Les primitifs: Études d'ethnologie comparée
Part 6
Autour des îles une riche végétation marine nourrit une faune variée; les eaux courantes abondent en poissons, surtout en truites. Les Aléouts vivent de chasse et de pêche. Dans la lutte pour l'existence, leurs plus grands rivaux sont l'ours et le loup auxquels ils font une guerre acharnée; ils traquent fouines, martes, écureuils, castors, loutres et renards, s'attaquent aux morses et narvals[71]. Tant que les eaux sont libres, ils y trouvent de quoi, gras ou maigre; mais quand elles sont fortement gelées, leur ressource la moins aléatoire est de fouir après les racines dans les plaines et toundras. La saison la plus longue à passer est celle des «courtes rations», février-avril, après les grandes boustifailles de novembre-janvier.
[Note 71: _Monodon Monoceros._]
Nulle chasse ne les passionne davantage que celle de la baleine. Ils harponnent l'énorme cétacé, le tuent et le dévorent, mais le révèrent. Ils font semblant de croire que, poussé par le sort, mi-contraint, mi-résigné, l'animal obéit aux enchantements, et met quelque bonne volonté à se laisser prendre. A l'ouverture de la saison, une cinquantaine d'hommes et de femmes, se mettent dans leur plus bel attirail et s'embarquent pour saluer au large la bande qu'on a signalée à l'horizon, pour la complimenter et lui faire fête. Car le «Roi des Océans» tient à l'étiquette, et pour le retenir dans nos parages il faut lui montrer que nous sommes gens sachant vivre. Il tient à la morale et à la vertu, le baleineau; il veut que l'on respecte la décence et les bonnes moeurs, il évite les parages hantés par des hordes lâches et dissolues, n'admet pas que les baleiniers, qui ont l'honneur de lui courir sus, se commettent avec des femmes pendant la saison de chasse; même il les punirait par un châtiment terrible, si leurs épouses trahissaient en leur absence la foi conjugale; il les ferait périr par une mort cruelle, si leurs soeurs manquaient à la chasteté avant le mariage[72]. Qu'un coup de vent fasse échouer une baleine, ils la reçoivent avec des honneurs divins, ne peuvent trop la remercier de sa complaisance, se congratulent d'avoir été admis au privilège de manger cette chair sacrée. Ils s'avancent au son du tambourin, haranguent la divinité, la flattent et la complimentent, exécutent en son honneur des danses solennelles: les profanes vêtus de leurs plus beaux costumes, et les baleiniers et sorciers tout nus, sauf qu'ils ont la figure masquée, comme aux grandes cérémonies. Ils jouent en spectacle la réception faite à la souveraine des Eaux par les animaux terrestres[73]. Après ces témoignages de respect et ces préliminaires de convenance, le tambour roule pour la dernière fois; hommes, femmes, enfants et chiens se jettent sur l'énorme viande, l'attaquent des dents et du couteau, se gorgent à bouche que veux-tu;--un morceau de 60,000 kilogrammes!--ils piquent, trouent, forent, creusent jusqu'à ce qu'ils disparaissent dans l'intérieur; ils se feront jour à travers les côtes. Jamais Pantagruel ni Grandgousier ne furent à plus belle fête. C'est la gloutonnerie héroïque. Avant un long temps, avant que la chair mûrie et faisandée ait tout à fût passé à la charogne, ils n'auront laissé que les os,--laissé, non, puisqu'ils les rongent à fond, les emportent, pièce à pièce, pour en faire cent et un outils et instruments, et s'en servir comme de fer et de bois. Ils tirent parti de l'huile et de la graisse, de la peau, des barbes et fanons; finalement, de «la montagne d'abondance», il n'aura été perdu ni brin ni miette.
[Note 72: Venjaminof.]
[Note 73: Dall.]
