Les réprouvés et les élus (t.2)
Part 15
Et parlant ainsi, il avait tiré de sa poche un portefeuille dans lequel il prit un billet de banque qu’il présenta à Clotilde. Celle-ci devint pourpre. En voyant de Luxeuil ouvrir sa lettre, elle s’était préparée à combattre ses reproches, et sa froideur moqueuse l’avait déjà déconcertée, mais ce dernier acte mit le comble à son désappointement. Habituée à recevoir le prix de ses complaisances sous des formes qui en déguisaient la honte, elle avait mis sa dignité à éviter tout ce qui révélait trop clairement le marché; là était, à ses propres yeux, l’étroite limite qui la séparait de la prostituée. Aussi cette offre de paiement immédiat et direct lui sembla-t-il le plus sanglant de tous les outrages. Elle recula avec un geste violent.
--Par exemple! s’écria-t-elle, il faut que vous soyez bien insolent!...
--D’offrir si peu, interrompit Arthur, qui feignit de se méprendre sur le motif de l’indignation; je puis augmenter la somme, ma chère.
--Sortez d’ici, cria Clotilde dont les yeux lançaient des flammes et qui lui montra la porte; sortez d’ici tout de suite ou j’appelle!
De Luxeuil éclata de rire.
--Il faut avouer que les rôles sont singulièrement intervertis, dit-il, ravi de la fureur de l’actrice; c’est moi que l’on congédie et c’est vous qui menacez!... décidément vous n’êtes point dans votre bon sens.
--Ah! quel gueux! s’écria Clotilde à qui le sang-froid d’Arthur donnait des transports de rage.
--Le mot est peu littéraire, fit observer celui-ci en ricanant, mais il avait cours sans doute dans la loge de la mère Beauclerc. Du reste, je ne veux pas vous retenir plus longtemps, ma belle; vous attendez peut-être votre millionnaire et je craindrais que ma présence ne l’effarouchât. Je vais m’occuper sur-le-champ de vous faire renvoyer le bracelet que vous voulez bien garder en mémoire de moi... ce qui est une résolution pleine de sagesse! car toute liaison peut se rompre, mais _les souvenirs restent_!...
Il prit sa canne, son chapeau, et déposant sur la toilette le billet de banque:
--Si je dois davantage, vous enverrez votre quittance, dit-il, ceci est une dette d’honneur... comme toutes les dettes qu’on ne peut avouer.
Il venait de sortir lorsque la porte opposée s’ouvrit pour donner passage à la mère Beauclerc. Sa fille s’était laissée tomber sur le divan.
--Qu’est-ce que c’est? Comment, tu pleures! s’écria la grosse femme.
L’actrice pleurait en effet, mais de rage.
--Ah! le misérable, le sans-cœur, balbutiait-elle.
--C’est donc vrai que tu l’as reçu?
--Oh! je me vengerai! à tout prix je me vengerai!
Elle arrachait avec fureur les torsades du coussin placé près d’elle. La mère Beauclerc le retira.
--Faut pas _dégraboliser_ les meubles pour ça, interrompit-elle. Qu’est-ce donc qu’il t’a encore fait, ce gredin-là?
--Ce qu’il m’a fait, répéta Clotilde en fermant les poings; je ne pourrai jamais vous dire tout. D’abord, il a ri de ma lettre... Il a en l’air content d’avoir son congé.
--Par exemple!
--Il m’a traitée comme la dernière des créatures.
--Toi?
--Parce que j’engraisse!
Madame Beauclerc bondit sur elle-même.
--Ah! le brigand, s’écria-t-elle, il veut te déprécier. Pourquoi que je ne me suis pas trouvée là!
--Et bien pis que tout ça, reprit Clotilde d’une voix entrecoupée.
--Encore pis? répéta la grosse femme hors d’elle.
--Il a osé...
--Quoi donc?
--M’offrir de l’argent...
L’exaspération de l’ex-portière au lieu de grandir, parut s’arrêter tout à coup.
--Ah! il t’a offert... de l’argent, reprit-elle en regardant instinctivement autour d’elle...
Son œil rencontra le billet de banque laissé par de Luxeuil.
--C’est sans doute ça, dit-elle en avançant la main.
--Donnez, s’écria Clotilde, je veux le lui renvoyer en morceaux.
Mais la mère Beauclerc avait reculé de trois pas avec le billet.
