Les réprouvés et les élus (t.1)

Part 10

Chapter 103,663 wordsPublic domain

Ainsi tous deux se trouvaient, avec des dispositions différentes, sur cette pente glissante qui conduit à l’amour, et, tandis que de Gausson résistait, malgré lui et avec peine, Honorine, ignorante du danger, l’entraînait à sa suite sans s’en apercevoir.

La promenade qu’ils venaient de faire les avait tenus séparés jusqu’au moment où ils demeurèrent tous deux isolés, derrière la calèche de madame de Luxeuil. Cependant, la conversation engagée parut d’abord étrangère à ce qui faisait le sujet ordinaire de leurs querelles. Animée par la course et heureuse de la présence de Marcel, la jeune fille admirait naïvement tout ce qui frappait son oreille ou ses yeux.

--Oui, disait-elle avec un joyeux abandon, j’aime le bruit et le mouvement qui annoncent l’approche de Paris. Ces chariots qui se pressent, ces passants qui courent, ces ouvriers qui s’appellent, tout m’intéresse et m’occupe; il me semble qu’ici les hommes vivent plus qu’ailleurs.

--Je suis comme vous, dit Marcel, mais cette vue, au lien de me réjouir, m’attriste toujours.

--Pourquoi cela?

--Parce qu’elle me fait faire un retour involontaire sur moi-même. Je ne puis regarder l’activité de la foule sans penser que chacun de ces hommes accomplit sa tâche et remue son grain de poussière dans le monde, tandis que moi je passe oisif et inutile au milieu du travail universel. Alors je me sens pris d’une sorte de mépris pour l’existence inoccupée dans laquelle le hasard m’a jeté!

--N’en pouvez-vous donc sortir? toutes les carrières vous sont ouvertes.

--Sauf celles que m’interdit ma naissance! car chacun porte ici-bas son fardeau originel. Si le peuple reçoit pour héritage la misère et l’ignorance, la noblesse reçoit la folie et l’orgueil. N’ai-je pas ce qu’on appelle _un nom à porter_, c’est-à-dire l’obligation de ne suivre que certaines routes tracées? encore pour les parcourir faudrait-il une éducation, des habitudes qui ne m’ont point été données. Ceux qui ont fait de moi un homme ne m’ont appris que l’oisiveté; ils y ont mis leur sagesse et mon honneur. Inhabile à tout, grâce à leurs soins, je ne puis jamais prétendre à la joie d’élever pierre à pierre, comme tant d’autres, mon édifice de fortune.

Honorine regarda de Gausson avec une sorte d’étonnement inquiet.

--Mon Dieu! seriez-vous ambitieux? demanda-t-elle.

--Ambitieux de bonheur, répondit Marcel, en souriant.

--Et pour être heureux, il vous faut cet édifice de fortune que vous regrettez?

--Oui.

--Qu’en voulez-vous donc faire?

De Gausson parut hésiter.

--Je voudrais, dit-il, après un moment de silence, je voudrais pouvoir l’offrir à la femme que j’aurais préférée.

--Ainsi ce serait pour l’enrichir?...

--Non, mais pour avoir le droit de choisir librement, de parler sans crainte; ce serait pour qu’une affection loyale ne fût pas exposée à paraître un odieux calcul; pour ne pas être obligé enfin d’échapper à la honte du soupçon en renonçant au bonheur.

--Et pourquoi y renoncer?

--Parce que je n’y ai point droit. L’homme né pour être le bienfaiteur et le soutien de la femme ne peut, sans mentir à son devoir, devenir le soutenu et l’obligé; c’est à lui de se faire place dans la vie, d’en offrir une part à celle qu’il a choisie et de lui donner en travail, en dévouement, en courage, ce qu’elle lui rend en charme et en amour.

Et comme il s’aperçut du mouvement qu’avait fait Honorine:

--Mais, pardon! ajouta-t-il en souriant; je me laisse aller à une véritable confession, et vous devez me trouver bien hardi.

--Hardi? non, dit la jeune fille émue.

--Bien fou, du moins?

--Non, non.

--Quoi donc alors?

--Bien orgueilleux!

Marcel garda un instant le silence.

