Les réprouvés et les élus (t.1)
Part 9
--Ainsi, ce que nous nous étions promis, le hasard l’a fait, dit-il après un instant de silence, nous nous revoyons! mais seuls tous deux, et privés des protectrices que nous avions à notre première entrevue.
--Ah! c’est là le triste nuage placé entre le présent et tous les souvenirs, dit Honorine dont les yeux devinrent humides.
--Oui, continua de Gausson, et ce n’est point le seul changement apporté par le temps. Alors nous étions des enfants dont le cœur s’ouvrait sans contrainte, maintenant nous avons grandi et nous devons le tenir fermé. Il y a quinze ans j’étais le frère de l’_agneau blanc_, aujourd’hui je ne suis plus qu’un étranger pour mademoiselle Honorine Louis.
--Je ne puis regarder comme étrangers les amis de ma tante, fit observer la jeune fille avec embarras.
--Ah! je ne veux pas m’appuyer de ce titre, reprit vivement de Gausson; je suis une connaissance trop nouvelle pour oser me mettre au nombre des amis de madame de Luxeuil, et ce n’est point à elle que je puis devoir la bienveillance de sa nièce!... Non, je ne veux faire appel qu’aux souvenirs échangés tout à l’heure, à ces quelques heures passées dans les jardins du couvent, à ces fleurs arrachées que vous veniez m’offrir et dont je ne vous ai point encore payé le sacrifice! c’est au nom de ce passé que je vous prie de retrouver un peu de votre sympathie d’autrefois, de ne pas me confondre avec la foule des admirateurs que le monde va vous envoyer, de me recevoir enfin comme un _candidat à votre amitié_. Je ne demande rien de plus, et si ma prière vous semble étrange, ne vous arrêtez ni à sa forme, ni au lieu où je vous l’adresse, ni à l’heure choisie! il est des instants où l’on ne peut retenir ce que l’on sent; croyez seulement à sa sincérité!
--J’y crois, Monsieur, dit Honorine, dont le regard s’était arrêté avec une confiance pour ainsi dire involontaire sur les nobles traits du jeune homme.
--Alors c’est assez, reprit-il d’un ton d’émotion contenue; quant à l’amitié que je sollicite, c’est à moi de la mériter.
Il s’inclina respectueusement et rejoignit madame de Luxeuil qui rentrait avec le marquis et le docteur.
Marcel de Gausson fut fidèle à l’espèce de programme qu’il s’était imposé à lui-même. Bien qu’il cherchât toutes les occasions de voir Honorine et qu’il montrât ouvertement son attachement pour la jeune fille, ses manières ne sortirent jamais des limites de la plus scrupuleuse convenance; ses assiduités avaient quelque chose de calme et de respectueux qui ne pouvait faire naître d’autre idée que celle d’une amitié désintéressée. Il ne flattait point Honorine, il ne lui parlait jamais de lui-même; il se montrait dévoué sans bruit et tendre sans mollesse. A le voir près de l’orpheline, avec la gravité un peu exagérée des hommes jeunes qui ont pris la vie au sérieux, on eût dit un de ces frères aînés dont l’affection réunit le double caractère du père et de l’ami. Telle était, du reste, la simplicité et la loyauté visible de sa manière d’être vis-à-vis de la jeune fille, que l’on parut à peine y prendre garde; ceux qui s’en aperçurent n’y virent qu’une _originalité_ à laquelle la conduite précédente de Marcel les avait préparés.
Ce n’était point, en effet, la première fois qu’il sortait des habitudes reçues pour suivre naïvement ses inclinations. Il y avait déjà longtemps que de Gausson s’était fait, à force de naturel, une réputation d’excentricité: mais cette excentricité demeurait si modeste, si inoffensive que nul ne songeait à l’attaquer, et il y avait tant de grâce dans sa droiture qu’on la pardonnait. Son courage et son adresse étaient d’ailleurs connus dans le monde d’oisifs qui l’entouraient: on savait qu’au besoin il pouvait défendre sa loyauté contre le sarcasme ou la calomnie, et cette assurance donnait aux malveillants une prudente indulgence: au total, Marcel de Gausson avait su se faire une position véritablement exceptionnelle; il avait pu rester impunément sincère, pur et dévoué au milieu d’une société de mensonge, de vice et d’égoïsme.
