Les réprouvés et les élus (t.1)

Part 13

Chapter 133,713 wordsPublic domain

Celle-ci ne trouvant plus rien à briser, venait de s’arrêter, mais les mouvements violents auxquels elle s’était abandonnée avaient fait glisser sa robe à demi délacée. Debout dans l’angle le plus obscur du salon, les épaules inondées de ses longs cheveux bruns, la tête haute, un pied en avant, la poitrine nue et haletante, elle était d’une beauté si originale et si souveraine, que de Luxeuil en fut comme ébloui. Il fit un pas vers elle, regarda ces débris qui jonchaient le parquet et dans lesquels un mot de la mère Beauclerc venait de lui montrer des témoignages d’amour, reporta les yeux sur la jeune femme dont les formes hardies se détachaient des draperies rouges de la fenêtre, et, fasciné pour ainsi dire par cette contemplation, il rejeta son chapeau sur un fauteuil.

--Après tout, je suis aussi déraisonnable qu’elle de m’emporter, murmura-t-il, quand d’un mot je puis tout expliquer.

Et se tournant vers les invités:

--Pardon, Messieurs, de cette scène d’intérieur, continua-t-il avec une gaieté forcée, c’est un divertissement splendide et non prévu, mais dont la continuation pourrait devenir ruineuse. Veuillez passer au petit salon, et nous aurons tout à l’heure le plaisir de vous rejoindre.

Les jeunes gens se retirèrent.

De Luxeuil s’approcha alors de Clotilde, dont la première colère était apaisée et qui venait de se jeter sur un divan.

--Tu es bien heureuse d’être si jolie, dit-il en effleurant d’un baiser son cou nu. L’actrice se retira de côté et lui ordonna de la laisser, mais d’un accent plus adouci. La spontanéité de l’exclamation d’Arthur l’avait évidemment flattée; malheureusement la mère Beauclerc, qui venait de réussir à entrer en ouvrant les deux battants, voulut s’entremettre.

--Oui, qu’elle est jolie, reprit-elle aigrement, plus jolie que votre future épouse et que n’importe quelle autre! On n’a qu’à ramasser toutes les belles femmes de Paris et qu’à les amener pour voir, Lolo ne les craint pas.

--Il paraît que ce n’est pas l’avis de Monsieur, fit observer Clotilde sans regarder de Luxeuil.

--Pardonnez-moi, ma chère, reprit celui-ci, en voulant l’entourer d’un de ses bras.

--Et c’est pour cela qu’il veut me quitter, continua la jeune femme ironiquement et en se dégageant.

--Qu’est-ce qui parle de te quitter! reprit Arthur tranquillement.

--_Parbleur!_ pour le deviner, on n’a pas besoin d’avoir inventé la vapeur, s’écria la mère Beauclerc, puisque Monsieur se marie.

--Et si je me mariais précisément dans son intérêt? dit de Luxeuil.

L’actrice qui avait jusqu’alors détourné la tête, le regarda.

--Dans mon intérêt, reprit-elle; ah! par exemple! il est un peu fort de café, celui-là; se marier dans l’intérêt de sa maîtresse! il faut que Monsieur me croie plus bête qu’une danseuse!

--Je crois seulement que tu ne connais rien à mes affaires, reprit Arthur; tu aimes le luxe, n’est-ce pas, tu tiens à ton équipage, à ton mobilier... quand tu ne les brises pas?

--Cette bêtise! dit Clotilde en haussant les épaules, certainement que j’y tiens.

--Eh bien! ma chère, moi je tiens, de mon côté, à ce que tu aies tout à souhait. Jusqu’à présent, j’y ai réussi; mais aujourd’hui mes ressources sont épuisées.

--Est-ce vrai! dit vivement l’actrice en le regardant.

--Quand je te le disais! s’écria la mère; j’en étais sûre. On m’avait averti qu’il allait tomber dans la débine.

--Eh bien! on s’est trompé, ma chère madame Beauclerc, reprit Arthur d’un ton ironiquement hautain; il n’y a à tomber dans la débine, selon votre élégante expression, que les gens d’une certaine classe. Nous autres, nous avons toujours quelque moyen de relever nos affaires.

--Et le mariage en question est un de ces moyens! demanda Clotilde qui commençait à écouter avec intérêt.

--Précisément, ma belle: le ciel m’a donné une cousine embellie d’environ cinquante mille livres de rente.

