Les réprouvés et les élus (t.1)
Part 2
--Hasard dont vous profiterez?
--Vous-même en déciderez, docteur. Défendez-moi de consulter M. Darcy, et je ne lui parlerai de rien. Que votre avis soit contraire au sien, et votre avis seul sera suivi.
--Est-ce bien vrai, ma sœur?
--Doutez-vous de ma parole, mon frère?
M. Vorel regarda la baronne et parut un instant indécis.
--Non, dit-il enfin d’une voix adoucie, je veux croire que tout ceci est fortuit, comme vous me l’assurez. Si je me suis montré blessé au premier abord, ne croyez pas que ce soit par vanité de médecin; mais le cœur a aussi ses susceptibilités.
--Oh! je connais votre dévouement, dit madame Louis en lui tendant la main.
Il la prit et la serra dans les siennes d’un air ému.
--Oui, reprit-il, j’ose dire que ce dévouement est sincère et désintéressé. Aussi n’abuserai-je point de la confiance que vous me témoignez. Vous consulterez le docteur Darcy, ma sœur! L’opinion d’un homme aussi justement célèbre ne peut être qu’utile pour vous, et instructive pour moi.
--A la bonne heure, mon frère.
Le médecin se tut un instant.
--Seulement, reprit-il avec une sorte d’hésitation, je vous donnerai un conseil. Il est important que M. Darcy connaisse exactement ce que vous éprouvez, et quel a été le traitement suivi.
--Sans doute, et je lui dirai...
--Non! interrompit vivement M. Vorel; les malades s’interrogent mal; ils donnent de fausses indications, ils rapportent inexactement les médications employées, et il peut en résulter, pour le médecin qui arrive, de fausses impressions.
--Vous pensez?
--J’en suis sûr; je parle dans votre intérêt, ma sœur, et si vous m’en croyez, vous ne donnerez pas de préjugés à M. Darcy; vous me laisserez lui répondre...
--En vérité, c’est me tirer d’un grand embarras, répondit la baronne en souriant, car le plus souvent je ne sais comment définir ce que j’éprouve, et vos formules sont toujours pour moi des énigmes.
--Alors, vous promettez de me renvoyer le docteur pour toutes les explications?
--C’est convenu.
Le visage de M. Vorel reprit son expression souriante, et il continua quelque temps l’entretien sur un ton amical; enfin, il se leva, prit congé de la malade, embrassa l’enfant, et, après avoir fait à la nourrice quelques recommandations pleines de sollicitude, il se dirigea vers l’auberge où il avait laissé son cheval.
Tant qu’il se trouva en vue de la baronne qui l’avait reconduit jusque sur le seuil de la petite porte du parterre, il marcha du pas égal et paisible qui lui était ordinaire; mais, lorsqu’il eut tourné la rue et qu’il se trouva loin de tous les regards, sur la route déserte, sa marche devint insensiblement plus rapide. Le sourire qui donnait à son visage une sorte d’épanouissement mécanique s’effaça, et ses traits détendus reprirent cette forme aiguë et cette apparence fauve dont nous avons déjà parlé. Levant la cravache qu’il tenait à la main, il se mit à abattre, en passant, les jeunes pousses de troënes qui bordaient le chemin, comme s’il eût senti le besoin de décharger sur quelque chose une secrète colère. Mais cette espèce d’emportement muet fut de courte durée; il ne tarda pas à laisser retomber sa cravache, à baisser la tête et à ralentir le pas. La réflexion était évidemment venue, et, après s’être indigné de quelque désappointement inattendu, il cherchait le moyen d’en tirer parti.
On eût pu seulement défier l’observateur le plus habile de deviner la nature ou l’objet de sa préoccupation. Tous ses mouvements avaient repris cette apparence terne et calme qui laissait, pour ainsi dire, glisser le regard; son visage n’offrait à l’étude qu’une espèce de masque en terre cuite, sec, anguleux, inerte, sur lequel ses yeux, masqués par des lunettes bleues, semblaient deux taches miroitantes et sombres qui ne reflétaient rien.
Il atteignit ainsi l’auberge de la _Femme-sans-Tête_, où il avait l’habitude de mettre son cheval lorsqu’il venait voir la baronne. Arrivé là, il sortit de sa rêverie, et ses traits, comme s’ils eussent été touchés par un ressort intérieur, retrouvèrent instantanément leur crispation souriante.
