Les réprouvés et les élus (t.1)

Part 18

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--Il est trop tard, vois-tu, Michel, me dit-il avec une certaine tristesse: un ivrogne déclaré ne peut pas plus s’empêcher de boire qu’une éponge de prendre l’eau. Dans le principe, j’avais peu de goût à la chose; l’eau-de-vie me brûlait le gosier, et je n’en buvais que par respect humain, pour ne pas m’entendre traiter de _fille_; mais petit à petit, je m’y suis accoutumé. Après la journée, on ne sait que faire: nous n’avons pas, comme le bourgeois, des salons où l’on peut causer en se chauffant; chez nous, c’est triste et froid; les femmes ont à raccommoder les nippes, à savonner; il faut parler bas à cause des enfants qui dorment; alors, pour avoir un peu de liberté et d’aisance, on descend chez le marchand de vin. Le dimanche, c’est encore pis: les gens éduqués peuvent lire la gazette, faire des visites en fiacre, chanter des morceaux avec accompagnement de guitare; nous autres, nous n’avons toujours que le cabaret.

--Mais le lundi au moins vous pourriez retourner au travail.

--C’est selon; quand beaucoup d’ouvriers manquent, les maîtres vous renvoient souvent, sous prétexte qu’il n’y a pas de profit à allumer les forges, de sorte que votre bonne volonté ne vous sert à rien, et qu’on se dit: Puisqu’on ne veut pas nous faire travailler quand les autres s’amusent, allons nous amuser avec eux, et voilà comme on devient un noceur fini[E].

En arrivant à Paris, Robert me proposa de me conduire au logement qu’il habitait avant son voyage.

--Ce n’est pas un garni, me dit-il; mais j’y vais de préférence, parce que le bourgeois me connaît et me fait crédit; il y a au-dessous une gargote où l’on trempe la soupe à deux sous, et où l’on vend du vin de vigneron à sept; à moins que tu n’aies l’habitude de te nourrir de Madère et de petits pieds, ça doit t’aller comme un gant de tricot.

J’acceptai l’offre du forgeron, qui me conduisit rue des Arcis, à une maison bâtie en colombage et qui n’avait que deux étages. Le rez-de-chaussée était occupé par le gargotier, principal locataire, qui sous-louait ensuite en détail. Le père la Gloriette était un petit homme ventru, rougeaud, riant, qui tutoyait tout le monde. Dès le premier coup d’œil, je le reconnus pour un de ces égoïstes qui ont adopté la bonhomie comme une enseigne. Il nous accueillit avec force exclamations de joie, nous adressa vingt questions dont il n’attendit pas les réponses et remplit deux petits verres qu’il nous offrit. Robert lui annonça, en me montrant, qu’il lui amenait un nouveau locataire.

--Comme ça se trouve, s’écria le gros homme; justement, j’ai deux lits de sangle disponibles dans le petit cabinet du second; vous serez là avec le père Barrier.

--L’horloger?

--Oui, un assez mauvais locataire, car il ne consomme rien, mais le roi des camarades de chambrée, vu qu’on l’entend à peine respirer.

--Il est toujours occupé d’inventions?

--Il en cherche une qui, à l’entendre, doit tout révolutionner, mais tu sais, il a toujours peur qu’on ne lui vole ses idées, et il fait le cachotier; du reste, vous n’avez qu’à monter pour lui parler de la chose.

Je décidai Robert à me faire voir le chemin, et nous arrivâmes à une chambre basse et obscure, dont tout l’ameublement consistait en trois lits de sangle et en trois tabourets. Près de la fenêtre un homme maigre, chauve et déjà vieux, limait sur un petit établi couvert de fragments de cuivre, de morceaux de fer et d’outils. A notre vue, il s’interrompit brusquement, jeta la pièce qu’il travaillait dans le tiroir de l’établi et le referma avec vivacité.

--Eh bien! est-ce que vous nous prenez pour des _cambrioleurs_ (dévaliseurs de chambre), bonhomme Barrier? demanda Robert.

--Tiens, c’est toi, Pompe-à-mort, dit l’horloger, te voilà donc de retour?

--Avec un camarade de chambrée que je vous amène.

--Ah! vous allez loger ici, reprit Barrier, dont le regard se fixa sur moi avec inquiétude: vous êtes alors compagnon d’état?

