Les primitifs: Études d'ethnologie comparée

Part 4

Chapter 43,500 wordsPublic domain

«Kouillitleuk avait déjà mangé jusqu'à en être ivre. Il s'endormait, le visage rouge et brûlant, la bouche toujours ouverte. Sa femme le gavait, lui enfonçait dans la gorge, et en s'aidant de l'index, des chiffes de viande à demi bouillie, qu'elle rognait ras les lèvres. Elle suivait attentivement la déglutition, et les vides qui se produisaient dans l'orifice, elle les bouchait tout aussitôt par des tampons de graisse crue. L'heureux homme ne bougeait, jouant seulement des molaires, mastiquant lentement, n'ouvrant pas même les yeux. De temps à autre s'échappait un son étouffé, grognement de satisfaction...»

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C'est par l'énergie de leur système digestif que les Esquimaux se soutiennent, gais et robustes, sous leur climat glacé. Nulle part, même sous la zone torride, on ne fait moindre usage du feu qu'au milieu de ces neiges presque éternelles. Occupés constamment à brûler de l'huile et de la graisse dans leur estomac, les Inoïts, d'haleine ardente, ne recherchent pas les feux de bois ou de charbon. «Ils sont toujours altérés, dit Parry. Quand ils me visitaient, ils demandaient toujours de l'eau, en buvaient de telles quantités qu'il était impossible de leur fournir la moitié de ce qu'ils eussent voulu.»--Le froid, remarque Lubbock, est plus nécessaire que la chaleur aux habitants de ces maisons en neige dans lesquelles la température ne peut s'élever au degré de la glace fondante, sans que le toit ne dégèle et ne suinte, ne menace de pleuvoir et de s'écrouler sur ceux qu'il devrait abriter. Inconvénient grave, auquel on remédie tant bien que mal en tendant des peaux sous la voûte et sur le pourtour de la muraille, qu'on a eu soin de ne pas faire trop épaisse, pour qu'elle reste pénétrée de la froidure extérieure. Appendus aux parois, des sacs, comme en ont les équarrisseurs, renferment des viandes qui, pour se conserver fraîches, devraient rester constamment gelées, mais qui ne tardent pas à exhaler des miasmes puissants et subtils, qui transforment bientôt le taudis en un charnier inhabitable pour des Européens. Même dans leurs cabines étanches, les officiers de l'_Alerte_ accueillaient mal toute hausse du thermomètre. Vêtus de leurs fourrures, la chaleur les fatiguait, dès que la température extérieure montait à plus d'une quinzaine de degrés au-dessous de zéro[43].

[Note 43: A.-H. Markham, _La Mer Glacée du pôle_.]

La saison la plus malsaine, nous dit-on, est le printemps, alors qu'il fait trop chaud pour rester, trop froid pour sortir. Dans ces huttes soigneusement calfeutrées, où l'on ne pénètre que par des passages souterrains, la chaleur que dégagent la respiration et la combustion des huiles et graisses dispense presque de toute autre source de chaleur. Au milieu du bouge brûle une lampe sur laquelle on met à fondre la neige qui servira de boisson. Au dessus, le mari fait aussi sécher ses bottes, dont le cuir raccorni est ensuite ramolli par l'épouse, qui le mâchera bravement entre ses puissantes molaires. On cuisine à cette lampe, on s'y éclaire pendant la longue nuit, qui, du soleil couché à son lever, ne dure pas moins de quatre mois.

