Les primitifs: Études d'ethnologie comparée
Part 5
Alors les camarades construisent à quelque distance une hutte en blocs de neige; ils y étendent quelques «pelus[57]» et fourrures, portent une cruche d'eau et une lampe qui durera ce qu'elle pourra. Celui que rongent les souffrances, qu'accablent la vieillesse ou les infirmités croissantes, dont l'entretien devient difficile, et qui se reproche de coûter à la communauté plus qu'il ne rapporte, se couche: frères et soeurs, femmes autant qu'il en a, fils et filles, les parents et amis viennent faire leurs adieux, s'entretenir avec celui qu'ils ne verront plus. On ne reste pas davantage qu'il est nécessaire, car, si la mort surprenait le malade, les visiteurs devraient dépouiller au plus vite leurs habits et les jeter au rebut, ce qui ne laisserait pas que d'être une perte sensible. Nulle émotion apparente, ni cris, ni larmes, ni sanglots; on s'entretient tranquillement et raisonnablement. Celui qui va partir fait ses recommandations, exprime ses dernières volontés. Quand il a dit tout, les amis se retirent, l'un après l'autre, et le dernier obstrue l'entrée avec un bloc de glace. Dès ce moment, l'homme est défunt pour la communauté. La vie n'est qu'un ensemble de relations sociales, une série d'actions et de réactions appelées peines ou plaisirs, moins différentes entre elles qu'on ne pense. La mort, quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, est un acte individuel. Les animaux le comprennent ainsi, et s'ils ont la rare chance de finir autrement qu'assassinés et dévorés, dès qu'ils sentent la faiblesse les gagner, ils vont se cacher au plus épais fourré, se terrer dans le plus profond trou, disparaître dans la plus obscure caverne. A ce point de vue, le primitif est encore un animal: il sait qu'il faut mourir seul. Nulle part cette expression ne se trouve plus vraie que chez les Esquimaux. La dernière scène de leur vie, permis de la trouver d'un égoïsme hideux et repoussant; permis aussi d'y voir un acte solennel et grandiose, empreint de lugubre majesté.
[Note 57: Terme employé par les Franco-Canadiens.]
Déjà la hutte n'est plus qu'une tombe, celle d'un vivant, qui durera quelques heures encore, peut-être quelques jours. Il a écouté la porte se fermer, les voix s'éloigner. La tête penchée en avant, les mains appuyées sur les cuisses, il pense et se souvient. Ce qu'il vit, ce qu'il sentit jadis, lui revient en mémoire; il se rappelle son enfance et sa jeunesse, ses exploits et ses amours, ses chasses et aventures; il remonte la trace de ses pas. Plus d'espoirs maintenant, plus de projets, et quant aux regrets, à quoi bon? Qu'importe maintenant l'orgueil, qu'importe la vanité? Personne à jalouser, personne à mépriser. Seul à seul avec lui-même, il peut se mesurer à sa juste valeur.--«Je fus cela, autant et pas davantage.» Quitter la vie, ses fatigues, ses fréquentes famines, ses déboires et chagrins, il en prendrait facilement son parti. Mais ce terrible inconnu de là-bas intimide; mais ce monde des esprits dont les Angakout racontent de terribles visions?... La fièvre l'altère, ronge les organes et lui dévore les entrailles. Il boit quelques gorgées, mais retombe épuisé. La lampe s'est éteinte; nulle nuit ne fut plus obscure. Ses yeux voilés et ténébreux épient la Mort. Il la voit, la Mort. Elle s'est montrée à l'horizon, point noir sur la grande plaine blanche que la pâle lueur des étoiles éclaire vaguement. La Mort avance, la Mort approche. Elle grandit de minute en minute, glisse silencieuse sur la neige épaisse. Il compte ses pas... La voici, la Mort. Déjà elle soupèse le harpon dont il transperça maintes fois l'ours et le phoque. Elle se redresse, lève le bras. Il attend, attend...
A la vue de cette hutte isolée, mystérieuse, des étrangers apprenant ce qui s'y passait, ont été saisis d'horreur et de compassion. Ils ont éventré la muraille et qu'ont-ils vu? Un mort, les yeux grand ouverts sur l'infini. Ou bien un mourant qui d'une voix de reproche:--«Que faites-vous? Pourquoi me troubler? C'était assez de mourir une fois!»
