Les réprouvés et les élus (t.1)
Part 17
Ce ne fut d’abord qu’une sensation, un élan, mais qui se transforma bientôt en une résolution réfléchie. On ne tient pas assez compte, dans l’éducation, de l’influence des premiers événements qui nous révèlent sérieusement les hommes. A notre apparition dans le monde, nous ressemblons tous à ces curieux qui se précipitent instinctivement vers l’entrée que prend la foule. La vie se présentait à moi par le côté du dévouement, je dirigeai mon activité vers cette porte, sans trop savoir d’abord jusqu’où elle me conduirait.
XXI.
Les deux cousins.
Ma première idée fut de regarder autour de moi et de chercher quel bien je pouvais faire à ceux qui m’entouraient.
Je fus frappé, dès le premier coup d’œil, de tout ce qui leur manquait. Beaucoup de terres restaient en friche; les routes étaient mal entretenues; les édifices d’exploitation insuffisants, mal placés; il y avait des prairies arides, d’autres noyées sous les eaux; partout les richesses du sol se trouvaient inutiles ou mal exploitées. Je fis part de mes observations à maître Leroux qui plia les épaules.
--Cela doit être, dit-il; tout travail d’amélioration exécuté par les fermiers n’aurait pour résultat que d’élever le prix du prochain bail. Nos paysans le savent et se contentent de vivre sur la terre louée, sans se soucier d’une augmentation de valeur qui amènerait une augmentation de redevance. Telle est chez nous la constitution de la propriété, que les dépenses et l’industrie ne tournent qu’au profit du propriétaire. La part est ainsi faite à chacun: celui qui exécute tout, n’a rien; celui qui n’exécute rien, a tout! et l’on s’étonne, après cela, que nos paysans se montrent indifférents à tout perfectionnement; qu’ils persévèrent dans leur routine; qu’ils cultivent au jour le jour; comme si ce n’était pas pour eux prudence et nécessité.
Je demandai au vieux notaire quels remèdes il voyait au mal, et il me parla d’avances faites aux cultivateurs par des caisses agricoles, de baux à longs termes, enfin de ces domaines congéables, en usage dans certaines provinces, et au moyen desquels le fermier, devenu _propriétaire de superficies_, ne pouvait être renvoyé qu’après paiement de toutes les améliorations accomplies par lui.
Je réfléchis longtemps à ces moyens, et des idées toutes nouvelles s’éveillèrent en moi.
Je fis d’abord, avec les fermiers de la Brisaie, de nouvelles conditions qui, en leur assurant les bénéfices de toute amélioration, donnaient une prime d’encouragement à l’intelligence et au zèle. Je leur procurai les avances de fonds nécessaires; je rétablis les routes; je bâtis des greniers pour les récoltes.
Mais, après avoir songé aux instruments matériels de l’exploitation, restait à s’occuper des instruments humains. Il fallait distribuer les emplois, régulariser les activités, car, à la Brisaie comme ailleurs, tout était laissé au hasard. Je m’efforçai de mettre chacun à sa place. L’un des fermiers avait un fils qui avait combattu deux ans dans les bandes du Maine commandées par Jambe-d’Argent. Ennemi de tout travail, il passait sa vie dans les fourrés, adonné au braconnage et souvent assailli de mauvaises pensées; je le fis venir; je lui proposai une des places de forestier, et le vagabond dangereux devint le gardien le plus vigilant du domaine. La fille d’Antoine, Mariette, était causeuse, alerte, avenante, mais peu disposée aux travaux sédentaires de la maison; j’engageai les fermiers à lui confier les denrées qu’ils envoyaient chaque jour au marché voisin, et la médiocre ménagère devint marchande habile. Une pauvre veuve, affaiblie par la maladie, languissait misérable et inutile; j’en fis une surveillante pleine de sollicitude pour les petits enfants qui ne pouvaient suivre leurs mères aux travaux des champs; enfin, il y avait au village un jeune orphelin auquel l’ancien curé avait autrefois donné des leçons à fin d’en faire un prêtre, et qui, pris de passion pour l’étude se refusait à toute autre occupation; je le chargeai de présider aux veillées des paysans, de leur raconter, de vive voix, ce que les livres lui avaient appris, de tenir leurs sentiments et leur intelligence en éveil, d’être enfin, pour eux, une sorte de bibliothèque vivante et de professeur journalier qui pût les intéresser et les instruire.