Spectacle digne d'intérêt que ces pauvres gens groupés autour d'un lumignon fumeux. Tous les auteurs ont fait remonter les civilisations à l'invention du feu, et ils n'ont pas eu tort. L'humanité, autre que la bestiale, naquit sur la pierre du foyer. Le feu rayonne la chaleur et la lumière, double manifestation d'un même principe de mouvement. Sans trop réfléchir, on a donné à l'action calorique une prédominance qui appartient plutôt, nous semble-t-il, à l'action éclairante. Nous le voyons bien par l'exemple de ces Hyperboréens, qui, semblerait-il, auraient plus que personne besoin de recourir aux sources artificielles de chaleur; ce qu'ils ne font guère. Mais ils ne se passent point de lumière. Et s'ils s'en passaient, on ne voit pas en quoi ils seraient réellement supérieurs aux ours, leurs rivaux, et aux phoques dont ils font leur pâture. Nous attribuons à la lampe, plutôt qu'au foyer, moins à la chaleur qu'à la lumière, la transformation en hommes des anthropoïdes plus ou moins velus.

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L'énorme alimentation développe une chaleur intérieure qui a pour résultat inattendu de rendre Esquimaux et Esquimaudes remarquablement précoces. En ces contrées arctiques, la puberté s'acquiert presque aussi rapidement que dans les pays tropicaux, et il n'est point rare de voir des fillettes, même de dix à douze ans, se marier avec des garçons à peine plus âgés. Les éphèbes des deux sexes se tiennent à part autant que possible, tout au moins pour les jeux; une stricte réserve leur est imposée.

La maisonnée n'aime pas à renoncer aux services de ses jeunes filles. Nombre de contes populaires nous les montrent empêchées par les frères d'épouser l'amoureux[44]. Ce n'est pas la dot qui arrête: elles apportent un couteau comme en ont nos selliers, un coupoir, un racloir, et enfin, si les moyens le permettent une lampe; en retour elles recevront un costume complet; quand elles l'acceptent, affaire conclue. Presque toujours, le jeune homme simule le rapt et la violence; il est jusqu'à un certain point, sous l'obligation de se livrer à des voies de fait sur la personne de sa préférée. Sitôt après les noces, les conjoints ne gardent plus de ménagements, semblent étrangers à toute pudeur, et les missionnaires de s'indigner et de tancer leur indécence, leur sans-gêne excessif[45]. Ces grands enfants n'ont pas dépassé la période de l'animalité, ont encore à apprendre que tous les besoins physiques ne doivent pas être satisfaits en public. Ils s'excusent en montrant l'espace exigu dans lequel ils sont renfermés pendant de longs mois d'hiver: un trou sous la neige, où, toujours accroupis, il ne peuvent même s'étendre pour dormir.

[Note 44: Rink, _Eskimo Tales_.]

[Note 45: Grundemann, _Kleine Missions Bibliothek_.]

La promiscuité dans laquelle ils se vautrent excite, à bon droit, notre dégoût. Mais prenons garde de nous en prévaloir comme d'un mérite, et de nous targuer d'une moralité due à plus de confort.

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Tous les voyageurs constatent que, chez les Inoïts, le nombre des femmes l'emporte notablement sur celui des hommes, anomalie dont on n'est pas longtemps à découvrir la cause. Dans leurs expéditions si périlleuses, maints pêcheurs se noient malgré leur habileté à conduire leurs batelets par les plus grosses mers. Il en est du kayak comme de la cruche qui tant va à la fontaine qu'elle casse. Conséquence de cette mortalité masculine: la polygamie. Les voisins se font un point d'honneur de pourvoir à l'entretien de la famille qui a perdu son chef. Quelqu'un se dévoue, épouse la veuve et adopte les enfants, eût-il déjà les deux soeurs, ou la mère avec la fille[46]. Les Itayens, dépourvus de barques et disposant de moindres ressources alimentaires, sont, par contre, moins exposés aux périls de la mer. Par suite, leur population masculine équilibre la féminine. Chacun a sa chacune et pas davantage. Mais cette monogamie n'est qu'apparente, et, en ce lieu, toutes ont été faites pour tous, suivant la loi formulée au _Roman de la Rose_. La chasteté n'est point une vertu esquimale. Quand souffle certain vent du sud, mainte femme va courir le guilledou, elle sait une hutte avec compère au logis et commère en maraude. Ainsi débute l'institution matrimoniale, à l'endroit où commence l'espèce humaine. Les adultères sont aventures quotidiennes, et sur ce point les maris ne cherchent point querelle à leur moitié. A une condition pourtant, c'est que leur épouse n'ait cherché à se distraire qu'auprès d'un autre époux auquel on l'eût prêtée volontiers, pour peu qu'il en eût fait la demande[47]: entre les membres de l'association maritale, il y a compte courant et crédits largement ouverts. Chez les Esquimaux comme chez les Caraïbes de l'Orénoque[48], pourvu que la partie se joue entre compagnons, ce qu'on perd pourra se rattraper. Mais la chose prendrait autre tournure, si la légitime s'oubliait avec un célibataire auquel la loi du talion ne serait pas applicable.

