Les réprouvés et les élus (t.1)
Part 12
Le banquier se rappela subitement la rencontre de la Forge-des-Buttes. Il avait, alors, bien cru reconnaître, dans le paysan sauvé par ses deux compagnons, le garçon de bureau qui logeait sur le même palier que Françoise, et de là était venue sa persistance à lui cacher ses traits; persuadé qu’il avait réussi, il voulut vérifier ses soupçons et dit à Françoise de le faire entrer.
Marc portait le pantalon et l’habit bleu barbeau, exclusivement réservés, par l’usage, aux fonctions qu’il remplissait. A la vue de Marquier, son visage s’éclaircit. Il possédait depuis longtemps le secret du déguisement du banquier, et l’avait parfaitement reconnu à la Forge-des-Buttes: c’était précisément lui qu’il cherchait. Aussi salua-t-il avec le sourire le plus aimable et en s’excusant de son indiscrétion.
--Pardieu! voilà bien longtemps, voisin, que je n’avais eu le plaisir de vous voir, fit observer Marquier qui désirait lier conversation.
--Bien longtemps, en effet, répondit Marc en s’inclinant; il me semble que je n’ai pas eu l’honneur de saluer Monsieur depuis le mois passé; Monsieur n’a pas été indisposé?
--Non, dit le banquier d’un air de négligence et en observant le garçon de bureau du coin de l’œil; mais je me suis absenté de Paris pendant quelques jours.
--Ah! Monsieur a voyagé?
--Dans la banlieue seulement, du côté de Maillecourt... Vous devez connaître ce pays-là?
--Faites excuse, Monsieur: je ne suis jamais allé plus loin que Chantenay pour voir ma famille.
--Vous avez des parents de ce côté?
--Un cousin, ou plutôt un autre moi-même, car on nous a toujours pris pour des jumeaux, et si ce n’était l’habit, tout le monde nous confondrait.
Marquier le regarda. Le ton de Marc était tellement naturel qu’il se demanda s’il n’avait pas été réellement abusé par la ressemblance.
--Et vous avez vu votre cousin depuis peu? demanda-t-il.
--Il y a déjà du temps, répliqua Marc, mais j’ai rencontré l’autre jour sa femme qui m’a appris qu’il avait manqué être brûlé par des vauriens.
--A la Forge-des-Buttes.
--Juste. Comment Monsieur sait-il?...
--Mon Dieu! dit Marquier embarrassé, l’affaire a été racontée dans tous les journaux. Ne l’avait-on pas enfermé dans la forge.
--Oui; et il a été délivré par des voyageurs qui passaient... des fils de famille, à ce qu’il paraît! Seulement, la femme de mon cousin n’a pas pu me dire les noms.
--On les a donnés dans le journal, fit observer le banquier. Il me semble... autant que je puis me rappeler... qu’on citait un monsieur de Gausson et un monsieur... Marquier...
Il avait prononcé ce nom en guettant de l’œil l’effet qu’il allait produire sur le garçon de bureau; mais celui-ci se contenta de le répéter.
--Marquier? dit-il; est-ce que ce serait un parent du banquier?
--C’est le banquier lui-même.
--Ah! bon! bon!
--Vous le connaissez, sans doute?
--Pas lui, mais son garçon de caisse, Jérôme... un grand, maigre, qui prend toujours du tabac dans la tabatière des autres. Ah! M. Marquier était un de ceux qui ont sauvé le cousin? Eh bien! c’est une raison pour que je m’intéresse à sa position...
--Quelle position? demanda le banquier surpris.
--Mon Dieu! ça n’est peut-être pas vrai, reprit le garçon de bureau avec bonhomie, car vous savez comment dans le commerce on se décrie les uns les autres. Il suffit souvent d’un mot pour qu’une maison perde son crédit.
--Est-ce que vous auriez entendu quelque chose qui pût nuire à celui de la maison Marquier? s’écria le banquier, à qui l’intérêt de sa réputation financière fit oublier tout le reste; je veux le savoir, monsieur Marc; cela a pour moi la plus grande importance...
--La maison où vous travaillez a donc des fonds chez M. Marquier?
--Précisément; ne me cachez rien, je vous en prie. Vous avez donc entendu dire qu’il était embarrassé?