Les Tchouktches, qu'on prend généralement pour un rameau du tronc inoït, prétendent que c'est faiblesse et fausse compassion de ne pas faire brusquement sauter le pas à ceux qui s'en vont. Il vaut mieux en finir d'un coup que de savourer longtemps la mort dans sa tristesse, que d'être rongé par la douleur. Donc, ils vous expédient les gens de diverses manières. Mais ne les accusez pas d'y mettre de sensiblerie!
L'individu qui se permet d'être malade pendant plus de sept jours, est admonesté sérieusement par ses proches, qui, lui passant une corde au cou, se mettent à courir vivement autour de la maison. S'il tombe, tant pis! On le traînera par les ronces et les cailloux, hop, hop!--Guéris ou crève! Après une demi-heure de ce traitement il est mort ou se déclare guéri. Si pourtant il hésite encore, on le pousse ou on le porte au cimetière, où il est incontinent lapidé ou piqué de manière à ne plus broncher. Sur son cadavre on lâche des chiens qui le dévorent, et ces chiens seront mangés à leur tour. Rien ne se perd, rien ne se perdra. Ces Tchouktches sont décidément plus forts que nos économistes libéraux, école Manchester.
Les braves--ils ne sont point rares--les braves qui se sentent déjà sur le déclin, convoquent les parents et amis à un repas d'adieu dont ils font gaiement les honneurs. Après le dernier service, les invités se retirent discrètement, le patron se couche sur le flanc, et reçoit un bon coup de lance, qu'un camarade veut bien lui octroyer; mais, le plus souvent, il s'adresse à un robuste gaillard qu'il paie et aposte exprès.
Aux vieillards, aux gens affaiblis, décidément inutiles, on demande s'ils n'en ont pas assez? Il est de leur devoir, il est de leur honneur, de répondre oui. Là-dessus on maçonne, au champ des morts, une fosse ovoïde qu'on remplit de mousse, et aux extrémités on roule des pierres grosses et pesantes qui fixent deux perches horizontales. Sur la pierre du chevet, on égorge un renne dont le sang se répand à flots sur la mousse, et sur cette couche rougie, tiède et douillette, le vieillard s'allonge. En un clin d'oeil il se trouve ficelé aux perches, et on lui demande:--Es-tu prêt? Au point où en sont les choses, ce serait honte et sottise d'articuler une réponse négative, que d'ailleurs on ferait semblant de ne pas entendre.--«Bonsoir les amis!» On lui bouche les narines avec une substance stupéfiante; on lui ouvre l'artère carotide, et au bras une grosse veine; en un rien de temps il est saigné à blanc.
L'opération chirurgicale est accomplie par les notables, ou simplement par des femmes, selon la considération dont jouissait l'individu. Si on tient à des obsèques particulièrement distinguées, le corps est brûlé avec celui du renne, qu'on présume servir à festins dans l'autre monde. Si le défunt appartient au vulgaire, on l'enterre purement et simplement, et les «affligés» se feront un devoir de manger à son intention le renne, dont ils briseront les os... Pourquoi? Probablement pour que l'animal ne renaisse pas sur terre et reste propriété du mort dans l'Hadès tchouktche.
Quand des moeurs pareilles se sont perpétuées chez un peuple hardi, tant soit peu guerrier et pirate, les hommes tiendront à honneur de mourir sur le champ de bataille. Au besoin, ils prétexteront des duels pour se faire expédier par leurs intimes, à la façon des Scandinaves. Ils diront, comme les anciens Hellènes: Qui meurt jeune est aimé des dieux.