--Lui, c’est un polisson, dit-elle; mais son argent n’a aucun tort à ton égard.
--Je vous dis que je n’en veux pas.
--Alors, c’est moi qui le garderai.
--Non, rendez-moi ce billet, entendez-vous; rendez-le moi, il me le faut.
L’actrice, irritée, poursuivait madame Beauclerc, qui cherchait à lui échapper; enfin celle-ci fourra le précieux papier dans son châle, et, y appuyant les deux mains:
--Vous ne l’aurez pas, Clotilde, s’écria-t-elle, quand vous devriez m’arracher la vie.
Il y avait dans le mouvement de la portière et dans l’énergie de son accent quelque chose de si grotesquement majestueux, que Clotilde s’arrêta tout à coup: la pose de la grosse femme défendant son billet lui rappela celle du fameux écuyer de Franconi défendant son drapeau, et, prise d’une subite gaieté, elle éclata de rire. Madame Beauclerc, habituée à ces changements d’humeur, n’en parut ni surprise ni blessée.
--Riez, folle que vous êtes, dit-elle en haussant les épaules, mais, pendant ce temps, l’heure de la répétition arrive.
--Ah! fichtre! je n’y pensais plus! s’écria Clotilde, dont la pensée avait déjà pris un autre cours. C’est ce méchant gant-jaune qui m’a fait perdre mon temps. Je serai encore à l’amende. Voyons, il faut pourtant que je déjeune avant de partir.
--Tout est prêt, fit observer la vieille femme; vous n’avez qu’à passer au salon.
Mademoiselle Beauclerc essuya quelques traces de larmes qui restaient sur ses joues, s’arrêta un instant en passant devant sa psyché pour lisser ses cheveux, puis sortit en fredonnant. Sa mère fit de la tête et des yeux un mouvement qui voulait dire:
--Est-elle heureuse de m’avoir!
Puis tournant autour de la chambre, elle se mit à ranger machinalement et arriva près de la table sur laquelle de Luxeuil avait posé ses lettres.
--Tiens, grommela-t-elle, il a laissé sa correspondance... sans l’ouvrir... savoir ce que ça peut être!
Elle chercha ses lunettes, prit les lettres l’une après l’autre, et les entr’ouvrant, avec une adresse qui eût révélé à elle seule son ancienne profession, elle lut quelques mots constatant des réclamations de créanciers; mais arrivée à la lettre plus volumineuse de Vorel, tous ses efforts furent inutiles. L’enveloppe, en papier épais et soigneusement cachetée, ne laissait rien paraître: elle la retourna quelque temps entre ses doigts avec le sentiment d’inquiétude et de convoitise du chat qui aperçoit un mets friand dont il est séparé par une vitre; enfin son regard s’arrêta sur le timbre de Bayeux qui coupait en deux l’adresse.
--Bayeux, reprit-elle, c’est pas loin de là qu’est la jeune dame que Marc protége; je lui ai promis d’avoir l’œil ouvert... peut-être bien que ça pourra lui servir...
A ces mots elle glissa la lettre dans la poche de son tablier, et regagna sa chambre.
Pendant ce temps Arthur suivait le boulevard, livré à des réflexions singulièrement agitées. Son dépit avait d’abord été maintenu par la nécessité de faire bonne contenance devant Clotilde, puis par le plaisir de l’humilier; mais lorsqu’il se trouva seul, son apparente insouciance s’évanouit. Depuis longtemps sur cette pente glissante qui devait le conduire, un peu plus tôt ou un peu plus tard, au fond de l’abîme, il comprit que l’abandon de l’actrice était l’avant-coureur de tous les autres désastres. C’était la première pierre qui se détachait de cet édifice de luxe et de plaisirs désormais sans base et maintenu seulement par l’habitude.