L’auberge de la _Femme-sans-Tête_ était une de ces hôtelleries équivoques recommandées seulement par leur position à l’entrée de la ville, et presque exclusivement fréquentées par les porte-balles, les rouliers et les bateleurs, race voyageuse qui vit sur la grande route, s’arrête où elle peut, et s’embarrasse médiocrement de l’apparence du gîte ou du choix de la compagnie.
La présence de M. Vorel dans un pareil bouge pouvait étonner au premier abord; mais l’hôtellier, le père Blanchet, était un de ses anciens clients, parti de Bourgueil sans avoir soldé un long mémoire de maladie, et le docteur, qui aimait l’ordre par-dessus tout, avait pensé qu’en choisissant son auberge il pourrait obtenir, en son et en avoine, l’équivalent des consultations qu’il n’avait pu se faire payer autrement.
Cet avantage compensait largement pour lui les désagréments d’un gîte où il s’arrêtait d’ailleurs peu de temps.
Lorsqu’il arriva à la _Femme-sans-Tête_, il ordonna de préparer son cheval, et, voulant continuer à réfléchir en l’attendant, il évita la salle commune, où retentissaient les cris des buveurs, et gagna le jardin placé derrière l’auberge.
La nuit était venue, et, bien qu’il n’y eût point de brouillard visible, aucune étoile ne se montrait au ciel. M. Vorel suivit la grande allée du jardin, presque effacée par l’herbe, et arriva à une treille dont la charpente brisée laissait pendre des vignes maigres et échevelées. Immédiatement au-dessus, se trouvait une croisée appartenant à la pièce la plus écartée de l’auberge. Alors ouverte et éclairée, elle laissait voir trois hommes assis autour d’une table, et qui achevaient de souper.
Bien que le bruit de leurs voix animées arrivât, par instant, jusqu’à la tonnelle, le médecin, tout entier à sa méditation, ne parut point y prendre garde et s’assit sur un banc placé sous la fenêtre.
Nous le laisserons là, livré à ses réflexions, pour introduire le lecteur dans la chambre même où soupaient alors les trois voyageurs.
II.
Les trois compagnons.
A en juger par l’unique plat posé au milieu d’une table sans nappe, le repas que venaient de faire les trois convives avait été des plus modestes: une bouteille d’eau-de-vie presque achevée en formait le seul luxe. Un des côtés de la fenêtre était occupé par un homme encore jeune, petit, barbu, pâle et vêtu d’un bourgeron presque neuf. Il avait la bouteille à sa droite et versait seul à boire, privilége qui le signalait évidemment pour l’amphitryon. Son coude gauche était appuyé sur la table, et il tenait, de la main droite, un couteau à lame forte et longue, avec lequel il s’amusait à agrandir les fissures du bois vermoulu. Toute sa personne avait une expression chétive, vicieuse et farouche qui se retrouvait également dans le voyageur assis devant lui, mais sous des formes différentes et avec d’autres nuances.
Celui-ci, d’une taille démesurée, était d’une telle maigreur, que les saillies de ses os avaient laissé leurs traces sur la redingote râpée qui le serrait. Sa chevelure, d’un blond fade, encadrait un de ces visages sans largeur, et, pour ainsi dire, _coupants_, qui, de quelque côté qu’on les regarde, ne semblent présenter qu’un profil. Il avait, près de lui, un énorme havresac où se trouvaient confondus des peaux de lapin, des débris de porcelaine dorée, des faux bijoux brisés, des vêtements d’homme et de femme en lambeaux, témoignages parlants d’une monomanie trafiquante que pouvait seule justifier l’origine hébraïque. Le grand homme maigre était effectivement Juif, et, de plus, Alsacien, comme le prouvait clairement son accentuation tudesque.