[Note 46: Cranz.]

[Note 47: Ross, _Second Voyage_.]

[Note 48: Gumilla.]

Curieux débris d'une époque primitive, que cette confraternité de maris, qui s'approprie la collectivité des femmes et la totalité des enfants. La tribu est alors une grande frérie. Passent pour frères tous les époux et pour soeurs toutes les épouses; sont frères tous les cousins, soeurs toutes les cousines: une génération de frères succède à une génération de frères.

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En nos sociétés policées, tout enfant qui voit le jour a la vie acquise, au moins s'il est bien constitué; les parents qui tuent leur enfant sont, par les législations actuelles, punis presque aussi sévèrement que tous autres meurtriers; et de plus l'opinion les voue à l'opprobre. Mais on se tromperait fort en pensant qu'on a toujours donné si grande valeur à la vie d'un petiot,--la faiblesse même--qui n'est encore qu'une promesse, rien qu'une espérance lointaine. Nul fait peut-être ne mesure mieux les progrès accomplis par notre espèce depuis l'époque glaciaire,--les progrès moraux, d'une lenteur désespérante, ne deviennent sensibles que sur de vastes périodes. Nos ancêtres n'admettaient pas que le nouveau-né eût droit à l'existence. La mère l'avait laissé tomber par terre; il devait y rester jusqu'à ce que le chef de famille--nous allions dire le père,--jusqu'à ce que le maître le ramassât ou permît de le ramasser. Avant qu'il eût fait signe, l'objet ne valait guère mieux qu'une motte, ce n'était encore qu'un peu de terre organisée. De là, ces innombrables légendes d'enfants portés au désert ou dans la forêt, exposés en un carrefour, mis sur une claie d'osier et abandonnés au fil de l'eau. Pour quelques-uns qui furent recueillis, nous dit-on, ou allaités par des biches, des louves et des ourses, combien furent dévorés, combien de déchiquetés par les corbeaux[49]! De là encore, ces jours néfastes, dans lesquels l'enfant ne naissait que pour être mis à mort; de là, ces horoscopes funestes; les lois cruelles qui décimaient les garçons, tierçaient les filles[50]; de là, ces pratiques odieusement bizarres pour décider de la légitimité ou de l'illégitimité des naissances;... pures allégations, misérables prétextes. La pureté de la race, les arrêts des Parques, n'étaient mis en cause que pour les dupes. Combien plus simple la réalité! On ne pouvait nourrir qu'un petit nombre d'enfants, donc il fallait se débarrasser des autres. De tous les prétextes le plus obscur semblait le moins douloureux. A mesure que la pitié parlait plus haut, on s'arrangeait de manière à faire peser la responsabilité de l'exécution sur le hasard, sur des causes éloignées. Mais quels que fussent les sorts consultés, le nombre des enfants gardés était proportionnel aux subsistances. En nos pays, on immolait jadis; ailleurs, on supprime toujours les nourrissons privés de leur mère. En pays allemands, on jetait les orphelins d'un indigent dans la même fosse que leur père. On ne l'a pas assez dit, assez répété: la civilisation augmente avec la nourriture et la nourriture avec la civilisation. L'espèce humaine, question de subsistances. Plus il y aura de pain, plus il y aura d'hommes, et mieux le pain sera réparti, meilleurs deviendront les hommes.