Les rits funéraires sont moins uniformes que toutes autres coutumes. La majeure partie des Esquimaux ensevelissent leurs cadavres sous un amas de pierres ou dans des crevasses de rochers; des Groenlandais et Labradoriens les jettent à la mer; leurs congénères d'Asie les brûlent, les enterrent ou les font manger aux bêtes. Chacun estime sa manière la meilleure. Mais il est de croyance générale que la mort n'est pas le terme de l'existence. Que les défunts exercent sur les vivants une action variée et généralement funeste. Qu'ils sont méchants pour la plupart, au moins à l'état de revenants. Qu'ils passent leur temps à souffrir le froid et la faim. On s'abstient autant que possible d'approcher leurs demeures, surtout si elles sont occupées depuis peu; mais le passant pieux dépose sur les tombes au moins une miette de nourriture. A la grande cérémonie d'adieu, les amis et connaissances apportent de la viande, dont chacun coupe deux morceaux, un pour lui, un autre pour le mort; ils tailladent une couverture:--«Tiens, mange! Tiens, couvre-toi!» Le couteau dont on fait usage est dissimulé par les assistants, qui rangés en cercle se le passent par derrière, comme cela se pratique dans un de nos jeux innocents: _le furet du bois joli_. Et pendant que la lame circule, chacun parle au mort pour distraire son attention, chacun a quelque chose de particulier à lui dire.
En signe de deuil, la veuve itayenne modifie son costume, s'abstient de certains aliments, de diverses occupations. Elle se prive, par devoir rigoureux, de tout soin de propreté. Les amis se bouchent une narine avec un tampon d'herbes, qu'ils n'ôtent de plusieurs jours: naïf symbole:--«Nous ne respirons plus qu'à demi, nous sommes à demi morts de chagrin...» Ceux qui souffrent réellement se mettent en quête d'aventures périlleuses, pour absorber leurs regrets dans la fatigue physique, et noyer leur douleur dans l'excitation passionnée que procure le sentiment du danger.
A la Toussaint, à nos «messes du bout de l'an» correspondent là-bas les fêtes et anniversaires des morts que, suivant les cantons, on célèbre assez diversement; mais partout on danse, on saute, on joue des pantomimes qui ont la prétention d'être des biographies; on festoie aux dépens de la famille qui se démunit de tout pour bien faire les choses, distribuer largement de la victuaille et des fourrures. Ceux qui ne peuvent davantage ne donnent que des bagatelles, mais personne ne s'en retourne à vide.
* * * * *
A propos des silhouettes découvertes sur les fossiles de Thayingen, on contestait aux peuples enfants la faculté de produire des dessins qui seraient supérieurs aux barbouillages d'écoliers.
A cette assertion aprioristique, il a été répondu par de nombreux exemples: les Bochimans, les Australiens, et tant d'autres. Nos Inoïts représentent assez correctement des scènes de chasse et de pêche, des ours, phoques et baleines[58]. Cailloux pointus, mauvais couteaux, ivoires d'une dureté extrême, cornes raboteuses, os de courbure irrégulière, combien ingrate la matière, combien rebelles les instruments! Rink a fait illustrer son volume de _Contes Inoïts_ par un artiste du crû, dont les dessins naïfs, mais très expressifs, pourraient passer pour de ces anciennes estampes que se disputent les amateurs. On recommande aux connaisseurs une collection de bois[59] gravés par des naturels.
[Note 58: Dall, _Alaska_.]
[Note 59: _Kaladlit Assialiait_. Imprimée à Gothaeb, du Groenland, par Moeller et Berthelsen, 1860.]
Ces Esquimaux possèdent à un haut degré le sens de la forme et des proportions relatives; ils ont l'abstraction géométrique si facile, qu'ils ont dressé des cartes de leur pays assez exactes pour servir utilement aux explorateurs. Les plans de Noutchégak et autres localités, levés par Oustiakof, un de ces sauvages, ont passé longtemps pour être suffisamment corrects. Hall a orné son livre d'une planche de _Rescue Harbour_, oeuvre de Coudjissi. Rey montra une de ses cartes marines à un indigène, qui la comprit fort bien, demanda un crayon, en traça une autre avec un plus grand nombre d'îles,--addition précieuse[60]. Ces talents ne laissent pas que de rehausser les Esquimaux, et de leur donner quelque importance dans l'étude de la mentalité. Des Indous et Parsis, des Tamouls et Musulmans, fort intelligents sur d'autres points[61], ne comprennent rien à nos images, dessins et photographies, montrent sur ce point une maladresse qui étonne. Un savant brahmane, auquel on faisait voir un portrait d'un cheval, vainqueur au Derby, demandait avec le plus grand sérieux, semblait-il: «Cela représente la royale cité de Londres?»[62].