Quant au troisième convive, placé au bout de la table, sa physionomie était moins tranchée. Un peu plus jeune que ses compagnons, il avait un air plutôt hardi que féroce. Son costume et son teint bruni par le soleil, pouvaient même le faire prendre, au premier aspect, pour un paysan; mais, en regardant de plus près, sa taille souple, ses mouvements prompts, ses mains étroites et sans callosités ne permettaient point de le croire habituellement livré aux travaux rustiques. Tout en lui annonçait plutôt l’aventurier. Ses traits avaient une expression ouverte et insouciante, qui, sans être de la pureté, n’étaient point non plus de la bassesse; ils respiraient une sorte de brutalité naïve qui pouvait mettre en garde contre les actes de l’homme, sans qu’il inspirât pour cela de la haine ni du dégoût. Évidemment le hasard et l’ignorance avaient une forte part dans cette corruption, qui ne semblait point irrévocable.
Au moment où commence notre récit, il venait de vider son verre qu’il tendit de nouveau à son voisin en frappant sur la table et en criant:
--A boire, Parisien!
Le petit homme barbu se retourna lentement.
--Ah! ah! Rageur, dit-il avec un ricanement cynique, dont il semblait avoir l’habitude, on voit qu’il y a longtemps que tu n’as goûté à _l’eau-d’aff_; tu la siffles comme de la tisane de marchand de coco.
--Quand on a eu faim, l’estomac a besoin de se refaire, répondit laconiquement le Rageur.
--Toi affoir donc été dans une crande teppine? demanda le Juif.
--Dans une débine à manger des glands, Alsacien.
--Et tu n’as bas trouffé à faire un beu de gommerce?
--Du commerce, avec quoi?
--Avec ce gon a, tonc! Il y a touchours moyen de gommercer.
--Oui, interrompit le Parisien, pour toi qui troquerais les pierres du chemin contre des cosses de pois; mais le Rageur n’est pas un marchand de bric-à-brac, lui; il a travaillé dans le grand genre avec moi, quand nous faisions la guerre aux _patauds_[B], en Maine-et-Loire. La diligence nous a passé deux fois par les mains.
--Y affait-il peaucoup de pacages, Jacques? demanda naïvement le Juif.
--Il y avait deux cent mille _balles_ (200 mille francs), répondit le Parisien, avec un laconisme triomphant.
--Deux cent mille _palles_ à vous teux! s’écria le Juif émerveillé.
--Non, au commandant de canton tout seul, dit le Rageur; il a tout pris pour le service du roi et tout gardé pour son propre service, ce qui ne l’a pas empêché d’obtenir des croix, des places, des pensions, tandis que nous autres, on nous a dit de rentrer dans nos villages et de chercher du travail.
--Ce que tu as fait? dit le Parisien d’un ton ironique, car tu as voulu te ranger.
--Eh bien! après? répliqua le Rageur brusquement; si c’est mon idée?...
--Pourquoi y avoir renoncé, alors?
--Pourquoi?... tu le sais aussi bien que moi! J’y ai renoncé parce que, dans le pays, on me refusait de l’ouvrage en me disant que j’étais trop connu, et qu’ailleurs on ne voulait pas m’en donner, sous prétexte qu’on ne me connaissait pas.
--De sorte que tu t’es dégoûté d’en chercher?
--Je me suis dégoûté de mourir de faim.
--Preuve que tu n’étais pas né pour être honnête homme, mon petit. L’ouvrier né honnête doit manger quand il a du pain, et quand il n’en a pas, serrer d’un cran la boucle de son pantalon; c’est un article de morale que ton curé aura oublié de te faire connaître. Quant à moi, vois-tu, j’avais pas plus de douze ans quand j’ai compris la chose.
--Comment ça?
--J’avais pour parents légitimes la crême des couples vertueux, un père cousu de certificats de probité, et une mère dont on eût pu faire une rosière. Mon père, qui était employé à l’administration générale des déménagements, avait rendu je ne sais combien de fois, à leurs propriétaires, de l’argenterie, des bijoux et des billets de banque perdus, ce qui lui avait rapporté l’estime générale et un certain nombre de pièces de vingt sous. Par malheur, un jour qu’il était chargé d’une malle, le pied lui manqua dans un escalier, il se donna un effort, et il fallut le porter à l’hôpital, où il mourut un mois après. Par considération pour les bons services du défunt, l’administration accorda une gratification de 25 fr. à ma mère. Ce n’était pas cher pour la vie d’un homme, mais elle aurait pu ne rien donner; aussi, ma mère alla remercier le directeur.
--Et quel âge avais-tu alors, toi? demanda le Rageur, en paraissant prendre une sorte d’intérêt au récit de Jacques.