[Note 49: Comme à Madagascar.]

[Note 50: Radjpoutana, les Todas, etc.]

Bessels vit mourir un chef de famille, père de trois enfants. La mère, alors, allégua l'impossibilité de nourrir son dernier-né, un bébé de six mois, l'étouffa en un tour de main, et le déposa dans la tombe du mari. Au père-esprit de charger le mioche sur l'épaule, et de subvenir à ses besoins dans l'autre monde, où, dit-on, la nourriture est moins parcimonieusement mesurée que dans le nôtre.

Loin d'être le fait de parents dénaturés, l'infanticide passait donc pour un droit et même pour une nécessité à laquelle il eût été criminel de se soustraire. A plus forte raison, l'avortement n'était qu'un accident vulgaire. Parmi nombre de sauvages, il va de soi que la fille, tant qu'elle n'est pas mariée, n'a pas la permission d'avoir un enfant, à la subsistance duquel elle ne pourrait pourvoir. Si elle accouche tout de même, il faudra que les ayants droit expédient sa progéniture; mais, si elle simplifie la besogne, en se débarrassant du fruit avant maturité, tant mieux!

Pour en revenir à nos Esquimaudes, celles qui prévoient qu'elles ne pourront élever l'enfant recourent à l'avortement: avec un objet pesant ou un manche de fouet, elles se frappent et compriment, mais sans parvenir toujours à leurs fins, car elles paraissent faites, disent les obstétriciens, pour concevoir facilement et mener le foetus à bien. Plusieurs se livrent sur elles-mêmes à une opération de haute chirurgie, au moyen d'une côte de phoque bien affilée; elles enveloppent le tranchant avec un cuir qu'elles écartent ou remettent en place au moyen d'un fil. On ne dit pas combien en meurent ou restent estropiées.

Le malthusisme, dernier mot de l'économie officielle,--dernier mot aussi des pays qui s'en vont,--est pratiqué largement par ces primitifs qui ne permettent à une femme que deux à trois enfants vivants, et tuent ensuite ce qui, fille ou garçon, commet le crime de naître. Faisant elle-même l'office de bourreau, la mère étrangle le nouveau-né ou l'expose dans une des anfractuosités qui abondent entre la glace fixe de la côte et la glace flottante du large, triste berceau! A marée montante, le flot saisit le misérable, et s'il n'est pas déjà mort de froid, le tue en le roulant sur la plage, en le raclant contre les galets.

Mais ces exécutions répugnent aux mères, surtout quand l'enfant demande à vivre, et que son oeil s'est ouvert largement à la lumière du jour. De plus en plus, l'opinion se prononce contre les infanticides, ne les permet qu'en cas de nécessité. Encore, dit-on qu'ils portent malheur au village et que la nuit on entend les gémissements lamentables du pauvre innocent. Même croyance en Laponie, où des mères coupent la langue du petit avant de le jeter dans la forêt[51].

[Note 51: _Nouvelle Revue_.]