--Pas précisément, répliqua Marc; mais on craint qu’il ne se compromette. On prétend qu’il s’est mis à fréquenter les jeunes gens à la mode; qu’il leur prête sans garantie. On cite même le fils d’une comtesse. Je ne me rappelle pas bien le nom...
--De Luxeuil, peut-être?
--Oui, je crois... de Luxeuil... c’est cela!... Eh bien! on assure que M. Marquier lui a prêté plus de cent mille francs, que le fils de la comtesse ne pourra jamais lui rendre, parce que sa mère est ruinée.
--Et ils s’imaginent peut-être qu’on ne le sait pas! s’écria le banquier en se levant avec feu. Je parie que c’est ce polisson de Lannaut qui a répandu de pareils bruits. Mais il n’a qu’à se bien tenir! Et, quant à ceux qui les répètent, monsieur Marc, vous pourrez leur répondre une chose de ma part, c’est que la maison Marquier a en portefeuille de quoi faire face trois fois à tous ses engagements.
--Diable! fit observer le garçon de bureau, il y a bien peu de gens qui pourraient en dire autant.
--Et je vous permets d’ajouter encore, pour l’édification de ces messieurs, que si Arthur de Luxeuil est insolvable, sa cousine ne l’est pas.
--Sa cousine est donc une vieille dont il doit hériter?
--Non, voisin; mais c’est une jeune... qu’il doit épouser!
Marc recula.
--Vous êtes sûr? s’écria-t-il.
--Comme je suis sûr de vous parler, monsieur Marc, reprit le banquier; tout est convenu, et le mariage aura lieu dans trois mois. Voilà ce que Lannaut et consorts auraient dû deviner, et ce que je vous engage à leur dire pour les rassurer sur la maison Marquier.
En prononçant ces mots d’un ton d’importance railleuse et pourtant encore courroucé, le banquier se rassit majestueusement; Françoise, qui pendant toute la conversation avait achevé de ranger la chambre, se rapprocha.
Quant au garçon de bureau, atterré un instant, il se remit aussitôt, saisit vivement le rat de cave qu’il avait posé sur la table, prit congé de Marquier et de Françoise, et sortit.
XV.
Le ménage de mademoiselle Clotilde.
Le lendemain, vers la brune, Marc se promenait seul et à petits pas dans la partie de la rue Vivienne comprise entre la place de la Bourse et les boulevards. Son œil se fixait souvent sur une élégante calèche arrêtée devant une des maisons. Enfin, la porte s’ouvrit, une grande femme enveloppée dans un burnous de satin s’élança sur le marche-pied de l’équipage, et celui-ci partit rapidement.
Marc demeura encore quelques minutes à la même place: puis, rasant les maisons, il frappa à la porte qui venait de se refermer, monta au premier étage et sonna.
Une femme en robe de soie vint ouvrir.
--Madame Beauclerc? demanda Marc.
La femme de chambre le regarda, et lui répondit sèchement:
--Au bout du corridor.
Et elle s’en alla.
Marc, qui connaissait le logement, se dirigea sans hésitation vers l’endroit indiqué. En passant devant la première pièce, il aperçut les préparatifs d’un souper, pressa le pas et arriva à la chambre de madame Beauclerc, dont la porte était ouverte.
L’aspect de cette chambre avait quelque chose de caractéristique. Elle était tendue de damas de laine et meublée avec luxe, dans le goût le plus moderne; mais les habitudes de la locataire avaient singulièrement nui à cette élégance. Des bouteilles, des verres, des peignes, des chandeliers étaient dispersés sur tous les meubles, et l’on voyait un reste de jambon, enveloppé de son papier gras, posé sur le velours qui garnissait la cheminée. Dans tous les coins traînaient de vieilles chaussures ou des cafetières de terre brune. La toilette de palissandre avait été transformée en table de cuisine, et une casserole s’enfonçait dans l’ouverture destinée à la cuvette; enfin, une grosse chienne noire avait pris possession, avec toute sa portée, de l’édredon placé sur le pied du lit.
Mais le plus curieux de cet intérieur était madame Beauclerc elle-même. Madame Beauclerc, qui, à l’en croire, avait eu autrefois la légèreté d’une biche, s’était tellement développée avec le temps, qu’on ne pouvait la comparer désormais qu’au mammouth reconstruit par la science de nos naturalistes. Lorsqu’elle parcourait sa chambre en soufflant, tout remuait autour d’elle; sa personne entière ne présentait qu’une masse accidentée par des espèces de cascades de chairs tremblantes sous lesquelles on eût en vain cherché une forme.