--Onze ans, répondit celui-ci, juste ce qu’il fallait pour bien sentir la misère!... et tu peux croire qu’on en eut à discrétion. Au bout de quelques mois, ma mère tomba en langueur; elle ne pouvait presque plus travailler... alors le pain manqua. Il fallut demander l’aumône; mais ils m’avaient rendu fier dans la famille: je demandais mal, et le plus souvent je revenais sans rien avoir: alors on se couchait à jeun. Aussi la mère alla de mal en pis. On voulut la faire entrer à l’hôpital, mais quand les médecins l’eurent vue, ils dirent qu’elle n’avait pas de maladie, qu’elle ne souffrait que de la faim, et que c’était une incommodité dont ils ne guérissaient pas. On la renvoya dans notre grenier, où elle traîna encore quelques mois, jusqu’à ce que la portière me dit un soir, comme je rentrais, qu’elle venait de mourir.
--Ta mère! répéta le Rageur, visiblement ému, elle est morte en ton absence?
--Oui, dit Jacques avec insouciance, et comme je n’étais encore qu’un enfant, ça me fit quelque chose; surtout quand je trouvai les voisines qui étaient autour du corps qui répétaient que _Dieu avait fait une grande grâce à la défunte de la prendre_. Aussi ne s’occupait-on que de l’ensevelir. On avait déjà demandé un drap au locataire du premier étage, qui avait cabriolet, mais la dame avait répondu qu’elle n’avait pas de vieux linge; enfin, ceux des mansardes se cotisèrent: on acheta ce qu’il fallait. Quant à moi, je regardais tout ça sans rien dire. Je tenais à la main le portefeuille que ma mère avait ordonné de me remettre, et qui renfermait nos papiers, extraits de mariage, de naissance, certificats de bonne conduite, et je pensais en moi-même:--Voilà donc comme ça se joue pour les pauvres? Tout ce qu’ils gagnent à être des saints, c’est de mourir à l’hôpital ou dans un grenier, et d’être ensevelis par la charité de voisins qui les trouvent bien heureux d’être morts! Et c’est là ce qui m’attend, dans le cas où je ferais comme mon père? Merci de la chance! S’il n’y a pas d’autre récompense pour les travailleurs honnêtes que de laisser à leurs enfants des quittances de leur probité, j’aime mieux vivre comme un _voyou_ et ne rien faire.
--Et tu as gommencé tout de suite le métier, Barisien?
--J’ai commencé par descendre chez le portier pour jeter au feu tous les papiers laissés par le père et la mère; il me semblait que c’était une manière de renoncer à l’héritage.
--Eh bien! je n’aurais pas fait comme ça, moi, dit le Rageur avec une sensibilité grossière; non, si j’avais eu des parents... une mère... il me semble que je n’aurais pas voulu faire honte à leur nom. Mais un enfant trouvé n’a pas de nom: c’est comme un chien perdu; tout le monde a le droit de lui lancer une pierre... Ah! si j’avais eu une famille...
--Dans ce cas tu aurais rempli ton rôle d’honnête homme, pas vrai, ajouta Jacques en ricanant. Quand on croit au paradis, encore, à la bonne heure, on peut espérer que l’on touchera son arriéré chez le Père éternel; mais pour ceux qui veulent vivre de leur vivant, le métier me paraît peu récréatif? Qu’en penses-tu, Alsacien?
--Moi, reprit l’homme maigre, je bense que j’aurais jamais rien bris à bersonne, si j’avais eu seulement un betit gabital pour entrebrendre du gommerce.
Le Rageur éclata de rire.
--Ce diable de monsieur Jérusalem ne rêve qu’à son _gommerce_, dit-il; s’il était condamné à être pendu, il vendrait une corde au _butteur_ (bourreau).
--Les gordes, c’est une maufaise marchandise, fit observer sérieusement l’Alsacien.
--Pas toujours, reprit Jacques plus bas; je me rappelle une certaine corde, à Bourbon-Vendée, qui nous a rapporté près de deux cents louis. Il faudrait trouver ici quelque chose dans le même goût.
--Avez-vous cherché? demanda le Rageur d’un air indifférent.
