Les primitifs: Études d'ethnologie comparée
Part 27
Ce que les morts savent faire le mieux, c'est tuer. Par leur intermédiaire agissent les méchants sorciers, les maudits jeteurs de sorts. Les sorcières montent sur le toit des paillotes, y percent un trou, par lequel elles déroulent un fil, qui va toucher le corps de l'individu à maléficier. Par l'intermédiaire de ce fil, elles sucent le sang, font couler le poison dans l'estomac[381], débilitent les os. Si la vie, si la santé vous sont chères, ne vous laissez pas rencontrer par la femme morte en couches, laquelle hante sa pierre tumulaire. Vêtue d'une longue chemise blanche, elle a la figure noire et triste, le dos barbouillé de suie et les pieds retournés. Et gare au démon de l'épilepsie qui voltige au-dessus de Djeypour! Des flammes lui sortent de la bouche. A minuit, il se blottit dans un recoin obscur, ou perche sur l'arête d'un toit, prêt à fondre sur le malavisé qui vaguerait par les rues. Les tigres ont abondance de gibier dans la jungle; ils n'en sortiraient jamais pour déchirer boeuf ou chevreau, encore moins pour dévorer un homme, n'était qu'un dieu leur en donne commission expresse, ou qu'un sorcier rancuneux s'est fait _nilipa_, ou garou, en se glissant dans leur peau bigarrée.
[Note 381: Shortt, _Journal of the Ethnological Society_.]
Pour échapper à l'action malfaisante de ces esprits et de leurs compères, on s'adresse aux prêtres, médiums officiels entre le monde des vivants et celui des morts, sorciers eux-mêmes, mais pour le bon motif. Leurs offices étant reconnus indispensables, la communauté leur alloue l'usufruit du «champ des dieux». Leur existence pourrait sembler facile, n'était qu'elle se passe dans une retraite désagréable à plusieurs; n'était qu'elle interdit de prendre rang au noble jeu des batailles, ne permet pas de partager le repas des laïques, de manger la nourriture qu'auraient préparée des mains profanes. Les amateurs ne sont pas nombreux, bien que l'industrie sacerdotale soit parfaitement libre et ouverte à tous, tant à l'entrée qu'à la sortie--sauf cependant en ce qui concerne le culte du Soleil, qu'on veut héréditaire dans certaines familles. N'importe qui, a le droit de se consacrer au service de toutes les autres divinités, après l'apprentissage de rigueur. L'aspirant se retire dans la forêt, où il se «met en rapport» avec les divinités qui emplissent les fourrés, avec les divinités qui foisonnent dans les halliers. Il laisse croître sa barbe et sa chevelure; et, quand elles sont suffisamment longues et broussailleuses, il acquiert le don de divination. Mais il ne sera pas accepté comme prophète avant d'avoir prouvé qu'il sait prédire l'avenir, précaution fort raisonnable assurément. La divinité prend possession de sa personne en le faisant éternuer; il se démène comme le possédé qu'il prétend être, hurle et vocifère, déraisonne de la façon la plus orthodoxe. Quand le besoin s'en fait sentir, il va à la chasse des sorcières, les découvre et les dénonce, pour qu'on leur arrache les deux incisives de devant. Ce traitement les rendra impuissantes, incapables de prononcer leurs incantations avec la netteté voulue. Un débit imparfait irriterait le démon qui ferait retomber sur les maladroites le mal qu'elles invoquaient contre autrui. Les Arabes[382] avaient aussi connaissance de ce procédé simple et expéditif. Le prêtre, sorcier lui-même et antisorcier, selon les cas, calme la fureur des tigres, écarte la pestilence. Il trouve la pierre noire que hante la fièvre, l'arrose de sang, la dépose solennellement sous un certain arbre, l'enclot dans une plantation d'euphorbes.
[Note 382: _Chronique de Tabari._]
Autres exploits: il ramasse les vieux balais, marmites ébréchées, gourdes fêlées et corbeilles mal en point, tous objets que hantent volontiers les esprits en rupture de ban; il les jette dans un endroit désert: au fond de la forêt, au bras d'un gibet, aux branches d'un arbre mort. Il les a enduits de sang ou d'eau-de-vie, et, quand les démons goulus se sont jetés sur l'appât, il les emprisonne dans une enceinte de poteaux auxquels il append des armes rouillées, clôture qu'ils n'oseront franchir[383].