Elle était vêtue d’une robe de mérinos noir déchirée aux coudes, d’un foulard déteint qui lui tenait lieu de châle, d’une coiffe de nuit recouverte d’un mouchoir de coton, et de gros souliers dont elle avait coupé les quartiers pour en faire des pantoufles.
Au moment où Marc parut à la porte, elle se trouvait assise devant une petite table sur laquelle étaient posés deux verres, une bouteille et un jeu de cartes. Elle se détourna en entendant le bruit de ses pas, et le reconnut:
--Tiens c’est toi, Monsieur Marc, dit-elle, avec un geste de bienvenue, entre donc, mon petit, entre.
--Je ne vous dérange pas, mère Beauclerc? demanda-t-il.
--Au contraire, mon chéri, je m’ennuyais d’être seule; Clotilde vient de partir pour le théâtre et elle a emmené le cocher qui faisait ma partie; tu vas le remplacer.
--Pardon, mère Beauclerc, c’est que je sais à peine tenir les cartes.
--Bah! bah! il suffit de vouloir; tu connais bien la brisque ou le piquet.
--Je puis jouer un peu le piquet.
--Eh bien! mets-toi là, mon fils, il y a justement le verre du cocher, tu peux boire après lui, c’est un homme très-sain; il a même été vacciné.
Marc prit place et la grosse femme se mit à battre les cartes.
--Sais-tu qu’il y a longtemps que tu n’étais venu? dit-elle, en lui faisant couper.
--J’ai eu à travailler, fit observer Marc.
--Et ça va-t-il un peu?
--Tout doucement.
--Il me semble pourtant que le gibier ne manque pas?
--Peut-être, mais il faut le prendre.
--C’est juste, tout le monde n’a pas le tour de main, comme on dit; faut avoir le génie de la chose.
Et se penchant sur la table en baissant la voix:
--Tu n’as pas encore trouvé quelqu’un qui me remplace, je parie.
--C’est vrai, mère Beauclerc, répliqua Marc en arrangeant son jeu.
La grosse femme se rengorgea.
--Non, non, continua-t-elle d’un air capable, tu peux dire que ça été une perte pour toi, petit, quand j’ai quitté la partie... la mère Beauclerc avait le _truc_, vois-tu, et c’est quelque chose qui ne se donne pas. Aussi il y a des moments où je regrette de n’avoir plus rien à faire.
--Vous êtes pourtant mieux ici que dans votre loge du Marais, objecta Marc.
--Je ne dis, mon fils, je ne dis pas, reprit la mère Beauclerc, en remplissant les deux verres; mais il n’y a pas de petit chez soi. Là-bas, j’étais reine et maîtresse de mon cordon, tandis qu’ici je suis chez ma fille.
--Il me semble que vous ne manquez de rien.
--Pour ça, je n’ai pas de reproches à lui faire, dit la grosse femme qui vidait son verre à petits coups; Clotilde me laisse tout à discrétion, même la cave; mais, plus elle est bonne fille, plus je dois me tourmenter de son avenir.
--Que craignez-vous donc pour elle, mère Beauclerc?
--Je crains son bon cœur, mon chéri; dans sa position, vois-tu, faut être raisonnable; c’est un malheur qu’elle connaisse ce M. de Luxeuil.
--Pourquoi cela? je le croyais généreux.
--Oui, oui, mais ça éloigne les autres; une femme de théâtre doit avoir des principes: il faut qu’elle ne s’attache à personne.
--Alors, dit Marc en la regardant, selon votre idée il vaudrait mieux, pour mademoiselle Clotilde, se débarrasser de M. de Luxeuil?
--D’autant mieux qu’on le dit ruiné, répliqua la mère Beauclerc; du reste, j’ai averti Clotilde. Prends garde, mon enfant, que je lui ai dit; quand une maison menace de tomber, les rats s’en vont; faut pas montrer moins d’esprit que les bêtes quand on a été éduquée convenablement.
--Et que vous a-t-elle répondu?
--Ah! bah! toutes sortes de mauvaises raisons: que M. de Luxeuil était un bon enfant, et qu’elle ne trouverait pas mieux... est-ce que je sais, moi.
--Mais elle l’aime donc!
