un sang généreux. Elle a gardé sérieusement tous les souvenirs de ces miraculeux efforts, et leur anniversaire est toujours une fête nationale. Tiberville se trouvait donc monté, ce jour-là, au plus haut ton de l’exaltation patriotique. La _Parisienne_ et la _Marseillaise_ retentissaient de toutes parts, mêlées aux chansons militaires de l’Empire; car le peuple ne peut célébrer aucune gloire nationale sans évoquer l’héroïque image de l’homme au petit chapeau et à la redingote grise!
Un feu de joie, préparé sur la place principale, était entouré d’une foule bruyante poussant des cris d’appel. Quelques gendarmes en grand uniforme et à mine officiellement impassible se montraient de loin en loin pour maintenir l’enthousiasme dans la limite de l’arrêté municipal, tandis que les officiers de la garde nationale causaient à la porte de la mairie avec les autorités en écharpe tricolore. Or, au moment où la joie générale se trouvait portée au plus haut point de turbulence, une chaise de poste parut à l’extrémité de la place, qu’elle traversa aussi rapidement que le lui permettait la foule, et vint s’arrêter à côté de la diligence. Les chevaux furent dételés sans pouvoir être remplacés, de sorte que les deux voitures demeurèrent, l’une à côté de l’autre, immobiles et sans attelages. Les voyageurs de la chaise de poste ne s’aperçurent probablement point sur-le-champ du contre-temps qui menaçait de les retenir à Tiberville, car les stores restèrent levés jusqu’au moment où le vieux domestique, qui occupait le siége et qui était entré à la maison de poste, se présenta à l’une des portières. Il avertit sans doute ses maîtres de l’impossibilité de continuer, car deux exclamations de désappointement se firent entendre.
--Mais c’est affreux! s’écria une voix de femme. Dites qu’on cherche des chevaux, Picard, qu’on s’en procure par quelque moyen que ce soit.
--Proposez de payer un supplément, ajouta une voix d’homme.
--J’y ai déjà pensé, répliqua Picard; mais les écuries sont vides, et la diligence est là qui attend comme nous.
--De grâce, voyez ce que l’on peut faire, reprit la comtesse de Luxeuil (car c’était elle); pour rien au monde je ne voudrais rester ici au milieu de ce peuple, dont les cris me font peur.
Celui auquel s’adressait cette prière se leva avec un peu de répugnance et se présenta à la portière pour descendre; mais, au moment où il avançait la tête afin de chercher du regard le marchepied, la lueur des lanternes éclaira ses traits, et Marc, qui se trouvait appuyé à l’une des glaces de la diligence, reconnut M. de Chanteaux! Il ouvrit vivement la portière et le rejoignit à l’hôtellerie. Le marquis se faisait confirmer par le maître de poste lui-même les renseignements que lui avait donnés Picard.
--Et faudra-t-il attendre longtemps? demandait-il.
--Il est impossible de rien promettre à Monsieur, répliquait l’hôtelier; nos premiers chevaux seront pour la diligence.
--C’est-à-dire que je puis être retenu toute la nuit? Mais c’est une chose horrible! Comment se fait-il que vous manquiez de chevaux?
--Par la raison que j’en ai perdu huit depuis un mois, répliqua le maître de poste.
--Il fallait les remplacer! s’écria M. de Chanteaux.
--Pour les perdre comme les autres, reprit l’aubergiste: ce serait travailler moi-même à ma ruine.
--Et qu’importe aux voyageurs votre ruine, mon cher, fit observer le marquis avec cette dureté familière qui est le privilége des gens bien nés; vous n’êtes point maître de poste pour devenir millionnaire, mais pour nous fournir des chevaux; et pour en fournir il faut en avoir.
--Mais pour en avoir il faut qu’ils vivent, ajouta le maître de poste, et la maladie est dans le pays.
Le marquis haussa les épaules.
--Allons, dit-il, nous voilà tombés même à la merci des loueurs d’attelage. J’arrive d’Angleterre, Monsieur, et nous avons toujours fait quatre lieues à l’heure, sans accidents, sans attentes.