--Peut-être, dit-il, mais ne soyez pas trop sévère à l’orgueil, car, au milieu de toutes nos faiblesses et de tous nos abaissements, c’est le seul vice qui nous soutienne à l’égal de la vertu. L’âme humaine est une place perpétuellement assiégée, pour le salut il faut accepter tous les défenseurs, sans s’informer de leurs noms ni de leur origine.

--Ainsi, reprit Honorine, qui semblait suivre sa propre idée plus que celle du jeune homme, votre fierté ferait taire vos préférences mêmes?... Parce que d’autres font à la femme un mérite de sa richesse, vous lui en feriez, vous, un titre d’exclusion; vous refuseriez jusqu’à son affection?

--Pourquoi m’interroger sur ce que je ferais? reprit vivement de Gausson; qui peut répondre de mettre toujours d’accord ses sentiments et ses principes? A quoi bon d’ailleurs supposer une tentation impossible? Suis-je donc de ceux qui savent réveiller ces irrésistibles sympathies?...

--Vous ne répondez pas! fit observer Honorine avec une sorte d’impatience.

--Parce que je ne puis admettre votre supposition.

--Admettez-la, je le veux, et répondez.

--Répondre! dit Marcel qui, depuis quelques instants, luttait, avec un effort évident, contre son propre entraînement; répondre!... répéta-t-il en regardant Honorine, dont les yeux continuaient à l’interroger; eh bien!...

Il s’interrompit de nouveau.

--Eh bien? J’attends! insista Honorine.

--Eh bien! dit Marcel d’une voix plus basse, mais d’un accent profond, mes résolutions, mes craintes, mon orgueil... j’oublierais tout... pour la femme... qui vous ressemblerait!

La jeune fille tressaillit de surprise et de saisissement. Dans sa naïve inquiétude, elle avait voulu arracher à de Gausson une rétractation sans prévoir que cette rétractation pouvait entraîner un aveu. Une rougeur subite couvrit ses traits; elle regarda autour d’elle avec trouble; mais l’intervalle qui la séparait de la calèche ne permettait point de craindre que Marcel eût été entendu. Elle tourna les yeux vers lui, voulut murmurer quelques mots, et, semblant céder tout à coup à je ne sais quelle confusion effrayée, elle releva la bride de son cheval et rejoignit rapidement la comtesse.

On était arrivé au rond-point des Champs-Élysées, où celle-ci prenait congé de ses compagnes de promenade. La marquise et madame des Brotteaux se dirigèrent vers le faubourg Saint-Germain, et MM. Darcy et de Gausson continuèrent le quartier du Louvre. Quant à madame de Luxeuil, elle tourna par l’avenue de Marigny pour gagner le faubourg Saint-Honoré avec sa nièce, Arthur et Marquier.

L’habitation de la comtesse, comprise dans le massif d’édifices qui sépare la rue Duras de la rue d’Anjou, avait une double façade comme la plupart des hôtels bâtis sous Louis XV. L’une donnait sur un parterre, récemment disposé en jardin anglais, l’autre sur une cour d’entrée, fermée à droite et à gauche par les bâtiments de service.

Ce fut dans cette cour que la comtesse descendit de calèche, tandis qu’Arthur aidait Honorine à mettre pied à terre. Celle-ci s’élança dans l’escalier, sur les pas de sa tante, et de Luxeuil revenait vers Marquier, lorsqu’un homme en lunettes et vêtu de noir, qui semblait attendre à la porte de la loge, s’avança à sa rencontre.

--C’est bien à monsieur Arthur de Luxeuil que j’ai l’honneur de m’adresser? demanda-t-il le chapeau à la main, et d’un air respectueusement riant.

--Que me voulez-vous? dit Arthur sans s’arrêter.

--Pardon, reprit l’homme noir, en fouillant dans une de ses poches, si monsieur pouvait m’accorder un instant...

--Vite, je suis pressé.

--Il s’agit d’une affaire...

--Après?

--......D’une affaire de billets... souscrit à monsieur Raimbaut.

--Raimbaut! s’écria Arthur, en s’arrêtant court, vous venez alors pour ce paiement?...