--Il ne manquerait plus que ça! Non, non, Dieu merci, elle a trop de bon sens pour s’attacher. Mais c’est cette petite peste de Clara qui est cause de tout... Tu sais bien, Clara de l’Ambigu? Eh bien! elle a parié que ma fille ne saurait pas garder un amant; alors Clotilde y met de l’amour-propre. Ces jeunesses, c’est si glorieux!
--Et elle est décidée à retenir M. de Luxeuil.
--A tout prix! Tu comprends, maintenant, pourquoi je m’inquiète? Je connais ma fille, vois-tu, rien ne la fera renoncer à son idée, et quoi qu’il lui en coûte, elle voudra donner un démenti à sa camarade.
Marc réfléchit un instant: sa première pensée en apprenant le projet de mariage d’Arthur avait été d’y mettre obstacle par le moyen de Clotilde: l’hostilité de la grosse femme à cette liaison l’avait d’abord effrayé; mais ces dernières confidences le rassurèrent.
--Diable! c’est fâcheux que votre fille tienne tant à son Monsieur, dit-il après une pause... d’autant plus fâcheux qu’elle perd son temps et ses peines.
--Qui est-ce qui t’a dit ça! s’écria madame Beauclerc.
Marc cligna des yeux.
--Vous savez bien que ça ne se demande pas, maman, fit-il observer à demi-voix; tout ce que je puis vous dire, c’est que M. de Luxeuil joue de son reste comme garçon.
--Comment! il se marie?
--Avec sa cousine... dont il est fou!
Madame Beauclerc laissa tomber ses cartes.
--C’est-il bien bien possible! s’écria-t-elle; il se marie!... et Clotilde ne sait rien!
--Comptez-vous qu’il l’avertisse, par hasard? Ce sera bien assez tôt quand le moment de rompre sera venu.
--C’est-à-dire qu’il plantera là ma fille! interrompit la grosse femme avec éclat; ah! le gueux! il me passera auparavant par les mains.
Marc la regarda avec surprise.
--Mais que disiez-vous donc tout à l’heure, mère Beauclerc? demanda-t-il.
--Tout à l’heure je disais que Clotilde aurait bien fait de le quitter, s’écria l’ancienne portière au _lieur_ que c’est lui, maintenant, qui la quitte.
--Eh bien?
--Eh bien! c’est un déshonneur pour nous! Il aura l’air de s’être dégoûté de ma fille; c’est de quoi la perdre de réputation.
--Je ne vois alors qu’un moyen, reprit Marc; en avertissant mademoiselle Clotilde, elle réussira peut-être à empêcher ce mariage...
--Oui, dit madame Beauclerc, qui s’appuya des deux mains sur la table pour se lever; il faut qu’elle fasse tout rompre, et, quand tout sera rompu, elle chassera le Luxeuil. Comme ça tout sera profit. Ah! il épouse des cousines sans dire gare! eh bien! on va lui montrer ce qu’on sait faire. Justement... il soupe ici avec des amis.
--Il me semble qu’ils sont déjà arrivés, fit observer Marc qui depuis un instant prêtait l’oreille.
Madame Beauclerc s’approcha de la porte.
--J’entends des voix dans le salon, dit-elle, reste à savoir si Clotilde est revenue.
Elle allait traverser le corridor pour s’en informer, lorsque l’on sonna à la porte d’entrée. Un domestique ouvrit et la jeune actrice parut avec Arthur qui lui tenait la taille enveloppée d’un de ses bras.
Elle avait conservé le costume dans lequel elle venait de jouer, et son burnous de satin blanc, à demi détaché, laissait voir ses belles épaules nues. Au moment où ils entraient, de Luxeuil se pencha pour les baiser.
--Finissez donc, polisson! dit Clotilde sans se déranger et de cet accent traînard adopté, à Paris, par les femmes d’une certaine classe.
De Luxeuil redoubla.
--Eh bien! il me mord, à présent! s’écria l’actrice, avec un mouvement qui fit sortir de sa robe de velours son épaule presque entière et trahit subitement la beauté de ses formes; assez de bêtise, voyons.
--Je ne t’ai jamais vue si jolie! dit Arthur qui continuait à tenir sa taille.
--Laisse-moi, interrompit Clotilde, il y a déjà du monde au salon, il faut que tu entres.
--Et toi!
--Tout à l’heure.
De Luxeuil lui donna encore un baiser et rejoignit les autres convives.
