Les réprouvés et les élus (t.1)
Part 11
Madame Charles, que l’on appelait aussi mademoiselle Françoise, de son nom personnel, était une belle fille d’environ vingt-trois ans, dont toute l’apparence annonçait la santé, la force et la bonté. Bien que sa taille fût souple et fine, ses traits délicats et son teint d’une blancheur veloutée, il y avait, dans l’ensemble de sa personne, je ne sais quoi de calme, de simple et de gauchement gracieux qui lui donnait une sorte de beauté paysanne. Rien qu’à la regarder, on la sentait incapable de la plus innocente coquetterie. Ne voyant en toute chose que ce qui était droit devant ses yeux, elle se présentait avec les défauts et avec les dons que Dieu lui avait donnés, sans y rien ajouter et sans en rien cacher. Avec elle on ne pouvait ni espérer le plaisir de la découverte, ni craindre les désappointements de l’examen; du premier coup d’œil on avait tout vu.
Cette droiture native lui donnait un charme pour ainsi dire reposant. On éprouvait à la regarder la même sensation douce et sereine que donne l’aspect d’un lac dont les eaux paisibles reflètent les bois, les fleurs et le ciel.
Après s’être coiffée à la hâte, Françoise passa une robe de mousseline à fleurs roses et mit une guimpe blanche, dont l’élégance champêtre et endimanchée s’harmonisait merveilleusement avec sa physionomie naïve. Elle suspendit à son cou une petite croix d’or retenue par un velours étroit, ajouta à ses boucles d’oreille deux pendoloques en nacre de perles et agrafa à ses poignets des bracelets de corail.
Ainsi parée de ce qu’elle avait de plus riche, elle tourna en tout sens pour se voir tout entière dans son petit miroir d’un pied carré, passa plusieurs fois la main sur ses cheveux, et, satisfaite enfin, se hâta de tout mettre en ordre autour d’elle.
Courant ensuite à son réchaud, elle versa le lait bouillant dans une tasse de porcelaine blanche qu’elle posa sur une assiette, y joignit un petit pain, la seule cuiller d’argent qu’elle possédât, et quitta sa chambre pour monter aux mansardes.
XIII.
Un vieil ami du genre humain.
Maître Laurent s’était réservé toutes les mansardes, sauf une seule. Ce fut vers elle que se dirigea Françoise. Elle arriva à une petite porte de sapin qui n’était point peinte, y frappa doucement, et sur la réponse:--Entrez, elle souleva le loquet et se glissa dans la mansarde.
Celle-ci, placée à l’extrémité de la maison, sous la partie la plus basse du toit, méritait à peine ce nom, et celui de grenier lui eût, à tous égards, mieux convenu. Carrelée de briques dépareillées que le maître maçon avait voulu utiliser, et lambrissée seulement à hauteur d’appui, elle laissait voir à nu, partout ailleurs, la charpente et les tuiles entre lesquelles glissait le vent du soir, comme le prouvaient les oscillations du quinquet accroché au-dessous.
Ce dernier éclairait une large table couverte d’_états_ chiffrés, dont la copie faisait vivre le maître de la mansarde, et de plans et de papiers dont il s’occupait à ses instants de loisirs.
Quand Françoise entra, M. Michel (c’était son nom) était courbé sur une grande carte qu’il semblait étudier.
Sa tête chauve au sommet, mais qui avait encore gardé, plus bas, une couronne de cheveux blancs, présentait un développement vaste et harmonieux. Ses traits fortement accentués, avaient une noblesse austère et une sorte de grandeur dont on demeurait frappé malgré soi. Il était de taille moyenne, maigre et courbé, mais la vigueur de son organisation se révélait encore sous sa verte vieillesse. Vêtu d’une pelisse de forme ancienne, et garnie de fourrures maintenant râpées, mais qui avaient été précieuses, il se tenait les pieds et les jambes enveloppés dans un sac de peau de mouton, moyen de chauffage aussi économique que nécessaire, car la mansarde n’avait ni poêle ni foyer. Tout son ameublement consistait en un lit de sangle, à moitié caché par une vieille tapisserie fixée au toit, en une chaise de paille, une petite armoire peinte et quelques rayons de sapin chargés de liasses de papiers.