--Il fallait y rester, dit brusquement le maître de poste, choqué du ton de M. de Chanteaux et surtout de sa prédilection anglaise; quand on se trouve mieux de l’autre côté de la mer que dans son pays, c’est qu’on a, sans doute, ses raisons.
L’expression donnée à ces derniers mots était si claire qu’elle renfermait, pour ainsi dire, tout un jugement sur la personne et les opinions politiques du marquis; le maître de poste avait évidemment deviné l’ancien émigré saisissant toutes les occasions de vanter l’étranger aux dépens de la France. Le costume, la tournure et le visage de M. de Chanteaux ne permettaient, du reste, à cet égard aucun doute. C’était le type complet du _ci-devant_ sorti de ces quarante années d’épreuves sans avoir _rien appris ni rien oublié_. Quoi qu’il en fût, la remarque parut faire quelque impression sur le marquis; une légère nuance d’inquiétude assombrit ses traits, et son ton changea subitement.
--Ah! j’étais bien sûr de piquer votre amour-propre national, dit-il au maître de poste en souriant; maintenant vous tiendrez à me prouver, j’espère, que les relais de France valent ceux de la Grande-Bretagne. Je ne demande pas mieux que d’être persuadé; je ne voudrais point seulement que la dame qui m’accompagne attendît vos chevaux dans la chaise de poste; pouvez-vous lui faire préparer une chambre?
L’hôtelier, adouci par cette demande, répondit affirmativement et rentra afin de donner les ordres nécessaires. Le marquis se retourna pour rejoindre madame de Luxeuil, et se trouva en face de Marc, qui était demeuré debout derrière lui. Il fit un geste de surprise.
--Que voulez-vous? demanda-t-il avec hauteur.
--Monsieur Content ne me reconnaît pas? dit Marc.
A cet ancien nom de guerre, le marquis tressaillit.
--D’où savez-vous?... reprit-il vivement.
Puis il s’interrompit, regarda le garçon de bureau avec plus d’attention, et s’écria:
--C’est le Rageur!
--Voilà longtemps que je vous attendais, reprit celui-ci à demi-voix; mais on m’avait dit que vous étiez en Allemagne.
--J’y ai passé quelques mois...
--Et vous êtes revenu par l’Angleterre?
--Oui, mais pourquoi ces questions? Que me voulez-vous?
Marc regarda le marquis fixement.
--Il y a quinze ans, dit-il avec amertume, que j’eus l’honneur de me présenter à M. de Chanteaux pour le prier de me venir en aide. Je subissais alors les conséquences d’une condamnation qui m’avait ôté le droit de choisir le lieu de mon séjour; je suppliai mon ancien commandant d’intercéder pour moi, d’obtenir que ma présence à Paris, jusqu’alors ignorée de la police, fût tolérée...
--Eh bien? interrompit le marquis.
--Eh bien! au lieu de le faire, continua Marc, il abusa de ma confiance pour me dénoncer et provoquer mon arrestation.
M. de Chanteaux parut troublé.
--Je ne sais ce que vous voulez dire, mon cher, reprit-il d’un ton hautain; quel intérêt pouvais-je avoir à vous nuire?...
--L’intérêt qu’on a toujours à se débarrasser d’un complice, répliqua Marc à voix basse; M. le marquis n’avait point oublié l’argent pillé par son ordre pour le service de la cause royaliste, et dont il a seul profité; il se rappelait aussi sans doute ce maire misérablement assassiné...
--Tais-toi, malheureux! interrompit M. de Chanteaux effrayé; pourquoi viens-tu rappeler ces souvenirs?
--Pour prouver à M. le marquis qu’on pourrait les rappeler à d’autres, répliqua le garçon de bureau avec intention.
L’ancien chef de chouans regarda si personne n’avait pu les entendre, puis entraîna Marc à l’écart.
--C’est une menace que tu viens me faire, dit-il, un moyen d’appuyer quelque demande?
Marc fit un signe affirmatif.
--Et que veux-tu, reprit précipitamment le marquis, en portant la main à la poche de son paletot de voyage, de l’argent, sans doute?
