Les réprouvés et les élus (t.1)
Part 19
--Vous, à toute heure, répondit-elle; seulement ne m’appelez point par mon titre, on pourrait vous confondre avec tout le monde, mais par mon nom de baptême. Quand vous viendrez, demandez madame Nancy; c’est le mot de passe pour mes amis.
Je la remerciai et pris congé d’elle; mais au moment où j’allais partir, une femme de chambre annonça plusieurs noms parmi lesquels fut prononcé celui du chevalier de Rieul.
Ce dernier se montra en effet à l’entrée du boudoir donnant le bras à une dame en grande parure et suivi de deux autres groupes.
Il ne parut d’abord frappé que de trouver un homme portant mon costume dans un pareil lieu; mais à cette première surprise en succéda une seconde plus marquée.
Il s’arrêta court, me regarda fixement et jeta un cri: il m’avait reconnu!
Je fis un mouvement vers la porte pour m’échapper; il quitta vivement le bras de la dame qu’il conduisait, me saisit par la main et me ramena vers la fenêtre du boudoir, comme s’il eût voulu s’assurer qu’il ne se trompait pas.
--Dieu me damne! c’est bien lui, s’écria-t-il.
--Quoi! vous connaissez monsieur Michel? demanda vivement la femme du général.
--Michel, répéta le chevalier; il a donc aussi changé de nom en changeant de costume?
Madame Nancy parut stupéfaite.
--Que parlez-vous de changement de costume, reprit-elle; monsieur serait-il donc déguisé?
--Et si habilement, continua de Rieul, que j’ai eu peine à le reconnaître. Je ne soupçonnais point un pareil talent à ce cher duc...
--Comment, s’écria la dame en grande toilette, monsieur serait...
--Mon cousin, madame la comtesse.
Tout le monde se récria de surprise; quant à moi, je regardais toujours la porte, que j’essayais de gagner; mais le chevalier me retint.
--Oh! vous ne vous échapperez pas ainsi, mon bon, dit-il en riant; fermez la porte, colonel; et vous, mesdames, permettez-moi de vous présenter un parent, excellent gentilhomme, sur ma parole, philanthrope de premier ordre et un des plus riches propriétaires de la Touraine.
On s’inclina et je fus obligé de rendre le salut, tandis que la femme du général, qui était d’abord restée muette de surprise, racontait ce qui s’était passé le matin et comment je me trouvais là.
--Mais pourquoi ce costume? demanda la dame conduite par de Rieul.
--Comment vous ne devinez pas, ma chère, s’écria le petit homme à culottes courtes que l’on avait appelé colonel et que je reconnus alors pour un de nos émigrés de l’armée de Condé; c’est un habit de guerre: avec un costume d’ouvrier on entre partout sans inquiéter les jaloux.
--Les jaloux, reprit la dame; ainsi vous pensez que quand monsieur a rencontré Nancy ce matin...
--Il venait, comme Jupiter, de doubler quelque malheureux Amphitryon!...
Les femmes sourirent, et je m’aperçus que les regards se fixaient sur moi avec une curiosité qui n’avait rien de malveillant; l’explication supposée par le colonel émigré avait évidemment donné à mon déguisement quelque chose de galant qui en relevait la vulgarité.
Je ne crus cependant pas devoir accepter les bénéfices d’une pareille erreur. Je déclarai que mon costume était celui de la profession que j’avais adoptée, et, comme le vieux gentilhomme paraissait douter, j’expliquai brièvement les motifs de ce changement, apportant pour preuve la carte remise à la femme du général et qu’elle tenait encore.
A cette révélation, la bienveillance fit subitement place à un étonnement moqueur: des exclamations partirent de tous côtés. La dame, qui avait déjà parlé, et que madame Nancy nommait sa sœur, s’écria que c’était impossible; le colonel répétait que, même en Angleterre, il n’avait jamais entendu parler d’une pareille excentricité; le chevalier seul se déclara convaincu et raconta mes essais à la Brisaie, pour prouver que _j’étais capable de tout_. Aux regards qui se fixèrent alors sur moi, je compris qu’on me croyait fou. Tout essai de justification eût été inutile: je me hâtai de saluer pour prendre congé; mais madame Nancy s’avança vivement.
