Les réprouvés et les élus (t.1)

Part 20

Chapter 203,783 wordsPublic domain

Voyant que je ne pouvais espérer des autres aucun secours pour mon entreprise, je voulus la tenter seul. Tous mes biens furent engagés et je fis commencer les premiers travaux. Là fut ma faute! J’aurais dû comprendre qu’un système ne pouvait se traduire dans la pratique sans une longue éducation de ceux qui doivent y prendre leur place. Pour que la régénération soit possible, il faut que chacun ait appris son rôle d’homme nouveau, et vouloir lui changer, sans préparation, son atmosphère sociale, c’est transporter subitement dans les zones torrides un habitant né sous le pôle.

Mes ressources étaient insuffisantes d’ailleurs, et, avant que les travaux préparatoires fussent achevés, l’argent manqua.

Ce contre-temps m’affligea, sans me décourager. Désintéressé de ce qui occupe les autres, j’avais reporté tout ce qu’il y avait en moi de force et de patience sur cette idée que je voyais raillée, mais que je sentais féconde. Que m’importait l’injustice des hommes? Christophe Colomb aussi avait été traité de visionnaire, jusqu’au jour où il avait pu montrer à tous son Nouveau-Monde. Or, le mien était là, au milieu même de ceux qui le niaient; il n’y avait qu’à le rendre visible, et une somme médiocre suffisait pour cela.

Mais il fallait l’obtenir à tout prix! Je sollicitai d’abord ceux que j’avais fréquentés dans ma prospérité, puis ceux dont les noms seuls m’étaient connus, puis tout le monde. Enveloppé de mes espérances comme d’un magique nuage qui m’empêchait de voir les regards ironiques et les sourires dédaigneux, j’affrontai tout sans honte. J’avais commencé par m’adresser aux gens qui pouvaient me comprendre et auxquels j’essayai d’expliquer mon projet: mais enfin, repoussé partout, je résolus de m’adresser à la foule.

On voyait alors souvent des mendiants placés debout aux portes des édifices publics, et qui là, une main tendue et la tête voilée, répétaient à chaque passant:

--Pour une pauvre famille!

Ce que leur faisait faire la faim, je voulus le faire pour une idée. Je m’arrêtai un soir près du Louvre, et je présentai la main à ceux qui passaient en disant:

--Pour le bonheur du genre humain!

La singularité de la demande me valut ce soir-là d’abondantes aumônes; elles augmentèrent encore les jours suivants. J’étais devenu un objet de curiosité, et la foule se portait vers le Louvre pour me voir; mais le but même de la quête trahit bientôt celui qui la faisait; mon cousin, informé de quelle manière je _déshonorais_ un nom allié au sien, m’en fit interdire la continuation.

Je me trouvais donc à bout de ressources, lorsque fut votée la loi qui accordait aux émigrés une indemnité pour les biens vendus au profit de la nation.

Outre la Brisaie et ses dépendances, que le dévouement des fermiers m’avait conservées, ma famille possédait, en Bretagne, des domaines considérables dont la Révolution m’avait dépouillé, et qui me donnaient droit à des dédommagements. Je regardai donc la loi nouvelle comme un coup de la Providence. J’étais loin de prévoir ce que celle-ci me préparait.

Un matin je reçus l’invitation de paraître devant un conseil de famille, assemblé d’après l’ordre du tribunal de première instance de la Seine, et j’appris que mon cousin poursuivait mon interdiction.

Je ne m’arrêterai point sur l’interrogatoire que j’eus alors à subir, ni sur celui auquel je fus de nouveau soumis à la chambre du conseil; il suffira de vous dire qu’on s’arma, devant le tribunal, de réponses mal comprises, des passages les plus hardis de mes livres, de l’opinion publique enfin et de mes derniers actes pour me faire déclarer en état de démence.

Mon cousin me fut donné pour tuteur et se trouva ainsi en possession de la nouvelle fortune que je devais à l’indemnité.

Le reste vous est connu. Enfermé dans la maison de santé où cet homme était gardien, j’y suis resté jusqu’à ce que le hasard m’ait permis de fuir. Par un bonheur inespéré, mon ancien propriétaire avait conservé, sans y rien déranger, le petit logement occupé par moi avant ma captivité; je vendis l’ameublement pour satisfaire aux loyers arriérés et je ne gardai que mes papiers, avec ce fauteuil et ce bureau qui avaient appartenu à ma mère.