Moins variée était la nourriture de leurs ancêtres, dont les _kjokken mooeddings_, ou débris culinaires, amoncelés sur la plage, n'ont montré à Dall que coquilles d'oeufs et mollusques. N'ayant trouvé dans ces amas aucun fragment de lance, de flèche ou harpon, l'investigateur en conclut que les aborigènes ignoraient jusqu'aux arts les plus rudimentaires. Il s'autorisa du fait que nul objet portant trace ignée n'avait passé sous ses yeux, pour refuser l'usage du feu à ces dénicheurs d'oeufs, à ces mangeurs de moules et oursins. L'assertion est à noter, mais ne nous paraît pas prouvée; la conséquence pourrait être plus grosse que les prémisses. En tout état de cause, que soit récente ou éloignée l'époque à laquelle les habitants de l'archipel Catherine ont appris à connaître le feu,--aujourd'hui, ils l'obtiennent au moyen d'un archet,--il est certain qu'ils ne font, comme tous leurs congénères inoïts, qu'un médiocre état des aliments cuisinés, préférant à la modification par la chaleur celle produite par le gel. Ils mangent cru, ils mangent glacé, ils mangent pourri, ils mangent beaucoup; ne prisent aucune boisson mieux que l'huile de phoque ou de baleine. Avec l'invasion des fourreurs et traitants, la cuisson des viandes s'est introduite et propagée, mais les vieillards d'Ounimak déplorent la décadence des saines traditions, protestent contre une funeste innovation à laquelle ils attribuent la faiblesse et la débilité des jeunes générations, les épidémies qui les emportent. Par contre, c'est avec enthousiasme qu'ils acceptèrent les liqueurs fortes, le premier présent que la civilisation fasse aux barbares. Quant au tabac, chacun lui voua et lui conserve une passion désordonnée: pour quelques filaments de l'herbe magique, dont ils avalent la fumée pour n'en rien perdre, hommes et femmes donnaient tout: leur nourriture et jusqu'à leur liberté.
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L'habitation a l'importance d'un organe physiologique chez les Esquimaux, qui ont à se défendre contre un climat meurtrier. Nous changeons de vêtements selon la saison; eux ont l'habitation d'hiver et l'habitation d'été. La plus petite, la moins soignée, est la demeure estivale, la _barabore_, installée le plus souvent auprès d'une rivière poissonneuse; elle peut ne consister qu'en une paillotte, un auvent, un bateau renversé. Type général, une tente conique ou pyramidale, appuyant sur une muraille basse, en terre et cailloux. Les Aléouts creusent un trou assez profond, appliquent contre les parois des perches qui se rejoignent par le sommet; ils les treillissent et les recouvrent d'une couche épaisse de terre, laquelle ne tarde pas à se couvrir de gazon, l'herbe faisant manteau. Une maison se confond avec les broussailles environnantes, le village fait de loin l'effet de tombes dans un cimetière[74]. Plusieurs n'ont pour ouverture qu'un trou ménagé au faîte: cheminée, porte et fenêtre, tout ensemble. On entre par le toit, et on se glisse en bas par un baliveau entaillé de coches. Où l'herbe est trop rare, où l'on manque de bois, on construit la maison d'hiver avec de la neige et de la glace reliées par des côtes de baleine; l'entrée est une allée souterraine assez étroite, dans laquelle l'air prend la température intermédiaire à celles du dedans et du dehors; une toison d'ours fait portière. Les gaz viciés s'échappent--au moins en partie--par une ouverture abritée sous des intestins de phoque, nettoyés, huilés, solidement cousus, ayant la transparence du verre dépoli. Sur le pourtour intérieur, des bancs étroits et bas, servant de lits. Mobilier: une ou deux lampes, deux ou trois chaudrons, quelques plats qui doivent leur netteté à la langue des chiens. Ces cabanes sont chaudes à la condition que les habitants y soient entassés et pressés les uns contre les autres; il en est qui ont une largeur de 7 à 10 mètres, une longueur de 30, parfois même de 100, mais elles abritent alors une tribu, et jusqu'à plusieurs centaines de personnes. Ces grands terriers connus sous divers noms[75], et plus particulièrement sous celui de _kachim_, sont des maisons communes que possèdent la plupart des Hyperboréens, et que l'on retrouve un peu partout[76]. Nous les prenons pour des phalanstères primitifs, plus ou moins analogues aux ruches et guêpiers, aux castorières, fourmilières, termitières et «républiques» d'oiseaux. Les polypiers humains font pendant aux colonies animales; partout on voit les bandes sauvages terrer ensemble comme des familles de rats, glomérer dans une caverne comme chauves-souris, percher sur les mêmes arbres comme corbeaux et corneilles.