La table et le fauteuil qui servaient au travail du vieillard formaient seuls contraste avec ce mobilier indigent. Tous deux étaient en ébène massif, précieusement travaillé, et appartenant par la forme au siècle de Louis XIII. Le dos du fauteuil, droit et élevé, se terminait par un chiffre découpé à jour, et surmonté d’une rosace, tandis que le bureau, incrusté de filets d’ivoire souvent brisés ou interrompus, était orné, sur le devant, d’un petit écusson émaillé, qui avait résisté à toutes les injures du temps.
Au bruit que fit la jeune femme en entrant, le vieillard se détourna, et un sourire éclaira son visage austère.
--Ah! c’est ma jolie ménagère, dit-il.
--Je suis peut-être en retard, fit observer Françoise, en posant ce qu’elle apportait sur un petit guéridon qu’elle approcha du bureau; mais, j’étais sortie... puis il a fallu m’habiller...
M. Michel la regarda.
--Eh! je n’y prenais pas garde, dit-il, voilà en effet une toilette dont M. Charles devra être satisfait.
--Il m’a écrit qu’il allait venir, reprit joyeusement Françoise, en regardant vers la porte et en prêtant l’oreille.
--Alors, je ne veux pas vous retenir, chère enfant, dit M. Michel, qui tourna son fauteuil vers le guéridon, il faut descendre tout de suite.
--Non, non, reprit la jeune fille, chez qui la bonté combattait l’impatience, d’ici je puis écouter si l’on frappe à ma porte, et, en attendant, je vous tiendrai compagnie comme d’habitude... Vous m’avez répété bien des fois que vous mangiez de meilleur appétit quand vous n’étiez pas seul...
--Bonne fille! murmura M. Michel, comme s’il se parlait à lui-même; ah! quel malheur qu’elle n’est pas née un siècle plus tard!
--Pourquoi cela, monsieur Michel? demanda Françoise en souriant.
--Pour bien des choses, mon enfant, reprit le vieillard; avant un siècle, il se sera accompli dans le monde, s’il plaît à Dieu et au bon sens des hommes, de grands changements!
--Qu’est-ce que cela pourrait me faire à moi, pauvre fille? demanda la fleuriste.
--D’abord il n’y aura plus alors de pauvres filles, reprit M. Michel, si ce n’est celles à qui la nature aura refusé la santé, la bonne humeur et la beauté... Encore tâchera-t-on de les dédommager par tout ce qui peut se donner; mais les créatures douées comme vous de ce qui fait la richesse et la joie des hommes seront les reines du monde!
--Ah! grand Dieu! je ne voudrais pas être reine, interrompit Françoise, il y a trop de chagrins et d’ennuis...
--La royauté dont je parle n’aura rien de commun avec celle que nous connaissons, chère enfant, reprit le vieillard; ce sera une supériorité spontanée, librement reconnue, et à laquelle pourra prétendre quiconque servira le genre humain. Elle ressemble à la royauté du cheval parmi les animaux domestiques, ou de la rose parmi les fleurs; loin de la contester comme un privilége oppressif, on en jouira comme d’un don concédé au profit de tous.
--A la bonne heure, dit Françoise, qui, dans cette explication, n’avait compris qu’une seule chose, l’espérance en un avenir où tout le monde serait heureux; à la bonne heure, monsieur Michel, mais ce n’est point pour moi qu’il faudrait souhaiter une vie moins triste; je suis jeune, j’ai du travail, et tant que Charles m’aimera, je n’ai rien à demander; mais il y en a d’autres qui sont vieux, dans la peine, et tout seuls! C’est envers ceux-là que le monde n’est pas juste. Ah! vous parliez tout à l’heure de royauté; eh bien! oui, je voudrais être reine, seulement un jour, pour faire du bien aux honnêtes gens qui souffrent sans le mériter.
Le vieillard, qui avait commencé à manger, s’arrêta et regarda la grisette.
--C’est à moi que vous pensez, Françoise? demanda-t-il doucement.
--Faites excuse, Monsieur, répondit celle-ci un peu confuse, je n’ai point voulu vous offenser.
--M’offenser, pauvre enfant! en êtes-vous capable? La pitié ne blesse que les orgueilleux; pour les autres, c’est la meilleure consolation. Si vous désirez être reine, ce serait surtout, je parie, pour enrichir votre vieux voisin!