--Ah! je comprends maintenant pourquoi ils sont si différents de tout le reste, dit Françoise, qui regarda les deux meubles avec attendrissement.

--Oui, reprit doucement le vieillard, ils me parlent de temps meilleurs, mais sans que leur vue ait, pour moi, rien de décourageant: loin de là, il semble qu’elle me réjouisse et me relève, car elle me rappelle ce que j’ai sacrifié à la vérité. En regardant les écussons de ce bureau et la couronne sculptée au haut de ce fauteuil, le pauvre M. Michel se sent fier de n’être plus seigneur de la Brisaie ni duc de Saint-Alofe.

Marc qui écoutait les bras croisés et la tête penchée se redressa à ce mot.

--De Saint-Alofe, répéta-t-il, vous avez dit duc de Saint-Alofe?

--C’est mon nom, reprit M. Michel.

--Et vous êtes seul à le porter?

--Seul.

--Mais alors, s’écria Marc palpitant, la femme que vous avez aimée... c’était la baronne Louis?

Le vieillard tressaillit.

--D’où le savez-vous? demanda-t-il d’une voix altérée.

--C’était elle! reprit Marc avec agitation, ah! je m’explique maintenant son départ pour rejoindre le général en Vendée... puis... plus tard, cette lettre!

Il s’arrêta et passa la main sur son front qui était devenu pâle.

--Achevez, dit le duc.

--Je comprends tout, continua-t-il, sans répondre au vieillard et en se parlant à lui-même; aussi, en mourant, c’était le duc de Saint-Alofe qu’elle appelait..... c’était à lui qu’elle recommandait sa fille.

--Sa fille! interrompit le vieillard saisi, elle a laissé une fille?

--Que son testament confiait à votre tutelle.

--Grand Dieu! et cette fille est vivante?

--Elle est ici, livrée aux mains de la comtesse, sa tante, et bientôt sacrifiée!

--Que voulez-vous dire?

--Que dans quelques jours, elle sera la femme d’un débauché sans cœur, Arthur de Luxeuil.

Le duc fit un mouvement.

--Et elle n’a pour la défendre, ni conseil, ni appui? s’écria-t-il.

--J’en attends un, répliqua Marc, celui-là même qui, en votre absence, a accepté la tutelle, M. de Vercy.

Françoise qui avait jusqu’alors écouté avec un intérêt curieux, interrompit le garçon de bureau.

--Attendez, dit Françoise, de Vercy... il me semble que j’ai déjà entendu ce nom... n’est-ce pas un monsieur qui demeure en province?

--En effet, répliqua Marc.

--Ce doit être lui que j’ai rencontré ce matin à l’hôtel, reprit la grisette; vous savez bien, l’étranger qui demandait l’adresse de M. Dufloc le banquier?... Du reste, je dois avoir la carte qu’il m’a remise; voyez plutôt!

Marc la prit vivement et lut:

DE VERCY,

_Conseiller à la Cour Royale d’Angers_.

--Ainsi il est arrivé, s’écria-t-il; vous l’avez vu, Madame Charles?

--Hier soir, à l’hôtel des Étrangers. Il faut même que j’y retourne pour l’avertir de ne pas compter sur Charles aujourd’hui; il devait l’attendre vers une heure.

Marc tira sa montre.

--Midi et demi, dit-il; mais avec un cabriolet nous arriverons; vite, mademoiselle Françoise, votre châle, votre bonnet; je vous emmène.

La grisette courut se préparer tandis qu’il cherchait son chapeau.

--Qu’allez-vous faire et qu’espérez-vous? demanda le vieillard anxieux.

--Vous le saurez à mon retour, monsieur le duc, dit Marc en gagnant la porte. Si M. de Vercy fait son devoir, tout peut être encore sauvé. Je ne lui parlerai pas seulement de sa pupille, mais de vous. Il faut que l’interdiction soit annulée, qu’on vous remette en possession de votre nom, de vos biens... Avant la fin du jour, monsieur le duc saura ce que nous pouvons espérer.

XXV.

Le voyageur de l’hôtel des Étrangers.

Françoise l’attendait aux pieds de l’escalier avec un carton de fleurs qu’elle portait à madame Ouvrard. Tous deux coururent au premier porche, sous lequel stationnait un cabriolet de remise et y montèrent.