Honorine qui avait accepté d’abord son amitié avec un peu de réserve, finit par s’y abandonner en toute confiance et par y trouver une inexprimable douceur. Elle était arrivée à ce moment de la vie où le cœur des jeunes filles, à peine sorti des limbes de l’adolescence, se prépare, pour ainsi dire, à l’amour par les exaltations de l’amitié. Celle de M. de Gausson était suffisante pour occuper l’âme d’Honorine sans éveiller en elle de troubles ni de remords; elle y trouva tout ce qu’elle désirait alors. Marcel devint son conseiller dans toutes les incertitudes; elle l’interrogeait comme elle eût interrogé autrefois sa mère adoptive; elle avait besoin de son approbation pour s’approuver elle-même.
Cependant il existait un confident encore plus vénéré, auquel elle adressait ses confessions plus intimes, c’était le portrait de sa mère!
Elle l’avait fait descendre du garde-meuble où il était relégué et l’avait placé dans sa chambre, vis-à-vis de son lit. Mais ne voulant point que l’habitude détruisît la puissance de cette douce image, elle la recouvrit d’un rideau qui la cachait tout entière. C’était seulement le soir, lorsqu’elle se trouvait seule et prête à se livrer au sommeil, que la jeune fille venait demi-nue, comme une enfant qui réclame le baiser de sa mère, s’agenouiller devant le portrait découvert. Alors, l’œil fixé sur ce jeune et tendre visage, elle repassait tout bas ses actions, ses pensées du jour en demandant après chacune d’elles:
--Ma mère, es-tu contente?
Et sa conscience donnait à la chère image, selon le souvenir qu’elle venait d’invoquer, une expression d’encouragement ou de blâme!
Ainsi soutenue par une double protection, Honorine se laissa aller sans inquiétude au courant de sa nouvelle vie.
Les rapports journaliers avaient fini par amortir les exagérations de tendresse de madame de Luxeuil, qui s’étaient insensiblement transformées en une bienveillance assez indifférente; mais la liberté complète laissée à Honorine lui suffisait. Heureuse, elle ne chercha pas rigoureusement la part que sa tante pouvait avoir dans ce bonheur, et elle lui en tint compte comme si elle y eût contribué autrement qu’en le permettant.
Celui qui avait éveillé ses soupçons contre la comtesse ne lui avait d’ailleurs fait parvenir aucun avertissement. Une première fois Honorine avait cru le reconnaître, à la promenade, sous un costume de bourgeois, et une seconde fois, à la porte même de la villa, déguisé en marchand colporteur; mais dans l’une et l’autre occasion il s’était si rapidement éclipsé que la jeune fille doutait elle-même de la réalité de ces apparitions.
Quant à la scène du portrait, elle ne se la rappelait qu’avec angoisse, comme un souvenir confus et pénible. Plus elle s’éloignait du moment où cette scène avait eu lieu, plus l’émotion qu’elle lui avait causée s’effaçait, et plus les circonstances lui en semblaient inexplicables. Il y avait même des moments où elle revenait sur ce qu’elle avait cru alors et mettait en doute les droits de Marc à sa confiance.
XI.
Esquisses du grand monde.
La modification survenue dans les manières de madame de Luxeuil et la conduite d’Arthur contribuèrent encore à ôter à la jeune fille toute défiance. Son cousin surtout lui témoignait une amitié familière dont la franchise excluait évidemment toute idée de piége tendu. Il avait pris, dès le premier instant avec elle, le ton libre d’un compagnon d’enfance, et Honorine, d’abord étonnée, avait fini par l’accepter comme un privilége que le monde accordait, sans doute, à la parenté. Madame de Luxeuil, si scrupuleuse sur tout ce qui concernait l’_usage_, justifiait cette familiarité en l’autorisant. Elle permettait à Arthur de la suivre partout et de prendre, en toute occasion, près de sa cousine, le rôle de cavalier servant. Le jeune homme remplissait ces fonctions avec une humeur inégale, se montrant parfois empressé, parfois distrait. C’était, du reste, une de ces natures qui cachent leur vulgarité sous des formes d’une élégance convenue; manants enveloppés d’aristocratie dont la distinction est au dehors et la grossièreté dans le cœur. Uniquement dominé par sa sensualité égoïste, vain sans orgueil, railleur pour tout ce qui était généreux, n’ayant ni la noble répugnance qui fait fuir le mal, au moment de le commettre, ni la honte qui fait qu’on le cache lorsqu’on l’a commis, il personnifiait cette jeunesse riche, titrée, inutile, dont les facultés se corrompent dans l’inaction; espèce de cloaque humain qui attire à lui tout ce qu’il y a de faible ou de misérable, parce qu’en remuant sa fange on y trouve de l’or!
