Les réprouvés et les élus (t.1)
Part 3
Le docteur, après avoir boutonné jusqu’au haut sa redingote à la propriétaire, plongea les deux mains dans ses larges poches pour y chercher ses gants; mais il en retira une petite boîte cachetée, à la vue de laquelle il fit un geste de désappointement.
--Au diable, l’étourdi! s’écria-t-il, j’ai oublié de remettre les pastilles pour Honorine.
La vérité était que sa préoccupation, au moment de quitter la baronne, lui avait fait perdre le souvenir de la boîte.
--C’est-y quéque chose de pressé? demanda l’aubergiste.
--Sans doute, reprit le docteur; mais je suis déjà en retard, et je ne voudrais point retourner chez ma belle-sœur; ne pourriez-vous pas, père Blanchet, lui faire remettre ceci sur-le-champ?
--Je ferai mon possible, monsieur Vorel, répliqua l’hôtelier avec un peu d’hésitation; mais, pour le moment, je n’ai là que Joseph qui ne peut quitter l’écurie.
--Tâchez de trouver une autre personne, dit le médecin, en promenant autour de lui un regard par lequel il semblait solliciter la complaisance des auditeurs.
L’Alsacien, qui s’était rapproché, porta la main à son chapeau gris.
--Si le pourgeois a pesoin, je borderai la poète, dit-il avec un sourire aimable qui rappelait le _rictus_ des têtes de mort.
--Eh bien! ça se trouve comme de cire, dit le père Blanchet.
--Mais, Monsieur... connaît-il la maison de madame la baronne? demanda le docteur en examinant le juif à travers ses lunettes.
--Je gonnaîtrai, je gonnaîtrai, reprit celui-ci, qui s’efforça de donner encore plus d’affabilité à son sourire, l’aupergiste y m’indiguera.
--Je crains que ce ne soit abuser de votre obligeance?
--Dy tout, dy tout, mein Herr, je broboserai en même temps mes zervices à la parone. J’achète les beaux de labin, mein Herr, et la borcelaine cazée, et les choses de verre en gristal; donnez la poète, a m’aitera à faire mon gommerce.
--Allons, voilà qui lève mes scrupules, dit le médecin, et puisque monsieur l’Allemand veut bien...
--Ah! mein Herr a teffiné que j’étais Hallemand? interrompit l’homme maigre d’un air émerveillé; gomment donc qu’il a teffiné? A cause que je suis plond dans mes geveux...
--Oui, et un peu aussi à l’accent.
--Tiens!... j’ai un accent, reprit le juif, qui regarda tout le monde avec une surprise souriante, et pien je mé aberçois bas, barole t’honneur! mais, n’imborte, je borderai la poète.
--Je vous engage alors à vous hâter, fit observer le docteur, car plus tard le jardinier serait parti, et on ne vous ouvrirait peut-être point.
--Je bars, je bars, s’écria l’Alsacien.
Et en trois enjambées il fut hors de l’auberge, tandis que de son côté M. Vorel montait à cheval et prenait le chemin du Vivier.
Quant au Parisien, il s’était approché du Rageur, qui, sur un signe, l’avait suivi, et tous deux disparurent du côté de l’étang.
Environ une heure après, deux hommes étaient accroupis derrière une des haies qui bordent le chemin conduisant des premières maisons du faubourg à la partie supérieure de la ville. L’un d’eux avait le cou tendu et l’œil fixé sur le milieu de la route, que la lune commençait à éclairer, tandis que l’autre, renversé en arrière dans une pose nonchalante, semblait à moitié endormi.
Tout à coup le premier se redressa, prêta l’oreille, pencha la tête à droite et à gauche pour mieux voir, et fit entendre cette espèce de bredouillement cadencé qui, chez les faubouriens de Paris, remplace le sifflement d’appel.
La réponse ne se fit point attendre, et, presque au même instant, une ombre se dessina sur l’espace lumineux du chemin et s’avança vers l’endroit où les deux compagnons se tenaient cachés.
--Est-ce bien toi, Moser? demanda le Parisien qui s’était levé.
--C’est pien moi! repondit l’Alsacien; tu es seul?
--Voici le Rageur.
--A la ponne heure, on ne beut bas nous entendre?
--Non; mais parle vite, y a-t-il gras?
--Il y a cras, il y a cras, reprit Moser, dont les yeux bleus et ronds brillaient d’une vivacité singulière.
