Les primitifs: Études d'ethnologie comparée

Part 7

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La réverbération du soleil sur la neige et les vagues éblouit les yeux et les aveugle: on les protège au moyen d'énormes lunettes, d'aspect fantastique, ou par un casque de cuir ou de bois à large visière, rappelant celle dont le brave Daumier gratifiait les académiciens et autres membres de l'Institut. Les indigènes fabriquent l'objet avec du bois qui leur arrive des eaux chinoises et japonaises, amolli par une longue flottaison: ils donnent la courbure voulue, puis font sécher. Ce casque affecte plusieurs formes, diverses couleurs; le plus souvent, il est bariolé blanc et bleu clair, ou bien ocre et rouge; des sculptures ivorines ornent le cimier, l'arrière est garni d'un plumet, le devant hérissé de poils d'ours, de barbes et moustaches, prises à des phoques et à des otaries, dont le mufle a été reproduit avec une fidélité naïve qui charme les connaisseurs[95]. Déjà Cook avait remarqué le goût et le fini de ces ouvrages; la plupart des visiteurs rendent le même témoignage et vantent le bien rendu des dessins. Un métis, Krioukof, peignait à la détrempe des portraits d'une ressemblance frappante, et Chamisso détermina neuf espèces de dauphins et baleines sur les images qu'avaient faites les indigènes. Doués à un degré supérieur du talent d'imitation, ils ont appris des Russes, rien qu'en les regardant faire, presque tous les métiers manuels. Ce sont des joueurs d'échecs passionnés. Ils se rendent maîtres de la lecture et de l'écriture presque en se jouant. Les enfants paraissent aptes à saisir les mathématiques élémentaires, et, ce qui charmait l'excellent Venjaminof, ils semblaient comprendre les dogmes de la religion chrétienne.

[Note 95: Sauer, Von Kittlitz.]

Des masques dont il a été parlé, ils affublent les filles quand elles deviennent nubiles, époque critique pendant laquelle on les claquemure à distance des habitations et on les soumet à une hygiène et une alimentation spéciales. Les Koloches renchérissent sur ces précautions, et les enferment dans des cages d'osier. De grotesques couvre-chefs les empêchent de voir et d'être vues; on craint que le regard, le seul regard de ces malheureuses souille même la lumière du jour, et enguignonne tout et tous autour d'elles; on a l'air de les considérer comme des vampires.

* * * * *

Ce peuple passe pour s'être élevé jusqu'au mariage. Soit! mais quel mariage!

En Aléoutie, les parents les plus proches contractent union, le frère avec la soeur, et parfois le père avec la fille.--«Langsdorf en faisait reproche à un Aléout qui répondit: «Pourquoi pas? les loutres en font autant!»

Le galant se présente avec un cadeau--quelque bagatelle--chez les beaux-parents qui font signe à la belle de suivre le jeune homme. Affaire conclue. En plusieurs districts,--notamment dans l'île d'Ounamartch,--les femmes servent de monnaie courante, règlent les ventes et achats. «On a livré tant de renards bleus, tant de zibelines, cela vaut tant et tant de femmes.» Bien entendu que cette monnaie n'est plus que conventionnelle. Pour faire marché et payer les différences, pas besoin n'est d'avoir un troupeau féminin derrière soi.

Un mot suffit pour établir contrat, un mot pour prononcer divorce, les enfants suivant la mère, ou étant recueillis par leur oncle maternel. L'institution matrimoniale n'a pas été inventée pour causer à ces gens aucun désagrément. Entre époux, peu ou point de jalousie. Comme chez nombre de sauvages et demi-civilisés, celui-là passerait pour un malappris qui n'offrirait pas au visiteur l'hospitalité de la couche conjugale, ou la compagnie de sa fille la plus avenante. Suivant leurs convenances, les mariés troquent les mariées, se les empruntent, les louent bon marché. Au temps où l'administration russe n'accordait a ses employés que huit verres de rhum dans les douze mois, un homme livrait sa moitié pour quelques gouttes de la liqueur divine.