Une foule d’autres aptitudes sans emploi furent ainsi utilisées successivement. Je trouvai un commis pour la comptabilité des exploitations agricoles, un mécanicien pour le perfectionnement des outils, un maître d’école pour les enfants.
Ceux-ci se réunissaient en hiver, dans une salle bien chauffée, que je leur avais fait préparer, et qu’ornaient des modèles d’instruments, des gravures, des échantillons de produits formant une sorte de musée agricole. En été, ils s’établissaient sous une tente, au haut d’un tertre, entouré de haies vives, et au pied duquel coulait une fontaine: là, les leçons étaient données sous le ciel, parmi les chants des pinsons et les senteurs de menthes et d’églantines. Les charrettes, en revenant le soir des prairies, passaient près de l’école en plein air, et prenaient les plus petits enfants qui arrivaient aux fermes éloignées, couchés sur l’herbe fleurie.
Ainsi, la prospérité de chacun aidait à la prospérité de tous, et les cœurs devenaient plus confiants et plus tendres dans cette atmosphère de joie; car il n’y a que le bonheur injuste qui déprave; celui que l’on a mérité par ses œuvres améliore et encourage; il est comme une manifestation visible de l’équité de Dieu.
Ces succès joints à des études longtemps poursuivies, me faisaient entrevoir le système d’association humaine que je devais compléter plus lard. La mauvaise organisation de l’ordre social établi commençait à me frapper; je crus qu’il était de mon devoir d’appeler l’attention des _hommes de bonne volonté_ sur les transformations déjà accomplies à la Brisaie, et sur celles que le temps devait amener; je fis imprimer une _Adresse aux propriétaires français_, dont je répandis les exemplaires à profusion.
J’attendais le résultat de cet appel avec une certaine impatience, lorsque l’arrivée de mon cousin vint m’arracher à cette préoccupation.
Depuis son retour de l’émigration, le chevalier s’était fixé à Tours, où sa fortune, son nom et ses habitudes lui avaient bientôt acquis une des premières places dans la _jeunesse dorée_ du pays. Or, ceux qui n’ont point habité la province à cette époque, ne peuvent même soupçonner ce qu’était la jeunesse oisive de l’Empire. Recrutée dans cette portion de la noblesse qui avait refusé de se rallier au mouvement national, dans la bourgeoisie assez riche pour acheter coup sur coup plusieurs remplaçants, et dans quelques familles privilégiées, que la complaisance d’un préfet ou la corruption d’un chirurgien militaire affranchissait de la conscription, elle se trouvait presque uniquement composée des égoïstes, des corrompus et des lâches que la grande contagion de la gloire n’avait pu entraîner, et qui, au milieu de cette tempête de fortes ambitions et de généreux courages, avaient, maintenu à tout prix leur inutilité malfaisante. Régnant despotiquement dans les villes dépeuplées d’hommes, ces élus se livraient sans réserve aux plus monstrueux excès, et, tandis que le reste de la nation dépensait sa force à combattre l’Europe coalisée, on les vit employer la leur à essayer des vices et à inventer des orgies.
Celles-ci, du reste, étaient presque des batailles. On les avait vus chancelants et aveuglés par l’ivresse, tirer le pistolet en prenant un de leurs compagnons pour but, ou s’élancer par une fenêtre et broyer leurs membres sur le pavé. A Tours, une société formée sous le nom de _tribu de Caraïbes_, avait entrepris de vivre à la sauvage dans une des îles de la Loire. Hommes et femmes y passaient les journées sans autres vêtements que l’air du ciel, courant parmi les herbes, se poursuivant dans le fleuve, buvant et dansant sous les saulaies. Quelques-uns imaginèrent enfin, à la suite d’une orgie et pour porter plus loin l’imitation, de lier au poteau un des Caraïbes et de l’entourer de feu, en l’engageant à répéter son chant de guerre. Les cris du patient attirèrent heureusement des pêcheurs, qui le délivrèrent et le reconduisirent chez ses parents à demi-mort[C].
