Les réprouvés et les élus (t.1)
Part 4
--Allons, belle dame, dit-il en prenant une de ses mains et la frappant avec distraction, comme s’il se fût agi de dissiper un évanouissement de théâtre, soyez raisonnable; vous-même aviez prévu ce malheur.
--Madame ne le supposait point sans doute si prochain, fit observer M. Vorel de sa voix la plus séduisante, et vous le lui avez annoncé si brusquement.
--Mourante! reprit madame de Luxeuil, enjoignant les mains, et avec l’incertitude d’une actrice qui répète la réplique pour se donner le temps de préparer son effet.
--Si vous faisiez respirer des sels à madame la comtesse, dit Vorel, en présentant à son confrère un flacon.
Celui-ci le prit d’un air insouciant et l’offrit à madame de Luxeuil qui l’accepta pour se donner une contenance.
--Et il n’y a plus d’espoir? demanda-t-elle; plus aucun espoir?
Le docteur parisien secoua la tête.
--Une phthisie, compliquée d’une affection au cœur, dit-il.
Madame de Luxeuil couvrit son visage de son mouchoir pour cacher les larmes qu’elle ne versait pas.
--Hier encore, lorsque je l’ai quittée, son état était loin d’être aussi alarmant, dit tristement M. Vorel; mais la terrible émotion de cette nuit a hâté les progrès du mal.
--Et maintenant il n’y a rien à faire, ajouta M. Darcy avec une brusquerie dont la rudesse cachait une sorte de sensibilité.
--Pauvre sœur, murmura le médecin de Bourgueil, succomber si jeune! quand sa fille avait tant besoin de ses soins!
M. Darcy qui s’était mis à parcourir le salon s’arrêta.
--Au fait, il y a une enfant, dit-il; la baronne peut avoir des mesures à prendre dans ses intérêts.
Personne ne répondit.
--Il faut que la malade soit avertie de sa position, reprit le docteur avec fermeté.
--Y songez-vous! s’écria madame de Luxeuil; ce serait la tuer.
--D’abord on ne tue pas une personne morte, reprit M. Darcy, avec sa logique implacable, et autant dire que la baronne ne vit plus, ses heures sont comptées; puis, c’est un devoir pour nous, Madame, un devoir rigoureux. Nous sommes là pour avertir le patient lorsque nous ne pouvons le guérir; ne point le faire est une trahison, une lâcheté, car ce n’est jamais lui que nous voulons ménager, mais nous-mêmes.
--Mais songez, docteur, à l’effet terrible d’une telle annonce!
--Pourquoi donc? qu’y a-t-il, après tout, de si redoutable dans cette transformation que l’on appelle la mort? Ce sont les prêtres qui l’ont entourée de fantômes hideux, de visions menaçantes. A force de mensonges, ils ont réussi à faire de ce passage entre deux états une espèce de pont à péage dont ils perçoivent tous les bénéfices. Mais, quoi qu’il en soit, la baronne doit être avertie; elle peut avoir des dispositions à prendre, et il ne faut pas que la mort l’enlève par surprise.
--Mais qui osera la prévenir?
--Moi, s’il le faut.
--Vous, docteur?
--Pourquoi pas? votre sœur a de l’esprit, je lui prouverai la sottise de toutes les superstitions dont on l’a épouvantée, et, quand elle saura qu’il n’y a rien après l’enterrement, et que nous sommes simplement une agrégation de molécules qui changent de forme, elle mourra aussi tranquillement que si elle s’endormait.
--Pardon, interrompit doucement M. Vorel, mais je doute que la baronne soit en état de suivre les raisonnements de mon savant confrère; ce serait, d’ailleurs, troubler inutilement ses derniers instants. S’il est nécessaire qu’elle soit avertie, je me résignerai à cette douloureuse mission.
--Soit, dit M. Darcy; il est plus convenable que l’avertissement vienne de votre part. Pendant que vous vous occuperez de cette affaire, je vais prendre quelques informations sur la route qui conduit à Norsauf. Vous permettez, comtesse?
Madame de Luxeuil fit un signe de consentement et le docteur sortit.
Son départ fut suivi d’un assez long silence. M. Vorel et la comtesse désiraient évidemment une explication; mais tous deux éprouvaient un égal embarras à l’entamer; la comtesse se décida enfin à parler.