[Note 60: Yule, _Ava_.]
[Note 61: Ross, _Second Voyage_.]
[Note 62: Schwarzbach, de Graaf Reynet, _Bulletin de la Société de Géographie de Vienne_, 1882.]
* * * * *
Depuis que Dalton découvrit sur lui-même que tous les hommes ne voient pas les teintes de la même manière, on s'est aperçu, avec surprise, que la cécité totale ou partielle quant à certaines couleurs, est un fait physiologique assez fréquent: la partie tout à fait centrale de la rétine se montre seule sensible aux nuances, mais la lumière et l'ombre l'impressionnent sur toute son étendue. Là-dessus, les linguistes, Geiger en tête, crurent apporter à la doctrine de l'évolution une preuve décisive. Constatant que les noms de couleurs assignées par Homère à certains objets ne cadrent manifestement pas avec ceux que nous leur attribuons,--ainsi Apollon n'a pas eu les cheveux violets (si tant est que nos lexiques donnent toutes les significations des mots),--ils se crurent en droit d'affirmer que le sens de la couleur s'est modifié dans notre espèce depuis l'époque historique.
Accueillie avec faveur, la théorie devint à la mode. L'illustre M. Gladstone, alors ministre des finances de la Grande-Bretagne, jugea à propos de s'y rallier. On y voyait une preuve de la supériorité de nos civilisés sur nos ancêtres intellectuels, les Grecs et les Romains, et à plus forte raison sur tous les sauvages. On ne réfléchissait pas assez que des Tatars qui perçoivent les planètes de Jupiter à l'oeil nu, que les Cafres dont la puissance visuelle est à la nôtre comme 3 est à 2, pourraient, s'ils s'en donnaient la peine, distinguer des nuances imperceptibles à notre regard,--et qu'en effet, les Hottentots, les misérables Hottentots, ont trente-deux expressions pour désigner les différentes couleurs. En elle-même, la théorie Geiger paraît plausible; nous la dirions même vraie, sauf que le développement dont il s'agit a dû s'opérer sur une période tout autrement longue que trois ou quatre milliers d'années. Quoi qu'il en soit, la question occupant alors les bons esprits, Bessels peignit en diverses couleurs une feuille de papier quadrillé, et questionna treize Itayens, hommes, femmes, enfants, chacun séparément. Tous distinguèrent les carrés blanc, jaune, vert foncé, noir, mais aucun ne parut différencier le brun du bleu.--L'observation est intéressante, mais non pas décisive. Qu'on se rappelle comment on enseigne aux écoliers qu'il faut regarder pour voir, écouter pour entendre. Nous ne percevons nettement que les objets sur lesquels notre attention éveillée a déjà dirigé les efforts de l'intelligence. Il ne suffit pas d'une vue perçante pour reconnaître autant de colorations que pourrait le faire un assortisseur des Gobelins, ni pour apprécier les gammes chromatiques qu'un peintre saisit sans effort. L'oreille inexercée n'est qu'un médiocre instrument à côté de celle du musicien qui, dans le large volume de sons qu'épanche un puissant orchestre, découvre la demi-note incorrecte qu'un exécutant a laissé échapper. Dans ce que nous prenons pour le silence de la forêt, le braconnier, le garde-chasse notent des bruits significatifs qui échappent à tous ceux auxquels ils ne disent rien. S'ils confondent le brun et le bleu, la faute n'en est certainement pas à l'organe visuel de ces Inoïts, mais à leur indifférence: ils les distingueraient, nous n'en doutons pas, si pendant une génération ou deux ils y avaient quelque intérêt.
* * * * *
Voilà ce que nous avions à dire sur les Esquimaux du nord, en prenant pour point de départ le village d'Ita. Nulle peuplade n'a meilleur droit à des études patientes et consciencieuses. Elle ne compte, il est vrai, qu'une centaine d'individus, n'emplit qu'une demi-douzaine de bouges et tanières, mais leur hameau est littéralement au bout de la terre, et ses habitants, sentinelles perdues dans les neiges et les glaces, sont à la fois les derniers du monde habité et les plus primitifs des hommes.