--Non, répliqua Marc.
--Quoi donc, alors?
--La liberté du duc de Saint-Alofe.
M. de Chanteaux fit un pas en arrière.
--D’où le connais-tu, s’écria-t-il, et quel intérêt peux-tu prendre...
--Ce serait une explication inutile, monsieur le marquis, interrompit le garçon de bureau; accordez-moi seulement ce que je vous demande.
--Vous n’y pensez pas, mon cher: le duc est enfermé en vertu d’un jugement...
--Que vous avez provoqué dans le but d’extorquer sa fortune; oh! je connais la vérité, monsieur le marquis, et vous essayeriez vainement de me donner le change; mais j’ai promis de tout faire pour la délivrance du duc, et vous ne me la refuserez pas.
--Et si je vous la refuse? demanda M. de Chanteaux ironiquement.
--Alors, moi je parlerai, et ce que je vous répétais tout à l’heure tout bas, je le répèterai tout haut.
--On ne te croira pas.
--Peut-être.
--Si tu oses parler d’ailleurs, les tribunaux te condamneront comme calomniateur.
--Les tribunaux, c’est possible; mais la foule saura que j’ai dit la vérité.
--Que m’importe la foule?
--Ah! ne dites pas cela, monsieur le marquis, reprit Marc vivement, car elle est là qui peut m’entendre: qui sait ce qu’elle ferait si j’allais lui crier: Cet homme, qui passe en chaise de poste, est le chef des bandes qui ont désolé le Maine et la Normandie; il a pillé des villages, brûlé des femmes sous leurs toits, massacré les enfants qui ne criaient pas assez tôt: Vive le roi! Il y a peut-être là les fils de quelques patriotes autrefois égorgés par ceux qui portaient votre cocarde. Êtes-vous sûr que le désir de la vengeance ne se réveillera pas dans ces cœurs? Il ne faut pas tenter la patience de ceux qui ont souffert, quand ils sont devenus les plus forts. Le lieu et l’heure ne vous sont point favorables, écoutez plutôt!
Une longue clameur venait d’éclater dans la foule à l’aspect du feu de joie dont les flammes commençaient à s’élever, les cris de: _Vive la Charte!_ se mêlaient au chant de la _Marseillaise_, interrompu par les coups de feu et les fusées. M. de Chanteaux fut, malgré lui, saisi. Il tourna un regard inquiet vers cette multitude dont les mille têtes flottaient dans la nuit comme des vagues sombres, puis sur sa chaise de poste immobile; il se sentit mal à l’aise. Cependant il affecta de sourire.
--Tu ne feras point cela, dit-il avec une tranquillité dédaigneuse.
--Pourquoi? demanda Marc.
--Parce qu’en excitant la violence contre un voyageur inoffensif, tu t’exposerais à une responsabilité trop dangereuse.
--Qui sait, dit Marc en regardant fixement le marquis, si ce voyageur n’est point aujourd’hui ce qu’il était autrefois, et si son séjour en Angleterre et en Allemagne n’avait point un but... qu’il désire cacher.
Cette insinuation avait été hasardée par l’ancien chouan, moins comme une probabilité que comme une épreuve, mais le coup porta juste et profondément, car M. de Chanteaux releva la tête en pâlissant. Ce fut pour Marc un trait de lumière. Il se rapprocha vivement.
--Ne niez point, monsieur le marquis, continua-t-il plus bas et d’un accent précipité; je suis au fait de tout; vous venez de remplir une mission près des princes déchus, et, si l’on cherchait bien, on pourrait en trouver la preuve.
--Ah! vous changez votre plan de bataille, dit M. de Chanteaux en s’efforçant de cacher son inquiétude sous un air d’ironie; vous espérez être plus heureux par ce nouveau moyen d’intimidation...
--Je n’ai qu’un mot à vous dire, reprit Marc, dont l’assurance croissait à mesure que le trouble du marquis devenait plus visible; je puis vous faire arrêter à l’instant même.
--Et de quel droit?