--Fi donc! papa Barrier, reprit Robert; regardez-moi les mains de ce garçon et dites si c’est là le cuir d’un batteur de fer?

--Monsieur serait-il mécanicien? demanda l’horloger avec anxiété.

--Juste, dit Pompe-à-mort en riant: mécanicien en bâtons de chaise, constructeur de chabots et ingénieur de rouleaux de serviettes. Si vous êtes gentils, il vous tournera un étui pour mieux cacher vos inventions.

Le front du vieil ouvrier se plissa.

--Les mieux cacher, répéta-t-il; ah! oui, si je l’avais fait, d’autres ne seraient pas devenus riches, en me dépouillant de ce qui était mon bien. Seul, j’ai tout cherché, tout découvert, et le maître qui me faisait travailler en a profité; c’est lui que l’on connaît, c’est lui que l’on vante; c’est lui qui porte la croix que j’ai gagnée.

--Et n’avez-vous pu réclamer votre droit? demandai-je.

--Quel droit? reprit l’horloger amèrement, n’étais-je point aux gages du fabricant; n’avait-il point fourni la matière? La découverte était à lui puisqu’elle venait de ses ateliers, car le cerveau de l’ouvrier fait partie des outils; c’est un creuset loué; tout ce qui en sort appartient au maître. Notre métier, à nous autres, est d’inventer, et à lui d’acheter le brevet de notre invention. Ce n’est pas le capital qui est un instrument pour l’intelligence, mais l’intelligence qui est un instrument pour le capital. Le jour où j’ai voulu réclamer une part dans les bénéfices que le maître me devait, il m’a chassé et les avocats m’ont dit que c’était la loi.

--Eh bien, une autre fois vous ferez vos conditions, dit Robert; vous n’êtes pas à ça près d’une invention et vous pouvez en trouver une autre.

--Pour inventer il faut du temps, de l’espace, des outils, de l’argent, dit l’horloger, et tu vois où j’en suis?

--Il est certain que ça ne peut pas se comparer aux Tuileries, reprit Pompe-à-mort, en promenant autour de lui un regard insouciant; mais pourquoi donc que vous avez quitté la grande chambre de devant?

Barrier n’eut point le temps de répondre; la porte venait de s’ouvrir bruyamment, et une grisette entra en chantant:

--Eh! c’est la voisine Farandole, dit Robert.

--Tiens! Pompe-à-mort, s’écria la jeune fille, comment donc que tu te trouves ici, mauvais sujet?

--Je m’y trouve parce que j’y suis, ma vieille, reprit gaiement Robert, en l’entourant d’un de ses bras et lui donnant un gros baiser sur chaque joue.

--Eh bien comme ça se trouve, dit Farandole qui l’avait laissé faire, moi qui donne justement une soirée aujourd’hui.

--Une soirée?

--Avec de la galette et du punch! rien que ça.

--Tonnerre! voilà qui est un peu bon genre pour le quartier! c’est donc le brigadier qui régale?

--Ah! bien oui, le brigadier: je ne le-connais plus!

--Avec qui que tu es maintenant?

--Avec moi toute seule! ça me fait un changement. Mais, dis donc, c’est-il un de tes amis, ce garçon?

C’était moi qu’elle désignait. Robert répondit que j’étais son nouveau camarade de chambrée.

--Alors, faut qu’il vienne avec toi, reprit Farandole, nous verrons s’il est farceur; et vous aussi, père Barrier, je vous attends; il y aura toute la maison d’abord; même le papa Jérôme, qui a promis de venir quand la marmaille serait couchée. Ainsi, c’est convenu, les enfants; à sept heures la fête commence, une mise décente est de rigueur, on sera reçu en sabots...

A ces mots la grisette prit les deux mains de Robert, fit deux ou trois fois le tour de la chambre en dansant, et sortit sur l’air de la _Farandole_, ronde favorite à laquelle elle devait son nom.

Robert et moi, nous arrivâmes chez la grisette à l’heure convenue. Quelques-uns des invités s’y trouvaient déjà: c’étaient des ouvrières appartenant aux fabriques du faubourg Saint-Marceau, mais dont la tenue prouvait évidemment l’habitude de faire, dans la rue, leur _cinquième quart_ de journée[F], et deux jeunes gens en casquette, vivant de ces industries équivoques qui préparent au vice par l’oisiveté. Le père Barrier ne tarda pas également à arriver avec la Gloriette, qui apportait le punch dans un saladier.