Quant à Clotilde, elle trouva au fond du corridor la mère Beauclerc qui l’attendait et qui, sans lui donner le temps de faire aucune question, l’entraîna dans sa chambre dont elle referma la porte en dedans.
Nous la laissons là occupée à recevoir la confidence de sa mère, pour suivre Arthur dans la pièce où il venait d’entrer.
Les invités, au nombre de huit à dix, étaient _la fleur des pois_ du café de Paris. Chacun d’eux avait son genre de gloire. On y voyait d’abord le duc d’Alpoda, dernier rejeton d’un des plus célèbres généraux de l’Empire, qui excellait dans l’escrime du bâton et dans l’exercice plus vulgaire, connu sous le nom de _savate_; le marquis de Rovoy, renommé par son talent à entraîner un cheval et à faire maigrir ses jockeys; le vicomte de Rossac, qui n’avait point encore pris possession de son siége à la chambre des pairs, et qui se préparait aux fonctions législatives par des tours d’escamotage à désespérer les Comte et les Philippe; le prince de Kishoff, Russe francisé, dont on citait la collection de pipes; enfin, plusieurs autres moins illustres, mais livrés à quelques spécialités aussi respectables.
Marquier était le seul qui ne fût recommandé par aucun mérite particulier.
De Luxeuil trouva cette élite de la jeunesse française occupée à discuter si la dernière débutante de l’Opéra avait ou non la cheville bien placée. Chacun invoquait, à l’appui de son opinion, celle de quelque célébrité de la fashion, et ce n’étaient que noms princiers et historiques.
L’entrée d’Arthur coupa court au débat. Il avait assisté à la course de lord Durford, et on l’entoura pour en savoir le résultat; mais les dissentiments soulevés à propos de la danseuse ne tardèrent pas à se renouveler au sujet des chevaux appelés à concourir. Le marquis de Rovoy, qui avait dernièrement perdu un pari contre lord Durford, prétendit qu’il ne devait ses succès qu’aux jockeys de ses adversaires, accusation qui fut vivement repoussée par le prince de Kishoff et soutenue par quelques autres. La discussion commençait même à s’envenimer et à dégénérer en querelle, lorsque Marquier l’interrompit par un cri d’admiration; il venait de s’arrêter devant un cabaret en porcelaine, que supportait un petit guéridon de citronnier posé devant une fenêtre.
--Voyez, voyez, Messieurs, s’écria-t-il, une nouvelle acquisition de Clotilde! Du vieux Saxe, et tout ce qu’il y a de plus beau. C’est un plateau de mille francs.
--Il m’en coûte trois mille, mon bon, fit observer de Luxeuil avec négligence.
--Ah! c’est donc un de vos cadeaux, Arthur?
--Oui, comme nous dînions ensemble aujourd’hui, j’ai voulu faire une surprise à notre hôtesse.
--C’est magnifique, reprit Marquier, dont l’admiration avait redoublé depuis qu’il savait le prix du cabaret; mille écus! cent cinquante francs de rentes. Savez-vous, mon cher, que vous avez des manières royales.
--Vous verrez également un surtout en vieille orfèvrerie dont on fait l’essai ce soir, continua de Luxeuil, qui avait, par-dessus tout, la vanité de paraître généreux; mais je ne comprends pas ce qui peut nous empêcher de souper. Clotilde ne devait être qu’un instant... il faut que j’aille m’informer.
--C’est inutile, interrompit M. de Rovoy, la voici.
On entendait, en effet, la voix éclatante de la jeune actrice, mêlée à la voix plus sourde de sa mère, toutes deux se rapprochaient et semblaient animées par la colère.
Tout à coup la porte du salon fut violemment poussée et Clotilde y parut les cheveux déroulés, le corsage à demi défait, pâle et les yeux étincelants.
A sa vue, les jeunes gens s’étaient tous retournés, mais elle ne parut point prendre garde à leur présence et chercha Arthur du regard.
--Ah! le voilà, s’écria-t-elle en le montrant, il faudra bien qu’il réponde!
Et s’élançant vers de Luxeuil qu’elle saisit par les deux bras.
--Est-ce vrai que tu vas te marier? demanda-t-elle en regardant dans ses yeux.
Arthur, pris à l’improviste, fit un mouvement en arrière.
--Quelle question me fais-tu là? balbutia-t-il, et à quel propos...