[Note 74: Langsdorf, Kittlitz.]
[Note 75: _Kagsse_, _kagge_, _karrigi_, _kachim_, _kogim_, dont on a fait _casine_ ou _cassine_, _iglous_, _oulaas_, _iourte_, etc.]
[Note 76: Dans les deux Amérique, la Malaisie, l'Inde, l'Indo-Chine.]
A la grande question qui, en ethnologie, se pose aux détours de route: «L'individu est-il antérieur à la société, ou la société est-elle antérieure à l'individu?» la réponse semblait naguère des plus faciles, et l'on répétait couramment la leçon officielle: le premier individu se dédoubla en mâle et femelle, et du premier couple, créé superbe et vigoureux, intelligent et beau, naquit la première famille, laquelle s'élargit en tribu, puis en peuples et nations. La doctrine s'imposait par son apparente simplicité, semblait inspirée par le bon sens. Mais la géologie et la paléontologie aidant, on s'aperçut qu'il fallait reléguer parmi les contes de fées la théorie d'un homme surgissant au milieu du monde, à la manière d'un Robinson abordant son île déserte. En dehors de ses semblables, l'homme est homme, autant qu'une fourmi est fourmi indépendamment de sa fourmilière, autant qu'une abeille reste abeille quand elle n'a plus de ruche. Ce qui advient de l'homme isolé, on le voit dans les prisons cellulaires inventées par nos philanthropes. Donc, jusqu'à preuve du contraire, nous supposerons que nos ancêtres débutèrent par la vie collective, qu'ils dépendaient de leur milieu autant et plus que nous. Contrairement à l'idée que l'individu est père de la société, nous supposons que la société a été mère de l'individu. La demeure commune nous paraît avoir été le support matériel de la vie collective et le grand moyen des premières civilisations. Commune était l'habitation, et communes les femmes avec leurs enfants; les hommes chassaient même proie et la dévoraient ensemble à l'instar des loups; tous sentaient, pensaient et agissaient de concert. Tout nous porte à croire qu'à l'origine le collectivisme était à son maximum et l'individualisme au minimum.
N'abandonnons pas le sujet sans mentionner une observation importante qui s'y rattache: chez nos Hyperboréens, comme chez nombre de primitifs, tels que les Tatars et la plupart des nègres, la construction des demeures est, en principe, l'affaire des femmes qui font toute la besogne, depuis les fondements jusqu'au faîte, les maris n'intervenant que pour apporter les matériaux à pied d'oeuvre. Le fait avait été souvent signalé, comme prouvant l'indolence insigne de ces mâles incultes, qui rejettent les gros ouvrages sur leurs compagnes plus faibles. Nous préférons y voir un argument en faveur de l'hypothèse que le premier architecte a été la femme. A la femme, pensons-nous, l'espèce est redevable de tout ce qui nous fait hommes. Chargée des enfants et du bagage, elle établit un couvert permanent pour abriter la petite famille: le nid pour la couvée fut peut-être une fosse tapissée de mousse; à côté, elle dressa une perche avec de larges feuilles, étagées par le travers; et quand elle imagina d'attacher trois à quatre de ces perches par leurs sommets, la hutte fut inventée, la hutte, le premier «intérieur».--Elle y déposa le brandon qu'elle ne quittait pas, et la hutte s'éclaira, la hutte se chauffa, la hutte abrita un foyer.--N'a-t-on pas dit Prométhée le «Père des hommes», pour faire entendre que l'humanité commence avec l'emploi du feu? Or, quelle qu'ait été l'origine du feu, il est certain que la femme a toujours été la gardienne et la conservatrice de cette source de vie.--Voici qu'un jour, à côté d'une biche que l'homme avait tuée, la femme vit un faon qui la regardait avec des yeux suppliants. Elle en eut pitié, le porta à son sein... Que de fois on voit de nos sauvagesses en faire autant! Le petit animal s'attacha à elle, la suivit partout. C'est ainsi qu'elle éleva et apprivoisa les animaux, devint la mère des peuples pasteurs. Ce n'est pas tout: à côté du mari qui vaquait à la grande chasse, la femme s'occupait de la petite, ramassait oeufs, insectes, graines et racines. De ces graines elle fit provision dans sa hutte; quelques-unes, qu'elle avait laissé tomber, germèrent tout auprès, crûrent et fructifièrent. Ce que voyant, elle en sema d'autres et devint la mère des peuples cultivateurs. En effet, chez tous les non-civilisés la culture revient aux ménagères. Nonobstant la doctrine qui fait loi présentement, nous tenons la femme pour la créatrice de la civilisation en ses éléments primordiaux. Sans doute, la femme, à ses débuts, ne fut qu'une femelle humaine, mais cette femelle nourrissait, élevait et protégeait plus faibles qu'elle, tandis que son mâle, fauve terrible, ne savait que poursuivre et tuer; il égorgeait par nécessité, et non sans agrément. Lui, bête féroce par instinct, elle, mère par fonction.