--Je n’avais pu offrir que ma reconnaissance à monsieur Michel, dit-elle avec une émotion pleine de grâce; monsieur Henri de la Brisaie me permettra-t-il d’y joindre mes témoignages de sympathie et d’admiration?
--Ah! le ciel vous sert à souhait, Nancy, s’écria sa sœur ironiquement; vous qui avez appris à lire dans le _Contrat social_ et que l’on a dressée au respect pour les amis du genre humain, vous avez trouvé votre héros.
--Il est vrai, dit la jeune femme, d’un accent pénétrant; ce que Monsieur vient de dire, ce qu’il a fait surtout, excite en moi un respect, un attendrissement que je voudrais en vain cacher: maintenant que je connais le noble emploi de ses journées, je crains d’en détourner à mon profit quelques instants... et j’ose à peine renouveler ma prière de tout à l’heure...
--Et moi, je demande à Madame la baronne la permission de me la rappeler, répliquai-je, en baisant la main qu’elle me présentait.
Puis, saluant tout le monde, je sortis bien décidé à revenir.
Ainsi que je vous l’ai dit, je touchais au terme fixé par moi-même à mon espèce d’enquête pratique; la rencontre que je venais de faire me décida à hâter ma _transformation_. J’avais porté assez longtemps la livrée du peuple, et je m’étais assez mêlé à ses plaisirs, à ses misères, à ses vices pour apprendre ce que j’avais voulu savoir; je déposai la veste de travail et rentrai dans les rangs des privilégiés que je devais aussi étudier.
Mais avant de renoncer à la condition que je venais de traverser, je voulus veiller au sort de ceux que j’avais connus.
Le père Jérôme prospérait, grâce à sa bonne conduite et à son activité; j’accrus cette prospérité par des avances qui lui permirent d’agrandir sa fabrication: Barrier, vieux, malade et sans ressources, continuait à poursuivre ses inventions au milieu des tortures de l’impuissance et de la misère; je lui assurai une place à l’établissement des _Petits-Ménages_, en lui fournissant tout ce qui pouvait aider à ses recherches; quant à Farandole et à Robert, tombés aux dernières limites de la dégradation, je ne pus que leur constituer un petit revenu inaliénable qui défendît leurs derniers jours contre la faim. Quitte ainsi envers mes amis du peuple, j’abordai le monde des riches et des puissants.
Je rencontrai chez madame Nancy, outre sa sœur et le colonel émigré, son beau-frère, une grande partie de l’ancienne noblesse et de la nouvelle. Ou touchait à la fin de l’Empire, dont les hommes prévoyants pouvaient déjà soupçonner la chute prochaine; les intrigues, des royalistes avaient recommencé, et, afin de les mieux dissimuler, ils avaient soin de se montrer dans les salons fréquentés par les officiers et les fonctionnaires les plus dévoués à l’empereur.
Je passais presque toutes mes soirées chez madame Nancy, dont l’amitié expansive avait fini par me devenir nécessaire: c’était près d’elle que je retrouvais du courage dans mes jours d’abattement, et de la sympathie dans mes jours d’espérance. Toujours prête à s’associer à vos enthousiasmes, devinant vos tristesses sans vous en parler, et sachant rétablir l’équilibre dans vos sentiments troublés, elle devenait, au bout de quelque temps, la ménagère de votre âme, et y maintenait tout en ordre, sans mouvements et sans bruit.
Cette merveilleuse faculté qui en faisait pour moi l’idéal de la femme, n’avait malheureusement trouvé d’emploi ni avec sa sœur, qui l’avait toujours enviée et haïe, ni avec le général, accoutumé à la rude existence des camps. Je fus le premier à la remarquer et à en jouir. Ce fut pour madame Nancy une sensation toute nouvelle que de se voir utile au bonheur de quelqu’un; elle en éprouva une joie qui participait de la reconnaissance.
Plusieurs mois s’écoulèrent pour tous deux dans un enchantement qui est resté le plus doux souvenir de ma vie. La différence d’âge ne se faisait point sentir entre nous, car l’âge est presque autant dans les goûts que dans la somme des années. Etranger jusqu’alors à toute affection individuelle, j’entrais dans ces nouveaux sentiments avec la jeunesse du cœur, tandis que madame Nancy, vieillie par de précoces souffrances, y apportait toute l’énergie que la maturité donne aux passions chez les femmes. Nous nous aimions pourtant sans nous l’être dit, presque sans le savoir, et cette ignorance volontaire éloignait de notre esprit toute angoisse.