--Je ne puis croire encore à la nécessité de l’affreuse révélation conseillés par le docteur, dit-elle, et, quel que soit le danger, je persiste à attacher plus d’importance au repos de la malade qu’à ses dernières dispositions.
--D’autant qu’elles sont déjà prises, ajouta M. Vorel; je n’ai point cru devoir m’expliquer à cet égard devant M. Darcy; mais avec madame la comtesse, c’est autre chose.
--Quoi! ma sœur a fait un testament? demanda madame de Luxeuil, visiblement inquiétée; et... vous savez sans doute.... ce qu’il contient?
--J’ai lieu de croire qu’il pourvoit à la tutelle de l’enfant de madame la comtesse.
--Mais... le choix des personnes chargées de cette tutelle... vous le connaissez?
--Je sais seulement qu’il a été fait en dehors de la famille.
--Que dites-vous? ma sœur confierait sa fille à des étrangers!
--Telle est sa volonté.
Madame de Luxeuil se leva.
--Est-ce bien vrai? s’écria-t-elle; on aurait osé!... Mais c’est une insulte pour tous les parents, Monsieur!
--En effet, dit M. Vorel, qui jeta un regard sourdement scrutateur sur son interlocutrice; il semble que M. le comte de Luxeuil aurait eu plus de droits qu’aucun autre...
--Je ne parle point pour nous, reprit madame de Luxeuil; ces tutelles sont toujours des charges pénibles... et difficiles... Mais il me semble qu’il est des convenances dont on ne peut s’affranchir. Introduire des étrangers dans les affaires de la famille; s’exposer à des procès... c’est de la part de ma sœur une conduite au moins singulière...
--Il faut songer, fit observer le médecin d’un ton conciliant, que la baronne est depuis longtemps souffrante, et que dans sa position on ne juge pas toujours aussi sainement les choses.
La comtesse leva la tête.
--C’est-à-dire que, selon vous, ma sœur ne jouit point de toute la liberté de son esprit, dit-elle vivement.
--Eh! eh! qui sait? répliqua M. Vorel, en pliant les épaules; toute maladie prolongée amène nécessairement un affaiblissement du cerveau.
--Mais, dans ce cas, ne doit-on pas venir au secours d’une intelligence défaillante, et la défendre contre ses propres erreurs?
Le médecin regarda madame de Luxeuil par-dessus ses lunettes bleues, et un éclair de joie traversa ses traits.
--Ce serait sans doute une chose heureuse, dit-il; et, dans l’intérêt de l’enfant, il serait désirable que ce testament fût regardé... comme inutile.
--C’est évident, reprit la comtesse; mais une fois connu, il sera maintenu, peut-être... la justice est si bizarre. En tout cas, il deviendrait l’occasion d’un débat fâcheux. Si ce testament est véritablement jugé préjudiciable à l’enfant... par ceux qui s’y intéressent sincèrement... comme vous et moi, Monsieur... pourquoi... le faire connaître?
--C’est juste, répliqua Vorel avec bonhomie; on pourrait le regarder comme non avenu... ou même... le supprimer.
--Dans l’intérêt d’Honorine! ajouta précipitamment la comtesse.
--C’est cela, reprit le médecin; parlez-en à la baronne, Madame, ou, si vous craignez de la fatiguer... procurez-vous la petite clef qu’elle porte suspendue au cou... elle ouvre le secrétaire d’ébène, et c’est là que se trouvent tous les papiers importants.
Madame de Luxeuil fit un pas vers la chambre de sa sœur.
--Je crains seulement une difficulté, continua Vorel, qui avait repris sa cravache et son chapeau.
--Une difficulté? dit la comtesse.
--M. le docteur Darcy va revenir persuadé que j’ai fait connaître à la malade sa situation: il lui répétera tout ce qu’il nous a répété tout à l’heure, et la baronne, ainsi ramenée à de tristes pensées, pourra prendre de nouvelles dispositions... appeler un notaire, peut-être!
--Ah! vous avez raison! s’écria madame de Luxeuil; j’avais oublié le docteur: il est homme à faire venir ici tous les gardes-notes de Château-Lavallière!... il a si peu de sensibilité!... Mon Dieu! mais comment faire, alors?
--Je ne vois aucun moyen... à moins que madame la comtesse ne puisse le renvoyer.
Madame de Luxeuil parut frappée.