En arrivant à l’hôtel la grisette entra au salon pour remettre ses bouquets, tandis que Marc montait au numéro 47.

Les hôtels meublés de Paris ont une physionomie spéciale qui mérite d’être étudiée. Ce ne sont point, comme les auberges de province, des lieux de repos où l’on arrive et d’où l’on part à toute heure, mais des gîtes de nuit que l’on quitte le matin, et où l’on ne rentre qu’après l’heure du spectacle. A voir, pendant le jour, leurs chambres fermées, leurs escaliers déserts, leurs longs corridors silencieux, on dirait une de ces _villas_ royales dont les seuls locataires sont le gardien et le portier.

Le garçon de bureau monta trois étages sans rencontrer personne et arriva à l’appartement indiqué.

Il se composait de deux pièces dont la première servait d’antichambre. Marc y trouva, par hasard, un des garçons de l’hôtel qui sortait avec le plateau du déjeuner et auquel il demanda M. le conseiller de Vercy. Une voix, partant de la pièce voisine, prévint la réponse en criant d’entrer. Le garçon montra la porte au visiteur et se retira.

Mais Marc, après avoir fait un pas en avant, s’arrêta tout à coup sur le seuil qui séparait les deux chambres. Au moment de parler à l’homme qui allait décider du sort d’Honorine, une angoisse douloureuse l’avait saisi; il sembla hésiter.

Or, bien que cette hésitation n’eût duré qu’un instant, elle donna le temps au conseiller, qui se tenait près du foyer, de se retourner et d’apercevoir le garçon de bureau. Il tressaillit, se leva à demi avec une exclamation étouffée et regarda autour de lui, comme s’il eût cherché une issue; mais s’apercevant que Marc venait de se décider à entrer, il se rejeta dans son fauteuil en relevant brusquement le collet de velours qui garnissait son ample redingote verte.

Dominé par sa préoccupation inquiète, le garçon de bureau ne remarqua pas ce singulier mouvement. Il s’avança avec un peu de timidité et s’arrêta, la tête nue, à quelques pas du conseiller. Ce dernier demeura enfoui dans son collet et le mouchoir sur la bouche, de manière à ne laisser voir que ses yeux.

--Monsieur le conseiller m’excusera si je le dérange, dit Marc, en s’assurant par un regard rapide qu’ils étaient seuls; mais il s’agit d’une affaire importante... je viens lui parler de sa pupille, mademoiselle Honorine Louis.

M. de Vercy fit entendre une sorte de grognement et s’agita sur son fauteuil.

--Monsieur le conseiller doit avoir reçu une lettre signée Marc? reprit le garçon de bureau.

--Oui... je crois... me rappeler, murmura l’homme à la redingote verte.

--Ce Marc, c’est moi, Monsieur.

Le conseiller lança au visiteur, par-dessus son collet, un regard flamboyant.

--Après? dit-il brusquement.

--Pardon, reprit le garçon de bureau, un peu étonné des manières du magistrat, mais j’avais promis à Monsieur des explications... que je viens lui donner.

--Plus tard, plus tard! balbutia M. de Vercy, qui semblait éprouver un inexplicable malaise et dont les yeux se tournaient sans cesse vers la porte.

--Plus tard il ne sera plus temps, dit vivement Marc, le mariage de mademoiselle Louis doit avoir lieu demain.

--Eh bien! qu’est-ce que ça me fait? répliqua l’homme à la redingote.

Marc ne put retenir un geste de surprise.

--Monsieur le conseiller a-t-il oublié qu’il est tuteur de mademoiselle Honorine Louis, reprit-il vivement, et, qu’à ce titre, il doit veiller sur son avenir?

--Eh bien? demanda M. de Vercy.

--Eh bien! cet avenir est perdu si elle épouse son cousin, continua le garçon de bureau; car le mariage de M. de Luxeuil n’est qu’un moyen de réparer sa ruine, un arrangement promis à ses créanciers, à sa maîtresse.

En voyant l’agitation de M. de Vercy, qui s’était levé:

--Je puis le prouver, continua-t-il, en élevant la voix; que M. le conseiller s’informe, je fournirai tous les moyens de connaître la vérité. Je lui donnerai les adresses, les noms de ceux qu’il peut interroger.