--De douze mille sept cent quarante-trois francs, continua l’homme aux lunettes, qui avait tiré de son portefeuille plusieurs papiers; on a déjà eu l’honneur de se présenter hier, mais comme monsieur était absent, j’ai reçu l’ordre de passer ce matin...

--C’est-à-dire que vous êtes huissier, et que vous venez pour le protêt!

--Dans le cas où monsieur ne jugerait pas à propos de faire honneur à sa signature...

De Luxeuil mesura l’huissier d’un regard presque menaçant.

--Attendez, lui dit-il brusquement.

Et s’avançant vers Marquier, qui venait de remettre Lucifer à un domestique, il passa un bras sous le sien, et le conduisit à l’écart, près d’un appenti servant de bûcher.

Leur conversation se prolongea assez longtemps à voix basse. Aux premiers mots prononcés par Arthur, le banquier avait paru se récrier et se défendre; mais une nouvelle confidence sembla l’apaiser subitement; il y eut entre lui et de Luxeuil un échange d’explications rapides, à la suite desquelles Marquier, convaincu, ordonna à l’huissier de le suivre, pour recevoir le paiement de ses billets, tandis qu’Arthur rentrait à l’hôtel.

A peine tous deux eurent-il disparu, qu’un homme en pantalon de velours olive, les bras nus et la scie à la main, se montra à la porte du bûcher: c’était Marc, le paysan de la Forge des-Trois-Buttes, et le dépositaire du fragment d’anneau remis par la baronne! il avait vu tout ce qui venait de se passer, et, parmi les paroles échangées entre de Luxeuil et le banquier, il avait distingué le nom d’Honorine!

Il s’arrêta d’abord près du seuil, paraissant hésiter sur ce qu’il devait faire, réfléchit quelques instants, puis, comme frappé d’un trait de lumière, il déposa précipitamment la scie qu’il tenait, reprit sa casquette de cuir, sa veste de commissionnaire, traversa la cour de l’hôtel, et se dirigea rapidement vers la rue des Morts.

XII.

Une maison de la rue des Morts.

Quiconque a étudié les quartiers populaires de Paris, a nécessairement remarqué le rapport frappant qui existe entre l’aspect extérieur de chacun d’eux et la nature de ses habitants. Il y a un proverbe arabe qui dit que si l’on donnait une enveloppe de colimaçon à la tortue, elle y trouverait place pour ses quatre pattes. Or, ce qui n’est qu’une supposition pour l’animal amphibie est la réalité même pour l’homme. Telle est en effet sa puissance d’appropriation qu’il finit par modifier tout ce qui l’environne, selon ses habitudes et ses goûts. Aussi y a-t-il pour qui regarde bien, dans la situation d’un quartier, dans la physionomie de ses constructions, dans la nature de ses boutiques, dans le choix des marchandises, mille révélations qui ne peuvent tromper. On devine les instincts de la population en voyant quels sont ses besoins.

La communauté même de misères ne peut effacer ces marques distinctives: il y a souvent, entre deux quartiers également pauvres, des contrastes visibles pour l’œil le moins attentif. Comparez, par exemple, la Cité à Saint-Martin-des-Champs. Des deux côtés vous trouverez même indigence, même abandon, et, cependant, quelle différence! les maisons de la Cité à entrées obscures, à fenêtres toujours fermées, entassées l’une sur l’autre, semblent n’avoir d’autre but que de dérober leurs habitants à la clarté du jour; ce sont moins des demeures que des repaires. Là, les rues étroites ne sont bordées que de rogomistes à demi-cachés, de tabagies aux vitres dépolies, de gargotiers sans enseignes, de débits de tabac tenus par des hommes et de cabinets de lecture dont les volets garnis d’affiches _illustrées_ ne présentent que scènes de meurtre et images de mort. Aucun bruit de métier annonçant le travail; nul roulement de charrette prouvant l’activité des transactions commerciales; point d’enfants sur les seuils! Mais, partout des hommes inoccupés qui se croisent ou s’accostent, des femmes en haillons élégants groupés devant les comptoirs des _marchands de consolation_, et, de temps en temps, un fiacre soigneusement fermé qui rase une des portes obscures, s’arrête un instant, puis repart, sans que l’on puisse dire s’il a pris ou laissé quelqu’un.