--Oui, répliqua le Parisien. Je me suis promené dans les environs pour prendre une leçon de géographie; il y a des maisons qui ont bonne apparence; mais il faudrait avoir quelques renseignements sur les bourgeois, vu qu’il s’en trouve, des fois, qui sont méchants et qui vous dérangent.
--J’aime bas qu’on me terrange, dit le Juif, avec un sérieux féroce; quand on terrange y a moyen de rien emborter. Aussi y faut mieux faire aux gens se taire.
--C’est mon opinion, reprit Jacques, surtout quand on travaille à l’aveuglette et qu’il faut chercher la place du magot, comme ce serait ici le cas. Une fois sûr que personne ne peut faire du bruit, on prend son temps.
--Possible, dit le Rageur, mais moi, ça ne me flatte pas!
--Fais donc la bégueule! reprit le Parisien avec son sourire pâle; quand nous étions en Maine-et-Loire tu t’es peut-être privé de descendre les bourgeois qui s’attardaient sur les routes.
--C’étaient des bleus! reprit vivement le Rageur, ils savaient que nous nous promenions dans le pays; ils n’avaient qu’à prendre garde. Dans ce cas-là, envoyer un coup de fusil au bourgeois, c’est de la guerre; mais entrer chez lui pour le trouver au lit, endormi, je n’ai pas le cœur à ces choses-là, vois-tu!.... d’autant qu’il peut y avoir des femmes, et qu’alors ce serait encore pis.
--C’est-à-dire, Rageur, que tu bois l’_eau d’aff_, mais que tu ne veux pas la gagner.
--Si fait, Jacques, je veux la gagner, mais il faut que l’affaire soit montée autrement. Adressons-nous, si tu veux, à une diligence, comme autrefois; il y a toujours là-dedans des gens qui peuvent se défendre.
--Comment, double niais! tu tiens donc à courir des risques?
--Eh bien! oui, ça m’encourage.
--Bas moi, bas moi! interrompit vivement le Juif.
Jacques haussa les épaules.
--Le Rageur a toujours eu un coup de marteau, dit-il, en touchant son front du doigt; mais, quand nous aurons trouvé une occasion, si la chose le taquine trop, il pourra faire galerie en nous laissant jouer la partie à deux.
--Et nos barts n’en seront que meilleures! ajouta philosophiquement l’Alsacien.
L’arrivée de l’aubergiste, qui venait réclamer le prix du souper, empêcha le Rageur de répondre. Jacques acquitta la note, offrit à maître Blanchet ce qui restait dans la bouteille, et, après avoir trinqué, tous quatre descendirent dans la salle commune où le Parisien et le Rageur se mirent à fumer. Le Juif tira également de la poche de son gilet une grosse pipe allemande dont il secoua ostensiblement les cendres sur son genou pendant un quart d’heure; mais aucun de ses compagnons n’ayant offert de la remplir, il la remit dans sa poche avec un soupir.
Quelques instants après, M. Vorel parut.
Si l’on se fût trouvé à Paris, l’entrée d’un _habit fin_ dans un lieu exclusivement fréquenté par des porteurs de vestes et de bourgerons, n’eût point manqué d’exciter une surprise suivie de murmures et de provocations; là, en effet, l’intelligence populaire plus éveillée, a compris que le bourgeois ne venait jamais se mêler aux habitudes ou aux plaisirs de l’ouvrier que dans l’intérêt de ses vices, et elle maintient, comme une défense, cette séparation des classes qu’on lui a imposée comme un joug. Mais en province, la tradition antique n’est point encore tellement éteinte, que le serf affranchi ne tienne à honneur le contact de son ancien maître; là, le peuple n’en est encore qu’à la vanité; celui de Paris est déjà remonté jusqu’à l’orgueil.
La réception faite au médecin par les gens réunis à la _Femme-sans-Tête_, fit clairement apprécier cette différence; la plupart s’interrompirent dans leurs conversations, et portèrent la main à leurs bonnets ou à leurs chapeaux, tandis que l’homme au bourgeron se détournait avec un grognement.
--Tiens, il vient donc ici des Elbeuf, dit-il assez haut pour être entendu du docteur. Qu’est-ce qu’il demande, ce monsieur? ce doit être le commissaire de l’endroit ou un brigadier de gendarmerie déguisé en bourgeois.
--Eh non! interrompit maître Blanchet, qui cherchait une chaise pour M. Vorel; c’est le médecin de Bourgueil. Asseyez-vous donc, monsieur le docteur; comment va la baronne?