La chute de l’Empire et le retour du général vinrent troubler cette innocente intimité; mais ce fut pour peu de temps. Le débarquement de l’empereur à Cannes rappela ce dernier sous les drapeaux, et madame Nancy alla habiter sa _villa_ d’Auteuil où je continuai à la voir tous les jours.
Le colonel avait suivi les Bourbons à Gand, tandis que la comtesse sa femme était demeurée à Paris avec le chevalier de Rieul. Les relations de parti en couvraient d’autres plus intimes, mais l’habileté des deux amants les sauvait du scandale; car dans ce monde frivole, où tout s’arrête à l’apparence, la corruption expérimentée est plus sûre que l’honneur. La comtesse masquait d’ailleurs son indulgence pour elle-même sous sa sévérité pour les autres. Mes assiduités auprès de sa sœur excitèrent ses critiques, et, par suite, les malignes suppositions de ses amis. J’en fus instruit sans pouvoir me décider à interrompre des rapports qui étaient devenus la sérieuse occupation de ma vie.
Cependant, ces rapports avaient insensiblement perdu leur charme paisible. A l’affection indulgente des premiers mois avait succédé une ardeur jalouse, inquiète, querelleuse. Bien que devenus plus indispensables l’un à l’autre, nous nous séparions souvent malheureux et brouillés. Une de ces querelles fut assez vive pour me laisser, le lendemain, un ressentiment qui me décida à ne point retourner ce jour-là à la _villa_ du général. Je maintins assez bien ma résolution pendant les premières heures; mais, peu à peu, mon courage faiblit, les hésitations commencèrent; je pensai aux torts que je pouvais avoir, à l’inquiétude de madame Nancy lorsqu’elle ne me verrait pas, et, tout en discutant sur ce que je devais faire, je pris la route d’Auteuil.
XXIV.
Dénoûment.
J’arrivai à la villa plus tard que de coutume, et je rencontrai à la porte du parc la comtesse avec le chevalier.
Celui-ci m’apprit qu’il venait prendre congé de la femme du général.
--Il part pour l’ouest, ajouta la comtesse, en donnant à ces mots une intention qui me fit comprendre sur-le-champ de quoi il s’agissait.
--Voulez-vous venir avec moi? reprit de Rieul légèrement; nous nous trouverons là-bas en pays de connaissance.
--En effet, répliquai-je, les journaux m’ont appris que MM. de Lescot et d’Arvière venaient de se mettre à la tête des bandes insurgées.
--Eh bien! nous les verrons à l’œuvre, continua de Rieul, qui ne tenait point évidemment à cacher le but de son voyage; pour un philosophe comme vous, ce doit être une étude à faire.
--Et vous pouvez ajouter que c’est un devoir pour tout gentilhomme, dit la comtesse avec intention.
Je fis observer, en souriant, que j’avais trop dérogé pour oser encore prétendre à ce titre.
--Avouez plutôt que vous ne voulez pas quitter Paris, répliqua le chevalier.
--On ne le permettrait point à Monsieur, ajouta la comtesse avec une sorte d’aigreur.
--Qui donc s’y opposerait? demandai-je.
Elle s’arrêta pour me regarder, puis s’écria avec un rire forcé.
--Il le demande! Mais vous nous croyez donc aveugles et sourds? Que deviendrait ma sœur si vous n’étiez plus là?
Je rougis involontairement.
--Je pense, en effet, repris-je, que madame Nancy ne verrait point avec indifférence le départ d’un de ses amis les plus dévoués... mais je sais aussi que je ne lui suis pas assez nécessaire pour qu’elle essayât de me retenir, si mon devoir m’appelait ailleurs.
--Vous croyez?
--J’en suis sûr, Madame.
--Alors vous me permettrez d’acquérir la même conviction.
--Si vous en trouvez le moyen...
--Je l’ai trouvé, dit vivement la comtesse qui venait d’apercevoir sur le perron sa sœur avec quelques visiteurs qu’elle reconduisait.