Mais c’est surtout la nuit que la Cité prend un aspect sinistre. La plupart des boutiques fermées dès huit heures laissent les rues sans autre clarté que celle des réverbères, que le vent balance et fait crier. De loin en loin seulement, quelques lanternes de marchands de vin ou de tabac brillent sourdement au milieu du brouillard nocturne, tandis que dans chaque enfoncement obscur se montre, comme un fantôme, quelque femme parée de haillons, qui vous appelle d’une voix rauque, ou quelque homme à l’affût, qui semble attendre une proie, le dos appuyé au mur et les deux mains sous son bourgeron.

A Saint-Martin-des-Champs, rien de tout cela! les rues sont larges, les maisons inondées de lumière, les seuils couverts d’enfants qui jouent et s’appellent. Aux fenêtres ouvertes sèche la lessive de chaque ménage, témoignage d’ordre et d’économie autant que de pauvreté. Sous chaque haillon blanchi grimpe la capucine veloutée, le volubilis aux teintes irisées, et le pois de senteur. Des chants se mêlent au bruit des marteaux; les femmes entourent les laitières, entrent chez le fruitier, ou reviennent des fontaines. C’est toujours la pauvreté, sans doute, mais courageuse et sans honte; c’est la pauvreté qui se montre, parce qu’elle n’a rien à se reprocher, et qu’elle n’a perdu aucun des instincts humains; la pauvreté aimant le soleil, les fleurs et les enfants! A la Cité vous trouviez les vices créés ou mal combattus par une société égoïste; à Saint-Martin-des-Champs ce ne sont que les besoins qu’elle néglige de satisfaire, et les souffrances qu’elle oublie de soulager. Là on a un égout que l’on pourrait tarir, ici un champ de blé que l’on ne veut pas bien cultiver; mais, tels qu’ils sont, l’égout répand ses influences malfaisantes et communique la mort, tandis que le champ de blé produit sa moisson!

Or, dans ce quartier de Saint-Martin-des-Champs, dont nous avons essayé de donner une idée, se trouve une rue peu connue, quoiqu’elle relie à leur extrémité les faubourgs Saint-Martin et du Temple; c’est la rue des Morts. Malgré son nom lugubre, la rue des Morts n’a rien de triste, et ses maisons d’ouvriers peuvent même être citées parmi les moins mal entretenues et les mieux aérées. Une d’elles surtout se faisait remarquer à l’époque où se passent les événements rapportés dans notre récit. Elle ne se composait que de deux étages, et avait pour entrée une porte cochère dont l’élégance eût fait croire à une habitation bourgeoise plutôt qu’à une demeure d’ouvriers. Telle n’avait point été non plus sa destination primitive; mais le maître-maçon qui l’avait construite ne trouvant pas des locataires _comme il faut_, s’était décidé à en faire, selon son expression, _un couvent de gueux_. Se réservant le rez-de-chaussée, à côté duquel s’étendait un assez vaste chantier, il avait loué le reste, par pièces séparées, à de pauvres diables qui devaient lui payer leur loyer par semaines, et auxquels il n’accordait jamais le moindre répit; car maître Laurent, comme beaucoup d’ouvriers parvenus, se montrait impitoyable pour ceux qui avaient été moins heureux que lui. Favorisé par une santé de fer et par cette activité persistante qui réussit plus sûrement qu’une large intelligence, il était devenu successivement tâcheron, puis maître, puis entrepreneur, et avait fini par s’enrichir. Aussi, fort de sa réussite, s’en armait-il sans cesse contre ses anciens compagnons. A toutes les plaintes, il ne répondait qu’une seule chose:

--Fais comme moi!

C’était le raisonnement de la grenouille échappant à l’épervier en plongeant dans les eaux et criant au roitelet de l’imiter; mais maître Laurent n’en était point encore à savoir que dans ce partage des professions dont notre société laisse le soin au hasard, l’aptitude et la réussite ne peuvent être un fait volontaire, mais une rare exception.

Quoi qu’il en soit, l’exigence du maître-maçon avait eu pour résultat de le débarrasser de tous les mauvais payeurs qui avaient été successivement remplacés par des gens tranquilles et rangés dont le loyer ne se faisait jamais attendre. Ce corps de locataires d’élite, comme les appelait maître Laurent qui, en sa qualité de sergent dans la garde nationale, affectionnait les images militaires, avait pour _vaguemestre_ et pour _fourrier_ le sieur Brousmiche, dit _la Montagne_, petit bossu qui remplissait dans la maison les fonctions de portier.