LES INOÏTS OCCIDENTAUX
NOTAMMENT LES ALÉOUTS
A la presqu'île d'Alaska fait suite, du 51e au 60e degré latitude nord, l'Archipel Aléoute ou Kourile que Béring découvrit en 1741. De là, s'il faut en croire le romancier Eugène Sue, le Juif Errant serait parti pour courir les aventures qui ont passionné une génération littéraire. Le groupe se compose d'une soixantaine d'îles et d'écueils, qui semblent autant de pierres qu'Ahasvérus, le grand voyageur, aurait jetées à travers le gué de la Mer Kamtschadale, pour passer d'Asie en Amérique. Ounimak, la plus considérable, couvre cinq à six mille kilomètres carrés, soit la cinquième partie de la surface totale de l'archipel. D'âpres rochers, d'abord difficile, lui donnent un aspect sombre et désolé. Les paysages de l'intérieur sont à peine moins sévères: dans leurs eaux noires des étangs et tourbières réfléchissent de puissants rochers granitiques; un sol raviné, des laves, en vastes amas, parlent cataclysmes géologiques et commotions violentes. Par ces latitudes passe la ligne des grands volcans boréaux. A leurs sommets, couverts de neiges éternelles, quelques cratères fument sans discontinuer, d'autres éclatent par intervalles. Les vestiges d'éruptions se rencontrent à chaque pas; partout on trouve des rochers noircis par le feu. Toute la partie continentale du district d'Ounalaska est traversée par une chaîne de monts élevés, parmi lesquels neuf bouches éteintes. Les feux souterrains ont bouleversé l'île Ounimak, où le Chichaldin, haut d'environ 3,000 mètres, jette encore des flammes, par accès. En décembre 1830, au milieu de foudres et de bruyants tonnerres, il se couvrit d'un brouillard épais, et quand l'obscurité se dissipa, il avait changé de forme. Toutefois, les effets volcaniques ont perdu de leur intensité, depuis le temps que se combattaient les montagnes:
«Un jour les monts d'Ounimak et d'Ounalaska luttèrent pour la prééminence. Ils s'entre-lancèrent pierres et flammes. Les petits volcans ne purent tenir contre les grands, sautèrent en éclats et s'éteignirent à tout jamais. Il ne resta que deux pics, le Makouchin d'Ounalaska et le Retchesnoï d'Ounimak. Le feu, les pierres et les cendres exterminèrent tous les êtres animés, tant l'air était suffocant. Le Retchesnoï succomba; et quand il vit sa défaite, il rassembla ce qui lui restait de forces, enfla, éclata et s'éteignit. Le Makouchin victorieux s'assoupit, et maintenant il n'en sort plus qu'une petite fumée de temps en temps[63].»
[Note 63: Venslaminof.]
Le climat, de caractère maritime, n'est pas chaud, ni très froid non plus, mais d'une humidité calamiteuse. Le thermomètre que Wiljaminof observait à Ounalaska oscillait entre 38 degrés, la température moyenne étant de +4°. La saison, vraiment belle, ne dure que dix semaines, de mi-juillet à fin septembre. Déjà en octobre tombe la neige, qui ne fondra qu'en mai. Dans les îles méridionales, les plus longues pluies tombent au printemps; Sitka compte parmi les endroits les plus mouillés du globe. De longs brouillards d'automne[64].
[Note 64: Von Kittlitz.]
En été foisonnent herbes et broussailles, mais le soleil n'arrive pas à faire pousser des arbres, sauf sur les îles rapprochées de la terre ferme, où abondent les trembles et bouleaux, et aussi les cyprès, pins et sapins. Les céréales qu'on voulait introduire n'ont pas mûri. Les choux, les pommes de terre et divers légumes, rémunérèrent les soins des colons étrangers, toutefois les indigènes ont toujours dédaigné de cultiver la terre, n'ont aucun goût pour ce travail. Des fleurs, il y en a, mais dépourvues de parfum; les baies ne manquent pas non plus, mais aqueuses et insipides. Les poules importées ont dû se faire à manger du poisson; aussi leurs oeufs puent le pourri et semblent emplis d'huile de foie de morue.
Quelques houillères donnent un combustible dont, jusqu'à présent, on n'a pas tiré grand parti. Les Aléouts de l'ancienne génération se chauffaient en s'accroupissant sur un feu d'herbes.