--Tu es entré dans la case?
--Foui, c’est la serfante qui m’a ouffert.
--Et tu lui as donné la boîte?
--Bas si pête, j’ai dit que je foulais barler à la paronne. On m’a fait monter et on m’a laissé dans une betite salon où il y a une fenêtre qui tonne sur le parterre; alors, bour m’occuper, j’ai foulu dévisser le grochet de la bersienne.
--Tu n’as pas pu?
--Le foilà! dit l’Alsacien, en montrant triomphalement un morceau de fer qu’il tenait caché dans sa manche; un grochet ça peut se fendre...
--Mais as-tu eu le temps d’examiner un peu l’intérieur?
--Beaucoup, beaucoup. T’abord, quand on m’a gonduit à la paronne, j’ai traversé trois bièces, oh! mais des bièces si pien meuplées!... Quel dommage, Barisien, qu’on ne buisse pas emborter les meubles!
--Finis donc.
--Enfin, j’ai remis la poète à la paronne; elle a l’air pien malade, la pauvre tame!
--Et après?
--Après, je lui ai temanté si elle n’affait pas de beaux de labins à fendre.
--Ah! satané Juif, dit le Parisien, en riant malgré lui, le jour du jugement il proposera au père Éternel de lui acheter ses vieilles culottes!
--Y fallait pien, Jacques, reprit Moser sérieusement, ça me tonnait l’air de faire mon gommerce.
--Que t’a répondu la baronne?
--Elle m’a répontu: Non.
--Et tu es ressorti?
--Foui, mais j’ai fait attention à me dromber de borte pour foire encore d’autres champres.
--Alors tu pourras te reconnaître en dedans?
--Très-pien.
--Mais pour entrer dans le parterre?
--Pour entrer dans le barterre, c’est facile, je fas fous expliquer ça.
Moser commença une sorte de description topographique qui prouvait une intelligence singulièrement exercée dans ce genre d’observation. Il pensait que tous trois devaient d’abord franchir le mur de clôture, et qu’arrivés au parterre, le Rageur, qui était le plus leste, gagnerait la fenêtre du petit salon dont la persienne ne pouvait plus se fermer, pénètrerait dans la maison et leur en ouvrirait la porte.
Le Parisien se tourna vers son compagnon qui était jusqu’alors demeuré étendu sur l’herbe et avait tout écouté sans rien dire.
--Il me semble que Monsieur Jérusalem a bien compris l’affaire, fit-il observer, qu’en dis-tu, mon vieux, est-ce que ça te va?
--Non, répondit le Rageur sans se déranger.
--Pourquoi ça?
--Parce qu’une fois entrés dans la cassine, vous voudrez faire taire les femmes.
--Allons, vas-tu recommencer? dit Jacques, en haussant les épaules; ça fait pitié, ma parole d’honneur: un _voyou_ qui ne possède que sa vermine et qui se mêle d’avoir des nerfs!
--Eh bien! si c’est mon idée, reprit le Rageur, en se mettant sur son séant, est-ce que je ne suis pas libre, par hasard?
--Non, tu n’es pas libre! s’écria le Parisien, car maintenant tu connais le coup que nous avons monté.
--Eh bien?
--Eh bien!... tu peux jaser.
Le Rageur se redressa si brusquement que Jacques recula.
--Répète-moi ça, dit-il en regardant le Parisien fixement; je n’ai pas bien entendu.
--C’est pourtant clair, reprit Jacques, qui balançait évidemment à exprimer une seconde fois sa défiance, une affaire ne doit être connue que de ceux qui en sont, et, si tu caponnes, le mieux sera de tout laisser.
--Non bas, non bas, interrompit vivement Moser, je ne feux bas laisser, moi! L’affaire il est trop ponne; j’irai plitôt tout seul. Rabellez-fous tonc les baroles du docteur: il a tit qu’y avait de quoi enrichir blusieurs... braves gens; je serais gontent d’être riche, moi.
--Tiens, il croit être le seul, murmura le Rageur, avec un mouvement d’épaules.
--Et pien, si toi aussi tu feux avoir de l’archent, y faut fenir, reprit Moser; c’est un fattout; abrès ça, tu bourras te retirer des affaires.
--A la bonne heure, dit brusquement le Rageur, j’en serai, mais à une condition.
--Laquelle?