--Cinquante mille livres! interrompit madame Beauclerc émerveillée...

--Avec une fortune au moins égale en perspective. Vous comprenez qu’il eût fallu être plus maladroit qu’un ministre constitutionnel pour laisser un autre profiter de l’occasion. J’ai donc pris date, et, dans peu de temps, j’espère, nous entrerons en possession de notre modeste million.

--Sapristi! il fallait donc parler, dit la mère avec enthousiasme; si c’est comme ça, je n’ai rien à dire, et je déclare, jeune homme, que je vous rends mon estime.

--Bien bonne! répondit Arthur en s’inclinant; mais si j’ai gardé le silence, c’est qu’il s’agissait seulement d’une négociation d’argent, et que je n’ai pas l’habitude d’ennuyer Clotilde de mes affaires. Maintenant j’espère qu’elle comprend ma position et qu’elle ne m’en veut plus.

--Non, répliqua la grosse femme, elle ne peut pas vous en vouloir puisqu’elle doit profiter de la dot. Tu comprends bien la chose, Lolo? En définitive, il avait raison lorsqu’il disait qu’il se mariait dans ton intérêt.

--Alors, moi, j’en serai pour ma porcelaine, dit l’actrice, à qui le temps de cette explication avait suffi pour passer de la colère à la gaieté. En voilà-t-il un sacage; oh! regardez donc, maman, il y aurait de quoi remplir la hotte d’un chiffonnier.

Madame Beauclerc regarda Arthur.

--Une vraie brebis du bon Dieu, dit-elle en désignant sa fille de l’œil; ça n’a pas plus de fiel qu’un poulet. Elle mettrait le feu à Paris pour un oui ou pour un non, et à peine le verrait-elle flamber qu’elle apporterait de l’eau pour l’éteindre. Je me flatte que vous êtes bien tombé, _mon gendre_, et que vous devez un fameux cierge à votre patron.

--Ainsi, c’est fini! dit de Luxeuil, qui avait enveloppé Clotilde dans ses bras et la couvrait de baisers.

--Eh bien! oui, reprit-elle en répondant assez faiblement à ses caresses; mais laisse-moi, il faut que je m’habille.

--Tu es si belle ainsi.

--Et les autres qui attendent là-bas! ils doivent mourir de faim.

--C’est vrai, il faut les rejoindre et faire servir.

--Dans un instant je serai prête.

A ces mots elle se pencha, appuya un baiser sur les lèvres d’Arthur, puis s’échappa, suivie de sa mère.

Celle-ci retrouva chez elle Marc, à qui elle raconta en détail tout ce qui s’était passé et qui se retira désespéré.

Ce qu’il venait d’apprendre confirmait toutes ses préventions contre Arthur de Luxeuil, mais lui enlevait la seule chance de prévenir son mariage avec Honorine. Il ignorait d’ailleurs les sentiments de la jeune fille à l’égard de son cousin, et les moyens employés par ce dernier pour faire agréer sa recherche. Après avoir longtemps réfléchi à ce qu’il devait faire, il se décida à écrire deux lettres qu’il s’occupa de faire parvenir sur-le-champ.

XVI.

Un complot de famille.

En descendant, le lendemain, à l’heure des visites, Honorine trouva au salon la marquise de Biezi, madame des Brotteaux, Arthur, Marquier et le docteur.

La conversation, sans suite comme d’habitude, passa de la politique aux bruits de ville. On parla de grands mariages, des débuts de l’Opéra et du nouveau prédicateur; mais, au nom de ce dernier, M. Darcy, qui causait avec la marquise, se retourna.

--Ah! vous avez donc aussi entendu parler de cet homme-là? demanda-t-il.

--On en raconte des merveilles, fit observer madame des Brotteaux.

--C’est, dit-on, le genre de Bossuet, ajouta madame de Luxeuil.

--La _Gazette de France_ le compare à monsieur de Frayssinous, acheva Marquier.

--Eh bien! ce sont autant de mensonges! reprit le docteur. Votre prédicateur n’est qu’un mauvais avocat de première instance plaidant pour la Trinité.

--Vous l’avez donc entendu?

--Je l’ai entendu.

Tout le monde fit un _ah!_ de surprise.

--Est-ce bien possible! dit madame de Biezi en riant; vous êtes allé au sermon, docteur!