--Attendez donc, dit-elle, il a quelqu’un à voir dans les environs... Mais il ne devait y aller que demain; comment le décider à partir sur-le-champ?
--N’est-ce que cela? demanda M. Vorel en souriant; si madame la comtesse le désire, je m’en charge.
--Vous, et de quelle manière, Monsieur?
--Madame la comtesse va en juger; voici justement le docteur.
Le docteur parut étonné de retrouver M. Vorel au salon.
--Je croyais mon confrère près de la baronne, dit-il, et occupé de lui faire connaître sa situation.
--Ce soin est désormais inutile, Monsieur, répliqua Vorel d’un ton grave; la baronne a compris elle-même que tout espoir était perdu.
--Vous l’avez donc vue?
--Elle vient de faire demander un prêtre.
M. Darcy tressaillit.
--Elle aussi? s’écria-t-il; quoi! madame la baronne Louis! Eh bien! j’avais meilleure opinion de sa raison. Pauvre femme! ils vont la préparer au ciel d’après la méthode recommandée par Pascal, en l’abrutissant.
--Ah! pas d’impiété dans un pareil moment, docteur, interrompit madame de Luxeuil.
--Vous avez raison, reprit Darcy en s’inclinant; la maladie est une royauté, et jamais royauté n’a été tenue d’avoir le sens commun. Aussi, ne ferai-je à la baronne aucune objection.
--Elle attend de vous davantage, Monsieur, reprit Vorel; elle espère que vous ne refuserez point de l’assister dans cette dernière épreuve.
--Comment?
--Elle désire que vous vous trouviez là... avec son confesseur.
Darcy fit un soubresaut.
--Moi! s’écria-t-il.
--C’est une idée de malade, continua Vorel; elle assure que votre présence lui donnera plus de calme... de résolution; qu’elle accomplira avec moins de tremblement ses derniers devoirs religieux.
--C’est-à-dire que je l’encouragerais à se livrer aux prêtres? interrompit le docteur avec une sorte d’indignation; mais elle ne me connaît donc pas, Monsieur? Elle ignore donc mon mépris pour les parades de la superstition?
--Vos opinions resteront libres, fit observer le médecin de Bourgueil, il s’agit seulement d’être présent. Pour les spectateurs, tout se borne à un signe de croix et à une génuflexion.
M. Darcy, qui se promenait dans la salle, s’arrêta court.
--Une génuflexion!... un signe de croix!... répéta-t-il, avec une surprise mêlée de colère; et vous croyez que je me soumettrai à de pareilles conditions, Monsieur? que je participerai à des momeries honteuses?...
--Docteur! interrompit la comtesse scandalisée.
--Honteuses, Madame! insista-t-il avec chaleur; moi, Jean-François Darcy, agenouillé devant une soutane!... mais rien que la proposition est une insulte!
--Pardon, dit M. Vorel, d’un air déconcerté; je puis vous affirmer que mon intention...
--Il ne s’agit pas de votre intention, Monsieur, mais du fond, reprit Darcy vivement. Avez-vous réfléchi à ce que mes amis diraient, à Paris, si je consentais? Je serais déshonoré, Monsieur!... et le clergé! quel triomphe pour lui! Un athée connu, avoué, patenté, qui aurait fait le signe de la croix!!! Il ne me resterait plus, après cela, qu’à obtenir l’absolution et à communier! Non, Monsieur, non, la baronne serait ma propre mère, ma sœur, ma fille, que je refuserais!
--Mon Dieu! que faire alors? dit M. Vorel d’un ton chagrin et désappointé; ma sœur avait tant compté sur la présence du docteur! je crains qu’elle ne voie, dans son refus, une sorte d’abandon...
--Il est certain, fit observer la comtesse, que les motifs de ce refus sont si étranges...
--Le mieux, reprit Vorel indécis, serait, peut-être, de supposer le départ de M. Darcy.
--Parbleu! qu’à cela ne tienne, interrompit le docteur, je puis faire demander des chevaux.
Le médecin de Bourgueil et la comtesse échangèrent un regard; M. Darcy était allé prendre, sur la console, sa canne et son chapeau.
--Vous ne parlez pas sérieusement, dit la comtesse qui voulait hâter le départ en ayant l’air de s’y opposer; il est impossible que vous nous quittiez dans un pareil moment.