Quant à l’esprit, Arthur en avait, mais du plus facile. Il tirait toute sa gaieté de la malveillance; toute sa profondeur du mépris des hommes. Ne croyant qu’aux vices, c’était toujours en eux qu’il cherchait le moyen et la cause, et ce procédé était chaque jour justifié par l’expérience du milieu dans lequel il vivait. Cependant cette intelligence si bien en garde, était facile à surprendre par un côté. Prévoyante pour le mal, elle était prise au dépourvu par le bien. Elle ne voyait plus, elle ne comprenait plus: pour elle un cœur désintéressé était comme un vase privé d’anses; elle ne savait de quel côté le prendre, elle doutait et restait étourdie.
Malheureusement Honorine n’avait ni l’occasion ni la volonté d’étudier le caractère de son cousin, et, de tout ce que nous venons de dire, elle n’aperçut que quelques dehors. La plupart des vices touchent de si près à des qualités que pour les reconnaître, il faut avoir la volonté de les voir. Le cynisme d’Arthur, contenu devant sa cousine, put paraître à celle-ci du sans-façon; son égoïsme trop souvent justifié, ressemblait à de l’expérience, son ironie perpétuelle frappait tant de sottises et de méchancetés qu’on pouvait la prendre pour de la justice; Honorine n’avait d’ailleurs aucun intérêt à regarder de près dans cette âme; l’occupation de sa vie était d’un autre côté.
Tout se borna donc à une indifférence instinctive pour son cousin.
Celui-ci avait entrepris, peu de temps après l’arrivée de la jeune fille, de lui apprendre à monter à cheval, et ces leçons étaient devenues l’occasion de rapprochements plus fréquents. Honorine mettait une grande ardeur dans ces exercices, qui la retiraient momentanément de l’inaction imposée aux femmes, et lui permettaient d’essayer son audace: elle y était d’ailleurs engagée par l’exemple de plusieurs jeunes femmes, amies de la comtesse, qui venaient à Bagatelle; car madame de Luxeuil, toujours avide des plaisirs du monde, et voulant continuer à y participer, au moins comme spectatrice, avait renoncé à la compagnie de ses contemporaines pour s’entourer de femmes à la mode qui conservaient à son salon l’éclat, la gaieté et l’entrain que communiquent à tout la beauté et la jeunesse.
Parmi ces habituées, deux surtout méritent une mention spéciale; c’étaient madame la marquise de Biezi et madame des Brotteaux.
La première, parente éloignée de la comtesse, avait épousé un Italien fort riche, fanatique touriste que l’on trouvait partout excepté chez lui. Il avait parcouru successivement les cinq parties du monde, non pour les étudier, ni même pour les voir, mais afin de visiter les montagnes les moins accessibles; c’était là sa spécialité. En 1816, il avait gravi le Mont-Blanc; en 1818, il était parvenu au-dessus du plateau des Cèdres, dans le Liban; en 1821, il avait exploré le Kamberg au cap de Bonne-Espérance; en 1823, il était parvenu à traverser les Andes. Mais il lui restait à franchir le _Dawalagiri_, élevé de huit mille cinq cent vingt-neuf mètres au-dessus de la mer. Sans le _Dawalagiri_, toutes les autres ascensions étaient vaines; le _Dawalagiri_ seul pouvait faire de lui le premier grimpeur de montagnes du monde civilisé; il balança longtemps, retenu par la difficulté d’une pareille entreprise, et excité par la gloire de l’accomplir! Enfin, la gloire l’emporta; il partit pour le Thibet, emportant les souhaits de la marquise et une note pour l’achat de six cachemires.