Mais, cette fois, les plaintes de la famille réveillèrent l’autorité; on commença une enquête, on parla d’arrestations, et le chevalier, qui avait été un des acteurs les plus compromis dans cette folle saturnale, s’effraya et prit la fuite.
Il arriva à la Brisaie, où il me demanda de le cacher. Quelle que fût ma répugnance, je dus l’accueillir; mais le lendemain de son arrivée, une escouade de gendarmerie se présenta accompagnée du procureur impérial.
A leur entrée, le chevalier avait pâli et s’était levé. Un des magistrats s’avança vers nous, en demandant le maître de la maison. Je me nommai, il fit signe à tout le monde de se retirer, ordonna de garder les issues, et nous restâmes seuls.
Le juge d’instruction s’était assis devant une table, des papiers à la main; mon cousin, saisi, se tenait en arrière et caché dans l’ombre: je me trouvais seul debout devant le procureur impérial.
C’était un homme grand, sévère, magistral, dont tous les mouvements révélaient la haute opinion qu’il avait de ses fonctions et de lui-même. Il me regarda avec gravité et dit d’une voix solennelle:
--Je viens remplir un devoir pénible, Monsieur, d’autant plus pénible que je dois l’exercer contre un homme qui, par son rang et son éducation, semblait destiné à soutenir le bon ordre au lieu de le troubler.
Je m’inclinai sans rien trouver à répondre en faveur du chevalier.
--J’ai lieu de croire, du reste, ajouta le procureur impérial, en remarquant mon silence, que notre visite à la Brisaie était prévue.
--Je dois avouer que je la craignais, répliquai-je.
--Ainsi, vous aviez conscience de la culpabilité de l’acte commis? reprit-il.
Je répondis avec embarras, mais affirmativement.
Les deux magistrats se regardèrent.
--C’est une franchise digne de celui qui a écrit l’_Adresse aux propriétaires français_, dit le juge d’instruction d’un accent railleur. Elle ne sort pas moins des habitudes que son livre.
--Vous l’avez lu? demandai-je avec l’empressement d’un auteur convaincu, qui désire connaître l’effet produit par son œuvre.
--Oui, Monsieur, dit le procureur impérial en s’avançant vers moi, et la preuve, c’est que nous venons au nom de la loi pour en arrêter l’auteur.
Le chevalier ne put retenir un cri d’étonnement. Je regardai les deux magistrats, persuadé que j’avais mal entendu.
--Vous venez m’arrêter? répétai-je.
--Comme prévenu d’avoir imprimé un écrit pouvant nuire à la sûreté de l’État, continua le juge d’instruction; crime prévu par l’article 102 du Code pénal.
Le coup était si inattendu que je restai d’abord muet. Enfin, revenu de ma première surprise, je me fis répéter l’accusation, et je voulus savoir ce que l’_Adresse aux propriétaires français_ pouvait avoir de dangereux pour la sûreté de l’État.
--Vous le demandez? s’écria le procureur impérial, avec une sorte d’indignation; quand vous y proclamez hautement votre horreur pour la guerre et pour les conquérants... ce qui est une attaque évidente contre Sa Majesté l’Empereur et un plaidoyer indirect contre la conscription; quand vous déclarez que la propriété n’est pas constituée au profit du plus grand nombre... ce qui est une invitation à changer les lois qui la régissent; quand vous proclamez enfin la nécessité d’institutions qui n’ont été ni votées par le corps législatif, ni promulguées par le sénat conservateur, ni recommandées par les décrets impériaux. On ne saurait réprimer trop sévèrement, Monsieur, des déclamations qui tendent à faire croire au peuple français qu’il lui manque quelque chose, et le devoir de tous les magistrats est de combattre ceux que Sa Majesté l’Empereur a si justement flétris du nom d’_idéologues_.