--Le moment ne saurait être, au contraire, mieux choisi, belle dame, répliqua Darcy: quand les prêtres viennent, les médecins n’ont plus rien à faire.
--Mais vos soins?...
--Sont malheureusement inutiles. Monsieur Vorel, d’ailleurs, vous reste: de grâce ne me retenez pas; si je demeurais et que le hasard me fît rencontrer vos porteurs d’extrême-onction, je serais capable de commettre quelque énormité. Par amitié, par prudence, laissez-moi partir.
Madame de Luxeuil fit encore quelques objections, puis enfin parut céder; M. Darcy prit congé d’elle, en promettant de revenir le surlendemain et sortit accompagné du médecin de Bourgueil.
Restée seule, la comtesse se hâta de retourner près de la malade.
Elle la trouva livrée à une somnolence agitée qui la rendait étrangère à tout ce qui se passait autour d’elle. Cependant au pied du lit jouait l’enfant riante et ranimée, tandis que la jeune nourrice se tenait assise près du chevet.
Madame de Luxeuil congédia cette dernière et prit sa place à côté de la malade.
Le soin qu’elle mettait à fuir toute sensation pénible l’avait jusqu’alors tenue éloignée de ces lugubres spectacles, et c’était la première fois qu’elle se trouvait en présence d’une mourante. Mais cette vue, qui pénètre habituellement les âmes d’un attendrissement involontaire, n’excita chez elle qu’une répulsion mêlée d’effroi. Au lieu d’y trouver une émotion qui réveillât plus vivement son amitié pour sa sœur, elle n’y trouva qu’un avertissement funèbre qui lui fit faire un retour sur elle-même. Ce cœur, froid pour tout le monde, avait toujours été, pour la baronne, insensible et ennemi. Cette hostilité datait de l’enfance. Restées orphelines presque au berceau, les deux sœurs avaient été élevées séparément par deux tantes mortellement brouillées qui s’étaient efforcées de leur laisser l’héritage de leur haine. La baronne plus tendre et plus généreuse s’était soustraite, en partie, à cette funeste influence; mais madame de Luxeuil avait accepté sans résistance tous les préjugés qui devaient l’éloigner de sa sœur. Les débats d’intérêt et la jalousie vinrent encore envenimer, plus tard, ces dispositions. Confinée dans les rangs de cette portion de noblesse qui était restée hostile à l’Empire, parce que l’Empire ne s’était point soucié d’elle, la comtesse avait vu l’élévation de sa sœur avec un dépit mal déguisé sous l’apparence du dédain. Son aversion s’était ainsi lentement accrue de toutes les souffrances de son orgueil et de son envie. La conversation de la baronne et du médecin de Bourgueil a déjà fait connaître au lecteur comment cette aversion s’était révélée à plusieurs reprises, par des torts toujours renouvelés d’une part, et toujours pardonnés de l’autre.
La confidence que venait de lui faire M. Vorel avait encore aigri la comtesse contre sa sœur. Le testament annoncé trompait trop d’espérances pour qu’elle n’y vît pas une insulte. Aussi, après la première sensation de saisissement dont nous avons parlé, jeta-t-elle sur la mourante un regard qui exprimait plus de ressentiment que de pitié. Cependant, ce regard s’arrêta tout à coup sur un ruban, à l’extrémité duquel une petite clef, d’un travail précieux, se trouvait suspendue. Madame de Luxeuil tourna les yeux vers le secrétaire d’ébène désigné par M. Vorel, afin de juger si c’était bien la clef qui devait l’ouvrir, puis, se levant avec précaution, elle avança doucement la main et saisit le ruban.
Dans ce moment, la malade fit un mouvement, entr’ouvrit les yeux, et, apercevant la comtesse dont le visage était près du sien, elle jeta un bras sur son épaule avec un cri plaintif. Il y eut pour madame de Luxeuil un moment plein d’angoisse. La tête à demi penchée, elle apercevait l’enfant, qui lui souriait, au pied du lit, et sentait la main de sa sœur qui effleurait sa joue. Malgré son insensibilité elle s’arrêta hésitante et troublée; mais bientôt les doigts de la malade redevinrent immobiles. La main glissa de son épaule sur le lit, et les yeux se fermèrent.
Elle attendit un instant, puis dénouant avec adresse le ruban, elle enleva la clef, laissa tomber le rideau de l’alcôve, courut au secrétaire et l’ouvrit.