--Grâce à ce misérable Durosoir, reprit M. Darcy avec une indignation plaisante. Vous connaissez bien Durosoir?...

--Le naturaliste?

--Oui, le meilleur athée de Paris, après moi; eh bien! c’est lui qui m’a conduit dans ce guêpier.

--Afin de voir si le prédicateur pourrait vous convertir?

--Au contraire, dans l’espoir que nous le verrions partager notre incrédulité!

--Comment cela?

--Durosoir le prétendait décidé à abjurer le catholicisme. Vous comprenez que ç’eût été une chose curieuse à voir qu’un prêtre quittant sa boutique d’eau bénite, et signifiant son terme au pape. Aussi je me suis laissé entraîner.

--Et le prédicateur a abjuré?

--Il a prêché trois heures sur la nécessité de la foi.

Il s’éleva un éclat de rire général.

--Cela vous paraît plaisant, reprit M. Darcy avec une mauvaise humeur qui redoubla la gaieté de son auditoire; mais j’étais là, moi, écoutant forcément ce fileur de saintes phrases qui me promettait le paradis si je pouvais avoir de la foi gros seulement comme un grain de sénevé.

--Et vous l’avez refusé pour si peu! dit la marquise en riant.

--Parbleu! c’est de l’intolérance, docteur, ajouta Arthur; entre gens qui vivent de nos faiblesses, on devrait mieux s’entendre. Le prédicateur vous passe la rhubarbe, _passez-lui le sénevé_.

--Non, reprit madame de Biezi avec une hardiesse incisive, la haine du docteur est moins aveugle que vous ne le croyez, c’est un instinct de rivalité; les médecins voudraient tuer l’âme, parce qu’ils sont les maîtres du corps. En supprimant l’Église, on donnerait le monde à la Faculté.

--Et j’ose dire que le monde n’aurait qu’à y gagner, reprit M. Darcy avec une vivacité qui fit sourire Honorine elle-même. Oui, à y gagner, répéta-t-il plus énergiquement, car nous serions une nécessité naturelle, au lieu du prêtre qui est une convention arbitraire. En donnant aux hommes les infirmités, la nature a fondé la légitimité des médecins.

--C’est cela! interrompit Arthur, ils veulent être rois par la grâce de Dieu...

--Auquel ils ne croient pas, ajouta madame de Biezi.

--Mais, savez-vous bien que vous êtes un monstre d’impiété, docteur, dit madame de Luxeuil à demi-fâchée.

--En 93, il nous aurait toutes envoyées à la Conciergerie, ajouta la marquise.

--Est-ce vrai? s’écria madame des Brotteaux presque effrayée.

--C’est sûr, ma chère; ne voyez-vous pas que le docteur est un bâtard de Robespierre.

Le sourire de M. Darcy s’effaça subitement à ce nom.

--Ah! ne me parlez pas de ce misérable, madame la marquise, s’écria-t-il; c’est le seul homme de la Convention que j’abandonne à ses ennemis. On peut le justifier d’avoir voté la mort du roi, permis le massacre des prisons, égorgé les Girondins; mais il restera toujours une accusation dont rien ne pourra l’absoudre: _C’est lui qui nous a rendu l’Être suprême!!!_

La conclusion était si inattendue, qu’elle n’excita même pas le rire; tous les auditeurs se regardèrent.

--Parle-t-il sérieusement? demanda madame de Biezi, qui fixa les yeux sur le docteur avec curiosité.

--Très-sérieusement, Madame, répondit Darcy en prenant une attitude grave.

--Alors, il est fou, s’écria madame des Brotteaux, qui se recula par un mouvement instinctif.

--C’est-à-dire que c’est à ne plus le voir! ajouta la comtesse scandalisée.

--Et moi, reprit la marquise en riant, qui l’ai invité à venir demain dîner avec l’internonce.

--Quoi! cet Italien que j’ai rencontré hier chez vous? dit le médecin.

--N’est rien de moins qu’un cardinal.

Darcy frappa le bras de la causeuse sur laquelle il était assis.

--Eh bien! n’importe! reprit-il résolûment, j’ai accepté et j’irai.

--Vous?

--Oui. Je suis bien aise de pouvoir dire, une fois dans ma vie, ma façon de penser devant un des familiers de sa sainteté... dût-il me faire brûler plus tard.

--Fanfaron! interrompit la comtesse, vous savez bien que l’Église ne brûle personne.