[Note 383: Dubois, _Moeurs de l'Inde_.]
Au djanni appartient de propitier les quatorze patrons nationaux et les onze divinités locales, sans oublier les dryades, les nymphes des rivières et des fontaines, les faunes et sylvains. Il en est qui vivent sur terre, d'autres en dessous; ces derniers sortent par les fissures du sol, pour se montrer à leurs adorateurs, et pour picorer dans les blés: les épis vides ou torris ont été grugés par eux[384]. Sous un arbre exceptionnellement élevé habite le «Grand Père», ou Pitabaldi, assimilé à une pierre, que les fidèles viennent barbouiller de safran. Ce sont encore les djannis qui interprètent la volonté du Destin. Ils rendent des oracles en consultant les oscillations d'un pendule, ou encore en écrasant un oeuf pour examiner les configurations du blanc et du jaune. Les Moundahs ont une sorte de Pâques, dans laquelle fête chacun s'amuse à heurter son oeuf contre celui du passant. Ceci à l'imitation du grand Sing Bonga, qui avec un simple oeuf de poule, cassa les globes de fer que lui opposaient ses rivaux, les Asours, dieux forgerons. Les oeufs sont partout fatidiques. Les Ouraons en mangent avec recueillement sur l'emplacement de la hutte qu'ils vont construire, du village qu'ils vont fonder, emplacement qu'ils ont déjà rendu propice en y jetant du riz.
[Note 384: Dalton, Macpherson.]
Écarter les esprits malfaisants, pourvoir au bon augure, telles sont les occupations ordinaires du prêtre; les plus solennelles consistent à égorger les victimes dont le sang assouvira la soif des divinités, celle des mille et mille diablotins qui foisonnent dans la forêt et la campagne, dans l'air et les eaux, dans les creux de la terre. S'il paraît grand quand il saigne poules, chèvres et taureaux, il paraît sublime quand il immole des victimes humaines. Tuer des enfants, tuer des adultes, tuer des jeunes filles, fonction auguste.
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Le sacrifice, sous ses diverses formes et acceptions multiples, le sacrifice est la doctrine fondamentale des religions. «Tuez! tuez!» Cette parole de l'évêque qui massacra Béziers, eût pu être inscrite aux frontons de certains édifices, méritant moins le nom de temple que celui d'abattoirs et échaudoirs. De la chair des hommes, de la viande des animaux, les Dieux ne pouvaient s'assouvir. La Terre tout particulièrement, Déméter, la vieille ogresse, se montrait affamée et altérée plus que tous autres Immortels. Cela s'explique. Avec sa large fécondité, avec ses procréations incessantes, la grande Mère Gigogne qui fait les existences foisonner, pulluler et grouiller jusque dans les dernières molécules de la matière, n'a jamais trop de sang à boire, trop de délicieux sang rouge. Le sang, élément plastique par excellence, principe constituant du lait nourricier et du sperme générateur, le sang passait pour être l'âme même des organismes. Mais il y a sang et sang, et le sang de l'homme était tenu pour le plus précieux de tous, le plus riche en force et en vitalité. L'eau passait pour s'être concentrée dans le sang et tout spécialement dans le sang humain qui, lui-même, se sublimait en sang divin. Le sang, disait-on, entretient la vie dans la nature entière, même dans les plantes et les esprits. Aux mânes, on versait du sang pour leur rendre l'intelligence et la sensibilité; on en servait aux Olympiens pour les tenir en vigueur et en santé; à la Terre, génératrice des moissons, pour la féconder. Ce sang, infaillible panacée, élixir de suprême efficacité, on tenait à honneur de le prodiguer, à gloire de le répandre sans mesure; on s'était accoutumé, il faut bien le dire, à le verser comme de l'eau.