Puis il faut bien le dire, Clotilde avait acquis sur lui l’inexplicable ascendant qu’acquièrent presque infailliblement les courtisanes et qu’elles savent conserver, sans esprit, sans amour, sans beauté. Cet homme qui n’avait connu aucune des affections de la famille, qui riait de toutes les nobles passions, et dont toute la vie prouvait l’insensibilité, cet homme avait besoin de Clotilde; il l’aimait à sa manière, par vanité, par habitude, par sensualité. L’idée de ne plus l’avoir pour maîtresse éveillait en lui des mouvements de regrets furieux; son unique pensée était de deviner celui qui la lui avait arrachée et de se venger. Mais pour cela il fallait se hâter, car une fois la nouvelle liaison de l’actrice déclarée, toute provocation devenait ridicule. L’usage qui permet de se battre pour sa femme ou pour une maîtresse du grand monde défendait une pareille vengeance à propos de Clotilde. Près d’elle le rival n’était qu’un remplaçant. Pour pouvoir se venger décemment de ce dernier, il fallait donc trouver un prétexte de querelle avant sa prise de possession. Mais l’important était de le découvrir. De Luxeuil chercha longtemps sans pouvoir arrêter ses soupçons; la qualité de millionnaire donnée par l’actrice à son successeur l’embarrassait. Fallait-il regarder ce titre comme un trope ou comme une réalité? Dans le premier cas, le cercle des suppositions devenait trop immense; dans le second, il se faisait trop restreint. Il en était donc toujours aux mêmes incertitudes, lorsqu’une main se posa sur son épaule; c’était de Cillart qui venait de descendre de voiture avec d’Alpoda et Dovrinski.
--Eh bien! c’est comme cela que vous vous trouvez à nos rendez-vous? dit le garde-du-corps en souriant.
--Quel rendez-vous? demanda de Luxeuil.
--Quoi! vous avez oublié que nous allons ce matin chez le Belge?
--M. Vankrof?
--Vous vouliez voir sa galerie, et nous avions pris jour.
--Arthur se frappa le front.
--C’est juste! s’écria-t-il, je me rappelle maintenant...
--Nous venons de votre hôtel.
--Je vous dois alors des excuses...
--Nullement; nous voilà, nous allons entrer.
XVIII
M. Vankrof.
De Cillart s’était arrêté devant la porte d’un vaste hôtel, dont le péristyle était soutenu par des colonnes de stuc. Il entra avec ses compagnons, et tous quatre arrivèrent à un vaste escalier couvert de tapis précieux et bordé de vases de marbre garnis de plantes rares. Ils traversèrent un large palier, au milieu duquel s’élevait une naïade de bronze versant l’eau dans une vasque marine, et se trouvèrent enfin dans une antichambre où attendaient plusieurs laquais en livrée. L’un d’eux leur ouvrit un salon somptueusement décoré, tandis qu’un second allait les annoncer à M. Vankrof. D’Alpoda plaça son lorgnon entre la joue et le sourcil et l’y retint au moyen de cette grimace qui nous a été transmise par le dandysme d’outre-mer; il promena autour de lui un regard rapide.
--Eh bien, ce n’est pas trop hollandais tout cela, dit-il avec un accent moqueur dans lequel perçait l’envie; il faut que ce M. Vankrof ait près de lui quelqu’un qui s’y entende.
--Personne, répliqua de Cillart, c’est lui-même qui s’occupe de tout.
--Ah! bah! Est-ce qu’on aurait du goût sur l’Escaut?
--On a de l’argent qui en tient lieu. Tout ce que vous voyez ici n’est qu’imitation; ces consoles sont copiées sur celles du Louvre, cet éclairage sur celui de la galerie Aguado, ces socles sur ceux de Munich, seulement on y a mis le prix, et l’imitation est parfaite.
--Ah! j’entends, reprit d’Alpoda, notre Belge se livre à la contrefaçon sous toutes les formes. Eh bien, à la bonne heure, j’aime que l’on soit de son pays. En définitive, son hôtel est magnifique et tout m’y semble parfaitement à sa place... excepté lui. Comprenez-vous un pareil type vivant familièrement au milieu des Antinoüs et des Apollons!
--Mon Dieu! n’en dites pas de mal, reprit de Cillart; quel qu’il soit, il n’a qu’à vouloir pour vous enlever vos amis et votre maîtresse.
--Parce que?...
--Parce qu’il est millionnaire.
Arthur qui était demeuré muet jusqu’alors tressaillit à ce mot. En cherchant l’homme qui le supplantait, sa pensée ne s’était pas reportée une seule fois sur le Belge, et maintenant un seul mot prononcé par hasard réveillait en lui mille souvenirs. Il se rappela tout à coup l’admiration que M. Vankrof avait exprimée devant lui pour la beauté de Clotilde, sa demande de lui être présenté, les avances indirectes faites à l’actrice, et qui ne lui avaient semblé alors que de banales galanteries, mais auxquelles il trouvait maintenant une signification évidente. Toutes ces réflexions, qui surgirent à la fois dans son esprit, furent pour lui comme une révélation. Cependant il doutait encore, lorsqu’un domestique vint les avertir que M. Vankrof les attendait. Ils traversèrent plusieurs salons garnis de tableaux, d’antiquités, de meubles précieux, et arrivèrent à une sorte d’atelier que le Beige appelait son cabinet d’étude.