--Soit, dit le conseiller, qui venait d’entendre la porte de la première chambre s’ouvrir; écrivez-les... sur cette table... je prendrai des renseignements.

Marc, un peu déconcerté du laconisme du tuteur d’Honorine, s’approcha en hésitant de la table qu’il lui avait désignée et s’assit pour écrire. Mais, tout en préparant lentement la plume et le papier, il réfléchissait à ce qu’il devait faire. M. de Vercy avait évidemment un motif pour éviter toute explication, et, d’après son accueil, Marc devait douter au moins de son zèle, sinon de sa loyauté. Il se demandait s’il fallait insister de nouveau ou chercher quelque autre moyen de salut pour la jeune fille, lorsque ses yeux, en se levant, rencontrèrent la glace placée vis-à-vis du bureau sur lequel il écrivait. Tout à coup sa plume s’arrêta, et lui-même demeura immobile de saisissement.

La scène qui se reflétait dans cette glace avait, en effet, quelque chose de trop étrange pour ne pas fixer l’attention.

Le conseiller lui tournait le dos, mais il échangeait des signes rapides avec la personne qui venait d’entrer dans l’antichambre et dont on distinguait de loin la livrée. Il se retournait par instants pour s’assurer que Marc ne pouvait le voir, puis recommençait des gestes qui semblaient devoir signifier:

--Prenez garde! ne vous montrez pas... il est là...

Celui auquel les signes s’adressaient ne les comprit point, sans doute, car il s’approcha à petits pas, et comme en hésitant, jusqu’à l’entrée de la seconde chambre.

Au moment où sa grande taille s’encadra dans la baie de la porte, l’homme à la redingote verte, furieux de ne pouvoir se faire comprendre, lui montra les deux poings fermés et se retourna vers Marc avec effroi.

Dans ce mouvement son collet se rabattit et laissa voir son visage tout entier.

Le garçon de bureau lâcha la plume qu’il tenait, en poussant un cri. Il venait de reconnaître Jacques le Parisien!

Ce qui suivit fut plus prompt que la parole ne peut le dire, aussi prompt que la pensée.

Au cri du garçon de bureau qui s’était levé d’un bond, l’homme en livrée, qui n’était autre que Moser, avait enfin deviné le danger et refermé la porte derrière lui, tandis que Jacques, fouillant dans la poche de côté de sa polonaise, s’était élancé vers Marc: celui-ci se sentit frappé sous l’épaule avant d’avoir pu songer à se mettre en défense. Il recula étourdi; un second coup, puis un troisième l’abattirent.

Le Parisien se précipita à deux genoux sur sa poitrine et lui enveloppa la tête dans le tapis pour étouffer ses gémissements.

--Est-y serfi? demanda Moser qui était resté appuyé contre la porte.

--Ferme, ferme vite! bégaya Jacques.

L’Alsacien fit faire un tour à la clef et accourut.

--Il pouge encore! dit-il en se penchant sur le garçon de bureau.

--Le tourniquet, dit Jacques, dont la voix était épaisse et entrecoupée comme dans l’ivresse.

Le Juif comprit; il releva le couteau que son compagnon avait laissé tomber, passa le manche dans la cravate de Marc, et fit plusieurs tours.

La faible plainte du blessé s’arrêta aussitôt; un frémissement convulsif parcourut ses membres, puis tout resta immobile.

--C’est fait! dit Jacques en rejetant le tapis dont il lui avait couvert le visage.

--Ça été engore blus fite que bour le gonseiller! fit observer Moser.

--Oui, reprit le Parisien; mais pour le conseiller on travaillait en plein air, et il y avait la Loire à côté... tandis qu’ici... qu’est-ce que nous allons faire maintenant de ce _ballot_?

Avant que l’Alsacien eût en le temps de répondre, un bruit de voix se fit entendre dans la pièce voisine.

Les deux assassins se redressèrent épouvantés.

--Il y a quelqu’un dans l’antichambre, dit Jacques, dont tous les muscles du visage se crispèrent.

--Faut bas oufrir! répliqua le Juif, pâle et les yeux grands ouverts.

--Ils savent que nous sommes ici!

--Ah! c’est frai, gomment sortir alors?

--Faudrait pouvoir cacher la chose, reprit le Parisien qui regardait le cadavre, puis autour de lui.