--Eh bien! oui, s’écria la grisette, puisque je puis le dire sans vous fâcher; oui, je voudrais pouvoir vous donner tout ce qui vous manque... parce que ça me fend le cœur de penser que vous demeurez ici... dans une mansarde où le vent entre de tous côtés... Ah! si seulement vous m’aviez laissé acheter ce poêle que les gens du second proposaient d’échanger.
--Et pour lequel vous vouliez donner votre commode?
--Je n’en ai pas besoin; vrai, mon bon monsieur Michel, le secrétaire me suffit... Mais vous avez refusé si sérieusement... que je n’ai pas osé vous en reparler... et maintenant l’occasion est manquée! peut-être cependant qu’en cherchant...
--Non, Françoise, je ne veux pas. Je vous ai, d’ailleurs, prouvé, ma chère enfant, qu’il n’y avait point ici de place pour le mettre.
--C’est bien là ce qui me tourmente, de vous voir si mal logé, dit la grisette, en regardant autour d’elle. Oh! quelquefois quand je travaille seule, le soir, je me mets à rêver tout éveillée. Je me figure que je deviens riche, tout d’un coup, comme dans les histoires, et alors je règle, en idée, ce que je ferai de ma fortune... mais je ne sais pas pourquoi je vous raconte ces folies!...
--Continuez, je vous en prie, continuez. Vous réglez donc l’emploi de votre fortune?
--Oui, Monsieur, je fais des parts pour chacun....
--Et je suis sûr que vous ne m’oubliez pas?
--C’est ce qui vous trompe: je ne mets rien pour vous.
--En vérité?
--Non, parce que je me figure que vous êtes habitué à me voir, et que vous aimeriez mieux ne pas me quitter. Aussi, je vous établis chez moi, dans mon hôtel!... car j’ai un hôtel. J’ai déjà choisi votre appartement; une chambre à coucher et un cabinet de travail, garnis de tapis, bien meublés, et en plein midi pour que vous ayez du soleil. Il y aurait un domestique rien que pour vous, une bonne voiture qui vous conduirait tous les jours au jardin des Tuileries; au retour, on dînerait ensemble, rien ne vous manquerait, car je connais vos goûts, et ce serait moi qui ordonnerais les repas!... N’est-ce pas que c’est un beau rêve, et que je serais bien heureuse si j’avais pour marraine une fée!... Mais qu’avez-vous donc? vous ne mangez plus, vous avez l’air de ne plus m’écouter, vous ne répondez pas...
Le vieillard avait en effet cessé de manger, et il gardait le silence, mais il avait tout écouté, et quand il releva son visage, jusqu’alors baissé, Françoise aperçut une petite larme qui glissait le long de ses joues ridées.
--Ah! mon Dieu! est-ce que je vous ai fait du chagrin? s’écria-t-elle.
M. Michel lui prit les deux mains et les serra dans les siennes.
--Je voudrais que vous fussiez ma fille, Françoise, dit-il d’un accent profond.
--Eh bien! regardez que je la suis, cher monsieur Michel, répondit la grisette avec une gaieté tendre, et alors laissez-moi tout arranger ici à ma fantaisie... en attendant que j’aie un hôtel. Je suis sûre que si le poêle...
Le vieillard lui imposa silence.
--Assez, mon enfant, assez, interrompit-il d’un ton de douce autorité, les filles doivent obéissance à leur père, et moi je vous ordonne de me laisser, de peur que monsieur Charles n’arrive sans que vous l’entendiez.
--Mais vous allez demeurer seul?
Il secoua la tête en souriant.
--Je ne suis jamais seul, chère enfant; car j’ai comme vous, mes rêves qui me tiennent compagnie.
--Vos rêves, monsieur Michel?
--Oui, je fais aussi des projets pour un vieillard bien abandonné et bien misérable.
--Quel vieillard?
--Le genre humain, mon enfant. Mais, allons, vous voyez que j’ai fini, Françoise; emportez tout, et descendez, je vous en prie pour l’amour de moi.
La grisette ne se fit pas presser plus longtemps. Elle s’assura que tout était en ordre dans la mansarde, reprit la tasse, la cuiller d’argent, le plateau, souhaita le bonsoir à son voisin et se retira.
Il y avait déjà deux ans qu’elle s’était fait la ménagère de ce dernier, par pure bienveillance, et qu’elle l’entourait de tous les soins qu’eut pu attendre d’elle un vieux parent ou un vieil ami.