On n’avait point encore reçu de ses nouvelles depuis son départ, mais madame Lea de Biezi s’en consolait en se plongeant, avec une ardeur furieuse, dans le tourbillon du monde. C’était une femme de vingt-quatre ans, grande, élancée, et de cette beauté souveraine dont l’art se plairait à parer Aspasie, Cléopâtre ou Diane de Poitiers. Tout son être révélait la résolution et la vigueur, enveloppées de grâces. Son œil était fier, sa voix timbrée, sa démarche ferme, son langage net et hardi. Obéissant à sa seule fantaisie, elle ne reculait ni devant la barrière du devoir, ni devant celle de l’usage. Aussi, le docteur Darcy la comparait-il à ces magnifiques cavales du désert que n’arrêtent ni les sables, ni les rochers, ni les montagnes, et qui, la crinière flottante et les naseaux ouverts, s’élancent partout où les appelle la brise rafraîchie par les sources ou embaumée par les pâturages.
Elle avait alors pour cavalier servant le prince Dovrinski, réfugié polonais, que son brillant courage avait rendu célèbre dans la dernière insurrection contre la Russie. On le trouvait partout où paraissait Léa, jaloux et sombre, mais obéissant au moindre geste. Évidemment malheureux du lien qui le retenait, il était sans force pour le briser. La marquise, qui le savait, se plaisait à essayer sur lui son pouvoir. Fantasque et curieuse, elle jouait avec ce lion apprivoisé pour connaître jusqu’où pouvait aller sa patience; elle l’aiguillonnait de soupçons, secouait sa chaîne, excitait sa colère; puis, au premier rugissement, elle faisait signe, et le lion se couchait à ses pieds.
Ce jeu terrible faisait trembler madame Hortense des Brotteaux, amie de la marquise, mais d’un caractère complétement opposé. Autant celle-ci avait d’activité et de commandement, autant Hortense montrait de langueur et de soumission. A voir ses riches formes, son grand œil noir et son beau visage au teint uni, que sa chevelure brune encadrait de cheveux épais, on eût pu croire à un caractère fort et volontaire; mais, en y regardant mieux, on apercevait je ne sais quel nuage de mollesse qui entourait toute sa personne. Ses cheveux, si abondants, n’avaient point d’attitude qui leur fût propre; les lignes de ce visage charmant flottaient incertaines, et le regard de ses grands yeux noirs était noyé dans une expression de timidité voluptueuse. En réalité, Hortense appartenait à ces natures soumises, douées d’une sorte d’aptitude innée pour la servitude, et qui acceptent les jougs comme des points d’appui.
Rien n’eût été plus facile à M. des Brotteaux que de façonner à son gré cette volonté inconsistante et que de se faire le roi absolu de cette vie sans direction; mais M. des Brotteaux était membre de la cour des comptes et n’avait point le loisir de veiller à une éducation pareille. En épousant Hortense, il avait entendu prendre une femme tout élevée et dont il n’aurait plus à s’occuper. Le maintien de son influence et les soins qu’exigeait son avancement politique ne lui laissaient point un seul instant pour de semblables détails.
Il abandonna donc madame des Brotteaux à ses propres inspirations, c’est-à-dire à celles du premier venu, et ce premier venu se trouva précisément l’homme qu’il fallait pour dominer le caractère vacillant d’Hortense.
M. de Cillart était ancien brigadier garde du corps, et Breton, double raison pour avoir la volonté ferme et le goût du commandement: aussi, devint-il bientôt le maître absolu des actions, des pensées et des sentiments de madame des Brotteaux. Celle-ci obéissait à son impulsion, avec hésitation quelquefois, mais toujours sans révolte. Les tyrannies de M. de Cillart avaient même, pour elle, une sorte de charme; c’était une secousse qui l’arrachait, de loin en loin, à son apathie. Grâce à lui, elle avait, par instant, le plaisir de pleurer ou de se mettre en demi-colère; sans M. de Cillart, elle eût à peine pu distinguer si elle était morte ou vivante.