La plupart des compartiments étaient remplis de lettres soigneusement rangées, ou de notes écrites par la baronne. Quelques-unes renfermaient des nœuds de ruban, des anneaux, des fleurs flétries, trésors mystérieux dont la mourante seule eût pu dire le prix. Au milieu, et dans la plus grande case, se trouvaient des papiers d’affaires. Ce fut là qu’après une assez longue recherche, Madame de Luxeuil découvrit un paquet cacheté sur lequel était écrit:
MES DERNIÈRES VOLONTÉS.
Elle s’en empara vivement, regarda autour d’elle, brisa l’enveloppe et déploya le papier qu’il renfermait.
C’était le testament annoncé par M. Vorel.
La comtesse le parcourut rapidement, et en trouva toutes les dispositions conformes à ce que lui avait dit ce dernier. Elle froissa le papier avec colère et regarda vers le foyer; mais, au moment de refermer le secrétaire, elle s’arrêta indécise. Son œil le parcourut encore une fois, comme si elle eût craint qu’il ne renfermât une seconde copie de l’acte qu’elle tenait. Penchée pour mieux voir, elle prenait successivement chaque papier, qu’elle examinait rapidement, lorsqu’un petit coffret de chagrin, caché au fond du dernier compartiment, frappa tout à coup son regard; elle l’attira à elle, fit jouer le ressort et tressaillit.
C’était le portrait du duc de Saint-Alofe!
Sous la miniature se trouvaient plusieurs lettres de lui et quelques réponses de la baronne.
Un éclair de triomphe illumina les traits de madame de Luxeuil. Ces preuves, si longtemps désirées et sans lesquelles ses accusations contre sa sœur avaient pu être repoussées comme des calomnies, elle les tenait enfin, écrites de la main même des accusés! La joie d’une pareille découverte lui fit oublier tout le reste; elle renversa brusquement le coffret, en éparpilla les lettres sur le secrétaire, ouvrit la première et commença à lire!
Une exclamation étouffée l’interrompit.
Elle se retourna; la mourante avait soulevé le rideau de l’alcôve et la regardait!
Par un mouvement rapide et instinctif, la comtesse s’éloigna du secrétaire, en s’efforçant de cacher les papiers qu’elle tenait; mais sa sœur s’était soulevée avec un effort violent.
--J’ai vu... j’ai vu! bégaya-t-elle.
--Quoi donc? demanda madame de Luxeuil troublée.
--Le testament!... c’est lui... je l’ai reconnu... vous l’avez pris là... A moi! Quelqu’un!... du secours!
La voix de la malade avait un accent de terreur et s’était élevée; sa main rencontra le cordon de la sonnette qu’elle tira avec violence.
--Que faites-vous? s’écria madame de Luxeuil en s’élançant vers l’alcôve.
--Ce papier, répéta la baronne, qui s’efforça de saisir le bras de sa sœur, rendez-le moi, je le veux!
La comtesse sembla hésiter un instant; mais tout à coup elle se dégagea, courut au foyer et jeta le testament dans les flammes.
La mourante poussa un cri et voulut se précipiter hors du lit; mais les forces lui manquèrent. Il y eut pendant quelques instants une lutte affreuse à voir entre sa volonté et sa faiblesse: la tête dressée, les bras tendus, et cherchant un point d’appui dans le vide, le corps tordu dans un effort suprême, elle se souleva trois fois à demi, mais enfin, épuisée, elle se laissa retomber sur son oreiller, la tête renversée en arrière, les deux mains sur ses yeux, et en poussant un gémissement désespéré.
Dans ce moment, madame de Luxeuil entendit un bruit de pas dans l’escalier, et reconnut la voix de la jeune nourrice. Craignant qu’elle n’eût entendu l’appel de sa maîtresse, elle courut à sa rencontre pour l’empêcher d’entrer, et la malade se trouva de nouveau seule avec sa fille.
Pendant quelques minutes tout resta immobile et silencieux autour d’elle. On n’entendait que le bruit du vent qui grondait dans les corridors de la maison isolée, et la respiration précipitée de la mourante, qu’entrecoupaient des sanglots; mais enfin un léger bruit retentit; la petite porte du cabinet, placée près de l’alcôve s’entr’ouvrit lentement et laissa passer la tête pâle du Rageur.