--C’est vrai, fit observer Darcy, elle se contente de corrompre, en distribuant des recommandations, des places, de l’argent! Quand on n’a pu devenir ni ingénieur, ni avocat, ni commis à cheval dans les droits-réunis, on se fait catholique, et les prêtres se chargent de vous avoir une dot.

--Eh bien! que trouvez-vous de répréhensible?...

--Moi, rien, madame la marquise; autrefois, pour convertir les incrédules on les brûlait; aujourd’hui, on les marie! C’est évidemment un adoucissement.

--Quant au mariage, le docteur a raison, dit madame des Brotteaux; le curé de Saint-Sulpice, que je connais, a toujours à sa disposition une douzaine d’héritières.

--Ah! vous me rappelez qu’il est venu me voir hier, reprit la marquise; savez-vous qui il m’a proposé de marier?

--Qui donc?

--Monsieur de Luxeuil.

--Moi! s’écria Arthur.

--Vous-même! il s’agissait d’une jeune et riche provinciale qui habite la Vendée, où elle se résigne à être une sainte en attendant mieux. Vous deviez aller faire sa connaissance, avec une recommandation de l’archevêché.

--Et qu’avez-vous répondu? demanda madame de Luxeuil.

--Mon Dieu! dit la marquise en laissant son regard glisser sur Honorine, qui se tenait à quelques pas occupée d’une tapisserie, j’ai répondu que monsieur Arthur n’aimait point les déplacements, et que, selon toute apparence, il attendrait le bonheur à domicile.

L’allusion était si claire qu’il y eut un mouvement parmi les auditeurs. Marquier rit d’un air approbatif, la comtesse parut inquiète et le docteur tourna les yeux vers Honorine.

Celle-ci ne comprit point d’abord, mais l’espèce d’attention curieuse dont elle était l’objet l’éclaira enfin; elle rougit, puis devint pâle.

La marquise, qui prenait plaisir à son trouble, se pencha vers elle.

--Eh bien! que faites-vous donc, ma petite, dit-elle avec intention, vous brouillez vos laines.

Honorine voulut répondre; les paroles s’arrêtèrent sur ses lèvres.

--Allons, soyez tranquille, je ne trahirai point votre secret, reprit madame de Biezi plus bas.

--Je n’ai point de secret, reprit la jeune fille.

--Alors, pourquoi rougir et trembler?

--Madame.., je vous jure...

--Bien, bien, nous n’avons rien vu, nous ne savons rien! Mais ne vous défendez pas, ou nous serions obligés de deviner. Quant à monsieur Arthur, j’espère qu’il me pardonnera... Et vous, messieurs, je vous recommande le silence. Vous ne m’en voulez pas au moins, comtesse? Je serais désolée d’avoir commis _une inconvenance_.

Tout en parlant et en riant, elle s’était levée pour prendre congé; le docteur demanda la permission de la reconduire jusqu’à sa voiture, tandis que Marquier offrait le bras à madame des Brotteaux; de sorte qu’Honorine se trouva bientôt seule avec sa tante et son cousin.

Ces deux derniers échangèrent d’abord des regards qui semblaient s’interroger et se répondre; il y eut comme un moment de délibération, puis ils parurent se décider. Arthur, qui se trouvait près de la porte, la referma sans affectation, pendant que madame de Luxeuil allait s’asseoir sur le divan placé vis-à-vis d’Honorine.

--J’avais toujours prévu ce qui vient d’arriver, dit-elle d’un ton chagrin, et j’aurais juré que la première indiscrétion viendrait de la marquise.

--Je suis véritablement désolé que ces allusions aient pu embarrasser à ce point ma cousine, ajouta Arthur avec contrainte.

--Cela prouve que les positions incertaines sont toujours fausses, reprit fermement la comtesse. Après ce qui vient de se passer, il est clair que vos soins pour votre cousine ont été remarqués par tout le monde, et que vous ne pouvez les continuer plus longtemps sans les justifier.

--Vous savez que c’est mon plus cher désir, dit Arthur en s’approchant d’Honorine; si j’ai gardé le silence jusqu’à ce moment, c’est que je voulais être connu de ma cousine et la mériter; mais à défaut de paroles, mes actions lui ont assez fait connaître ce que je sens. Je suis sûr qu’elle a compris mon amour; il me reste seulement à savoir si elle l’a accepté!