* * * * *
La ressemblance frappante des Aléouts avec les Yakouts et les Kamtschadales leur a fait attribuer une origine mogole. Dall, qui les a étudiés longuement et soigneusement, affirme sur l'autorité de traditions locales que des Inoïts, chassés d'Amérique par les incursions indiennes, il n'y a pas plus de trois siècles, émigrèrent à l'extrémité nord-est de l'Asie. Eux-mêmes se disent d'un grand pays, situé à l'ouest, qu'ils nomment Aliakhékhac, ou Tanduc Angouna, d'où ils se seraient avancés sur Ounimak et Ounalaska[65]. Il est certain qu'ils sont étroitement apparentés aux tribus bordières de la côte américaine, Ahts et autres, jusqu'à l'île Reine-Charlotte[66]. Il est vrai que, de proche en proche, tous ces non-civilisés tiennent étroitement les uns aux autres. Le type des Aléouts relève manifestement du type esquimau, bien que Rink les dise déjà mâtinés d'éléments étrangers. Cheveu droit et noir, plat et abondant, teint foncé. Courts et trapus, remarquablement robustes, ils portent, sans fatigue apparente, de lourds fardeaux pendant de longues journées; soixante livres sur le dos et cinquante kilomètres de marche ne les effraient point. Leur vue est extraordinairement perçante. Les traits, fort accusés, portent l'empreinte de l'intelligence et de la réflexion. Les femmes sont plus avenantes que les hommes; quelques-unes pourraient passer pour jolies, n'était la hideuse labrette. Dall déclare les Aléouts fort supérieurs aux Indiens du voisinage, physiquement et intellectuellement. La tête est cubique chez ceux-ci, pyramidale chez ceux-là. Mais sous l'influence des disettes prolongées et des mauvais traitements infligés par les Russes, la race a perdu son ancienne solidité; les organismes entamés résistent mal aux rhumatismes et maladies de poitrine. Les formes sont robustes, disions-nous, mais dépourvues d'élégance; à ramer quinze ou vingt heures d'affilée, les jambes se déforment; le corps se moule sur le sempiternel canot. De vrais ours marins: des mouvements lourds et lents, une attitude empruntée, une démarche des plus gauches, mais de l'adresse et de l'activité. Ils font preuve d'une étonnante habileté à conduire par la plus mauvaise mer leurs kayaks et oumiaks, dont on fait usage jusqu'en Californie, et leurs périlleuses baïdarkas[67] dont les Russes ont porté le modèle en Europe. Wiljaminof, les comparant à des cavaliers dont les jambes s'arquent aussi à chevaucher constamment, les appelait «Cosaques de la mer, monteurs de cavales marines». Pour que cet homme se montre à son avantage, il faut le voir manoeuvrant le batelet de cuir qu'il a fabriqué lui-même[68], et brandissant le harpon dans les eaux agitées. Dès la plus tendre enfance il s'est familiarisé avec l'élément humide. Le Bédouin roule son nouveau-né dans le sable et l'expose au grand soleil, pour l'accoutumer à la chaleur[69]; l'Aléoutinet, s'il lui prend fantaisie de vagir ou criailler, est à l'instant plongé à l'eau, fût-ce entre des glaçons. A ce régime, on ne garde qu'enfants sages, tranquilles et robustes, les plus faibles ne tardent pas à disparaître.
[Note 65: Venjaminof.]
[Note 66: Macdonald.]
[Note 67: _Baydar, bidarra, bidarka_.]
[Note 68: Kittlitz.]
[Note 69: Rampendahl, _Deutsche Rundschau_, VI.]
Les Aléouts se partagent en deux groupes, identiques de port, de moeurs et de caractère, mais quelque peu différents par le dialecte: les tribus qui habitent Atcha, Ounalaska, les Terres des Rats, des Renards et autres au sud de la presqu'île, puis les Koniagas, les Kadiaks et gens d'alentour. Et, sur le continent, les Koloutches de Sitka, les Kénès, Tcherguetches, Médovtsènes et Malégnioutes, ressemblant fort aux uns et aux autres. A tous, la civilisation russe a infligé un coup terrible, la civilisation américaine les emportera tout à fait[70].
[Note 70: Erman.]
* * * * *