C’était une vaste pièce que l’on eût pu prendre, au premier abord, pour la boutique d’un marchand de curiosités. Les différents fournisseurs de M. Vankrof y déposaient les objets qui lui étaient proposés, et, avant d’en faire l’acquisition, le Belge les soumettait à un examen minutieux. On y voyait des tableaux dépouillés de leurs cadres, des poteries péruviennes, des guipures de Flandre, des collections minéralogiques et des tissus indiens. M. Vankrof en robe de chambre, au milieu de ce capharnaüm, allait d’un objet à l’autre, le faisant placer et déplacer, donnant des ordres de cet accent rude et haut habituel à ses compatriotes. C’était un homme de quarante ans, à large encolure, à tournure épaisse, dont les traits justifiaient, vu la grossièreté du dessin et la couleur, cette dénomination de bonhomme de pain d’épice donnée par Clotilde. Il vint d’un pas lourd au-devant des visiteurs qu’il salua familièrement.
--Ah! vous voilà! dit-il d’un ton brusque; j’en suis bien aise! vous me trouvez au milieu de mes travaux. Voyez-vous ces caisses?
--Quelques nouveaux objets d’art? demanda d’Alpoda.
--Non, répliqua le Belge, c’est un herbier renfermant toutes les mousses connues.
--Des mousses? Vous vous occupez donc aussi de botanique?
--Du tout; mais une collection unique, c’est toujours curieux. Avec ça que j’ai eu du bonheur! le voyageur qui l’avait faite vient de mourir, ce qui augmente la valeur de la chose. Mais vous préférez peut-être les coquillages?
--Je n’en suis pas sûr, dit d’Alpoda, en fait de conchyologie, mes études se sont à peu près bornées à celles que l’on peut faire au _Rocher de Cancale_.
--N’importe, regardez-moi ça, reprit Vankrof, en montrant deux magnifiques armoires vitrées, c’est un véritable écrin et qui ne m’a coûté presque rien, vu que le propriétaire avait besoin d’argent.
Dans ce moment un domestique se présenta avec une riche cassette de laque. Le Belge l’emmena à l’écart, lui fit quelques recommandations à voix basse, puis fouilla dans la poche de sa robe de chambre dont il tira plusieurs papiers parmi lesquels il sembla chercher en grommelant: _Détails d’un bahut..._ ce n’est pas cela... _Liste des toiles de l’Ecole flamande..._ pas encore cela... _Mémoire de frais..._ au diable! _Le portier du théâtre laissera entrer la personne..._ ah! c’est cela!... De Luxeuil qui examinait un médailler à quelques pas, retourna vivement la tête et, jetant un regard de côté sur le papier que tenait M. Vankrof, crut reconnaître l’allure novice d’une écriture d’autant facile à distinguer qu’il venait de la voir un instant auparavant: il se rapprocha sans affectation du Belge qui continuait à chercher, mais qui s’arrêta enfin.
--Ah! voici l’adresse, dit-il en s’adressant au domestique, mademoiselle Clotilde, rue Vivienne. Vous remettrez la cassette à elle-même... ou à sa mère.
--Faudra-t-il dire de quelle part? demanda le laquais.
--C’est inutile, je la verrai ce soir.
Le domestique sortit et M. Vankrof rejoignit de Cillart qui s’extasiait devant une panoplie placée à l’autre extrémité de la pièce. Mais Arthur avait tout entendu et ses soupçons étaient désormais une certitude! les yeux toujours fixés sur le médailler qu’il ne voyait plus, il mordait avec rage la pomme d’or de sa badine et cherchait le moyen de se venger. La voix de Dovrinski l’arracha à ses réflexions. Le prince polonais venait l’avertir que d’Alpoda et de Cillart avaient suivi M. Vankrof dans sa galerie de tableaux. Lorsqu’ils les rejoignirent, ce dernier était occupé à leur montrer des panneaux de bois sculpté qu’il venait de faire achever.