--C’est que vous ne jouerez pas du couteau. La maison est assez isolée pour qu’on ne craigne pas d’être surpris.
--Mais si les femmes s’éveillent et veulent crier?
--Alors, je me charge de les bâillonner.
--Ça beut se faire, dit le juif; mais y faut blus de brégautions.
--Est-ce convenu alors? demanda le Rageur.
--C’est convenu.
Ainsi tombés d’accord, les trois compagnons se dirigèrent du côté de la _Maison verte_; mais il était encore trop tôt pour qu’ils pussent commencer à _travailler_; aussi gagnèrent-ils une butte qui s’élevait de l’autre côté de la route et d’où l’on apercevait distinctement, par-dessus le mur de clôture, la façade de la maison.
Tous les trois s’y assirent, cachés par les broussailles, et attendirent avec impatience, l’œil fixé sur leur proie.
Les rideaux des fenêtres étaient restés ouverts, de sorte que l’appartement éclairé leur apparaissait, à travers la route, comme un théâtre amoindri par l’éloignement, et sur lequel se jouait une sorte de pantomime de la vie privée. Ils suivaient les lestes mouvements de la jeune servante, et ceux plus languissants de la baronne. Ils les voyaient s’empresser toutes deux autour de l’enfant, la promener dans leurs bras, et s’efforcer de l’endormir. Mais l’arrivée de la nuit avait redoublé le malaise d’Honorine, dont les cris plaintifs arrivaient jusqu’aux trois compagnons. Le mal ne semblait céder de temps en temps que pour reprendre bientôt plus vif. Minuit sonna à l’horloge éloignée, et les deux femmes continuaient vainement à bercer la petite fille.
--Il ne finira donc pas, cet avorton du diable! murmura le Parisien, à bout de patience.
--Je foudrais avoir son cou tans ma main! ajouta le Juif en fermant ses longs doigts de squelette, avec une expression féroce.
--Il peut les tenir comme ça, debout jusqu’à demain!
--Et imbossible d’entrer bendant qu’elles sont effeillées; elles nous entendraient.
--Faites donc pas tant de mauvais sang, dit le Rageur; voilà que ça va finir.
Les cris avaient, en effet, cessé, et la nourrice ne tarda pas à quitter la chambre avec l’enfant endormi.
La baronne, restée seule, s’approcha de la fenêtre, et demeura quelque temps le front appuyé sur les vitres. A la distance où elle se trouvait, il était impossible de distinguer ses traits; mais son attitude révélait un tel affaiblissement, que le Rageur hocha la tête avec une vague expression de pitié.
--Elle a l’air d’une morte, dit-il à demi-voix.
--Ça ne suffit pas, l’air, murmura Jacques entre ses dents; est-ce qu’elle va rester là toute la nuit, maintenant?
--Non, fit observer Moser; elle gommence à brier le pon Tieu... c’est pon signe! Quand les femmes brient le pon Tieu, c’est qu’elles ont envie de tormir.
La baronne venait de se mettre à genoux. Après une prière assez longue, elle se releva avec effort, appela la nourrice pour fermer les persiennes, et toutes les deux disparurent en emportant les lampes.
La façade demeura dans une complète obscurité.
Le Parisien et ses deux amis attendirent encore, en silence, pendant assez longtemps, enfin, lorsqu’une heure et demie sonna, tous trois se levèrent lentement, et, après s’être assurés que la route était déserte, ils escaladèrent le portail, et arrivèrent au pied du perron.
Moser désigna alors au Rageur la fenêtre du petit salon, qu’il atteignit sans trop de peine, et dont la persienne, mal fermée, céda presque aussitôt; un carreau, brisé avec précaution, lui permit d’ouvrir la fenêtre.
--Y es-tu? demanda Jacques à voix basse.
--Oui, répliqua le Rageur.
--A brésent, la bremière borte à gauche pour drouver l’escalier, murmura Moser.
Le Rageur ne répondit rien, mais il disparut dans l’appartement.
Jacques se pencha à l’oreille du Juif.
--Prépare ton couteau, murmura-t-il.
--Bourquoi? demanda Moser.
--Pour _servir_ les femmes si elles se réveillent.
--Mais le Rageur?
--Il faudra bien qu’il se taise quand ce sera fait.
--C’est vrai, dit l’Alsacien, en tirant de la poche de son pantalon un couteau-poignard qu’il ouvrit; comme ça tu moins, on n’aura bas à se bresser.