Le chef de famille donnait le nom de «Mère» à son épouse préférée, laquelle titrait de «Père» non seulement son mari, mais encore son fils aîné, et qualifiait aussi de «Mère» sa fille la plus âgée[96]. Le renseignement suggère des réflexions qui pourraient mener loin... mais n'élevons pas de lourde superstructure sur une base fragile.

[Note 96: Venjaminof.]

La monogamie est de règle, mais avec de fréquentes exceptions: les hommes meurent vite aux risques de mer. Les veuves, les orphelins, grave souci quand les temps sont durs. Le pêcheur, revenant avec barque pleine, est tenu d'avoir l'oeil sur les filles qui ont perdu leur père, de prendre en pitié les veuves qui allaitent: il aura des huttes séparées, plusieurs ménages à pourvoir. C'est ainsi que la polyandrie s'entend avec la polygamie. Mais cette polygamie-là est plutôt une obligation morale que la recherche d'un plaisir, et représente un ensemble de charges qu'il faut du coeur pour accepter, et du caractère pour porter jour après jour.

Du reste, ces Hyperboréens ne trouvent rien de choquant à ce qu'une Aléoute déclare qu'un seul mari ne pourrait la contenter. Autrefois, la Florentine de bonne maison faisait, par clause au contrat nuptial, reconnaître son droit à prendre un amant en titre, quand il lui plairait. De même, les filles aléoutes jouissant, pendant leur damoiselat, d'une liberté dont elles usent largement, se réservent, aux épousailles, la faculté d'avoir un sigisbé. Leur «adjudant[97]», terme officiel, assiste le patron en tous ses droits et devoirs, servitudes actives et passives, est tenu de contribuer à l'entretien du ménage et à la nourriture des enfants. Des femmes si bien loties passent pour bien chanceuses, et jouissent d'une considération distinguée. La présence de l'adjoint est de rigueur pendant l'absence du mari, lequel à son retour patronne et protège le jeune homme, attend de lui la déférence que le cadet doit à son aîné... Le cadet et l'aîné, c'est bien cela. En effet, chez les Thlinkets, chez les Koloches, alliés de nos Aléouts, le cavalier servant doit être un frère, ou tout au moins un proche parent du patron[98]. Le Konyaga, surpris en adultère, est obligé de payer, à la mode anglaise, une indemnité au mari; mais s'il est de sa famille, il lui faudra se tenir à ses ordres, et à ceux de l'épouse, avec laquelle l'union sera désormais légitime. Le susdit Thlinket venant à mourir, son cadet épouse la veuve, et le nouveau capitaine requiert pour ses menues besognes les bons offices du troisième frère[99].

[Note 97: Bancroft, Venjaminof.]

[Note 98: Erman.]

[Note 99: Venjaminof.]

Que vous en semble? Ne tenons-nous pas ici la clef du sigisbéat, institution bizarre, dont on réprouvait l'immoralité, mais qu'on n'expliquait guère? Le sigisbé est un «lévir», sa fonction est une survivance des antiques «fréries» polyandriques, dont les traces sont reconnaissables chez d'autres Esquimaux, et qu'on étudie sur le vif à Ladak, au Tibet, au Malabar, et en plusieurs autres cantons restés en dehors des grandes voies de communication internationale.

Dans ces conditions matrimoniales, les querelles ne sauraient être fréquentes. Cependant les accouchements difficiles sont regardés comme le châtiment d'une conduite par trop irrégulière. Les maris d'Aléoutie, bonasses à souhait, n'ont pas si mauvais goût que leurs voisins Korjaks, lesquels obligent, dit-on, leurs femmes à se faire plus laides et plus sales que nature[100], afin d'effaroucher les désirs illégitimes. Vertu si cher achetée, vertu obtenue au prix du dégoût, serait-ce de la vertu?

[Note 100: Kraschenikof.]