On s’assit autour de la table; Farandole remplit les verres, et la conversation commença à s’animer.

Robert surtout, qui revenait sans cesse aux rafraîchissements, ne tarda pas à s’égayer outre mesure.

--Allons, Pompe-à-mort, un peu de tenue, dit la grisette en voulant arrêter ses libations; il faut garder la part du papa Jérôme.

--Tant pire pour les absents! cria Robert en remplissant son verre; pourquoi qu’il ne vient pas, cette vieille rosière de Salency. Je parie qu’il donne le sein à un de ses moutards.

--Taisez-vous, vaurien, le voici!

Un petit homme, à figure douce et à manières timides, venait, en effet, d’entr’ouvrir la porte, son bonnet de laine à la main.

--Faites excuse, la compagnie, dit-il en entrant avec précaution; messieurs et mesdemoiselles, j’ai bien l’honneur... Il ne vous est rien arrivé depuis ce matin, mam’zelle Farandole? Bonjour, monsieur Robert, comment va la vôtre?

--Asseyez-vous, vieux papa, dit celui-ci, en avançant une chaise au nouveau venu. Pourquoi donc arrivez-vous si tard?

--C’est pas de ma faute, répondit Jérôme, en s’asseyant à quelque distance de la table; foi d’homme, j’ai fait mon possible; mais j’avais à finir une grosse de boutons que je dois livrer demain.

--Les affaires vont donc à cette heure, papa?

--Vous êtes bien bon, monsieur Robert, ça va pas mal, grâce à Dieu! mais il était temps, car la morte-saison avait consommé tout ce qu’on avait pu mettre dans la tirelire.

--Oui, fit observer Barrier, dans le bon temps on la remplit, en se retranchant tout agrément, et dans les mauvais on la vide, en ne se donnant qu’une partie du nécessaire!... On continue comme ça une quarantaine d’années, et alors, si on est bien avec son commissaire, on obtient une place à l’hôpital.

--On fait comme on peut, mon cher monsieur Barrier; on fait comme on peut, répliqua Jérôme avec douceur. Certainement, c’est triste d’aller à l’hôpital, mais alors les enfants sont élevés!

--Brave père, va! dit Farandole touchée, malgré elle, dans son cœur de femme.

Et elle remplit un verre qu’elle présenta à l’ouvrier boutonnier. Celui-ci parut hésiter à l’accepter.

--Est-ce que vous n’aimez pas le punch? demanda Robert.

--C’est-à-dire, je l’aime peut-être, dit Jérôme, embarrassé et souriant; mais, vous concevez... qu’un père de famille... doit éviter la dépense...; aussi je crois que je n’en ai jamais bu.

--C’est juste! reprit un des jeunes gens en casquette: l’eau filtrée et les pommes de terre, voilà le régime de la vertu! C’est pourtant drôle, dites donc, qu’il y ait comme ça les trois quarts du monde condamnés à vivre en pénitence sur cette gueuse de terre, sans jamais goûter à ce qu’elle donne de bon.

--Voilà ce qui ne me va pas à moi, ajouta son compagnon. Travailler douze heures pour n’avoir qu’une botte de foin, ça peut convenir à un cheval de cabriolet, mais pas à un homme.

--Et c’est pourquoi tu l’es logé dans la rue de Saint-Lâche? demanda Robert: faut prendre garde, mon petit; ce quartier-là est bien près du Palais-de-Justice.

Le jeune homme fut un mouvement d’épaules.

--Connu! dit-il; mais quand il arriverait un malheur!... quelques mois passés à l’ombre n’ont jamais fait de mal à la santé: le gouvernement nous donnera pour rien la pension et le logement, pendant que vous crèverez de faim... et de plus, nous sortirons de là avec une _masse_!...

--C’est pourtant vrai! dit Barrier pensif.

--Ah bah! faut pas dire ces choses-là! s’écria une de ouvrières; ça fait venir des idées... qui vous ennuient.

--Et ça vexe Jérôme, ajouta Robert.

--Oui, oui, interrompit Farandole, qui venait de vider le saladier dans les verres; ne mécanisez pas les honnêtes gens devant le papa Jérôme.....; il pourrait prendre la chose pour lui, et il a déjà assez de croix.