--Comment cela? demandai-je étonné.
--Laissez-moi faire et veuillez seulement ne pas me contredire.
Je n’eus point le temps de faire de questions; madame Nancy venait de nous voir et elle accourait à notre rencontre. Après avoir embrassé sa sœur, elle me tendit la main en me reprochant doucement d’arriver si tard.
--Ah! ne le grondez pas! car il a failli ne pas venir, dit la comtesse.
--Pourquoi donc? demanda sa sœur.
--Il avait à vous faire une confidence qu’il redoutait.
--Quelle confidence?
--Vous saurez d’abord que le chevalier part demain pour la Vendée.
--Mais... M. Henri?...
--Eh bien! M. Henri s’est décidé à partir avec lui.
Je voulus protester; la comtesse m’interrompit.
--Oh! il ne faut point nier, reprit-elle vivement; il voulait d’abord partir sans vous revoir, mais je lui ai fait comprendre que vous n’étiez point femme _à le retenir quand son devoir l’appelait ailleurs_. Aussi l’ai-je décidé à vous faire ses adieux.
Madame Nancy devint pâle. Notre brouillerie de la veille l’avait laissée dans un trouble que l’isolement de la nuit et l’attente de la journée avaient encore exalté. L’ébranlement nerveux, qui en était la suite, l’avait préparée aux douloureuses émotions; aussi, ce départ brusquement annoncé lui parut-il une rupture. Frappée au cœur, elle me regarda, poussa un faible cri et chercha de la main un appui.
Je me précipitai pour la soutenir; mais, en sentant mon bras l’effleurer, le reste de domination qu’elle avait sur elle-même sembla l’abandonner, et, oubliant tout ce qui l’entourait, elle laissa aller sa tête sur mon épaule en fondant en larmes et en criant à travers ses sanglots:
--Ne partez pas!... ne partez pas!...
Tous les assistants demeurèrent embarrassés, et la comtesse recula stupéfaite. Elle avait bien espéré que son épreuve causerait à sa sœur quelque embarras; mais, ignorant ce qui s’était passé la veille, elle n’avait pu prévoir l’espèce d’explosion qui venait d’avoir lieu.
Quant à moi, partagé entre la confusion, la joie, l’attendrissement, je ne pouvais que répéter des protestations entrecoupées, en suppliant madame Nancy de se remettre; mais, livrée à une de ces crises où le cœur s’ouvre malgré nous, sous un choc subit, elle ne songeait plus au lieu, à l’heure, à rien de ce qui l’entourait. Pressée sur ma poitrine, elle continuait de supplier, en ajoutant l’aveu de ses torts passés et mille promesses pour l’avenir.
J’avais d’abord résisté à l’entraînement de cette expansion inattendue, bientôt subjugué moi-même, je répondis tout ce que m’inspirait mon émotion.
La voix de la comtesse m’arracha à ce court égarement. Muette de surprise d’abord, elle venait de saisir la main de sa sœur en s’écriant:
--Que faites-vous, Monsieur? Avez-vous oublié qu’on vous entend, qu’on vous regarde?
Nancy releva la tête, et la conscience de ce qui l’entourait lui revint avec la rapidité de l’éclair. Elle rougit et se dégagea. Je retins sa main qui glissait de mon épaule, et, me tournant vers les visiteurs retirés à quelques pas avec une discrétion ironique:
--On peut nous regarder et nous entendre, Madame la comtesse, répondis-je, car notre affection n’a rien à cacher. La cruelle épreuve que vous venez d’essayer était seulement inutile...
--Pouvais-je prévoir un tel éclat? murmura-t-elle.
--En effet, repris-je amèrement, de plus habiles auraient mieux su maîtriser leur trouble; l’habitude des secrets honteux apprend la dissimulation.
--Monsieur...
--Mais nous, Madame, nous pouvons laisser voir sans crainte notre attachement, car la liberté même de son expression est un témoignage de sa pureté.
--Ainsi, vous osez l’avouer! s’écria la comtesse.