Qu'elles se fassent avorter ou qu'elles étranglent la progéniture surabondante, elles ne sont pas mauvaises mères pour cela. Touchante est leur sollicitude, innombrables les soucis qu'elles se donnent pour les enfants, après et même avant la naissance. La femme enceinte est dispensée de tout gros travail,--pourquoi nos civilisés ne vont-ils pas à cette école?--elle ne mange que du gibier apporté par le mari, que du gibier qui n'a pas été blessé aux entrailles[52]; deux prescriptions qui demandent commentaire. L'enfant, même né en justes noces, courrait le risque de devenir bâtard, s'il était nourri d'autres aliments que ceux apportés ou présentés par son père, ce qui est une des pratiques dites de la _couvade_, et suffirait déjà à l'expliquer. Car le père, quand il veut reconnaître son enfant, est jaloux de le soigner et de le nourrir pour sa part. Là-bas on insiste beaucoup plus qu'on ne fait chez nous sur la corrélation qui existe entre l'organisme et l'aliment qui le constitue. L'animal ne doit pas avoir été blessé aux entrailles, de peur que, par sympathie, la femme ne souffre dans les siennes. Cette dernière croyance n'est point particulière aux Inoïts, tant s'en faut; nous la retrouvons dans l'Inde[53], en Abyssinie et au Zanzibar. Nous connaissons des légendes suédoises, qui racontent comment la dame châtelaine vint à mourir ou avorter, parce que son chevalier, sans prendre garde, avait tué une biche pleine.

[Note 52: Rink, _Eskimo Tales_.]

[Note 53: Cfr. _Maha Bharata, Adi Parva_.]

Avec une tendre sollicitude, les bonnes amies versent, sur la tête de la femme en travail, le contenu d'un pot de chambre, pour la fortifier, disent-elles. Après la délivrance, elles coupent le cordon ombilical avec les dents, quelquefois avec un coquillage tranchant, jamais avec ciseaux ni couteau; et ce cordon est gardé avec grand soin pour qu'il porte bonheur au nouveau-né. Sitôt qu'il lui est possible, la jeune mère mange d'un hachis dans lequel on a fait entrer de bons morceaux: le coeur, les poumons, le foie, l'estomac, les intestins de quelque robuste animal--moyen de procurer au nourrisson santé, vigueur et longue vie. Pendant quelques jours, aucun feu n'est allumé dans la hutte, rien ne sera mis à cuire au-dessus de la lampe domestique,--aucun os ne doit être emporté hors de la demeure,--le père et la mère ont chacun son broc, auquel il est à tout autre défendu de boire;--pendant six semaines il est interdit aux parents de manger dehors, à la mère de passer le seuil de la porte. Ce terme expiré, elle fait sa tournée de visites, habillée de neuf, et jamais plus elle ne touchera les vêtements qu'elle portait lors de ses relevailles. Durant une année, elle ne mangera jamais seule,--toutes prescriptions auxquelles, en cherchant bien, on trouverait des parallèles dans notre «_Évangile des Quenouilles_».

Au nouveau-né, la mère réserve les plus belles fourrures et le père sert le morceau délicat de sa chasse. Pour lui faire des yeux beaux, limpides et brillants, il lui donne à manger ceux du phoque. On se plaît à lui donner le nom de quelqu'un qui vient de mourir:--«pour que le défunt trouve repos dans la tombe[54]». «Nom oblige», et, plus tard, l'enfant sera tenu de braver les influences qui ont occasionné la mort du parrain. Le brave homme est-il mort dans l'eau salée? eh bien, que notre garçon se fasse loup de mer!

[Note 54: Rink.]

En toute l'Esquimaudie, pères et mères à l'envi choient leur progéniture, jamais ne la frappent, rarement la réprimandent. La petite créature se montre reconnaissante, ne geint ni ne criaille; les bambins grandissant ne traversent pas d'«âge ingrat», ne se font pas taquins et revêches, contredisants et désagréables; l'ingratitude n'est pas leur fait; onques Inoït ne leva la main sur père ou mère. Dans le Groenland danois, on a vu des fils renoncer à des positions avantageuses pour revoir leurs parents, ou entourer de soins leur vieillesse. Vertu esquimaude que l'affection familiale. Maman Gâteau est une Inoïte, Inoït aussi le papa qu'un voyageur vit sangloter,--on l'eût coupé en morceaux qu'il n'eût pas poussé un gémissement,--sangloter, disons-nous, parce que son gamin n'arrivait pas à claquer du fouet aussi fort que les camarades. Ce père si tendre se gardera pourtant d'énerver le fils chéri, il tiendra à le faire chasseur infatigable, et pour faciliter la chose, lui servira la viande sur les grandes bottes qu'il a plus d'une fois imprégnées de sueur.