Je voulus répondre; mais comme tous les accusateurs publics qui trouvent qu’il n’y a plus rien à dire quand ils ont fini de parler, il m’interrompit en déclarant que le moment de plaider la cause n’était point venu. Le juge d’instruction ajouta que j’avais reconnu moi-même l’existence du délit en avouant que je craignais leur visite. Je dus alors expliquer comment je l’avais cru provoquée par la présence du chevalier. Les regards des deux magistrats se dirigèrent vers ce dernier.
--Ah! je comprends, dit le procureur impérial; le mandat d’amener allait, en effet, être signé, lorsque Monsieur a quitté Tours, heureusement pour lui que le jeune Destouches se trouve hors de danger, et que ses parents ont retiré leur plainte.
Le chevalier fit un geste de joie.
--Le ministère public pouvait néanmoins poursuivre, continua le magistrat; mais il eût fallu compromettre des noms estimés, affliger des familles honorablement placées, nous avons cru qu’il était plus sage d’étouffer tout débat et d’éloigner la personne compromise.
--M’éloigner, répéta le chevalier inquiet, comment cela, Monsieur?
--En quittant le pays sans retard, reprit le procureur impérial; notre indulgence est à ce prix.
Le chevalier déclara qu’il partirait le jour même, et sortit précipitamment.
Après de longues perquisitions faites dans le château et la saisie de mes papiers, on me fit monter, avec deux brigadiers, dans une voiture fermée autour de laquelle se rangèrent les gendarmes.
En quittant l’avenue du château, j’aperçus le chevalier qui, penché à la portière de sa calèche de voyage, me fit un signe d’adieu.
Il prenait libre et joyeux la route de Paris, tandis qu’on m’emmenait prisonnier à Tours.
Ici Françoise qui avait déjà poussé plusieurs exclamations ne put se contenir.
--Est-ce bien possible, cria-t-elle, et ce sont des juges qui ont fait cela?
--Pourquoi pas? dit Marc; les juges ne sont pas chargés d’être justes, ils sont chargés d’appliquer les lois. Tu es dans la rue parce que tu ne peux payer un loyer; cela inquiète les bourgeois: en prison! Tu demandes de quoi acheter du pain parce que tu en manques, cela ennuie ceux qui ont dîné: en prison! le juge ne dit pas que la loi est bonne; mais il dit que c’est la loi.
--Alors il faut la changer! reprit vivement la grisette. Quel mal y aurait-il donc à ce que tout le monde fût heureux, comme à la Brisaie?..... Oh! si j’avais pu vivre là! vous m’auriez donné les enfants à soigner, pas vrai, monsieur Michel? pauvres chéris! comme je les aurais aimés, caressés, pomponnés; rien que de voir un enfant, tenez, ça me fait venir des larmes de joie!... Et dire même que le mien... je ne puis pas...
Elle s’arrêta pour essuyer ses yeux.
--Il est certain que si on choisissait, reprit le Furet, ça ne serait pas de courir comme un barbet dans les rues de Paris et de dormir par nichées dans un garni. Pour ma part, je préférerais coucher dans les foins et conduire une bonne paire de bœufs. Deux fortes bêtes, comme ça, qui vous obéissent et font de bon ouvrage sous votre main, ça doit donner du plaisir.
--Moi, j’aime mieux les moutons, reprit Brousmiche; j’aurais été si heureux d’en avoir à garder. On est en plein air et on vit tout seul avec son chien... ce qui fait que personne ne rit de vous.
--Eh bien! voilà ce que M. Michel voulait, reprit Françoise; mettre chacun à sa place: et dire qu’on lui en a fait un crime! J’espère au moins que vous n’êtes pas resté longtemps en prison?
--Six mois seulement.
--Six mois!
--Qui me profitèrent plus que toutes les années passées à la Brisaie.
--Comment cela?