--Et je voudrais que tous ceux qui en doutent pussent m’entendre, répliquai-je exalté par les émotions que je venais d’éprouver; je voudrais pouvoir répéter partout que cet amour est toute ma consolation, toute ma force, toute ma gloire; que je lui dois ce que j’ai goûté de plus douce joie sur la terre! Ah! ne tremblez pas, Nancy, ne baissez point les yeux; cet aveu, je pourrais le faire devant Dieu lui-même sans rougir... et si quelqu’un en doute encore maintenant, qu’il le dise.
En parlant ainsi, je tenais les mains de la jeune femme serrées sur mon cœur qui battait à se briser, et je promenais un regard interrogateur sur le chevalier et sur ses compagnons. J’aurais voulu, dans l’espèce d’ivresse irritée qui me transportait, saisir le plus léger signe d’incertitude ou de raillerie: mais tous restèrent immobiles. La comtesse seule nous jeta un regard dont le dédain affecté déguisait mal la colère.
--A la bonne heure! dit-elle; dès que la menace devient un moyen de justification, je dois garder le silence. Le général saura défendre lui-même son honneur!...
Elle reprit le bras du chevalier et partit.
Je rentrai au salon avec Nancy, qui se laissa tomber sur un canapé et se couvrit le visage de ses mains. Je m’agenouillai devant elle. En me retrouvant seul, toute mon exaltation était tombée, et j’avais peur de ce que je venais de faire.
--Pardonnez-moi, Nancy, murmurai-je tristement. Oh! j’ai eu tort, je le sens; mais je n’ai pu accepter que ces gens-là nous fissent un déshonneur de notre amour. Il eût mieux valu nier, car le monde peut croire à un mensonge, et il ne croit jamais à la pureté d’un attachement. Ah! pourquoi suis-je venu? pourquoi n’ai-je point démenti plus tôt votre sœur quand elle vous a annoncé mon départ? Vous pleurez, Nancy! Mon Dieu! vous pleurez, et c’est moi qui suis cause... c’est moi qui vous ai compromise!
--Je ne pleure point pour cela, dit-elle doucement, mais parce que maintenant il faudra vous quitter.
--Me quitter!...
--Voulez-vous donc que la comtesse me dénonce au général?
--Hélas! quoi que vous fassiez désormais, elle lui révèlera ce qui s’est passé.
--Non, car je la préviendrai, dit Nancy avec résolution. Dès demain, je pars pour le rejoindre, et je lui confesserai tout.
Je fis un mouvement.
--Oh! ne cherchez point à me dissuader, Henri, ajouta-t-elle; bien des fois, déjà, j’ai pensé à tout lui dire. Si dans nos unions formées par le calcul ou le hasard la femme ne peut promettre l’amour, elle doit, au moins, la sincérité: le général saura tout, et puis... lui-même décidera de mon sort.
--Mais s’il vous repousse? m’écriai-je.
--Alors, dit-elle, en se levant et en me tendant la main, je me rappellerai qu’il me reste un ami.
Je couvris cette main de baisers, de larmes, puis Nancy me fit ses adieux en me promettant de m’écrire le résultat de son entrevue avec le général.
Elle partit le lendemain comme elle l’avait décidé, et j’attendis huit jours avec un serrement de cœur inexprimable.
Enfin, je reçus d’elle un billet; il ne renfermait que quelques lignes écrites d’une main tremblante; je les ai toujours retenues; les voici:
«Je ne verrai le général que demain; mais n’attendez aucune nouvelle de moi; quittez Paris, la France; partez pour les États-Unis comme vous en aviez autrefois le projet, tout est fini entre nous!
»Ne me demandez pas pourquoi, ne cherchez jamais à le savoir; aimez-moi assez pour obéir aveuglément.
»Adieu!»
Cette lettre me foudroya. Qu’était-il arrivé et d’où venait cette résolution nouvelle? Pourquoi cette rupture? Pourquoi mon départ? Pourquoi le désespoir visible de cette lettre? Que devais-je faire enfin? Rester ou obéir?
Après une nuit passée dans de déchirantes hésitations, je me décidai à écrire à Nancy en l’avertissant que j’attendais un nouvel ordre. Elle me répondit:
«Partez et oubliez celle qui mourra en vous bénissant.»
Le papier était taché par la trace de ses larmes; je le baisai avec un brisement de cœur indicible, et je partis le soir même pour le Havre.