En prononçant ces derniers mots, Arthur s’était approché de la jeune fille, et, posant un genou sur le tabouret placé devant elle, il voulut prendre une de ses mains. Honorine se recula par un mouvement involontaire.

--Allons, parlez sans crainte, chère enfant, reprit madame de Luxeuil, qui s’était penchée vers elle, ne désespérez pas ce pauvre garçon qui vous aime et que vous aimez.

--Moi! bégaya Honorine stupéfaite.

--Vous, ma belle. Ne l’avez-vous point, depuis six mois, pour cavalier servant? Vous êtes faits l’un pour l’autre, chère petite; tout le monde l’a remarqué: rappelez-vous les regards et les sourires qui se sont tournés vers vous quand madame de Biezi nous a déconcertés par son allusion. Voyons, si cela vous coûte trop de répondre, donnez-lui au moins votre main.

En parlant ainsi d’une voix insinuante, madame de Luxeuil poussait doucement vers Arthur la jeune fille troublée.

Ce qui venait de se passer avait été si rapide, si inattendu, qu’Honorine s’était trouvée d’abord comme foudroyée: l’aveu de son cousin amené, et, pour ainsi dire, justifié par les suppositions de madame de Biezi, l’assurance de sa tante qui semblait ne pouvoir soupçonner une hésitation, le manque de présence d’esprit qui est la suite d’un premier saisissement, tout la réduisit au silence; elle avait entendu les déclarations d’Arthur et de madame de Luxeuil se succéder, sans trouver le moyen d’y répondre, et chaque retard lui rendait plus difficile de parler.

Cependant, arrivée à ce moment suprême où l’insistance de la comtesse allait lui arracher une sorte de consentement tacite, elle fit un effort désespéré, laissa tomber la tapisserie qu’elle tenait à la main, et se leva confuse.

--Eh bien! qu’avez-vous donc, enfant, dit madame de Luxeuil, en cherchant à la retenir.

--Pardon, balbutia Honorine avec honte et prière, je ne savais pas... je n’ai point voulu... vous faire croire... oh! pardonnez-moi, Madame... mais vous vous êtes trompée!

La comtesse fit un mouvement, et Arthur se redressa.

--Ma cousine refuse! s’écria-t-il avec une surprise irritée.

--C’est impossible! interrompit vivement madame de Luxeuil: sa réputation même ne lui permet plus de balancer. Pensez-vous donc, ma chère, que l’on puisse accepter impunément, pendant près d’une année, les soins d’un jeune homme, vivre avec lui dans une intimité familière, donner enfin à tout le monde la persuasion que vous venez d’entendre exprimer par la marquise? Votre conduite a été un engagement pris devant le public, et, à moins que mon fils n’ait mérité de déchoir dans votre estime...

--Oh! je ne dis pas cela, interrompit la jeune fille, qui sentait redoubler son embarras; mais j’avais cru... que le titre de parent... justifiait... ces soins... et qu’il suffisait de les payer de mon amitié!

--Eh! qui vous demande autre chose, ma chère? s’écria la comtesse, vous voyez bien que vous l’avouez vous-même? Vous avez de l’amitié pour Arthur.

--Sans doute... Madame.

--Que voulez-vous de plus, alors? Une passion? Songez donc, ma belle, qu’il ne s’agit pas de roman, il s’agit de mariage.

--Mais... Madame, essaya Honorine.

La comtesse l’attira à ses côtés.

--Écoutez-moi, petite, dit-elle en reprenant le ton riant, j’ai plus d’expérience que vous, n’est-ce pas? Je sais ce qu’il vous faut, laissez-vous conduire... en fille soumise... et acceptez le bonheur de confiance. Allons, c’est entendu, n’est-il pas vrai, demain je m’occuperai avec Arthur de la corbeille!...

--Madame, s’écria Honorine, qui sentait sa confusion et sa douleur tourner aux larmes. Oh! j’aurais voulu que mon silence pût être compris sans offenser personne... de grâce, ne me pressez point davantage..., et surtout, pardonnez-moi, car... je ne puis...

Ce dernier mot avait été murmuré presque à l’oreille de la comtesse, sur l’épaule de laquelle Honorine venait de cacher son visage, mais la mère d’Arthur se redressa brusquement. Tous ses traits avaient pris une expression de désappointement.