Tout à coup ses yeux s’arrêtèrent sur une de ces armoires sous tenture, destinées à suspendre les vêtements. Il la montra du doigt à l’Alsacien.

--Là, murmura-t-il; vite, aide-moi!

Moser l’aida à soulever le corps sans mouvement et à le porter jusqu’à la garde-robe. Comme ils le déposaient on frappa doucement à la porte.

--Ne réponds pas, et referme les battants, dit le Parisien en courant au tapis plein de sang qu’il roula dans un coin.

On frappa plus fort.

--Qui est là? demanda-t-il.

--C’est moi, monsieur le conseiller, dit la voix de Françoise; je viens pour cette adresse du banquier...

--Du panquier! répéta le Juif; faut lui barler.

--Tout à l’heure! cria Jacques, je m’habille.

Et se tournant vers Moser:

--Essuie le sang, ajouta-t-il à voix basse; là, près de la fenêtre.

--Et toi, relèfe le gouteau, dit celui-ci.

--Il n’y a plus rien?

--Je crois.

--Ouvre alors.

--Bas encore, bas encore!... Faut bien regarder bartout... Si la betite allait foir quéq’ chose...

--Tant pis pour elle, dit Jacques, dont la main serrait convulsivement le manche du couteau; le garçon qui la conduisait est redescendu... Quoi qu’il arrive, j’empêcherai bien la fille de nous vendre. Ouvre, je te dis.

--Foilà!

--Et surtout garde la porte; on ne sait pas ce qui peut arriver.

Tout cela s’était dit rapidement et à voix basse, tandis que le Juif faisait disparaître les traces du meurtre; il se dirigea enfin vers la porte qu’il ouvrit.

La grisette entra leste et riante.

--Tiens! où est donc monsieur Marc? demanda-t-elle en apercevant seulement les deux, compagnons qu’à leurs costumes elle prenait pour le maître et le valet.

--Quel monsieur Marc? répliqua Jacques d’une voix rauque.

--Eh bien! mais celui qui était tout à l’heure avec monsieur le conseiller, reprit Françoise en souriant; le garçon de l’hôtel m’a dit qu’il vous avait laissés ensemble.

--C’est-y pour le gercher que fous êtes fenue? demanda Moser brusquement.

--Non, dit la jeune fille étonnée; mais je ne comprends pas comment il a pu sortir.

En parlant ainsi, elle promenait autour d’elle un regard curieux, comme si elle eût encore espéré apercevoir le garçon de bureau. Jacques fit un geste d’impatience.

--Tonnerre! vous voyez bien que nous sommes seuls! dit-il d’un ton brutal; je suis pressé; finissons! Qu’est-ce que vous avez à me dire?

A cette violence inattendue, Françoise, qui n’avait point jusqu’alors pris garde à son interlocuteur, releva la tête et fut frappée de l’altération de ses traits.

--Pardonnez-moi, Monsieur, dit-elle d’une voix tremblante; je voulais... j’étais venue...

--Pour l’adresse de M. Tufloc! interrompit Moser; fotre mari toit fous l’afoir tonnée?

--Pas encore, reprit Françoise timidement, et je venais justement pour vous avertir que Charles ne pourrait vous voir avant demain.

--Au diable! interrompit Jacques en frappant du pied, ce serait trop tard pour faire payer le billet.

--Trop tard! c’est bas bossible, s’écria le Juif, un pillet de garante mille francs!

--Veux-tu aller le présenter demain, toi, quand nous aurons quitté l’hôtel, dit le Parisien en jetant un regard significatif vers l’armoire...

Le Juif fit un geste de désespoir.

--Imbécile! d’avoir attendu les renseignements de cette fille, reprit Jacques avec une véritable rage.

--Elle tisait que son mari était tans la panque! fit observer Moser.

--Oui, et grâce à elle nous perdrons tout.

--C’est frai... c’est elle qui est gause...

Tous deux lancèrent à Françoise un regard qui la fit trembler. Le Parisien était appuyé au marbre de la cheminée, pâle et farouche, tandis que Moser barrait l’entrée. La grisette laissa tomber le carton qu’elle tenait, et recula de quelques pas en essayant de se justifier d’une voix entrecoupée; mais tout à coup elle s’interrompit.

Derrière elle, il lui avait semblé qu’un sourd gémissement sortait de la muraille.