Huit jours après j’étais en route pour l’Amérique.
Ici le vieillard s’arrêta. La dernière partie de son récit semblait avoir réveillé chez lui des souvenirs ensevelis dans sa mémoire, mais auxquels il revenait avec une joie douloureuse. Il garda quelque temps le silence, comme s’il eût voulu contempler ces fantômes de jeunesse apparus une seule fois dans sa vie, et maintenant si loin de lui.
Les auditeurs respectèrent cette espèce de rêverie. Sans pénétrer le sens de tout ce qu’il venait de leur dire, le portier, Marc et Françoise avaient compris qu’ils entendaient l’histoire d’un grand esprit et d’un grand cœur, et leur amitié pour le vieux voisin s’était insensiblement transformée en une admiration respectueuse. Quant au Furet, il écoutait avec cette patience indifférente des gens qui pensent à autre chose.
Après une assez longue pause, M. Michel releva la tête, et, voyant tous les yeux fixés sur lui:
--Pardon, reprit-il, j’oublie que vous attendez la suite de mon récit; je puis maintenant le terminer rapidement et vous faire franchir, sans nouvelles haltes, un long espace d’années.
Quelques mois après mon arrivée en Amérique, la rencontre d’un voyageur qui arrivait de France me fit apprendre, par hasard, la mort de Nancy.
Cette horrible nouvelle m’ôta tout désir de revenir en Europe: je partis pour les États les plus reculés de l’Union, cherchant à détruire ma douleur par des sensations nouvelles et tâchant de revenir à mes études d’autrefois. Mes efforts réussirent enfin; et, lorsque je repartis pour Paris, six ans plus tard, j’avais complété mes recherches et formulé le système de réorganisation sociale dont je réunissais les éléments depuis tant d’années.
J’avais résolu d’en faire l’essai dans une colonie fondée aux portes mêmes de Paris, afin que son succès ouvrît les yeux aux plus aveuglés. Je consacrai toute ma fortune à cette tentative; mais elle ne suffisait pas, il fallait d’autres ressources. Je m’adressai d’abord au gouvernement, en exposant, dans un mémoire, les misères et l’ignorance du peuple; mais il me fut répondu par l’entremise de mon cousin, qui avait hérité d’un nouveau titre et qui occupait alors d’importantes fonctions, que les gens bien pensants ne désiraient point l’instruction du peuple et ne devaient point parler de sa misère!
J’étais encore tout étourdi de cette réponse, lorsque je reçus la visite d’un homme vêtu de noir, à la mine modeste et au parler caressant, qui avait eu connaissance de mon projet et qui venait me proposer l’appui du clergé. Il demandait seulement quelques petites modifications dans mon plan. J’aurais substitué l’église au théâtre, les processions aux réjouissances publiques, les litanies des saints aux conversations du soir, et le pouvoir absolu du confesseur au pouvoir limité de l’Élu. Ma colonie devenait ainsi un calque des _réductions_ établies par les Jésuites dans le Paraguay. Je remerciai l’homme noir en lui faisant observer que je n’avais point pour but de changer un peuple d’hommes en une troupe d’enfants, et que loin de vouloir organiser la mort, je désirais donner plus d’expansion à la vie.
Après le gouvernement et le clergé restait la bourgeoisie. Je m’adressai à l’un des chefs de cette opposition qui se glorifiait alors de représenter toutes les idées populaires et progressives. Après m’avoir entendu, il me fit observer que la réalisation de mon projet n’aurait aucun résultat sur les élections et serait par conséquent inutile au pays.
Ainsi repoussé par ceux qui avaient en main la richesse ou la puissance, j’en appelai à tous et je fis paraître une exposition de mon système.
Cette publicité, loin de le servir, acheva de le compromettre: je me vis subitement entouré de cette nuée de frelons accoutumés à se nourrir du miel des autres et vivant de piqûres au lieu d’en mourir. Grâce à eux, mes idées furent dénaturées; on m’en prêta que je n’avais jamais eues; on substitua à mon nom un sobriquet grotesque; je devins enfin un de ces jouets qui remplissent, dans la vie, le rôle du niais de mélodrame chargé d’amuser toutes les fois que l’imagination manque à l’auteur, et contre lequel tout est permis.