Veufs et veuves se claquemurent dans l'obscurité pendant une quarantaine de jours. La veuve, deuil durant, est considérée comme impure, et renfermée dans une cabane particulière, où les aliments lui sont passés, réduits en minces fragments, car elle ne doit rien toucher de la main nue[101]. On redoute évidemment que, par son intermédiaire, la mort n'ait prise sur les vivants. Le polygame lègue un deuil plus sévère à celle de ses épouses qui a vécu le plus longuement avec lui, à celle surtout près de laquelle il vient à mourir.

[Note 101: Venjaminof.]

Nous préférerions nous en tenir là, mais le souci de la vérité nous contraint d'ajouter que ces primitifs poussent l'ignorance du mal jusqu'à l'immoralité, que leur innocence vraiment excessive se confond avec le vice. Notez que les témoins à charge sont pour tout le reste très favorables à ce peuple, auquel ils ne marchandent pas l'admiration en plus d'une circonstance. Un garçon joli de figure se montre-t-il gracieux de maintien? La mère ne le laisse plus frayer avec les camarades de son âge, le vêt et l'élève en fille; tout étranger se tromperait sur son sexe; et vers les quinze ans on le vend pour somme rondelette à quelque riche personnage. Les «choupan» ou adolescents de cette espèce sont très recherchés par les Konyagas[102]. Par contre, on rencontre çà et là dans les populations esquimaudes, ou esquimoïdes, et notamment dans le Youkon, des filles qui se refusent au mariage et à la maternité. Changeant de sexe, pour ainsi dire, elles vivent en garçons, adoptent les manières et le costume virils; courent le cerf, ne reculent à la chasse devant aucun danger, à la pêche devant aucune fatigue[103].

[Note 102: Ross.]

[Note 103: Bancroft.]

Les jolis jeunes gens dont il a été question se consacrent volontiers à la prêtrise, et, leur fraîcheur passée, entrent dans les ordres, qui leur coûtent ainsi beaucoup moins à acquérir qu'à leurs confrères. De tout temps il y eut affinité marquée entre le mignon et le servant des autels, entre la prostituée et la pallacide. Dans les temples de l'antique Orient, le vaste et majestueux sanctuaire paraît avoir été flanqué de chapelles fleuries, boudoirs parfumés, où nichaient sur de moelleuses couches les Attys et les Combabe, de gracieux Eliacin, de charmants Adonis, qui vaquaient aux plaisirs des dieux, c'est-à-dire de leurs ministres, en attendant que pleinement initiés aux rites sacrés, ils devinssent, à leur tour, chefs de culte, et préposés aux mystères. Le hiérophante aimait à se faire servir par les hiérodules et les bayadères. L'hétaïrisme est né à l'ombre des autels. «Presque tous les hommes, dit Hérodote[104], sa mêlent avec les femmes dans les édifices sacrés, hormis les Grecs et les Égyptiens.»

[Note 104: _Euterpe._]

--«Hormis la Grèce?... Et que se passait-il à Corinthe?--Hormis l'Égypte? Et Bubastis et Naucratès! Et l'Aphrodite d'Abydos qui portait le vocable significatif de _Pornè_[105].--Aussi Juvénal se permettait de demander: Quel est le temple où les femmes ne se prostituent pas?»

[Note 105: Athénée, XIII, 5.]

A Jérusalem, le roi Josias détruisit dans le temple de Jéhovah les cellules qu'habitaient les efféminés[106] et les femmes qui tissaient les tentes d'Ashéra[107]. On sait les prodigieux débordements qui avaient lieu dans les «verts bosquets» et les «hauts lieux» de la «Grande Déesse». La coutume était si bien enracinée que, dans la grotte de Bethléem, ce qui s'accomplissait jadis au nom d'Adonis, s'accomplit aujourd'hui par les pèlerins chrétiens au nom de la vierge Marie; et les hadjis musulmans font de même dans les sanctuaires de La Mecque[108]. Dans les pagodes «sentines de vice», viennent des femmes stériles, faisant voeu de s'abandonner à un nombre déterminé de libertins; et d'autres, pour donner à la déesse du lieu des témoignages de leur vénération, se prostituent en public, aux portes mêmes de la maison divine[109]. Les prêtresses de Juidah enlèvent les filles des familles les plus distinguées, et, après des épreuves rigoureuses, en font des courtisanes, instruites dans les arts de la volupté[110]. A Bornéo, le Dayak, qui se fait prêtre, prend un nom et des vêtements féminins, épouse simultanément un homme et une femme: le premier, pour le protéger et l'accompagner en public; la seconde, pour lui donner des distractions[111].