Condamné au ridicule par son infirmité, Brousmiche avait pris la vie du côté de la résignation: il eût été difficile de trouver un caractère plus inoffensif et plus conciliant. Comme, d’après son propre dire, aucune femme n’avait jamais pu le regarder sans rire, il s’était résigné au célibat, et avait concentré toutes ses affections sur un chat et un chardonneret, _Lolo_ et _Fanfan_, qui lui tenaient lieu de famille.

Malheureusement, tous ses efforts pour établir une amitié fraternelle entre ses deux protégés avaient été jusqu’alors inutiles, et il voyait avec douleur se renouveler sous ses yeux l’histoire d’Abel et de Caïn. Plusieurs fois déjà, l’Abel emplumé avait failli tomber sous les griffes du fratricide, et Brousmiche venait de prévenir un nouvel acte de ce genre, lorsqu’une jeune femme en bonnet et enveloppée d’un tartan, entra dans la loge, un carton à la main.

Elle trouva le bossu debout devant son chat auquel il adressait les reproches les plus pathétiques sur son nouvel attentat.

--Comment, s’écria la jeune femme, qui s’était arrêtée à la porte, ce monstre de _Lolo_ a encore voulu plumer le chardonneret?

--Ne m’en parlez pas, madame Charles, dit le bossu, en portant la main à sa calotte grecque, par une habitude machinale de politesse; le malheureux me fera mourir de chagrin.

--Mais il faut le battre, dit la grisette en s’approchant du matou, comme si elle eût voulu joindre l’exemple au conseil.

Le bossu se plaça devant son chat.

--Faites excuse, madame Charles, dit-il en avançant la main d’un air doctoral: mais vous savez que les coups n’entrent point dans mes idées d’éducation.

--Bah! reprit la jeune femme en riant: l’éducation d’un chat! vous respectez trop les bêtes, monsieur Brousmiche.

--En tout cas, je ne suis pas le premier, reprit le bossu, qui se piquait de lecture, et qui avait, au-dessus de son poêle, une étagère couverte de volumes dépareillés; les Égyptiens des pyramides adoraient toutes espèces d’animaux.

--Vrai! interrompit madame Charles.

--Mon Dieu, il ne faut s’étonner de rien, continua Brousmiche d’un air indulgent; on voit encore des choses aussi drôles. Vous savez bien? par exemple, les Anglais, c’est un peuple qui peut passer pour civilisé.

--Je crois bien, ce sont eux qui font les meilleures aiguilles.

--Et les couteaux donc! et les fruits!.... Nous leur devons les poires d’Angleterre.

--Eh bien! quoi, est-ce qu’ils adorent aussi les bêtes?

--Pas précisément; mais je lisais encore l’autre jour dans un journal, qu’il y avait chez eux une loi qui défendait aux cochers de fouetter leurs chevaux.

--C’est-il possible! et comment alors les fiacres peuvent-ils marcher?

--Les chevaux y mettent de la délicatesse, voyez-vous, madame Charles, il suffit de leur parler. Vous ne vous doutez pas combien les animaux sont susceptibles. C’est comme les femmes... sans comparaison... Mais pardon, je vous laisse là, moi, sans vous offrir une chaise et sans prendre même votre carton.

--Oh! de la gaze, ce n’est pas lourd, dit la jeune femme, en posant le carton sur le poêle, je suis allée chercher l’ouvrage de la semaine.

--Pour vos fausses fleurs? et ça va-t-il toujours bien?

--Mais, pas mal.

--Allons, tant mieux, il est juste que les braves gens prospèrent, surtout quand ils ont des charges comme vous, madame Charles.

--Vous dites ça à cause de mon fils... pauvre chérubin! c’est vrai qu’il a une nourrice à quinze francs, mais je veux qu’il ne manque de rien, monsieur Brousmiche, c’est bien assez de n’avoir pu le nourrir moi-même. Cher amour! j’aurais voulu lui donner mon sang, voyez-vous.