Parmi beaucoup d’autres fantaisies, l’ancien brigadier des gardes du corps eut celle de transformer madame des Brotteaux en amazone. Depuis quelque temps il l’obligeait à monter à cheval et à faire, avec madame de Biezi, des espèces de courses au clocher, à travers les bois et les bruyères. Honorine avait été de quelques-unes de ces courses dans lesquelles elle avait essayé, tour à tour, de rivaliser d’audace avec la marquise et de rassurer madame des Brotteaux. A son retour à Paris, elle continua à leur tenir compagnie, lorsque le soleil brillait sur Boulogne et permettait à la _fashion_ de se donner rendez-vous dans les longues allées bordées de fagots et de restaurants, que l’on a décorées du nom de bois.
Elle revenait d’une de ces promenades par une belle journée d’octobre, et les chevaux, qui avaient repris le pas, marchaient à peu de distance l’un de l’autre, suivant la chaussée de l’avenue de la Muette. En tête s’avançait madame de Biezi, le teint animé par l’air encore âpre, malgré le soleil, le regard brillant, les narines dilatées, magnifiquement belle et hardie, sur son cheval arabe, qui frémissait d’impatience. A ses côtés marchait le prince Dovrinski, dont la grande tournure formait un singulier contraste avec l’expression inquiète et presque craintive de ses traits.
Un peu en arrière, et parallèlement à la calèche de madame de Luxeuil se tenaient Honorine et de Gausson, de Cillart et madame des Brotteaux. Celle-ci, à peine remise du _temps de galop_ auquel le brigadier des gardes du corps avait forcé son cheval, semblait encore se raffermir en selle et regarder avec effroi l’espace qu’elle venait de franchir, tandis que son tyran la raillait brusquement de sa lâcheté.
Arthur, Marquier et le docteur Darcy suivaient à quelque distance. Enfin, un peu plus loin, venaient plusieurs coureurs à cheval et l’équipage de la marquise de Biezi.
La conversation était fort variée sur les différents points de la caravane élégante. Brève et rare à la tête, plus animée autour de la calèche de madame de Luxeuil, elle devenait bruyante dans le dernier groupe de cavaliers qui se trouvaient assez loin de celle-ci pour ne point être entendus.
--Avez-vous vu comme de Cillart conduit cette pauvre madame des Brotteaux, demandait Arthur au docteur; on dirait un capitaine instructeur avec sa recrue.
--Pardieu! je suis fâché qu’il n’ait point affaire à la marquise, répliqua M. Darcy; elle est superbe d’énergie, cette femme. C’est le plus bel exemple de tempérament bilio-sanguin que j’aie jamais rencontré.
--La marquise est le _Martin_ de la galanterie, reprit Arthur; elle dompte les bêtes fauves.
--Il est certain que ce pauvre prince a l’air d’un tigre apprivoisé malgré lui.
--Le dépit et la jalousie le rongent.
--Il a tellement changé depuis quelque temps que je lui soupçonne une affection au foie.
Arthur hocha la tête d’un air profond.
--Eh bien! voilà ce que rapporte l’amour des grandes dames, mon cher docteur, dit-il; il faut toujours jouer près d’elles le rôle de Dovrinski ou celui du brigadier. Être tyran ou tyrannisé, et, en tous cas, complétement pris. Une pareille liaison est une véritable profession; vous n’avez plus à vous ni temps ni liberté. J’en ai essayé, et le jour où je suis sorti de ce bagne, j’ai bien juré de n’y plus rentrer.
--Et c’est alors que vous vous êtes tourné vers le théâtre? demanda M. Darcy en riant.
--Précisément, docteur. Là, du moins, on n’a besoin ni de soins, ni de précautions; on fait l’amour hors la loi! De chaque côté on conserve son indépendance; il n’y a ni réputation à ménager, ni faux scrupules à combattre, ni convenances à respecter. On peut être sans crainte, de bonne humeur et de mauvais ton. Aussi, voyez-vous, docteur, je ne donnerais pas Clotilde pour toutes nos marquises.
--Parce qu’elle vous coûte plus cher! s’écria en riant Aristide Marquier, qui venait enfin de décider Lucifer à rejoindre nos deux interlocuteurs.