Les nourrices, émules des kangouroutes, portent le nourrisson dans leur capuche, ou dans une de leurs bottes, jusqu'à la septième année, les allaitant toute cette période. Elles ne le sèvrent jamais; aussi leurs mamelles s'allongent jusqu'à devenir hideuses. On a vu de grands garçons, flandrins de quinze ans, ne pas se gêner pour têter leur mère, au retour de la chasse, en attendant que le souper fût prêt. Dans cette lactation prolongée, il y a le désir et le moyen d'assurer à l'enfant quelque nourriture au milieu des disettes réitérées, il y a aussi un signe de tendresse et d'affection. Ainsi nous lisons dans les légendes tatares:

«Le héros Kosy enfourcha le cheval Bourchoun et fit sa prière. Sa mère pleurait: Arrive à bon port! Et découvrant ses seins: Bois-y encore, et de ta mère il te souviendra[55].»

[Note 55: Radloff, _Volkslitteratur der Türkischen Staemme Süd Siberiens_, II, 281, et IV, 344.]

Il est des Esquimaudes qui vont plus loin dans leurs démonstrations affectueuses, et qui, poussant la complaisance aussi loin que maman chatte et maman ourse, lèchent le poupard pour le nettoyer, le pourlèchent de haut en bas; tendresse bestiale qui nous froisse dans notre vanité d'espèce supérieure. Elles ne verraient pas la moindre ironie dans «l'enfantine» qu'on chante à Cologne, versiculets qu'un littérateur de l'école naturaliste traduirait sans embarras:

_Wer soll' de Windle wasche, Der muss den Dreck wegfrasse_[56]_!..._

[Note 56: Panzer, _Sammlung_, etc.]

L'existence des sociétés comme celle des individus dépend, disions-nous, des aliments mis à leur disposition; selon que cette quantité augmente, la population s'accroît. Mais si la nourriture devient insuffisante, manifestement insuffisante, force est de se débarrasser des bouches inutiles, non-valeurs sociales. La «vivende» est retranchée à ceux qui ont la moindre vie devant eux; le droit de vivre est la possibilité de vivre. Dans ces conditions, le meurtre des enfants a pour triste complément celui des vieillards; on abandonne ceux-ci, on expose ceux-là. Telle est la règle contre laquelle ces malheureuses sociétés se débattent comme elles peuvent. Quand il faut choisir, les unes perdent les enfants et même des femmes pour sauver les vieillards, chez les autres tous les vieillards y passent avant qu'il soit touché à une tête blonde. Le plus souvent, les grands-parents réclament comme un droit, ou comme une faveur, d'être immolés aux lieu et place des petits. Qu'il nous suffise d'avoir énoncé la loi, sans l'appuyer par les exemples qu'en pourraient donner nos ancêtres et de nombreux primitifs. Maudirait-on la cruauté de ces hordes et peuplades qui ne sont pas arrivées à être humaines? Combien souvent elles préféreraient se montrer compatissantes... si elles en avaient le moyen! Il va de soi que la plupart du temps les malades sont assimilés aux vieillards, puisqu'ils vivent comme eux sur la masse qui ne dispose que de courtes rations.

Tant que l'on conserve quelque espoir, on s'empresse autour du malade. Les femmes en choeur psalmodient leur _Aya Aya_, car elles connaissent la puissance des incantations. La matrone met sous le chevet une pierre de deux à trois kilogrammes, dont le poids est proportionnel à la gravité de la maladie. Chaque matin elle la pèse en prononçant des paroles mystérieuses, se renseignant ainsi sur l'état du patient et ses chances du guérison. Si le caillou s'alourdit constamment, c'est que le malade n'en réchappera pas, que ses jours sont comptés.