[Note 106: Les _Kedeschim_. Consulter sur ce mot les Encyclopédies bibliques. Exemple: _Dizionario Ebreo_: Kadessa, _santa e meretrice_; Kadeschud, _postribolo e sacristia_.]

[Note 107: II _Rois_, 23, 7. Voir Soury, _la Religion d'Israël_.]

[Note 108: Sepp, _Heidenthum und Christenthum._]

[Note 109: Dubois, _Moeurs de l'Inde_.]

[Note 110: Lindemann, _Geschichte der Meinungen_.]

[Note 111: Bishop of Labuan, _Transactions of the Ethnological Society_, II.]

Revenons à nos Aléouts. Dès que l'ordination a été conférée au lévite, sitôt que le choupan a mué en angakok, la tribu lui confie les filles le mieux en point, par les grâces du corps et du caractère; il parfera leur éducation,--les perfectionnera dans la danse et autres arts d'agrément, et, enfin, les initiera aux plaisirs de l'amour. Si elles se montrent intelligentes, elles deviendront mires et mèges, prêtresses et prophétesses. Les kachims d'été, qui sont fermés aux femmes du commun, s'ouvriront à deux battants devant elles. On est persuadé que ces filles seraient d'une fréquentation malsaine, si elles n'avaient été purifiées par le commerce d'un homme de Dieu.--Les braves gens! Et l'on a prétendu qu'ils manquaient de religion!

* * * * *

Religieux autant que tout autre peuple, sinon davantage, les Inoïts révèrent les esprits[112] des rocs et des caps, des glaciers, buttes et banquises; présentent leurs respects à toute chose inconnue ou dangereuse. Leur chamanisme ou théorie magique est identique en substance à la doctrine professée par les populations de l'Asie et de l'Amérique septentrionales; il a été développé dans la suite des temps avec une rigueur surprenante, si bien que l'institution des _poulik_, des _angakout_[113], et _jossakids_, forme, avec les doctrines et traditions qui l'accompagnent, le lien moral des tribus éparpillées sur cet immense territoire.

[Note 112: _Inoe._]

[Note 113: _Angakok_, sorcier, pluriel _Angakout_.]

Tout le monde n'est pas apte au saint ministère; pour devenir angakok il faut une vocation bien déterminée, de plus, un caractère et un tempérament que n'a pas tout le monde. Les prêtres en fonctions ne recrutent point leurs élèves au hasard; ils les choisissent de bonne heure, garçons ou filles, ne s'arrêtant pas au sexe; plus intelligents en cela que la plupart des autres sacerdoces. On en a vu qui s'adressaient à des époux particulièrement qualifiés, leur demandant un sujet d'élite, à former, même avant sa naissance, par une éducation appropriée et un entraînement spécial. Le père et la mère du futur sorcier jeûneront souvent et longtemps, rechercheront certaines viandes, en éviteront d'autres, supplieront les ancêtres d'envelopper le précieux rejeton de toute leur sollicitude. Sitôt née, la petite créature sera aspergée d'urine, de manière à l'imprégner de son odeur caractéristique,--c'est décidément leur eau bénite. Ailleurs, la barbe, la chevelure, l'entière personne des rois et sacrificateurs sont ointes d'huiles prises dans de saintes ampoules; ailleurs, elles sont beurrées et barbouillées de bouse soigneusement étendue. Chacun son goût. On requiert que le petit ne soit pas comme tout le monde, que par ses gestes et sa démarche, il s'annonce comme étant pétri d'une autre pâte que le commun des mortels; car il aura pour principal titre: celui qui a été mis à part[114]: _Sacer esto!_ Façonné par les abstinences et les veilles prolongées, par la dure et la gêne, il faut qu'il apprenne à supporter stoïquement la douleur, à dominer ses besoins physiques, à faire que le corps obéisse sans murmure aux ordres de l'esprit.