Jérôme releva la tête. Le punch avait fait monter une légère rougeur à ses joues ternes, et son œil avait pris un peu plus d’assurance.

--Faites excuse, mam’zelle Farandole, dit-il avec une certaine vivacité: j’apprécie l’intention de ce que vous dites; mais je ne voudrais pas laisser croire à la compagnie que j’aie à me plaindre de personne, ni que je ne sois pas bien dans mon ménage...

--Oh! ça, on sait que la mère Jérôme est la reine des braves femmes, interrompit la grisette.

--Oui, je pense pouvoir me permettre de dire qu’on n’a rien à lui reprocher, reprit le boutonnier, dont l’accent trahissait un attendrissement intérieur; depuis douze ans que nous habitons le quartier, elle est connue..... Toujours au travail, et jamais d’humeur, avec ça!..... Les enfants sont encore à savoir ce que c’est que d’être battus.

--Aussi, sont-ils gentils, dit Farandole; ils ne me rencontreraient pas sans me dire bonjour.

--Et jamais de bruit dans les escaliers, ajouta la Gloriette.

--Et ça va tous les jours à l’école, continua l’horloger.

--Tous les jours, monsieur Barrier, reprit l’ouvrier, à qui ces éloges firent venir les larmes aux yeux; l’aîné sait déjà lire, écrire et chiffrer, et les deux petites aident la mère à coudre. Ce sont de vrais anges du bon Dieu!... Aussi quand ils sont autour de moi, voyez-vous, et que j’entends la bonne femme qui tripote dans le ménage en chantonnant, je ne demande rien que de continuer à vivre aussi heureux.

--Eh bien! je comprends ça! s’écria Farandole; oui, voir des mioches qui prospèrent, qui rient, qui vous caressent; ça doit joliment vous assaisonner les épinards. Si le beurre est trop cher, eh bien, on a leur bonheur... et on mange son pain avec.

--Et puis, reprit Jérôme, enhardi par cette approbation, il peut venir une bonne chance. Il y a deux ans, un bourgeois a été sur le point de me faire l’avance qu’il me faut pour fabriquer à mon compte: il m’avait promis cinq cents francs, malheureusement il a fait des pertes...

--Et vous n’avez rien eu? acheva ironiquement Barrier.

--Non, mais une autre occasion peut se présenter; il faut toujours espérer, monsieur Barrier; ça ne fait de mal à personne, et ça vous fait du bien; tandis qu’on se mine à envier ceux qui sont mieux placés et que souvent ça donne de mauvaises tentations. Je sais bien qu’il y en a qui reçoivent une pauvre part dans le monde, mais c’est une raison pour ne pas la rendre plus mauvaise par son manque de raison: quand on vous a mis dans l’eau jusqu’au cou, faut pas y enfoncer encore la tête par mauvaise humeur, ou l’on croira que c’est de votre faute si vous vous noyez... Je ne dis point ça, au moins, pour offenser la compagnie.

--On le sait bien, père Jérôme, allez, dit Farandole, qui était devenue sérieuse.

--Alors, elle m’excusera d’avoir hasardé aussi mon petit mot, reprit le boutonnier qui s’était levé en souriant, et elle me permettra de la saluer, vu que les enfants n’auront pas voulu s’endormir sans me dire bonsoir... c’est une habitude... en vous remerciant mademoiselle Farandole, et la compagnie, à l’avantage!

Il salua plusieurs fois avec son bonnet et sortit.

Ce qu’il venait de dire avait évidemment impressionné les auditeurs. A mesure qu’il parlait, leur cynisme révolté avait fait place à je ne sais quel vague respect pour cette probité si simple et pour cette résignation si heureuse. Robert, qui avait fait demander de l’eau-de-vie, buvait coup sur coup, comme s’il eût voulu s’étourdir plus vite et ne pas entendre; les deux jeunes gens en casquette affectaient une ironie embarrassée, Barrier et les femmes avaient pris un air sérieux. Il y eut un moment de silence après la sortie de l’ouvrier.

--Est-il drôle ce père Jérôme, s’écria enfin tout à coup Farandole, échappant à l’impression reçue par un éclat de rire; ce qu’il nous a dit là, c’était comme un sermon, excepté qu’un sermon ennuie.

--Bah! ajouta une des ouvrières, il a raison et nous aussi... chacun fait comme il peut.