A l'époque des pêches et des chasses, les Aléouts envoyaient souvent leurs femmes au dehors, leur interdisant de franchir le seuil du grand kachim. Non qu'il fût prohibé de passer la nuit auprès de sa légitime, mais ce devait être en catimini, et il fallait être de retour une ou deux heures avant le branle-bas du chamane, lequel, vêtu de sa robe de cérémonie, frappait du tambour, fadait les armes et les personnes[77]. Ce petit renseignement fait assez comprendre comment les maisons communes se désagrégèrent sous l'influence des ménages particuliers, quand même elles n'eussent pas été battues en brèche par des étrangers se disant porteurs d'une civilisation supérieure, c'est-à-dire d'armes perfectionnées.
[Note 77: Bancroft, _Native Races of America_.]
Dans ces bâtiments qui subsistent encore, la partie médiane est libre et appartient à tous; les côtés sont divisés de distance en distance par une cordelette, qui parque les familles, chacune en son compartiment; on dirait une écurie avec double rangée de boxes; chaque ménage y dispose d'un espace qui nous paraîtrait à peine suffisant pour un seul cheval: sur le carré que prendrait un de nos meubles, père, mère et la géniture s'entassent autour de la lampe. Toute famille possède barque sur mer et lampe au kachim. Pour économiser le terrain, on dort, soit dans une niche creusée en la paroi, et garnie de pelus, soit accroupi sur les talons, le menton sur les genoux, dans l'attitude que nombre de primitifs donnent toujours à leurs cadavres. Dall, qui a passé au tamis «les débris de cuisine», et les décombres de plusieurs kachims préhistoriques, est persuadé que ces demeures étaient habitées simultanément par les vivants et par les morts. Si l'un des occupants venait à mourir, sous sa place accoutumée, on creusait un trou, on l'y déposait, on le recouvrait de terre; deux pieds d'argile séparaient les habitants des deux mondes... Il se peut.
Point d'autre feu que la flammule des lampes destinées à fondre la glace pour en faire de l'eau potable; la chaleur de tous ces corps vivants resserrés sur un petit espace,--il est tel de ces enclos qu'on dit habité par deux à trois cents personnes,--suffit pour faire monter la température à un degré si élevé, que tout ce monde, hommes et femmes, filles et garçons, se débarrassent de leurs vêtements.
Rien ne nous étonne davantage, nous autres policés, vieux d'une civilisation de trente siècles ou environ, que l'absence de pudeur, que l'innocence encore paradisiaque de la plupart de ces Hyperboréens, accoutumés à la nudité presque constante dans la maison commune, se baignant ensemble, comme les Japonais et Japonaises, sans songer à mal. Il n'est fonction physiologique ou besoin naturel qu'ils aient gêne à satisfaire en public.--«Une coutume n'a rien d'indécent, quand elle est universelle», remarque philosophiquement un de nos voyageurs[78]. Ajoutez que l'Aléout, curieux personnage, se montre parfois d'une réserve qui nous étonne et nous scandalise presque; ainsi devant un étranger il n'oserait adresser la parole à sa femme, ni lui demander le moindre service.