En parlant ainsi, la grisette avait la voix émue et les yeux humides. Le portier remua la tête d’un air d’approbation.

--Oui, oui, vous êtes un cœur d’or, madame Charles, dit-il; si tout le monde vous ressemblait, on ne verrait pas des choses si tristes... comme, par exemple, des femmes qui ont toujours le martinet à la main.

--A preuve, madame Lecoq, ma voisine? C’est vrai qu’elle est bien méchante... et ce n’est pas seulement avec ses enfants. Avant-hier encore elle m’a entreprise, parce qu’elle disait qu’en venant chez moi on avait sali le palier. Elle m’a reproché de ne pas être mariée avec Charles.

Brousmiche leva les yeux et les mains au ciel.

--Si on peut faire du chagrin à une véritable brebis du bon Dieu! murmura-t-il.

--Oh! elle ne m’a pas fait de chagrin, reprit la jeune femme, dont la voix tremblante démentait les paroles; comme je lui ai dit, si je ne suis point mariée avec Charles, je ne m’en conduis pas moins comme une honnête femme...

--Ah! Seigneur! à propos de monsieur Charles, reprit le bossu, je ne sais pas, en vérité, où est ma tête ce soir; j’ai là une lettre de lui...

--Une lettre de Charles! s’écria la grisette, ah! donnez, monsieur Brousmiche, donnez donc!...

Elle prit vivement la lettre et regarda l’adresse.

--Oui, oui, c’est bien de lui, dit-elle palpitante de joie; voyez comme il a une jolie écriture, oh! pauvre cher...

Elle effleura le papier de ses lèvres, puis regardant le bossu moitié honteuse, moitié riante:

--Vous devez me trouver folle, monsieur Brousmiche, dit-elle, mais que voulez-vous, je l’aime tant, et puis... c’est le père de mon petit Jules!

--Ça se comprend, madame Charles, croyez bien que ça se comprend, dit le portier, en portant la main à sa poitrine, avec une expression de sensibilité qui eût été touchante si la disgrâce de tous ses mouvements ne l’eût rendue grotesque.

La jeune femme avait ouvert la lettre et s’était mise à la lire: Brousmiche, avec un tact de délicatesse que l’on n’eût attendu ni de son éducation ni de sa classe, détourna la tête pour la laisser plus libre et affecta de rattacher les épis de millet dont la cage de son chardonneret était garnie. Mais la grisette s’écria tout à coup:

--Ah! que bonheur! il viendra aujourd’hui!

--Qui cela? demanda le bossu, monsieur Charles?

--Oui, mon bon monsieur Brousmiche, continua Françoise en se hâtant de replier sa lettre et de reprendre son carton; vite, vite, il faut que je remonte... ma chambre doit être tout en désordre.

--Et puis, dit Brousmiche, d’un ton de moquerie amicale, il faut faire sa toilette?

--Certainement, s’écria la grisette, pour qui donc est-ce qu’on se ferait belle, si ce n’était pas pour l’homme qu’on aime? D’ailleurs, ça fait plaisir à Charles de me voir bien mise, ça me relève à ses yeux, et pour ça, voyez-vous, monsieur Brousmiche, je consentirais à ne manger qu’une fois tous les deux jours. Mais vous me faites jaser et je perds mon temps! Adieu monsieur Brousmiche, adieu mon petit _Fanfan_; quant à vous, monsieur _Lolo_, je ne vous dis rien. Au revoir, à demain.

Elle avait allumé son bougeoir à la lampe du bossu et monta lestement l’escalier pour ne s’arrêter qu’au troisième étage.

Comme elle allait ouvrir la porte, elle parut frappée d’un souvenir.

--Ah! mon Dieu! murmura-t-elle à demi-voix, j’allais oublier ce pauvre M. Michel; pourvu que Charles n’arrive pas tout de suite!

Elle entra vivement, déposa son carton, ouvrit une armoire sous tenture qui renfermait toute sa batterie de cuisine, en tira un réchaud qu’elle alluma et sur lequel elle posa un poëlon de terre brune rempli de lait.

Pendant que celui-ci chauffait, elle se débarrassa de son tartan, ôta son bonnet et commença sa toilette.