[Note 114: _Imaïnac_, ou _Inguitsout_: Cf. le Nazaréat juif, et les _Actes des Apôtres_, XII, 2.]

Les autres sont bavards, lui sera taciturne, comme il convient aux prophètes et diseurs d'oracles. De bonne heure, le novice fréquente la solitude. Il erre[115], par les longues nuits, à travers les plaines silencieuses que la lune emplit de sa froide blancheur; il écoute le vent gémir sur la banquise désolée; au large, comme un troupeau d'ours blancs allant aux aventures, avancent machis et bosculis; il entend grincer les dents et racler les pattes puissantes. Sur l'Océan noir, sous le ciel funèbre, flottent des glaçons, lourds de neige amoncelée, nagent des buttes, diamants immenses, cheminent des buttons, énormes masses sombres, veinées de glauques transparences, avec de vagues lueurs opalines tremblant à l'entour; spectacles d'outre-tombe; magnificences dignes d'une autre planète, comme on en voit peut-être dans Uranus ou Saturne: les aurores boréales, occasion recherchée pour «avaler de la lumière[116]», car il faut se pénétrer de tous les éclats et de toutes les splendeurs. Triste et ravi, saisi d'une douloureuse extase, le jeune homme contemple les glorieux combats, les splendides batailles que se livrent les esprits dans les champs de l'air, alors que des torrents d'électricité jaillissent dans le ciel incandescent, que débordent les geysers d'étincelles, les fontaines de couleurs jaillissantes; les clairons[117] et traits sanglants raient le ciel, les lances fulgurantes s'entre-choquent dans les airs, l'éther palpite, et ses pulsations sont des coruscations et des flamboiements.

[Note 115: Semblablement, les Polynésiens appellent leurs prêtres _Haaropo_ ou _promeneurs de nuit_ (Moerenhout).]

[Note 116: Bastian.]

[Note 117: Terme franco-canadien.]

Déjà le futur sorcier n'est plus un enfant. Maintes fois, il s'est senti en la présence de Sidné, la Démêter esquimaude, il l'a devinée au frisson qui lui courait dans les veines, à la chair de poule qui lui picotait la peau et hérissait les cheveux; maintes fois, il a distingué ses soupirs douloureux et prolongés, lointains éclats, retentissant comme ces mugissements de la baleine que les Esprits entendent bien, mais auxquels l'oreille du vulgaire est toujours restée sourde. Il voit des astres inconnus aux profanes; à Sirius, Algol et Altaïr, il demande le secret des destins, il devine ce que pensent l'Aigle, le Cygne, la Grande Ourse, qui écoutent les Inoïts, les regardent faire, mais se taisent. Car ces astres glorieux ne parlent que par des scintillements, et nul n'entend leur langage qui n'a sa lumière en lui-même. Il passe par la série des initiations; n'ignore point que son esprit ne sera pas dégagé du fardeau de lourde matière et d'épaisse ignorance, avant que la Lune ne l'ait regardé en face et ne lui ait dardé certain rayon dans les yeux. Enfin, son propre Génie, évoqué des insondables profondeurs de l'être, lui apparaît[118], ayant franchi les immensités des cieux, remonté à travers les abîmes de l'Océan. Blanc, pâle et solennel, le fantôme dira: «--Me voici. Que veux-tu?» S'unissant au Sosie d'outre-tombe, l'âme de l'angakok volera sur les ailes du vent; quittant le corps à volonté, elle voguera dans l'univers, rapide et légère. Libre à elle de sonder alors les choses cachées, de se renseigner sur les mystères, pour en révéler la connaissance aux hommes restés mortels, et d'esprit non affiné.

[Note 118: Même croyance chez les Lapons, les Peaux-Rouges, les Kamtchadales Charlevoix, _Journal_.]