Il regarda d’abord autour de lui, traversa la pièce avec précaution, et, après avoir fermé au verrou les deux autres portes, il revint au lit de la malade et s’agenouilla près du chevet.
IV.
La tutelle.
Lorsqu’une heure après madame de Luxeuil revint avec M. Vorel, tous deux trouvèrent la malade plongée dans un abattement qui ne lui permettait plus ni le mouvement ni la parole. Son haleine était courte et sifflante, son regard vitreux, ses lèvres convulsivement agitées. Le médecin de Bourgueil connaissait trop bien ces symptômes pour s’y tromper; il examina quelques instants la malade, consulta son pouls et fit un signe à madame de Luxeuil.
Quelle que fut la dureté de la comtesse, cet avertissement sinistre la troubla; elle détourna la tête et s’éloigna brusquement de l’alcôve.
Un imperceptible sourire effleura alors les traits du médecin, et ses regards se reportèrent sur la mourante. La vue de son agonie semblait exciter en lui je ne sais quelle curiosité cruelle; il en suivait les crises avec une insensibilité attentive, comptait les convulsions, et regardait la vie s’échapper goutte à goutte comme une eau fuyante.
L’enfant, appuyée sur l’épaule de sa mère, jouait avec ses cheveux épars, et mêlait au râle de l’agonie ses rires et ses gazouillements. Pendant longtemps on n’entendit dans la chambre que ce double murmure sinistre et joyeux. Enfin, tous deux s’affaiblirent peu à peu et s’éteignirent presque en même temps.
Madame de Luxeuil, qui était debout près de la fenêtre, se retourna saisie, et s’approcha vivement de l’alcôve.
L’enfant venait de s’endormir sur les lèvres de sa mère morte en lui donnant un dernier baiser!
* * * * *
La comtesse se laissa conduire par M. Vorel hors de la chambre funéraire; mais après les premiers moments d’affliction obligée, elle se rappela sa nièce et demanda à la voir.
La nourrice avertie apporta Honorine.
Madame de Luxeuil prit l’enfant dans ses bras et déclara qu’elle ne la quitterait plus.
--Je n’avais qu’un fils, dit-elle en se tournant vers le médecin avec une sensibilité jouée, maintenant j’aurai aussi une fille.
M. Vorel s’inclina.
--Je suis sincèrement touché, pour ma part, des généreuses intentions de madame la comtesse, dit-il; malheureusement elles pourront rencontrer quelques obstacles.
--Des obstacles! répéta madame de Luxeuil étonnée, et lesquels, Monsieur?
--D’après ce que madame la comtesse m’a fait l’honneur de me confier, reprit le médecin, les dispositions testamentaires de notre pauvre et chère baronne peuvent être considérées comme non avenues.
--Eh bien?
--Eh bien! madame la comtesse, dans ce cas l’orpheline rentre sous la loi commune.
--Mais cette loi me permet, je suppose, de remplacer la mère d’Honorine.
--Pour l’affection, sans aucun doute, madame la comtesse; mais pour l’administration des biens elle appartient au tuteur.
--M. le comte de Luxeuil en prendra le titre, Monsieur.
--Pardon, dit Vorel avec déférence; mais je ferai observer à madame la comtesse que ce titre ne se prend pas; on le reçoit du conseil de famille.
--Soit. Pensez-vous qu’il puisse le refuser au comte?
--Je ne présume rien; je rappelle seulement que c’est à ce conseil de faire un choix.
--Et qui pourrait-il choisir, Monsieur? Honorine n’est-elle point la nièce de M. de Luxeuil?
--Incontestablement, madame la comtesse, elle est sa nièce... comme elle est la mienne.
Madame de Luxeuil fit un mouvement et regarda le médecin en face.
--Que voulez-vous dire? demanda-t-elle.
--Je veux dire, répondit M. Vorel tranquillement, que si la famille l’exige, je suis prêt à prouver quel fut mon attachement pour la mère en servant de protecteur à la fille.
La comtesse ne put retenir un cri de surprise. La prétention du médecin était quelque chose de si audacieux, que, dans le premier moment, elle hésita à la prendre au sérieux. Mais l’air et l’accent de M. Vorel ne permettaient aucun doute.
--Ainsi, s’écria-t-elle, vous comptez nous disputer la tutelle?