--Par un droit que vous m’avez forcé de prendre, continua l’ancien chouan amèrement; car ce que vous aviez refusé de solliciter en ma faveur, je l’ai obtenu aux dépens d’un reste d’honneur. La police me défendait d’habiter Paris; pour qu’elle me le permît, je me suis mis à ses gages.
--Vous!
--Et aujourd’hui je n’ai qu’à parler pour empêcher votre chaise de poste de continuer sa route. Voyez donc ce que vous devez faire dans l’intérêt de votre parti, de votre sûreté. Je vous demande peu de chose: la liberté d’un vieillard dont la fortune vous restera, puisqu’un arrêt des juges vous l’a livrée. Si vous me l’accordez, vous pourrez continuer jusqu’à Paris sans péril; si vous refusez, vous savez quelles peuvent être les suites de votre arrestation.
Tout en parlant, les deux interlocuteurs étaient arrivés près de la chaise de poste, et la comtesse, penchée à la portière, avait entendu la fin de leur conversation. La menace de Marc lui glaça le cœur. Une arrestation entraînait infailliblement leur perte, car elle devait fournir toutes les preuves du complot dont elle avait aidé le marquis à devenir le promoteur et l’agent. Epouvantée d’un tel péril, elle appela vivement son compagnon et il y eut entre eux, à voix basse, une explication précipitée. Il était évident que madame de Luxeuil pressait le marquis de céder et que celui-ci opposait quelque résistance; mais enfin il parut céder, se retourna vers Marc et lui fit signe d’approcher.
--Remerciez madame de Luxeuil de craindre un éclat que j’aurais bravé pour ma part, dit-il avec une contrariété mal déguisée; je cède à ses sollicitations et non à vos menaces.
--Soit, monsieur le marquis, répliqua Marc; peu importe la cause, pourvu que je sache où trouver le duc.
--Tout près d’ici, à Brionne, interrompit rapidement la comtesse, demandez la maison de santé de Bel-Air.
--Mais comment obtiendrai-je l’élargissement de M. de Saint-Alofe?
--Sur la remise d’un billet écrit par le marquis.
--Pardon, je craindrais des difficultés imprévues. Brionne est à quelques lieues et sur votre chemin, un léger détour permettrait à M. le marquis de lever lui-même tous les obstacles.
--C’est-à-dire que vous vous défiez?...
--Nullement, madame la comtesse, mais je prévois.
--Et comment pourrez-vous nous suivre?
--M. Picard ne me refusera point la moitié de son siége.
Pendant cet échange d’objections et de répliques, le marquis avait réfléchi.
--Nous passerons à Brionne, reprit-il brusquement; c’est le plus sûr moyen d’en finir. Voici heureusement les chevaux.
Marc courut chercher son manteau, revint prendre place près du valet, et quelques minutes après la diligence et la chaise de poste partirent en sens inverse, emportées au galop. Quelque pressé que fût l’ancien chouan d’arriver près d’Honorine, la rencontre du marquis avait été pour lui une bonne fortune qu’il n’avait pu laisser échapper. Il ignorait encore jusqu’à quel point la délivrance du duc de Saint-Alofe servirait ses projets; mais il se réjouissait de pouvoir annoncer à Honorine cette délivrance lorsqu’il arriverait aux Motteux. Il pensait au bonheur du vieillard en se retrouvant libre, aux chances de réhabilitation que pourrait lui présenter l’avenir. Il éprouvait enfin cette satisfaction vivifiante que donne le devoir courageusement accompli. Enveloppé dans son manteau et bercé par le mouvement de la chaise de poste, il passa insensiblement de la méditation à la rêverie et de la rêverie à ce demi-sommeil pendant lequel les objets extérieurs ne frappent nos sens que comme des images fugitives.