M. Michel n’était pourtant ni l’un ni l’autre. Il y avait même sur son passé une sorte de mystère que la grisette n’avait pu pénétrer. A en croire certaines habitudes et certains mots qui lui échappaient parfois, son protégé de la mansarde avait dû connaître des jours meilleurs; mais quelle avait été, au juste, son ancienne position, comment s’était-elle transformée, d’où venait sa réserve affectée sur tout ce qui le concernait? Nul n’avait pu le deviner.
Françoise venait d’ouvrir la porte de son logement et allait y entrer, lorsqu’elle entendit au bas de l’escalier une voix à laquelle répondait celle du portier; elle s’arrêta en penchant la tête par-dessus la rampe; un pas qu’elle reconnut faisait déjà crier les marches, elle rentra avec une exclamation de joie, déposa ce qu’elle portait, et revint en courant sur le palier au moment où un petit homme y arrivait.
--Charles! s’écria-t-elle en s’élançant à sa rencontre.
--Me voilà, ma biche, dit le visiteur, en déposant un baiser retentissant sur la joue que la grisette lui tendait. Tu as reçu ma lettre, n’est-ce-pas?
--Oh! oui, je vous attendais; mais entrez vite, il fait du vent dans cet escalier, et vous avez l’air de souffrir du froid.
--C’est le brouillard, dit le petit homme en suivant Françoise dans sa chambre; il fait un temps à ne pas distinguer un chiffonnier d’un omnibus. Heureusement que j’avais pris mon paletot en caoutchouc et mon cache-nez... Prrr... Attends, ma biche; attends que je me dépouille.
Il enleva la cravate de laine qui l’enveloppait jusqu’aux oreilles, se débarrassa de son surtout, ôta son chapeau, et montra aux yeux de Françoise la petite figure ronde et joufflue d’Aristide Marquier!
XIV.
Une fille mère.
C’était en effet le banquier, mais dépouillé de tous les embellissements fashionables dont nous avons précédemment parlé. Son costume, composé d’une redingote bleue trop courte et d’un pantalon trop long, convenait, du reste, si bien à ses traits et à sa tournure, que l’observateur le plus expérimenté n’eût pu soupçonner un déguisement. C’était, de la tête aux pieds, tout ce qui peut personnifier un quatrième clerc d’avoué ou le sixième commis d’une maison de commerce.
Aussi, Marquier s’était-il présenté à Françoise sous ce dernier titre, et le nom de Charles, qu’il avait adopté, était une précaution destinée à maintenir plus sûrement son incognito.
Un pareil déguisement eût sans doute mal réussi près d’une fille avide ou coquette, mais Françoise n’y avait vu qu’une ressemblance de situation qui, dès le premier abord, l’avait disposée à la confiance. Pour la fleuriste, étrangère à tout calcul, l’obscurité du commis était une première cause d’attachement. Son empressement amoureux et ses sollicitations achevèrent de gagner la jeune fille. Durement élevée par une tante qui, pour seule marque de tendresse, l’avait nourrie, habituée à un travail incessant et solitaire, ne connaissant de la vie que ses obligations pénibles, elle n’avait pu concevoir aucune des espérances qui rendent les jeunes filles si difficiles ou si ambitieuses dans un premier attachement. Il avait suffi de lui dire qu’on l’aimait pour qu’elle se sentît saisie de reconnaissance et de joie. C’était quelque chose de si nouveau! Elle y avait si peu compté! Elle entrevoyait dans cet échange d’affection tant de bonheurs charmants!
Marquier profita de cette première ouverture de cœur et se fit aimer, pour ainsi dire, par surprise. Françoise se donna à lui parce qu’il s’était présenté le premier, et apporta, dans cet amour, le dévouement d’une sensibilité qui trouvait pour la première fois à s’épancher. Elle sut gré à Marquier de tout le bonheur qu’elle crut recevoir de lui, et dont la source n’était qu’en elle.
La naissance d’un fils vint encore resserrer cette liaison qui durait déjà depuis deux années. Le banquier continuait à l’entretenir un peu par habitude et beaucoup par raison, certain qu’il était de ne pouvoir trouver ailleurs une maîtresse aussi belle, moins exigeante et surtout plus _désintéressée_.