--Médiocrement, Blanchet, médiocrement, répondit M. Vorel, de sa voix honnête et posée; je ne suis point content de son état.
--Aussi elle est trop sédentaire, répondit l’aubergiste, on ne la voit jamais hors de son couvent.
--Elle donne tout son temps à sa fille.
--Oui, on dit qu’elle a fait de sa maison et de son jardin un vrai paradis; ça a même été cause qu’on a crié dans le pays.
--A quel propos?
--Parce qu’elle a tout acheté à Paris, les meubles, les tapisseries, les fleurs! Vous comprenez, monsieur Vorel, que lorsqu’on a de quoi, il est juste d’en faire profiter ceux de l’endroit: quand elle aurait dû payer un peu plus cher, on la dit riche à ne pas connaître elle-même sa fortune.
--Vous savez qu’on exagère toujours, maître Blanchet, la baronne a une trentaine de mille livres de rentes.
--Eh bien! et ce qui lui reviendra de votre belle-mère, la bonne femme Louis, car vous n’êtes que deux héritiers, la fille de la baronne et vous?
--C’est vrai.
--De sorte, ajouta l’aubergiste, en clignant les yeux, que si la petite ne grandissait pas, vous prendriez seul toute la succession! Eh bien! ça ne serait pas encore si sot. En définitive, nous sommes tous mortels, comme dit cet autre; ce ne serait pas votre faute, si l’enfant vous manquait dans la main, et vous toucheriez, comme consolation, une vingtaine de mille livres de rentes.
--Vingt mille livres de rentes, s’écria le Parisien, qui avait tout entendu, tonnerre! c’est tentant pour un médecin!
M. Vorel tressaillit comme un homme frappé d’un coup inattendu; il pâlit jusqu’aux lèvres et se retourna vers Jacques avec une exclamation indignée: mais l’impassibilité cynique de celui-ci parut le déconcerter; il balbutia quelques mots inintelligibles, détourna la tête et s’approcha du feu comme s’il se fût senti du froid.
L’aubergiste ne parut point avoir pris garde à cet incident rapide et continua:
--C’est égal, pour une femme qui a dix mille écus à dépenser tous les ans, la baronne ne fait guère de bruit; à quoi peut-elle employer son argent?
--A accroître la dot de sa fille par ses économies, répliqua Vorel.
--Eh bien! elle doit en avoir alors de ces pièces rondes; car le diable me brûle, si elle dépense le quart de son revenu! Elle vit là-bas sans autre train de maison qu’un jardinier à la journée, une chèvre et une servante.
--A mon grand regret, fit observer le docteur; je voudrais la savoir moins seule.
--Et à cause donc?
--Parce que la maison est isolée et que des voleurs y trouveraient de quoi faire fortune.
--Tiens! ma foi, je n’y avais pas pensé, dit Blanchet, c’est encore vrai ce que vous dites là, monsieur Vorel. De mauvais gars n’auraient qu’à être avertis!... Il serait facile d’entrer par le bout du jardin, qui donne sur le bois.
--Les fenêtres ne sont défendues que par des persiennes.
--Et une fois dans la maison on pourrait tout égorger à son aise; il n’y a pas de voisins.
--C’est effrayant, répéta M. Vorel en promenant un regard autour de lui, comme s’il eût voulu s’assurer qu’aucun des auditeurs de ce dialogue n’était homme à en abuser.
Mais le Parisien et le juif venaient de se retirer à l’écart et échangeaient, à voix basse, quelques paroles rapides. Quant au Rageur, demeuré à la même place, il semblait n’avoir rien écouté.
Le garçon d’écurie de la _Femme-sans-Tête_ entra dans ce moment, et annonça au docteur que son cheval était prêt.
--Vous repartez donc pour Bourgueil? demanda Blanchet.
--Non, dit M. Vorel, je continue jusqu’au Vivier, où lord Murfey me prie d’aller depuis longtemps.
--Est-ce que l’Anglais est malade? demanda l’aubergiste.
--Pas précisément, dit M. Vorel en souriant: mais comme il n’a rien à faire, il se gorge de bœuf et de Madère pendant six jours, et il prend médecine le septième. Au revoir, père Blanchet.