Au dedans de la chaise de poste tout paraissait également immobile et silencieux; mais sous cette apparence de calme se cachait l’agitation. La comtesse et M. de Chanteaux continuaient à causer vivement à voix basse, comme s’ils eussent mis en délibération quelque résolution importante; ce fut seulement près d’arriver que tous deux semblèrent tomber d’accord. La chaise de poste venait de prendre une avenue conduisant à la maison de santé de Bel-Air tenue par M. Lefort. Malgré l’heure avancée, plusieurs fenêtres étaient éclairées et l’on voyait passer des ombres sur les rideaux fermés. La voiture s’arrêta sous un mur de clôture très-élevé et devant une petite porte percée d’un guichet. Picard sonna. Un homme parut avec une lanterne à l’ouverture grillée, demanda le nom des visiteurs, puis, sur la réponse du marquis et de la comtesse qui venaient de descendre, il tira plusieurs verrous et les laissa entrer avec Marc. Tous trois traversèrent, à sa suite, une cour garnie de quelques massifs d’arbres verts, montèrent un perron de vingt marches et arrivèrent à un rez-de-chaussée dont la première pièce formait vestibule. On les introduisit enfin dans un salon assez mal meublé où leur introducteur les pria d’attendre, en annonçant que M. Lefort était occupé. Mais le marquis l’interrompit.
--Nous avons hâte de repartir, dit-il rapidement, et je viens seulement pour reprendre un de nos pensionnaires; veuillez me conduire à M. Lefort, je lui expliquerai tout en deux mots.
Le valet y consentit, et Marc resta seul avec la comtesse. Celle-ci, debout devant la glace, s’occupa d’abord, par habitude, à redresser une coiffure qui ne cachait plus ses rides, puis promena les yeux autour d’elle. L’immense salon était à peine éclairé par les deux bougies que le domestique y avait allumées, et son meuble de calicot rouge, bordé d’une grecque jaune, lui donnait je ne sais quel éclat dur et faux qui blessait le regard. Le carrelage de briques soigneusement encaustiquées avait fléchi dans certaines parties et formait des espèces d’ondulations rigides que le brillant de la cire rendait plus apparentes. Des gravures anglaises représentant la personnification des douze mois, tachaient de loin en loin la tapisserie d’un jaune sale, et la cheminée était décorée d’un groupe mythologique porté sur un char dont la roue servait de cadran à une pendule. Enfin, quelques fauteuils de merisier rouge, et une vieille bergère garnie de sa housse, meublaient, tant bien que mal, cette immense pièce qui n’avait qu’une seule porte. Madame de Luxeuil fut sans doute impressionnée de l’arrangement délabré qui donnait à ce salon l’air plus pauvre et plus triste qu’il ne l’était en réalité; car, au lieu de s’asseoir, elle se mit à le parcourir avec une visible impatience, et en tournant à chaque instant les yeux vers la porte, comme si elle eût accusé le marquis de lenteur. Enfin, un bruit de voix se fit entendre, et ce dernier parut avec le propriétaire de la maison de santé.
M. Lefort n’avait pas toujours exercé l’industrie à laquelle il se livrait alors. Nommé sous-préfet vers la fin de l’Empire, il avait successivement rempli, plus tard, les fonctions de rédacteur-responsable, de correspondant pour une agence de remplacement militaire, d’inspecteur des travaux dans une ferme modèle fondée par souscription. Enfin, un mariage l’avait rendu propriétaire de cette maison de Bel-Air, primitivement destinée aux traitements orthopédiques, et qu’il avait transformée en maison de santé. Un médecin de Brionne soignait les malades, tandis qu’il veillait à la direction générale. M. Lefort était un homme entreprenant, trouvant tout facile, par ignorance ou faute de scrupule, et qui, malgré vingt entreprises destinées à le rendre millionnaire, n’avait pu réussir encore à vivre sans créanciers. Il s’avança vivement vers madame de Luxeuil et se confondit en excuses de l’avoir fait attendre.
--Je commençais, en effet, à m’inquiéter du retard de monsieur le marquis, dit la comtesse; d’autant plus que nous sommes attendus à Paris.
--Ainsi, je ne puis espérer que madame la comtesse accepte pour quelques heures notre humble hospitalité? dit M. Lefort le corps incliné; je suis véritablement désespéré!... j’aurais été si heureux de prouver à Madame la comtesse mon respectueux dévouement.