Après l’avoir aidé à se débarrasser de son paletot, Françoise s’était empressée de lui avancer le seul fauteuil qu’elle possédât et dans lequel il se laissa tomber tandis qu’elle se plaçait devant lui, à genoux sur un tabouret.
--Cette rue des Morts est au bout du monde, dit Marquier en reprenant haleine avec effort.
--Pourquoi aussi ne pas monter dans notre omnibus, fit observer Françoise, qui lui essuya le front avec son mouchoir.
--Bah! on me recommande l’exercice, dit le banquier en se secouant; puis, j’avais ma soirée libre et je voulais te voir.
--Il y a si longtemps que vous n’êtes venu, Charles!
--Que veux-tu, nous sommes écrasés d’ouvrage; tu n’avais rien à me dire, d’ailleurs, n’est-ce pas?
--Rien! vous croyez cela, reprit la grisette en rapprochant sa figure brillante de joie; eh bien! c’est ce qui vous trompe, Monsieur: j’ai reçu des nouvelles de Normandie.
--Ah!... et le petit... est bien? demanda Marquier d’un ton un peu embarrassé.
--Oui; mais ce n’est pas tout.
--Qu’y a-t-il donc?
--Vous ne devinez pas?
--Non.
--Eh bien... il commence à parler!
A voir l’éclair de bonheur qui brillait dans les yeux de Françoise en prononçant ces mots, il était évident qu’elle s’attendait à un cri de surprise joyeuse de la part de Marquier; mais celui-ci conserva toute sa tranquillité et se contenta de répéter:
--Ah! il commence à parler.
Un nuage passa sur les traits de la jeune femme.
--Cela ne vous rend donc pas content, Charles? demanda-t-elle avec un léger accent de reproche.
--Au contraire, reprit Marquier; mais tu t’y attendais bien, je suppose: il était clair que ce garçon ne pouvait rester muet.
La grisette parut surprise et affligée. Dans son naïf ravissement de mère, elle ne pouvait comprendre que chacun des progrès de l’enfant ne fût point l’occasion d’une fête dans le cœur de son amant.
--Moi qui croyais vous annoncer une si bonne nouvelle, dit-elle tristement.
--Mais elle est excellente, la nouvelle, reprit Marquier en jouant avec ses cheveux; seulement, à la manière dont tu me l’as annoncée, j’ai cru qu’il s’agissait d’une dépêche télégraphique qui allait faire remonter les fonds.
Françoise fit un mouvement.
--Allons, je plaisante, ne te fâche pas, continua-t-il en l’embrassant, mais il est certain que tu es folle de cet enfant.
--C’est votre fils, Charles, répondit-elle en s’appuyant sur l’épaule de Marquier. Ah! si vous saviez, allez, toutes les idées qui me viennent, quand je pense à lui!
--Voyons tes idées...
--D’abord je ne veux pas que Jules gagne sa vie en travaillant de ses mains; je veux qu’il reçoive de l’éducation, qu’il devienne capable d’avoir une place, d’être un Monsieur enfin.
--Pourquoi cela?
--Parce qu’il ne faut pas qu’il soit comme moi... qu’il vous fasse honte...
--C’est un reproche, Françoise?
--Non, Charles, non; je sais bien que si vous sortiez avec moi, que si j’allais chez vous, cela pourrait vous faire tort; aussi je ne me plains pas: ce n’est pas votre faute; mais je voudrais éviter ce chagrin à Jules.
--Et comment feras-tu, pauvre fille? L’instruction d’un garçon coûte cher.
--Oh! je le sais, dit la grisette d’un ton capable; j’ai pris des informations; mais d’abord, notre vieux voisin m’a proposé de donner à l’enfant les premières leçons.
--Et plus tard?
--Plus tard, je paierai des maîtres.
--Mais où trouveras-tu de l’argent?
--Il est trouvé, s’écria Françoise d’un air triomphant.
Marquier la regarda.
--Oui, trouvé, répéta-t-elle; ah! vous ne vous doutiez pas de cela! Vous avez cru que je m’occupais seulement de fabriquer mes roses et mes camélias; mais c’est ce qui vous trompe, Monsieur! moi aussi, j’étudie les affaires, et j’ai préparé une opération... C’est comme cela que vous dites, je crois?
--Pardieu! je serais curieux de connaître cette opération, dit le banquier en riant[.]