[Note 78: Dall.]
Quoique généralement malpropres, ces gens ont, comme les autres Inoïts et la plupart des Indiens, la passion des bains de vapeur, pour lesquels le kachim a son installation toujours prête. Avec l'urine qu'ils recueillent précieusement pour leurs opérations de tannage, ils se frottent le corps; l'alcali, se mélangeant avec les transpirations et les huiles dont le corps est imprégné, nettoie la peau comme le ferait du savon; l'odeur âcre de cette liqueur putréfiée paraît leur être agréable, mais elle saisit à la gorge les étrangers qui reculent suffoqués, et ont grand'peine à s'y faire[79].
[Note 79: Zagoskine.]
--Horreur!
--Horreur! oui, pour ceux qui ont un pain de savon sur leur table à toilette; mais pour ceux qui ne possèdent pas ce détersif?--Et ceux, celles qui le possèdent, ignorent peut-être que même les gants, articles de grand luxe et de haute élégance, faits pour recouvrir de blanches mains et des bras dodus, sont imbibés d'un jaune d'oeuf largement additionné dudit liquide ambré; préparation indispensable, paraît-il, pour donner aux peaux la souplesse et l'élasticité requises. Longtemps cette même substance communiqua aux croûtes du hollande leurs belles couleurs orangées, et au tabac de Virginie quelque chose de son arome pénétrant[80]. Encore aujourd'hui, dans plusieurs pays civilisés,--à Paris même,--de nombreux individus, inhabitués à la glycérine mousseuse et au lait d'amandes amères, entretiennent un préjugé en faveur de la lotion aléoute, qui nettoierait mieux qu'aucune autre substance, et même entretiendrait la santé; assertion contestée par les médecins qui attribuent à cette eau de toilette certains cas d'empoisonnement et d'ophtalmie purulente. La coutume était universelle.--«Nettoyer ses dents avec de l'urine, mode espagnole», dit Érasme[81]. Les Espagnols la tenaient de leurs ancêtres préhistoriques:
[Note 80: Malte-Brun, _Annales_, XIV. _Description de la Guyane_.]
[Note 81: _De civilitate morum puerilium._]
«Pour se laver et se nettoyer les dents, les Cantabres, hommes et femmes, emploient l'urine qu'ils ont laissée croupir dans des réservoirs[82].
[Note 82: Strabon, III, IV, 16.]
«Bien que soigneux de leurs personnes et propres dans leur manière de vivre, les Celtibères se lavent tout le corps d'urine, s'en frottent même les dents, estimant cela un bon moyen pour entretenir la santé du corps[83].»
[Note 83: Diodore, V, 33.]
_Nunc Celtiber, in celtiberiâ terrâ, Quod quisque minxit, hoc solet sibi mane Dentem atque russam defricare gingivam[84]._
[Note 84: Catulle, _Épigrammes_, 39.]
Nul ne s'étonnera que les Ouahabites[85] et les Ougogos de l'Afrique orientale[86] en fassent toujours autant. Mais on a ses préférences. Ainsi Arabes et Bédouins recherchent l'urine des chamelles[87]. Les Banianes du Momba se lavent la figure avec de l'urine de vache, parce que, disent-ils, la vache est leur mère[88]. Cette dernière substance est aussi employée par les Silésiennes contre les taches de rousseur[89]. Les Chewsoures du Caucase la trouvent excellente pour entretenir la santé, et développer la luxuriance de la chevelure. A cette fin ils recueillent soigneusement le purin des étables, mais le liquide encore imprégné de chaleur vitale passe pour le plus énergique. Les trayeuses flattent la bête, lui sifflent un air, chatouillent certain organe, et au moment précis avancent le crâne pour recevoir le flot qui s'épanche; la mère industrieuse fait inonder la tête de son nourrisson en même temps que la sienne[90].
[Note 85: Krapf, _Reise in Ost Afrika_.]
[Note 86: Maltzan, _Wallfahrt nach Mekka_.]
[Note 87: Von Seetzen.]