--Bien dit, ma petite mauviette, reprit la grisette en l’embrassant; chacun fait comme il peut... en ayant l’air de faire comme il veut. Laissons-nous donc aller, mes petits... et pour bien finir la soirée, je vous propose un rigodon.

--Ici?

--Non, au bal Mouffetard; c’est ce soir l’ouverture, qui est-ce qui veut être mon cavalier?

--Présent! dit Robert, qui se leva en chancelant.

--Pompe-à-mort!... merci! objecta Farandole; pour danser il faut se tenir debout.

--Sois donc calme, bégaya le forgeron, c’est d’être assis qui m’a étourdi comme ça: quand j’aurai pris l’air, tu me verras plus ferme que le Pont-Neuf. Ton bras que je te dis; je ne te ferai pas d’affront.

La grisette se décida après quelques hésitations et tous partirent ensemble, sauf Barrier et moi qui regagnâmes notre chambre.

Le lendemain, je pris la moitié des mille francs que j’avais emportés et je l’adressai à Jérôme, avec un billet anonyme, déclarant que cet argent lui était donné pour qu’il pût _fabriquer à son compte_!

Le brave homme faillit devenir fou de joie. Il s’occupa aussitôt d’acheter tout ce qui lui était nécessaire et loua un autre logement dans la rue du Renard. Je pris sa chambre où je m’établis avec ce qui était nécessaire pour ma profession de tourneur. J’eus d’abord quelque peine à obtenir du travail. Il fallut affronter bien des refus, accepter de dures conditions, subir des retards de paiements et même des retenues, m’initier enfui aux difficultés pratiques de la vie du peuple, dont je ne connaissais encore que les grandes misères.

XXIII.

Une rencontre.

Vous n’attendez pas de moi, sans doute, le récit détaillé de ces années d’épreuves; je vous en ai dit assez pour pouvoir les franchir d’un bond et arriver à l’aventure qui me força de hâter mon changement de position.

Je revenais un matin d’Auteuil, où j’avais rapporté quelques _commandes_, lorsque, en arrivant à l’extrémité d’une des avenues, j’aperçus une calèche découverte rapidement emportée par des chevaux sans conducteur, et dans laquelle une femme seule poussait des cris perçants. L’attelage venait vers moi, en suivant le milieu de la route. Par un mouvement instinctif, je laissai tomber la règle à mesurer que je tenais à la main, et, au moment où la calèche arriva près de moi, je m’élançai à la tête des chevaux.

Ils me traînèrent quelque temps, puis se ralentirent. Je pus saisir une des rênes, et, la tirant brusquement, je forçai l’attelage à reculer. Les roues allèrent heurter le mur d’un parc qui bordait le chemin, et la calèche s’arrêta.

Comme je m’efforçais de calmer les chevaux en les flattant de la main et de la voix, je fus rejoint par le cocher, qui avait été précipité de son siége sans recevoir aucune blessure. Il se rendit bientôt maître de l’attelage, se retourna vers sa maîtresse, dont les cris avaient cessé, et nous nous aperçûmes alors seulement qu’elle était évanouie.

Je l’aidai à la dégager de son chapeau et de la douillette fourrée qui l’enveloppait. L’air frais la ranima; elle rouvrit les yeux, mais pour tomber dans une crise nerveuse qui nous effraya. Il n’y avait autour de nous aucune habitation ni aucun moyen de secours.

--Remontez vite sur le siége, dis-je au cocher, et gagnez Passy, on vous indiquera un médecin.

Il approuva l’expédient, reprit les rênes et partit.

Je restai debout à la même place, jusqu’à ce qu’il eût tourné l’allée: alors je me baissai pour prendre ma règle à mesurer, et mon regard s’arrêta sur quelque chose de brillant; j’avançai la main, c’était un bracelet à fermoirs de diamants!

Je courus aussitôt dans la direction prise par la voiture, mais elle avait disparu. Je continuai jusqu’à Passy, où toutes mes informations furent inutiles. On avait bien vu passer une calèche peu auparavant, mais elle ne s’était point arrêtée.

Je me trouvais dans un grand embarras. Le bracelet devait avoir une valeur considérable, et, à tout prix, je voulais le rendre. Mais comment retrouver la personne qui l’avait perdu?

En le regardant avec plus d’attention, j’aperçus, par bonheur, un petit écusson émaillé qui occupait le centre du fermoir: je pensai qu’en consultant les principaux joailliers, ils pourraient reconnaître les armoiries et me tirer d’embarras.