--Vous voyez, disait-il de sa voix de marchand forain, c’est un chef-d’œuvre! eh bien, ça ne m’a coûté presque rien. L’ouvrier est un pauvre diable qui mourait de faim. Il est venu me demander de l’employer à ce que je voudrais, et je l’ai pris à la journée.
--Mais c’est un grand artiste! s’écria de Cillart, qui ne pouvait se lasser d’admirer l’entrelacement de feuilles, de fruits et de fleurs qui encadrait les panneaux.
--Certainement, répliqua Vankrof avec un gros rire: si on démontait les panneaux ça se vendrait un prix fou! Aussi quand lord Fawley est venu ici, il a voulu connaître le sculpteur; mais pas si simple! Une fois en vogue, le drôle refuserait de travailler au même prix! Je ne veux pas qu’on me le gâte... avant qu’il ait fini mes panneaux.
D’Alpoda et de Cillart trouvèrent la précaution prudente, et l’on continua la revue des richesses artistiques entassées dans l’hôtel de Vankrof. Celui-ci avait pour chaque tableau une anecdote relative non à la peinture ou à l’artiste, mais au marché qui l’en avait rendu propriétaire. Pour lui, sa collection n’était qu’un placement de fonds, sa manie artistique, une application détournée de l’instinct commercial. Ce qu’il aimait n’était point l’œuvre, mais l’acquisition: il se réjouissait moins de sa perfection que de la médiocrité de son prix: il se glorifiait d’avoir tout acheté pour rien, c’est-à-dire d’avoir volé l’art ou l’artiste; le goût de l’amateur servait de prétexte au calcul du marchand. Après avoir tout montré aux visiteurs, avec cet empressement qui sent moins la complaisance que la vanité, il arriva enfin à un petit salon exclusivement consacré à ces galants peintres de marquises et de bergères longtemps méprisés, mais dont la grâce chatoyante survivra à tous les ponsifs académiques de notre école pédantesque. Un Vatteau achevait cette collection coquette, minaudière et charmante. En l’apercevant, de Cillart se tourna vers Arthur.
--Pardieu! voilà le pendant que vous cherchiez pour votre jolie toile de votre bibliothèque d’été.
--Ça, Messieurs, reprit Vankrof d’un air triomphant, c’est mon chef-d’œuvre.
--C’est-à-dire celui de Vatteau, fit observer d’Alpoda.
--Non, le mien, reprit le Belge avec chaleur. Je ne l’ai payé presque rien; mais vous ne vous doutez pas de tout ce que je me suis donné de peines!... D’abord j’avais été averti trop tard, et il était passé aux mains d’un marchand de tableaux... vous savez rue Saint-Germain-l’Auxerrois.
--En effet, fit de Luxeuil, je me rappelle l’avoir vu et marchandé.
--Et l’on en voulait un prix fou, n’est-ce pas? mais j’ai là-dessus des principes; jamais je ne discute avec un marchand; ce serait lui prouver que je désire sa marchandise. J’ai laissé celui-ci vanter son tableau; seulement je lui envoyais tous les jours quelqu’un qui découvrait un défaut, qui mettait en doute l’authenticité. Au bout d’une semaine le malheureux n’était plus sûr d’avoir un original; au bout d’un mois il était convaincu qu’il n’avait qu’une copie.
--Et c’est alors que vous avez acheté?
--C’est-à-dire que j’ai fait proposer un prix, puis un second, puis un troisième; enfin j’allais avoir la toile quand un amateur arrive, surenchérit et conclut le marché.
--Ah! diable!
--A ma place vous auriez cru tout perdu, n’est-ce pas, dit Vankrof de sa plus grosse voix; mais nous autres Belges, nous ne nous laissons point décourager ainsi. L’amateur n’avait point donné d’arrhes, j’ai détaché au marchand quelqu’un d’adroit qui l’a averti que son acheteur était un homme ruiné, insolvable.
--Qui vous l’avait dit?...
--Personne. Mais cela a effrayé le brocanteur; là-dessus je suis arrivé avec de l’argent comptant et il m’a livré la toile... ah! ah! ah! comment trouvez-vous le moyen?
--Parfait pour vous, dit d’Alpoda, mais le mystifié eût pu se fâcher.
--Bah! nous ne nous sommes jamais vus, répliqua le Belge, et mon marchand a promis le secret.
Depuis quelques instants de Luxeuil était devenu singulièrement attentif, et à ces derniers mots un éclair traversa son regard.