--Vous ne pouvez! s’écria-t-elle, et quel est l’obstacle? Qui vous retient? Pourquoi ce changement injurieux? voyons, Mademoiselle, donnez au moins une raison. Vous ne répondez pas, vous n’en avez donc aucune et à une résolution arrêtée, nécessaire, vous ne pouvez opposer qu’un caprice! N’espérez pas m’y faire céder, je n’aurai point la responsabilité de vos actes sans en avoir la direction, et ce mariage aura lieu parce qu’il le faut... et que je le veux!

Honorine releva la tête vivement. Jusqu’alors elle s’était sentie enveloppée dans les caresses et les prières de madame de Luxeuil; énervée, pour ainsi dire, par son insidieuse tendresse, elle n’avait point trouvé la force de la repousser et de rendre un coup pour une caresse; mais la menace brisa subitement ces liens de timidité. Elle tressaillit sous l’aiguillon; ses larmes s’arrêtèrent, et elle osa soutenir le regard de sa tante.

--Je sais ce que je dois de respect aux volontés de madame la comtesse, dit-elle avec fermeté; mais elle ne peut désirer que je m’engage sans prudence, et mon choix volontaire met à couvert sa responsabilité: quelles que soient les conséquences de ce choix, je les subirai sans plainte.

--Et moi, je ne les permettrai pas, s’écria madame de Luxeuil, à qui cette résistance avait enlevé tout sang-froid et toute présence d’esprit. Ah! mon indulgence vous a enhardie, vous espérez que je souffrirai patiemment votre révolte et votre ingratitude?

--Madame!

--Vous vous trompez, Mademoiselle, je saurai vous forcer à obéir ou à m’avouer la véritable cause de ce refus...

--Ne la demandez pas à ma cousine, interrompit Arthur, qui avait écouté jusqu’alors ce débat avec un mélange d’impatience et de dépit; un pareil aveu lui coûterait trop sans doute!

--Vous avez donc compris le motif? demanda la comtesse.

--J’ai compris, continua Arthur dont le regard restait appuyé sur la jeune fille, que j’avais à combattre, dans l’esprit de ma cousine, quelque comparaison défavorable...

--Quoi! s’écria madame de Luxeuil, elle en aimerait un autre?

Honorine voulut faire un geste de protestation, mais elle ne l’acheva pas. L’image de Marcel venait de traverser sa pensée, et elle sentit tout à coup pourquoi le projet de madame de Luxeuil l’avait, si douloureusement saisie. Les paroles de son cousin l’éclairaient sur ce qu’elle ne s’était point encore avoué à elle-même.

Cette espèce de révélation la troubla. Elle ne put soutenir le regard d’Arthur, rougit et baissa la tête sans répondre.

--Vous voyez que j’ai deviné juste! reprit celui-ci, avec un emportement amer et en se tournant vers la comtesse: si l’on me repousse, c’est parce qu’un autre est mieux accueilli; c’est pour lui que nous avons dû subir un refus aussi inattendu qu’injurieux! Mais qu’on ne pense pas que je m’y résigne. Non; on a laissé grandir mes espérances, on les a encouragées par tout ce qui peut donner confiance, on les a rendues publiques, et maintenant on voudrait les tromper au profit d’un autre! Je n’accepterai point cette humiliation. Si on peut me désespérer, on ne pourra du moins me faire ni méprisable, ni ridicule; je jure sur l’honneur que celui que l’on me préfère aura à me rendre compte de mes projets détruits, et que la place restera entière à un seul.

A ces mots, Arthur ouvrit brusquement la porte du salon et disparut.

Soit qu’elle voulût l’apaiser ou se concerter avec lui, madame de Luxeuil allait courir sur ses pas, lorsqu’on annonça M. le marquis de Chanteaux. Elle laissa échapper d’abord un geste de contrariété, puis, se ravisant, elle ordonna de le faire entrer dans son boudoir, et sortit pour le rejoindre.

XVII.

La révélation.

A la menace d’Arthur, la pensée d’Honorine s’était reportée d’un bond vers Marcel. Bien qu’aucune des paroles de son cousin n’eût témoigné qu’il soupçonnât celui-ci, les craintes de la jeune fille devancèrent le danger. Elle comprit qu’en définitive la lutte ne pouvait s’ouvrir que là où était la rivalité, et que, tôt ou tard, de Luxeuil et de Gausson se trouveraient en présence.