Tous deux se placèrent près de la porte et attendirent; mais un temps assez long s’écoula sans que leur compagnon reparût.
--Bourquoi tonc que l’autre n’arrive bas? demanda le juif étonné et inquiet.
--Il a peut-être de la peine à se reconnaître là-dedans, dit le Parisien, si tu avais pu monter à sa place, ça serait allé plus vite.
--Attends, je fois là quelque chose.
Moser s’avança vers l’objet qu’il avait aperçu dans l’ombre; c’était une échelle couchée le long du mur par le jardinier. Jacques l’aida à la transporter sous la fenêtre précédemment ouverte par leur compagnon, et, après l’y avoir appuyée, tous deux montèrent lentement.
Ils n’avaient pas franchi la moitié de l’échelle, lorsqu’un cri se fit entendre à l’intérieur.
--Nous sommes découverts, dit l’Alsacien qui s’arrêta court.
Un second cri, puis un troisième retentirent.
--Les couteaux! les couteaux! répéta le Parisien en forçant Moser à avancer.
Celui-ci comprit et sauta dans l’appartement. Une porte qu’il reconnut pour celle de la chambre où la baronne l’avait reçu, était ouverte et éclairée: c’était de là que venaient les cris; Jacques et lui y coururent; mais la pièce était vide, le lit défait et le berceau de l’enfant renversé. Ils s’étaient arrêtés stupéfaits et le couteau à la main sur le seuil, lorsque le Rageur, les traits bouleversés, parut à une seconde entrée; à leur vue, il recula brusquement et disparut avec un cri.
--Eh bien! qu’a-t-il donc? s’écria le Parisien.
--Nous lui affons fait beur, répliqua Moser.
--Il ne nous a pas reconnus, alors?
--C’est bossible.
Tous deux coururent à la porte par laquelle leur compagnon venait de s’échapper et essayèrent de l’ouvrir; mais elle était fermée.
--Il a tiré le ferrou, dit le juif.
--Écoute, interrompit Jacques.
On entendait un murmure de voix parmi lesquelles se distinguait celle du Rageur, suppliante et éperdue.
--Que tiable se passe-t-il là-tetans? demanda Moser.
--Il faut enfoncer la porte! dit le Parisien, à qui l’impatience et la peur ôtaient toute prudence.
Et il se mit à secouer la serrure avec une sorte de fureur.
Un cri d’effroi s’éleva dans la chambre voisine.
--Ne craignez rien, madame la baronne, répéta distinctement le Rageur: quiconque voudra arriver jusqu’à vous est mort!
Jacques et Moser firent un mouvement en arrière.
--Il est donc defenu fou? balbutia ce dernier stupéfait.
--C’est pourtant bien sa voix, reprit le Parisien qui cherchait vainement à comprendre.
Et secouant de nouveau la porte, il se mit à appeler le Rageur. On ne lui fit aucune réponse; mais le murmure de voix recommença de l’autre côté.
Les deux brigands déconcertés se regardèrent.
--Le gredin nous a vendus! s’écria Jacques avec un geste de désappointement plein de rage.
--Il gonnaissait donc la paronne? ajouta le juif, dont l’étonnement paralysait pour ainsi dire la colère. Mais pourquoi alors nous affoir laissé fenir?
--Est-ce que je sais, moi?... Pour nous livrer, peut-être...
Il n’avait point achevé que des coups répétés retentirent à la grande porte extérieure. Tous deux s’élancèrent dans le petit salon et coururent à la fenêtre; une chaise de poste venait de s’arrêter devant l’entrée.
Ils escaladèrent rapidement le balcon pour regagner le jardin; comme ils posaient le pied sur les premiers barreaux de l’échelle, le cri: _Au voleur!_ se fit entendre dans la rue; ils avaient été aperçus par le domestique occupé à défaire la bâche de la voiture de voyage.
Effrayés, ils balancèrent un instant, puis finirent par se décider à descendre; mais leur retard avait permis au domestique de franchir le mur de clôture avec un des voyageurs de la chaise de poste. Le juif et le Parisien les trouvèrent tous deux au bas de la fenêtre, le pistolet à la main.
Comprenant que la lutte était inutile, ils se débarrassèrent des couteaux, dont ils étaient armés, et se laissèrent saisir sans résistance.