Les Khonds, peuplade oubliée derrière ses remparts de forêts et marécages, ont conservé dans son intégrité primitive l'antique croyance, d'après laquelle la vertu la plus puissante est celle du sang donné sans regret ni répugnance. Ils croient qu'il n'est acte plus méritoire que de s'immoler pour le bénéfice de la communauté. Toutefois, ces dévouements ont toujours été rares, même chez un peuple brave parmi les braves, où l'individu sait, quand il le faut, mourir noblement et simplement. Le Khond, lui aussi, préfère sacrifier la vie des autres que la sienne; déjà ses concitoyens célèbrent sa générosité quand il achète des créatures humaines pour en régaler les Dieux. Qui voulait se rendre populaire et mériter la faveur céleste, annonçait qu'à tel jour il ferait égorger une ou plusieurs victimes. Des familles, des villages, des tribus se cotisaient pour donner à leurs saints, patrons et protecteurs, un large festin, magnifique autodafé. En théorie, on préférait les sujets mâles aux femelles, et plus beaux on les présentait, plus l'offrande avait de prix. Nombreuses étaient les divinités que flattait pareille attention, nombreux aussi les prétextes: occasions publiques ou privées, semailles, moissons, défrichements, longues pluies, sécheresses persistantes, épizooties; une femme qui demandait un fils, un enfant malade. Dans les calamités pressantes, il ne fallait rien épargner. Aux grandes tueries des anciens jours, ce n'était pas deux ou trois personnes qu'on sacrifiait, mais vingt, trente ou davantage. En prévision des besoins constants et des besoins accidentels, on reconnut la nécessité de s'approvisionner de sujets, de tenir un stock d'hosties sous la main du prêtre; il fallait que la divinité eût constamment du pain, beaucoup de pain sur la planche. Il y avait donc à se pourvoir de viande humaine sur pied. Cela pouvait paraître difficile.
«L'offre répond à la demande», enseigne Bastiat, auteur de brillantes variations sur le thème des _Harmonies économiques_. Un marché ne tarde pas à se créer où se manifeste un besoin. Les Dieux cannibales avaient faim, ils payaient, donc les pourvoyeurs se présentèrent: Harris, Gahingas, Dombogos et tout spécialement les Panous[385], population de tisserands et brocanteurs qui entoure les maîtres du sol et les exploite. En retour de la protection qu'ils lui accordent, elle sert les Khonds, et jusqu'à un certain point les domine. En effet, les Panous ont su se rendre indispensables. Ils manigancent les petites affaires, s'instituent conseillers, interprètes et intermédiaires, messagers publics et privés, sorciers ou djannis--on dirait des Juifs ou des Tsiganes au milieu de paysans magyars, serbes ou roumains. Ils font le commerce entre la montagne sauvage et la plaine civilisée, prennent produits et commandes; au bas pays ils portent des gâteaux de cire, des charges de safran, rapportent des bijoux, du sel, du fer et des enfants. Quelquefois ils ramenaient toute une caravane de petits êtres qu'ils avaient racolés auprès de pauvres gens qui, n'arrivant pas à nourrir leur famille, se prêtaient à échanger un mioche contre trois à quatre pièces d'argent. A Boustar, Djeypour, Kalahandi et autres lieux, les trafiquants en chair humaine s'abouchaient avec des brigands qui, se mettant en chasse, surprenaient une fillette ou un galopin le long des haies, le bâillonnaient, lui bandaient les yeux et l'emmenaient. Bonne affaire, quand les Panous trouvaient des femmes d'occasion, quelques malheureuses accusées de sorcellerie, et dont leurs concitoyens voulaient se défaire. Des frères ont vendu leurs soeurs. Les adultes se fussent payés très cher, sans les risques du transport. Il en était de cette boucherie humaine comme de celle des animaux: la viande grasse et jeune obtenait des prix plus avantageux que la maigre, la coriace ou pas encore faite. Le mâle adulte n'arrivait au marché qu'en des circonstances très exceptionnelles et on l'avait tarifé: un buffle, un boeuf de labour, une vache laitière, une chèvre, un vêtement de soie, un bassin de cuivre, un grand plat, un régime de bananes... en tout quarante articles, prix fixe, toujours identique[386].