--Eh bien! dit Françoise, vous avez peut-être entendu parler de la _tontine des familles_?
--C’est une banque de prévoyance?
--Où les enfants qui survivent héritent de ceux qui sont morts.
--C’est cela.
--En y déposant cent francs le 1er janvier, pendant dix ans, je puis assurer à Jules ses frais d’instruction.
--Peut-être; mais ces cent francs, il faut les avoir...
--Je les ai, dit Françoise en courant à sa commode, d’où elle tira une bourse; voyez, Monsieur, cinq pièces d’or toutes neuves.
--Cinq pièces d’or! c’est ma foi vrai.
--Ça fera le paiement de la première année.
--Mais comment as-tu pu te procurer?...
--Voilà mon secret, j’ai trouvé un moyen! mais je n’ai voulu rien vous dire avant d’avoir la somme entière, et il a fallu onze mois d’économie.
--Et sur quoi, diable, as-tu pu économiser cinq louis?
--Ah! cela vous étonne, parce que vous autres hommes vous ne pouvez calculer que pour de grosses sommes; il n’y a que les femmes à savoir faire des petites épargnes. Aussi, moi, depuis longtemps je pensais à mettre un peu plus d’ordre dans mes affaires, à retrancher le superflu.
--Le superflu! répéta Marquier en promenant involontairement un regard sur le modeste logement de la grisette.
--Certainement, reprit Françoise, je me suis dit qu’il y avait des ouvrières qui gagnaient un tiers moins que moi et qui cependant réussissaient à vivre: il était donc bien clair que je pouvais économiser un tiers sur mes dépenses.
--Mais comment?
--Par bien des moyens. D’abord je déjeunais toujours autrefois avec du café, ce qui est très-malsain, à ce que l’on dit; je l’ai supprimé. Ensuite j’ai trouvé qu’il suffisait de s’habiller chaudement pour se passer de feu presque tout l’hiver; enfin j’ai calculé que si je me levais plus tôt chaque matin, j’aurais le temps de savonner et de repasser ce que je donnais autrefois à la blanchisseuse. Tout cela a l’air de peu de chose, n’est-ce pas? Eh bien! savez-vous ce que j’ai économisé par ce moyen, Monsieur? au moins six sous par jour! oui, six sous, ce qui me fait plus de cent francs par an et me permet de payer la rente à _la tontine des familles_.
--Embrasse-moi, Françoise, s’écria Marquier, évidemment plus émerveillé de l’habileté de la grisette à se créer des ressources qu’attendri de son dévouement; tu es une brave fille... qui mérite qu’on t’encourage: aussi je veux t’aider... j’irai moi-même à _la tontine des familles_ pour savoir si le placement est sûr.
--Ah! merci, Charles.
--Et de plus, ajouta le banquier, chez qui, à défaut de la voix du sang, parlait une honte secrète, de plus, je ferai aussi quelque chose pour Jules... je donnerai cent francs comme toi!
--Oh! non, interrompit vivement Françoise, je ne veux pas; vous êtes obligé à des dépenses, vous. Un homme ne peut pas se réduire comme une femme; il faut qu’il suive les usages, qu’il fasse ce que font ses amis; vous ne pouvez rien économiser, Charles.
--Qu’en sais-tu?
--Vous m’avez souvent répété vous-même que vous aviez peine à vous suffire!... puis, mon ami, ajouta-t-elle avec une expression de tendresse naïve, ça serait m’ôter ma joie! vrai! j’ai besoin de penser que c’est moi qui élève Jules sans qu’il ait rien à te demander... que de l’aimer... c’est peut-être de l’orgueil; mais il faut me le pardonner, car cet orgueil-là donne du courage et rend heureuse. Laissez-moi élever l’enfant, et, quand il sera grand, quand il pourra vous faire honneur, alors vous le prendrez pour l’aider... ne me refusez pas ça, Charles!
--Est-ce que je puis rien te refuser, dit le banquier en l’attirant sur ses genoux; tu sais bien que je ferai tout ce que tu voudras.
Françoise lui passa un bras autour du cou et le remercia par un baiser.
Dans ce moment, trois coups secs et à intervalles inégaux furent frappés à la porte de la chambre. Marquier tressaillit et Françoise se leva; elle avait reconnu la manière de frapper.
--C’est M. Marc qui vient allumer son bougeoir, dit-elle.