III.
Les parents.
La chaise de poste, arrivée si à propos à la _Maison-Verte_, y amenait madame de Luxeuil et le docteur Darcy.
Tous deux trouvèrent la baronne privée de sentiment. La nourrice, accourue près d’elle, à demie vêtue, essayait de lui faire reprendre ses sens.
Elle raconta à la comtesse que sa maîtresse désirant veiller elle-même sa fille, l’avait renvoyée pour prendre quelque repos. Réveillée peu de temps après par des cris, elle s’était précipitée, malgré son épouvante, vers la chambre de la baronne, qu’elle avait trouvée évanouie aux pieds d’un homme en blouse. Mais le bruit des pas de la comtesse et du docteur avait fait fuir ce dernier sans qu’elle pût dire ce qu’il était devenu.
Pendant que madame de Luxeuil écoutait ces explications, en les entrecoupant d’exclamations plaintives sur l’effroi qu’elle venait d’éprouver et sur le danger qu’elle avait failli courir, M. Darcy s’occupait de rappeler la malade à la vie.
Elle finit par rouvrir les yeux, et balbutia le nom de sa fille. Le docteur la lui fit présenter.
A la vue de l’enfant endormi sur le sein de sa nourrice, la baronne parut se ranimer; elle fit un effort, souleva la tête; et, dans ce mouvement, ses yeux rencontrèrent la comtesse. Elle tendit les mains avec un faible cri et en prononçant le nom de sa sœur.
--Elle me reconnaît, dit madame de Luxeuil, qui se pencha pour l’embrasser; pauvre chérie! dans quel état nous vous trouvons; sans nous vous étiez assassinée.
La baronne serra madame de Luxeuil dans ses bras sans répondre autrement que par des sanglots convulsifs.
--Allons, calmez-vous, dit la comtesse, en lui faisant quelques caresses qui semblaient moins dictées par la tendresse que par le désir de mettre fin à cette crise d’expansion; ne me serrez pas ainsi, vous allez vous faire mal. Il n’y a plus de danger; soyez tranquille, le docteur se charge de vous soigner et de vous guérir.
Elle accompagna ces mots d’un baiser dont elle effleura le front de la malade, puis se redressa, en défripant sa robe et passant les doigts dans les boucles de ses cheveux.
Malgré ses souffrances, la baronne fut, sans doute, frappée de cette légèreté indifférente, car elle regarda sa sœur, croisa les mains et tourna la tête avec une expression de désappointement douloureux.
Madame de Luxeuil n’y prit point garde: mobile et décousue, comme tous les esprits inoccupés, elle se mit à promener les yeux autour d’elle, et se leva pour se mirer dans une psyché placée en face de l’alcôve.
La comtesse était une de ces femmes du monde incapables d’affections, qui acceptent les sentiments de famille comme le reste de l’héritage, sous bénéfice d’inventaire. Tant qu’elle y trouvait son plaisir ou son profit, elle se montrait bienveillante, sinon affectueuse; mais dès que le lien lui devenait à charge, elle le brisait sans hésitation et sans remords. L’amitié qui l’unissait à la baronne ressemblait donc à ces sociétés léoniennes, où l’un des associés apporte tout et où l’autre seul en profite. Telle était, du reste, la naïveté de son égoïsme qu’on le lui pardonnait; car privées du sens moral la plupart des personnes du monde ne reconnaissent le vice, qu’aux efforts qu’il fait pour se cacher; celui qui se montre leur paraît, par cela seul, excusable. Aussi, madame de Luxeuil passait-elle surtout pour franche et naturelle. Cependant ceux qui la connaissaient mieux prétendaient que ce naturel et cette franchise n’étaient qu’une profondeur d’insensibilité, et que, pour servir ses intérêts, tout lui serait, non-seulement possible, mais facile.
Bien qu’on la trouvât, en général, spirituelle, sa personnalité sans honte lui donnait parfois l’apparence d’une sottise brutale. Pour voir loin et complétement, outre l’intelligence, il faut le cœur; mais le cœur de madame de Luxeuil n’avait point d’yeux, et comme les aveugles il ne connaissait rien en dehors de lui-même.