--Est-ce vrai? est-ce vrai? cria Clotilde, qui secouait les mains qu’elle tenait. Voyons, réponds, si tu as un peu de cœur!
--Mais, que signifie?... qui a pu te dire?...
--Quelqu’un qui en sait long! interrompit de loin la mère Beauclerc, qui n’avait pu franchir la porte du salon dont un seul battant se trouvait ouvert; oh! on veut nous montrer des couleurs; mais faut pas croire qu’on mécanisera ma fille comme la première venue.... Force-le à te répondre, Lolo.
--Et que puis-je répondre, dit vivement Arthur, honteux de la situation ridicule dans laquelle il se trouvait placé, et dont l’avertissaient les ricanements de ses amis; vous êtes folle, Clotilde.
--Folle? répéta l’actrice, en laissant aller la main du jeune homme; c’est-à-dire alors que ça n’est pas?
Arthur fit un geste équivoque.
--Il nie, reprit-elle, en se détournant vers les invités, vous l’avez vu, n’est-ce pas? Eh bien! il a menti.
De Luxeuil voulut l’interrompre.
--Il a menti, il a menti, répéta-t-elle avec une insistance emportée, et, la preuve, c’est que je sais toute l’affaire. Il épouse sa cousine; il l’a dit à ce gros petit qui est là et qui lui a prêté de l’argent!... Qu’il parle plutôt: n’est-ce pas la vérité?
Cette dernière question était adressée à Marquier qui regarda de Luxeuil, en bégayant une réponse évasive; mais celui-ci avait pris son parti.
--Eh bien? quand cela serait? dit-il avec hauteur.
--Alors tu avoues! interrompit Clotilde; vous entendez? le voilà qui avoue maintenant. Il se marie!... et je n’en savais rien! il ne m’avait prévenue de rien! il faisait le sournois et l’hypocrite.
--Clotilde!...
--Oui, l’hypocrite! répéta l’actrice exaspérée; si tu avais été franc avec moi, tu m’aurais dit:--voilà! il faut que je fasse une fin, séparons-nous. On se serait quitté bons amis: mais non, tu m’as tout caché, comme on ferait à une femme légitime! tu as voulu me garder jusqu’au jour des noces pour te faire alors un mérite de me sacrifier! c’était avantageux... et commode! on gardait la maîtresse en attendant la femme; il n’y avait que moi qui pouvais y perdre.
--Je ne vois pas bien ce que vous y avez perdu, ma chère, dit de Luxeuil, en effleurant de l’œil les derniers cadeaux offerts par lui à Clotilde.
Celle-ci comprit sans doute son regard, car, s’élançant d’un bond vers l’une des étagères qu’il avait désignées, elle y saisit les objets précieux qui s’y trouvaient étalés et les brisa à terre.
Les convives poussèrent une exclamation de surprise.
--Que faites-vous? s’écria Marquier, qui voulut l’arrêter.
--Je lui rends ce qu’il m’a donné, dit-elle, en faisant rouler aux pieds d’Arthur un nécessaire en cristal taillé... Ah! je n’ai rien perdu!... attendez, attendez!... ce n’est pas tout! il y a encore ces vases de la console... paff... et ces statuettes... paff! paff! et ce cabaret! ah! un nouveau cabaret!...
--Arrêtez! cria Marquier, les deux bras en avant, il a coûté trois mille francs...
--Paff! paff! paff! interrompit Clotilde, en lançant la cafetière, puis le sucrier, puis le pot à crème, puis le plateau avec toutes les tasses.
De Luxeuil qui avait d’abord voulu s’opposer à cet excès d’emportement finit par perdre patience.
--C’est une furie, dit-il en cherchant son chapeau pour sortir.
Dans ce moment les cris poussés par la mère Beauclerc devinrent plus perçants. Toujours debout à la porte, qu’elle essayait en vain de franchir, elle tendait les bras aux jeunes gens en répétant:
--Retenez-la, elle va tout briser. Seigneur Dieu! il y a de quoi nous ruiner..... Lolo..... Lolo..... Mais tu veux donc nous mettre à la mendicité, malheureuse! faut-il qu’elle soit folle de ce vaurien!...
Ces derniers mots frappèrent Arthur comme il allait ouvrir la seconde porte; il s’arrêta involontairement et retourna la tête vers l’actrice.