Elle se retourna glacée de surprise et prêta l’oreille.

Les deux associés avaient également entendu la plainte et vu le mouvement de la jeune fille, ils se lancèrent un regard; Moser se rapprocha de l’entrée, tandis que le Parisien portait la main à la poche de sa polonaise.

Il se fit une pause, et il y eut une attente terrible; mais tout resta silencieux.

Persuadée qu’elle s’était trompée, Françoise balbutia de nouveau quelques excuses, releva le carton qui lui était échappé, et s’avança vers la porte. Après avoir interrogé Jacques du regard, l’Alsacien tira sans affectation le verrou qu’il avait précédemment poussé, et se rangea pour la laisser passer. La grisette franchit rapidement l’antichambre et disparut.

--Maintenant _donnons-nous la_ (prenons la fuite), dit précipitamment le Parisien en boutonnant sa redingote et saisissant près de la cheminée un rotin plombé.

--Tu as l’archent, au moins? demanda Moser.

--Oui, et le portefeuille?

--Le foici.

--Allons, en route.

--Je fais, je fais, dit le Juif qui se mit à réunir à la hâte quelques effets.

Mais voyant que Jacques partait sans l’attendre et avait déjà gagné l’escalier, il se décida à tout abandonner et à le suivre.

Cependant Françoise, redescendue toute troublée, s’était arrêtée à la loge pour y demander Marc; on ne l’avait point vu sortir. Madame Ouvrard, qui arriva dans ce moment, remarqua la pâleur de la grisette et demanda ce qu’elle avait.

--Ce sont vos voyageurs d’en haut... qui m’ont fait peur... répliqua Françoise haletante.

--Quels voyageurs?

--Ce conseiller, vous savez bien... et son domestique.

--Vous auraient-ils manqué, par hasard?

--Non... oh! non; mais ils se sont mis en colère parce que Charles ne pouvait venir... et ils avaient un air... puis... il m’a semblé entendre...

--Quoi donc?

--Rien... rien, dit la grisette en cherchant à sourire; c’est drôle comme il y a des jours où l’on se saisit pour peu de chose... vrai, j’ai cru un moment qu’ils voulaient me faire du mal... mais voilà qui est fini... Seulement, je ne comprends pas comment M. Marc a pu repartir.

--Repartir, dit madame Ouvrard, c’est impossible; le cabriolet est toujours là.

Françoise regarda à travers le vasistas de la loge.

--C’est pourtant vrai! s’écria-t-elle; comment ça peut-il se faire?... il n’y avait pourtant personne avec ces messieurs.

--Ah! mon Dieu! dans quoi que vous avez marché, m’ame Charles? interrompit la portière; vos pas marquent partout.

Françoise baissa les yeux et aperçut, en effet, la trace de son brodequin imprimée sur le tapis de jonc.

--C’est une empreinte rouge et humide, reprit madame Ouvrard étonnée... on dirait du sang.

Françoise poussa un cri.

--Du sang... en haut... bégaya-t-elle; ah! mon Dieu!... et ce bruit que j’ai entendu.

--Quel bruit? demanda l’hôtesse.

--C’était comme un gémissement!...

Les trois femmes se regardèrent.

--Allons, elle est folle! reprit madame Ouvrard, la peur lui aura fait tinter les oreilles.

--Non, non, insista Françoise, je suis sûre... et puis je me rappelle maintenant... ils n’ont point ouvert tout de suite... et quand je suis entrée à la fin, ils avaient un air!... Oh! ce ne sont pas des voyageurs comme les autres, madame Ouvrard.

--Mon Dieu! reprit l’hôtesse, que le trouble de la jeune ouvrière commençait à gagner, sans qu’elle voulût l’avouer, s’il ne faut que cela pour vous rassurer, je puis envoyer Olivier au numéro 47 où ils logent...

--Les voilà qui sortent! interrompit vivement la portière.

Françoise et madame Ouvrard avancèrent la tête. Moser et Jacques franchissaient rapidement la porte cochère.

--Ils ont l’air de s’enfuir, dit celle-ci frappée de leur précipitation.

--Et ils n’ont point remis la clef, fit observer la portière.

Madame Ouvrard sonna vivement; deux garçons accoururent.

--La double clef du numéro 47? demanda-t-elle.

Un des garçons alla la prendre et tous montèrent ensemble à l’appartement indiqué.