Des ressemblances apparentes avaient servi de lien entre la comtesse et M. Darcy. Ce dernier appartenait, comme elle, à l’école de ceux qui déclarent, «que l’on n’a pas trop de soi pour s’occuper de soi,» et qui proclament l’intérêt personnel la grande loi des sociétés humaines. Seulement l’égoïsme de M. Darcy rappelait ces contrées lointaines dont les anciens rois d’Espagne se prétendaient souverains, et qui n’existaient pas; il s’en glorifiait sans en profiter. Toujours prêt à s’oublier pour les autres, exploité par ses amis, dépouillé par les fripons, il masquait ses actes sous ses paroles, appelait sa générosité de l’insouciance, sa compassion du calcul, son dévoûment de l’activité, et rassurait ainsi sa conscience en se calomniant.
Ce prétendu égoïsme n’était pas, du reste, sa seule manie: il affectait, en outre, une haine implacable pour la religion catholique et pour ses prêtres. Au seul aspect de ceux-ci, on voyait son œil s’arrondir, ses lèvres se serrer, son menton s’enfoncer dans sa cravate et toute sa personne prendre une attitude farouche. Il avait fait de cette répugnance une sorte de sixième sens: il reconnaissait l’approche du prêtre comme on a dit que certains animaux reconnaissaient la présence du serpent. A l’en croire, le catholicisme avait seul produit tous les maux de l’humanité. C’était lui le véritable tentateur qui avait enlevé aux hommes le paradis terrestre; sans lui, les crimes eussent été ignorés, les instincts les plus féroces adoucis, et l’on eût vu, comme au temps de l’âge d’or, les tigres broutant le gazon à côté des génisses.
Il ne manquait jamais, comme on le pense, pour soutenir sa thèse, de rappeler la série de cruautés et de vices qui sont, dans la grande histoire de l’Église, comme ces décombres et ces immondices qui souillent les abords de nos plus sublimes monuments. Il savait au juste combien les papes avaient eu de bâtards, et combien l’inquisition avait brûlé d’innocents.
Cette monomanie anti-catholique ouvertement manifestée alors que le gouvernement de la Restauration tendait de toutes ses forces à la reconstitution du _trône et de l’autel_, avait bien moins nui qu’on eût pu le penser à la carrière scientifique du docteur Darcy. Elle avait même contribué à lui _donner une physionomie_, ce qui est, en toute chose, la première condition du succès. On l’appelait le _docteur athée_, et ce nom, loin d’être un épouvantail, était presque une recommandation. Les dévots les plus fervents voulaient le voir afin de le convertir; les plus curieux, seulement pour savoir quel air avait un athée. C’était un motif pour parler de lui dans les sociétés les mieux pensantes, pour déplorer qu’un si grand talent se fût laissé entraîner dans l’abîme ouvert par la philosophie, et pour chercher les moyens de l’en arracher. L’impiété du docteur devint ainsi une sorte de porte-voix pour sa réputation, et servit à l’agrandir.
Nous avons dit comment ses soins avaient réussi à ranimer la baronne. Dès qu’il la jugea en état de parler, il lui adressa quelques questions qui cachaient, sous leurs formes bienveillantes, la préoccupation du médecin; mais au moment même où la malade allait répondre, M. Vorel entra conduit par la nourrice.
Il arrivait du Vivier et venait d’apprendre les événements de la nuit dont il semblait tout ému. Sa belle-sœur fit un effort pour lui tendre la main et le présenter à M. Darcy, qui l’accueillit avec bienveillance; quant à la comtesse, elle répondit brièvement à son salut et à ses compliments, comme une personne qui souffre d’être forcée à la politesse, et demanda la permission de se retirer pendant que les deux médecins examineraient ensemble la malade.
Leur consultation dura longtemps. Lorsqu’ils rejoignirent madame de Luxeuil au salon, tous deux avaient l’air troublé.
--Ah! mon Dieu, qu’y a-t-il? s’écria la comtesse, en regardant M. Darcy.
--Une mauvaise nouvelle, répondit celui-ci, avec l’affectation de dureté des gens qui souffrent de vous affliger et qui ne veulent point en avoir l’air.
--Vous trouvez ma sœur bien mal?
--Mourante!
Madame de Luxeuil, qui prévoyait la réponse, poussa un cri préparé, se laissa tomber sur un fauteuil qu’elle avait remarqué d’avance, et renversa la tête en arrière, comme si elle eût été près de se trouver mal; mais le regard expérimenté de M. Darcy reconnut sur-le-champ qu’il n’y avait rien à craindre.