--Parce que ce fut pour moi l’occasion de révélations inconnues et le point de départ d’une nouvelle vie.
XXII.
Esquisses du peuple.
Une fois la première surprise et la première indignation passées, ma captivité me parut facile à supporter. Les ordres d’abord sévères, furent bientôt adoucis; l’argent fit le reste et m’acheta tout ce qu’une prison peut renfermer d’aisance et de liberté.
Je ne tardai pas d’ailleurs à reconnaître que le hasard m’avait offert une nouvelle occasion d’études. Après avoir vécu parmi les hommes soumis au joug de la société, j’allais connaître ceux qui l’avaient brisé. Je passais d’un milieu encore sain dans celui des désespérés. Ici j’allais voir toutes les maladies de l’intelligence mal employée, tous les ulcères creusés dans le cœur par des passions sans emploi, toutes les infirmités morales créées par l’ignorance ou la misère. Lugubre examen qui me fut à la fois une affliction et un encouragement! Car, si chaque instant me révélait une nouvelle plaie, chaque réflexion m’en montrait l’origine, et, comme le médecin attentif, je retrouvais jusque sous cette pourriture humaine, les grands principes d’une organisation non pas vicieuse, mais déviée.
Descendant au préau pendant les heures de promenade, j’interrogeais ces malheureux sur leur passé; je cherchais à retrouver, dans leurs récits, le point de départ de chacun des vices qui les avaient perdus plus tard; je m’efforçais enfin de dresser, pour chacun d’eux, cet arbre généalogique des péchés capitaux qui, selon un poëte espagnol, devient, aux enfers, le _titre de noblesse de chaque damné_.
Cette étude m’ouvrit mille perspectives nouvelles. Les lueurs qui avaient déjà traversé mon esprit se multiplièrent et s’étendirent; je commençai à comprendre que Dieu ne m’avait pas destiné à l’exécution d’un perfectionnement partiel, accompli au profit de quelques-uns, mais à une mission générale au profit de tous. Dès ce moment je résolus du poursuivre, sous toutes les formes et par tous les moyens, cette enquête de l’humanité qui devait me révéler sa véritable loi.
Ce fut une décision lentement prise, mais souveraine. Une fois les doutes écartés, cette idée de régénération devint, pour ainsi dire, la reine absolue de ma vie entière; je lui fis une phalange de tout ce qu’il y avait en moi de forces, de sentiments, de désirs, et quand la phalange eut formé ses rangs, je criai: Allons! et je partis, comme Alexandre, pour la conquête du monde.
Ma mise en liberté vint heureusement seconder ma résolution. Après beaucoup d’interrogatoires, de délais, d’hésitations, on trouva qu’une détention préventive de six mois suffisait à ma punition et l’on m’ouvrit la porte de la prison. L’_Adresse aux propriétaires français_ resta seulement supprimée.
Mais j’y attachais maintenant peu de prix. Depuis un an, mes idées s’étaient agrandies, j’entrevoyais déjà les grandes lignes d’un plan complet et nouveau; il ne me restait plus qu’à achever les études commencées.
Seulement, pour cela, il fallait connaître le peuple des villes, comme je connaissais celui des campagnes, vivre au milieu de lui sur un pied de confiance et d’égalité. Mon parti fut aussitôt pris. J’abandonnai l’administration de la Brisaie à maître Leroux; je pris des mesures pour que les revenus pussent être accumulés pendant cinq années, sans qu’il me fût possible d’en rien enlever et je partis à pied pour Paris, avec quelques centaines de francs et un passe-port accordé à _Joseph Michel, tourneur_.