--Ainsi, vous ne connaissez point le concurrent que vous avez si habilement écarté, Monsieur? demanda-t-il.
--Pas même de nom! répliqua Vankrof, et comme il y a déjà trois mois que le tour lui a été joué, je conclus qu’il ne viendra pas m’en demander raison.
--Vous vous trompez, s’écria Arthur, il est venu; car le mystifié, c’est moi!
Ce fut un véritable coup de théâtre. De Luxeuil tenait sous son regard hautain le Belge stupéfait, tandis que de Cillart, d’Alpoda et Dovrinski se jetaient un coup d’œil embarrassé.
--Comment! reprit Vankrof, après un moment de silence, c’est vous, monsieur de Luxeuil...
--Cet homme ruiné, insolvable, qui a manqué le Vatteau faille d’arrhes, oui, Monsieur. Je suis désolé de n’avoir point su plutôt ce que ma réputation vous devait; mais je tiens à vous prouver que je puis encore au moins payer certaines dettes.
Vankrof parut déconcerté.
--Monsieur, j’ai vraiment regret, dit-il avec quelque hésitation, si j’avais su, si j’avais pu prévoir...
--Mon Dieu! il me semble que tout ceci est un malentendu, fit observer de Cillart en s’entremettant. Il suffit que M. Vankrof rétracte sa plaisanterie.
--Très-volontiers, reprit le Belge, qui, sans être poltron, n’avait nulle envie de donner suite à cette affaire.
--Et cette rétractation changera-t-elle quelque chose au tort que Monsieur a pu me faire? reprit vivement de Luxeuil; m’ôtera-t-elle l’humiliation d’avoir été joué? me rendra-t-elle enfin le tableau que j’avais acheté le premier?
--M. Vankrof consentirait peut-être à vous le céder, hasarda de Cillart en regardant le Belge.
Mais le visage de celui-ci se rembrunit.
--Ça, c’est impossible, s’écria-t-il; il est indispensable à ma collection... puis ce serait une perte...
--N’en parlons plus, reprit rapidement de Luxeuil: toute explication nouvelle serait inutile... Aujourd’hui même M. Vankrof recevra la visite de deux de mes amis.
A ces mots il salua cavalièrement le Belge, qui rendit le salut avec une solennité gourmée et se retira.
Ainsi que nous l’avons dit, Vankrof n’était point un lâche, mais sa nature n’avait rien de militaire. Capable d’un acte de courage civil, il avait toujours eu une invincible répugnance pour les armes; puis c’était avant tout un homme de calcul, et le calcul lui annonçait dans cette occasion trop peu de chances favorables pour qu’il se résignât volontiers à les courir. Il avait entendu parler de l’adresse d’Arthur; il se voyait à sa merci, à peu près sûr de succomber, et cette persuasion assombrissait singulièrement ses réflexions. Il cherchait en lui-même le moyen d’arriver à une transaction sans avoir l’air de faiblir, lorsqu’on lui annonça Marquier. Le banquier, qui lui avait envoyé dès le matin un billet avec le laissez-passer de l’actrice, s’attendait à le trouver dans la joie de son prochain triomphe; il demeura tout saisi de son air soucieux. Mais ce fut bien autre chose lorsqu’après lui avoir raconté ce qui venait de se passer, le Belge déclara qu’il l’avait choisi pour témoin. Bien que l’état embarrassé des affaires d’Arthur eût singulièrement refroidi l’amitié du banquier, qui se prétendait compromis pour des sommes considérables, il avait toujours prudemment évité de rompre avec lui, et leur liaison était restée, en apparence, aussi intime. Or, en s’interposant dans le débat qui allait avoir lieu, il craignait que quelque explication n’amenât la découverte de ses dernières démarches près de Clotilde. Sa position, déjà fausse, pouvait devenir dangereuse si l’on en venait à des éclaircissements. Aussi son premier cri fut-il que ce duel ne pouvait avoir lieu: Vankrof objecta la provocation d’Arthur.
--C’est une folie, dit le banquier avec agitation; se couper la gorge pour une peinture!
--Il le faut, dit le Belge en pliant les épaules.
--Non, c’est impossible! reprit Marquier que la peur exaltait; le duel n’est plus dans nos mœurs, tous les hommes avancés le regardent comme un reste de barbarie auquel on doit avoir le courage de se soustraire.
Le millionnaire secoua la tête.