Arthur lui jeta un regard de côté.
--C’est là seulement ce qui frappe le banquier, dit-il, avec une hauteur dédaigneuse; pour lui, une femme est comme tout le reste, une question d’argent, et il va au meilleur marché.
--Du tout, du tout, reprit Marquier sérieusement; vous savez, mon cher, que j’ai à cet égard des principes!... Je ne comprends pas une liaison qui entraîne dans des dépenses! La femme la plus séduisante qui accepterait un cadeau me deviendrait insupportable. C’est peut-être une délicatesse outrée; mais on ne se refait pas...
--Malheureusement! fit observer de Luxeuil, en enveloppant le gros petit capitaliste d’un regard ironique.
--Enfin, continua Marquier, avec chaleur, il me faut un choix désintéressé et je veux être aimé pour moi-même.
--Voilà pourquoi personne ne l’aime! ajouta Arthur en s’adressant au docteur.
Le banquier balança la tête d’un air discret.
--Vous savez que sur ce sujet, je m’abstiens toujours de répondre, dit-il sérieusement: vous mettez votre gloire à publier vos amours, moi je la mets à les cacher. Soyez seulement certain, mon bon, que les affaires de cœur d’Aristide Marquier ne sont pas en plus mauvais état que ses affaires de banque.
--A propos de banque, interrompit Arthur, chez qui un souvenir parut se réveiller tout à coup; connaissez-vous un drôle nommé Clément Raimbaut et s’intitulant banquier.
--Raimbaut!... certainement; c’est un ancien commissionnaire en rouenneries, qui s’est associé à un ancien boucher, pour faire l’usure. Auriez-vous quelque chose à démêler avec lui?
--J’en ai peur. Il m’a avancé autrefois une somme pour laquelle je lui ai souscrit des billets.
--Ah! diable! et leur échéance est arrivée.
--On les a, je crois, présentés hier: du reste, je dois avoir des notes sur toute cette affaire, et je serais bien aise de prendre votre avis.
--Comment donc! je suis à vos ordres, mon bon; nous soupons demain ensemble chez Clotilde; si vous voulez, j’irai vous chercher, et nous examinerons...
--Demain, non, j’ai promis de me trouver à la course de lord Durfort, mais si vous pouviez, aujourd’hui, me conduire à l’hôtel...
--Volontiers. Jusqu’à l’heure de la Bourse je suis libre...--Mais, voyez donc, voilà de Cillart qui a remis cette pauvre madame des Brotteaux au galop. Pardieu! je serais curieux de voir la figure de la victime.
--C’est facile; rejoignons-la.
Les deux cavaliers partirent suivis du docteur, et gagnèrent la tête de la cavalcade, de sorte que de Gausson et Honorine se trouvèrent, à leur tour, seuls en arrière.
Sans que le jeune homme et la jeune fille y eussent pris garde, la calèche les avait un peu devancés, et ils marchaient de front, au petit pas de leurs chevaux, continuant une de ces conversations charmantes qui sont, à la fois, des rêveries et des épanchements. C’était avec Marcel seulement qu’Honorine trouvait l’occasion de ces échanges de sentiments et de pensées qui laissent après eux un souvenir; car lui seul avait la sérénité tendre qui intéresse l’âme en l’élevant. Aussi, quelque brillant que fût l’esprit de la plupart des habitués de la comtesse, la jeune fille leur préférait la gravité de Marcel; les autres ne savaient que causer, tandis que lui, il parlait!
Cependant, depuis quelque temps, sa parole semblait moins calme et moins libre. Souvent, au milieu même de ses élans les plus expansifs, un nuage passait sur son front, et il tombait dans une tristesse silencieuse et embarrassée. Honorine, inquiète, avait alors recours à tous les moyens pour l’y arracher. Faisant appel à cette espèce de fraternité proposée par de Gausson, elle le pressait de questions, elle se montrait tour à tour mécontente, affligée; elle lui reprochait de manquer de confiance! Le jeune homme se débattait avec effort contre les témoignages de cette amitié, mais sa résistance même l’exaltait chaque jour davantage.