Je me rendis, en conséquence, au Palais-Royal; j’entrai dans un des plus riches magasins et je présentai le bracelet, en demandant le renseignement désiré.

Le commis parut émerveillé de la beauté de la monture. Il appela le joaillier, qui déclara, au premier coup d’œil, que c’était un bracelet de mille écus. Je ne pus retenir une exclamation d’étonnement.

--Et connaissez-vous les armes gravées sur le fermoir? demandai-je.

Le joaillier répondit négativement.

--Alors je vais ailleurs, repris-je, en tendant la main pour redemander le bracelet.

Le marchand me regarda et voulut savoir comment j’étais détenteur d’un pareil bijou. Pressé de continuer mes recherches, je répliquai rapidement que je l’avais trouvé, et comme, à bout de patience, je refusais de répondre davantage, il glissa le bracelet dans une de ses montres, la referma à clef et déclara qu’il ne le rendrait qu’à son légitime propriétaire.

Exaspéré, je voulus le reprendre de force; il en résulta un débat à la suite duquel je fus arrêté et conduit chez le commissaire du quartier.

Il fallut nécessairement raconter à celui-ci tout ce qui s’était passé dans l’avenue d’Auteuil. Pendant ce temps un nouveau joaillier avait reconnu l’écusson; c’était celui d’un général devenu dignitaire de l’Empire. On voulut vérifier l’exactitude de mon récit, et je fus obligé de me laisser conduire à l’hôtel qu’il habitait.

Au moment où nous arrivions à l’hôtel, le cocher qui se trouvait dans la cour me reconnut et s’approcha. Quelques paroles suffirent pour me justifier; le commissaire s’excusa en alléguant la nécessité de la défiance et j’allais me retirer, après l’avoir prié de remettre lui-même le bracelet, lorsque la femme du général, avertie que j’étais là, me fit demander.

Malgré ma répugnance, il fallut céder, et, après avoir traversé plusieurs salons richement décorés, j’arrivai à un boudoir où elle m’attendait.

Je l’avais entrevue si rapidement le matin qu’il m’eût été impossible de la reconnaître. Sans être belle, elle avait, dans toute sa personne, quelque chose de doux et de caressant, qui vous attirait dès le premier coup d’œil. Elle se leva vivement à mon entrée, courut à moi et me prit les mains avec une reconnaissance expansive dont je fus surpris.

--Ah! venez, dit-elle, j’ai besoin de vous voir et de vous remercier.

Je voulus protester contre l’importance qu’elle donnait à un service que tout autre eût pu lui rendre, mais elle m’interrompit, me fit asseoir près d’elle et commença à m’adresser des questions sur mon nom, mon état, ma position.

Je répondis avec une contrariété évidente. Elle crut sans doute que je redoutais des offres d’argent qui eussent blessé ma fierté, car elle se hâta de dire:

--Pardon, monsieur Michel, si je vous interroge ainsi; mais la seule récompense que je puisse vous proposer est mon amitié.... et il faut bien connaître ses amis!

Je répondis qu’elle me faisait trop d’honneur.

--Ne dites pas cela, reprit-elle, avec une sensibilité sincère; si le général se fût trouvé à Paris, il eût mieux réussi à vous remercier: un homme fait des offres de service à un autre homme sans l’humilier: mais je suis seule et je ne puis... Je n’ose vous proposer que ma reconnaissance... ne la refusez pas, Monsieur.

Elle me tendait la main, je la pris et la baisai avec émotion.

--Madame me récompense au delà de ce que je mérite, répliquai-je; et désormais c’est moi qui serai son obligé.

Elle me regarda, jeta un rapide coup d’œil sur mon costume, et fit un geste d’étonnement.

Je compris que j’avais oublié mon rôle d’ouvrier, et me levant brusquement:

--J’espère bien, du reste, que si Madame a besoin d’employer un tourneur, elle se souviendra de moi, ajoutai-je en saluant du pied.

--Votre adresse? continua la jeune femme, dont le regard continuait à m’observer.

Je lui remis une des cartes imprimées que j’avais toujours sur moi.

--Vous reviendrez me voir, dit-elle, d’un ton qui exprimait bien moins l’ordre que la prière.

Je le promis en demandant à quelle heure on pouvait parler à madame la baronne.