Le voyage de l’ouvrier lorsqu’il est jeune et fort, qu’il ne laisse point après lui de famille, et qu’il possède de quoi subvenir aux besoins de la route, offre une continuité d’impressions charmantes. Tandis que le riche passe, emporté dans sa dormeuse et ne connaissant le monde qu’il traverse que par ses plaintes aux maîtres de poste ou ses débats avec les postillons, l’ouvrier, lui, jouit de tout ce qu’il voit, se mêle à tout ce qu’il rencontre. Il boit aux fontaines du chemin, cueille la mûre le long des haies, se repose avec les moissonneurs sous les gerbes en faisceaux. Tout lui est frère et ami: il jette un bon jour à la paysanne qui passe; il parle au jeune pâtre qui ramène les troupeaux de la friche éloignée; il accepte une place près du voiturier qui regagne son village et apprend ce qui fait la tristesse ou la joie de la paroisse. Ainsi, tout devient pour lui plaisir et enseignement. Partout, il laisse quelque chose de sa vie et prend quelque chose de la vie des autres; c’est un continuel échange d’émotions, de regards, de paroles. Quand le riche voyageur passe, ce n’est qu’un attelage qui use le pavé; mais quand l’ouvrier chemine, c’est un homme qui traverse le monde des hommes.
J’éprouvai si vivement cette sensation que le voyage fut pour moi une source de perpétuels enchantements. Profitant du droit que me donnaient ma veste et mes guêtres poudreuses, j’avais quitté la réserve égoïste du monde cultivé pour la joyeuse familiarité du peuple. Je m’arrêtais près du seuil afin de demander ma route et je liais conversation avec tous les passants, libre de la prolonger ou de l’interrompre selon ma fantaisie.
Un matin, en quittant Nemours, je fis la rencontre d’un ouvrier qui fumait à la porte d’un cabaret, et qui me cria du seuil:
--Eh bien! coterie[D], est-ce qu’on ne boit pas le coup du matin pour tuer le ver?
Je m’excusai en répondant que je ne voulais point m’arrêter, de peur de ne pouvoir gagner Fontainebleau avant la chaleur.
--Tu vas donc à Paris? me demanda-t-il; alors nous ferons la route à deux, mon fils, ce qui n’en fera que la moitié pour chacun... Seulement, il faut prouver qu’on est Français en buvant ensemble un coup de schnick.
L’air jovial de mon compagnon me plut, j’entrai avec lui au cabaret; mais, après le premier verre offert par moi, il fallut en accepter un second, puis il proposa de recommencer. Je déclarai que je voulais partir sans plus long retard; et lorsqu’il me vit sortir, il se décida enfin à me suivre.
--Tu me fais l’effet d’un bon enfant, mais un peu bégueule sur la chose du petit verre, me dit-il, quand il m’eut rejoint, ce n’est pas là le tempérament de Robert Brigoire, dit Pompe-à-mort. Il a tant battu de fer qu’il est resté affligé d’une soif d’Anglais..... A propos d’Anglais, comment qu’on t’appelle?
Je lui dis mon nom et ma profession.
--Tiens! je t’ai pris pour un compagnon de la truelle, reprit-il; mais n’importe, je veux t’apprendre à ne pas bouder devant le coup de croc, et, pour commencer, tu accepteras une politesse au premier bouchon. J’ai encore douze livres dix-sept sous qu’il faut fricoter.
Je tâchai de lui faire comprendre qu’il serait plus sage de les réserver pour le cas où il ne trouverait point d’ouvrage, en arrivant à Paris.
--Ah! bien oui, interrompit Robert, si on pensait au lendemain, il n’y aurait jamais de plaisir. Pour nous autres compagnons, vois-tu, le lendemain c’est la misère, les maladies et tout le tremblement; aujourd’hui, c’est le petit verre et la chanson grivoise. Va donc pour aujourd’hui, et au diable le lendemain! Justement voici un cabaret; j’offre le coup de consolation, mon vieux, en avant, marche.
Je déclarai à Pompe-à-mort que ses habitudes n’étaient point les miennes, et que je refusais positivement; il entra donc seul, tandis que je continuais ma route, mais il me rejoignit bientôt et recommença à causer.
Robert ne manquait ni d’intelligence, ni de bons sentiments; par malheur, des habitudes d’ivrognerie menaçaient de tout éteindre. Je tâchai de l’avertir doucement, mais il avait lui-même la conscience du sort qu’il se préparait sans avoir la force de s’arrêter.