[Note 88: Krapf.]
[Note 89: Bodin, _Europa_.]
[Note 90: Radde.]
Tels furent, tels sont les débuts de la propreté du corps.
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«L'industrie aléoute représente exactement celle que possédait l'âge du renne.» Ainsi s'exprime M. Cartailhac, homme compétent.
Certes, elle était primitive, cette industrie. Qui avait besoin de colle s'appliquait un coup de poing sur le nez, sachant que le sang est une matière agglutinante. Aujourd'hui, les gens sont mieux pourvus. Habitation, outils, mobilier, costume et religion, s'inspirèrent rapidement des modèles qu'avaient apportés les commerçants russes, qu'imposèrent les conquérants. Les marchandises de provenance américaine n'ont pas été longues à se substituer à celles qu'envoyaient naguère Pétersbourg et Moscou. Les étoffes de drap, même la lingerie, envahissent les garde-robes, mais ne sauraient se substituer entièrement aux fourrures du pays; les femmes ont d'excellentes raisons pour ne pas abandonner tout à fait un costume qui leur va très bien, et qu'elles enjolivent de franges et verroteries. Les hommes aussi sont restés fidèles au costume en plumage d'oiseaux marins, sur lequel l'eau glisse sans mouiller. Ils font usage de souliers en peau de poisson, mais cette chaussure ne doit pas approcher le feu, sous peine de racornir et ramollir; en peu d'instants elle serait mise hors d'usage. On porte des bas tressés avec une herbe des marais. De la dépouille des esturgeons, on se confectionne des manteaux très convenables. Les hommes s'affublent volontiers d'un mufle et d'une queue de loup[91].
[Note 91: Zagoskine.]
Naguère, les Aléouts se faisaient remarquer par leur amour de la parure et du tatouage; mais l'affreuse oppression qu'ils ont subie leur a fait perdre cette vanité[92]. S'ils se barbouillent quelquefois le visage avec des couleurs ou avec du charbon, c'est moins pour s'embellir la figure que pour la protéger contre l'embrun marin, lequel en s'évaporant dépose du sel qui tend à irriter la peau et la faire gercer. La plupart des Esquimaudes se tatouent toujours le front, les joues et le menton; les femmes mariées en revendiquent le privilège, et en font un «signe de haute distinction», disaient-elles à Hall. Jadis les Aléouts se gravaient sur la peau des figures d'oiseaux et de poissons[93]; «les filles de famille riches et distinguées» s'attachaient à représenter les exploits de leurs ancêtres, au moyen de dessins et de signes variés qui exprimaient symboliquement le nombre des ennemis tués ou des animaux abattus[94]. Avec un silex, on se coupait la chevelure, les femmes se rognant la partie frontale, et les hommes se ménageant une superbe touffe. Ceux-ci se trouaient la lèvre inférieure et les oreilles pour y placer des petits coquillages, de minces cailloux, ou des laines rouges, indicatrices de quelque exploit; ou bien encore, ils s'élargissaient les narines, déjà bien larges, pour y colloquer un petit os, gros comme un tuyau de plume; car ils n'étaient point insensibles à l'attrait du beau. Jalouses de cet agrément, leurs dignes épouses portaient au cou, ainsi qu'aux mains et aux pieds, des pierres colorées, et des chapelets d'ambre--les dames d'Europe les approuvent en cela;--mais les malheureuses s'inséraient à la lèvre inférieure une labrette ou petit cylindre de nacre ou de bois, qui, tenant la bouche constamment ouverte, leur faisait couler la salive le long du menton. Et dire que les Aléouts, Thlinkets et divers Inoïts, n'étaient pas ou ne sont pas seuls à porter labrette, que les Botocoudes et de nombreux Africains sont partisans de cet affiquet qui déshonore la figure humaine! Dire qu'ils trouvent tout à fait engageant ce hideux appendice, incommode et absurde au possible! La chose existe; donc, elle a sa raison suffisante, pour parler comme Leibnitz.
[Note 92: Langsdorf.]
[Note 93: Malte-Brun, _Annales des Voyages_, XIV.]
[Note 94: Venjaminof.]