Il n'y a pas que l'angakok idéal pour passer par cette éducation, et cette discipline intérieure. Prophètes et révélateurs, ascètes et inspirés, tous ont cherché Dieu dans le désert, se sont réfugiés dans la solitude, pour y converser avec le Loup, disent les uns, avec les saints anges, pensent les autres; ils se sont enfoncés dans l'auguste silence pour ouïr les mélodies des étoiles chantant en choeur, pour distinguer les susurrements des atomes, les murmures du grain de sable, les soupirs qu'exhale la goutte de rosée avant de n'être plus; ineffables harmonies qu'éteignent le fracas des rues et des marchés, les hurlements des batailles. Notre propre âme nous échappe dans le conflit des vanités, ses mouvements intimes se dérobent à notre perception qu'émousse le tohu-bohu assourdissant des agitations mesquines. Pour se retrouver soi-même, pour s'atteindre enfin, il faut fuir la cité, éviter la foule. Jusqu'à ce qu'on ait découvert sa conscience et interrogé ses oracles, on n'est, on ne sera qu'un enfant. On ne comprend rien au monde, tant que penché sur son âme on n'en a pas mesuré les sombres profondeurs, tant qu'on n'a pas écouté les échos de la pensée s'engouffrant en chutes toujours plus sourdes, comme les roulements du tonnerre qui va se perdre par delà d'autres horizons.

Mais il faut aux poumons de l'air à brûler, aux estomacs des aliments à digérer, aux intelligences des faits à élaborer, des réalités à s'assimiler. Il tomberait dans l'idiotie, l'individu qui s'isolerait sans retour et cesserait d'entretenir avec ses semblables les rapports d'action et de réaction dont se compose l'existence. Donc, l'angakok ne s'absentera de la communauté que par intervalles, il participera aux expéditions de chasse et de pêche, exercera peut-être quelque industrie, ne restera pas étranger à la vie publique, suivra, ou même dirigera les agissements populaires, les comprendra d'autant mieux qu'il ne s'engage pas dans le tumulte de l'action, qu'il se tient à côté, regarde de haut. A mesure qu'il progresse dans son art, il se fait plus original et excentrique. On ne sait au juste s'il veille ou rêve, s'il est présent ou absent, sage ou aliéné. Il prend les abstractions pour des réalités et les réalités pour des abstractions, se crée des sympathies, des antipathies à lui. Il éparpille son âme dans les buissons, mais fait entrer le rocher dans la substance de ses os, s'identifie avec le paysage ambiant. Ce qui plaît à tous déplaît à cet homme, mais il supporte l'insupportable; il se fait une manière à lui d'entendre et de comprendre, il voit trouble où les autres voient clair, mais distingue nettement ce qu'ils ne peuvent discerner. Son regard, voilé pour les choses du présent siècle, pénètre le monde translunaire; les secrets de l'éternité lui deviennent familiers à mesure qu'il néglige les vulgarités de la vie quotidienne. Peu à peu, il arrive à voir double, perçoit les objets extérieurs, et en outre la réflexion qu'ils projettent en son esprit. C'est ainsi qu'au Broken, la Montagne des Sorcières, le voyageur voit son ombre se plaquer contre les nuages et profiler dans l'espace un spectre gigantesque. La fantaisie elle-même, les chimères extravagantes, ne peuvent faire autre chose que distordre et transposer la réalité, décomposer ses éléments, les recomposer d'une façon incongrue. Avant d'endoctriner les peuples, les prophètes ont dû se repaître de fantasmes, comme les Bacchants, se gorger de bruit, et s'enivrer de fracas; avant d'aborder aux vérités éternelles, il leur a fallu s'immerger dans l'illusion. Sur une métaphysique, mélangée d'ignorance et de folie, ils ont construit un vaste et ingénieux système, qui rend l'aberration plausible, déraisonne avec méthode, prouve le prodige par le miracle, expose l'absurde avec logique,--le tout sous le nom de religion.