[Note 385: _Panu_, _Panva_, _Panoua_, _Panové_, _Panovo_.]
[Note 386: Arbuthnot. _Journal of the Asiatic Society of Bengal_, 1837.]
Aucune victime ne pouvait être sacrifiée, si son prix n'avait été intégralement soldé. Condition indispensable. La liturgie insistait sur le fait, qu'il n'y avait aucun péché à tuer l'homme, pourvu qu'il eut été acheté à deniers comptants. Il fallait prévenir toute réclamation, toute discussion. Des criminels, des prisonniers de guerre n'eussent rien valu, leur vie ne coûtant pas assez à sacrifier. Bien que les Khonds pratiquassent largement l'infanticide, ils ne donnaient ni ne vendaient aucune des filles qu'ils tuaient si facilement. Dès que le marchand avait touché ses arrhes, il était tenu de livrer à jour fixe les têtes stipulées, dût-il, pour parfaire le nombre, fournir celles de ses enfants. Même, il répondait envers la communauté des accidents ultérieurs. Si la victime échappait au supplice, on s'en prenait au vendeur; il fallait donc que le misérable fût chef de famille. Les contrats portaient qu'il était le père des sujets par lui vendus, formule qui parfois exprimait la stricte vérité, et qui nous renseigne sur le caractère primitif de l'institution.
«On raconte que des Khonds voyageaient avec un de ces honnêtes fournisseurs dans un district hostile au rite sanglant. Le brocanteur fut rencontré par un sien parent, désespéré que sa cousine--il l'aimait--eût été, par ce père sans entrailles, livrée au bourreau. Il marcha sur l'homme, lui cria:
«Te voilà, père qui vends ton propre sang!»--Et il lui cracha à la figure. Aussitôt intervinrent les Khonds, anxieux de consoler leur compagnon:
«Ne te fais pas de chagrin! Ce buffle d'homme ignore qu'en sacrifiant ton enfant, tu as été notre bienfaiteur, celui de l'entière humanité. Ne t'inquiète! Les Dieux essuyeront le crachat que ce malotru vient de plaquer contre ton visage[387].»
[Note 387: Macpherson.]
Nous sommes porté à croire qu'à l'origine, les Panous étaient sous l'obligation de fournir aux maîtres du sol un tribut de têtes, tribut qui aurait été graduellement transformé en marché facultatif. Ainsi, tous les ans, les Tchoutias se faisaient remettre un certain nombre de victimes par une tribu voisine qui, affranchie de toute autre redevance, était appelée _sar_ ou libre[388]. Autre exemple. Les Bhouyas du Bengale avaient jadis une espèce de roi qui brandissant son sabre, «le sabre de la dynastie», coupait le cou à un individu de la haute et noble famille des Kopat, laquelle, en dédommagement de cette triste corvée, tenait en fief un domaine considérable. Par la suite des temps, le cérémonial fut modifié: l'homme tombait sous l'épée qui faisait seulement mine de frapper, et, trois jours après, le prétendu décapité réapparaissait, se disant sorti du tombeau[389].
[Note 388: Dalton.]
[Note 389: Dalton.]
Nous disions que les Khonds tuaient leurs filles, mais ne les sacrifiaient pas. Ce dire, trop absolu, doit être rectifié et expliqué. Ils ne sacrifiaient pas leurs enfants, parce que les Panous livraient les leurs, mais si les Panous eussent fait défaut? Maint passage de la liturgie, maints articles de la dogmatique prouvent qu'alors ils eussent dû désaltérer la féroce déesse avec le sang de leur propre progéniture, même avec celui de leur aîné, comme faisaient jadis les adorateurs de Moloch, et tous ces Abraham qui égorgeaient leur Isaac. Sans doute, les parents n'offraient pas à Tari leur progéniture légitime, mais Tari se rattrapait sur l'illégitime. Nous savons qu'en Khondie les mariages étaient rares, vu le haut prix auquel on cotait les filles; mais les jeunes gens qui ne pouvaient épouser en justes noces, contractaient des unions temporaires, précisément avec les victimes désignées, avec les jeunes personnes qu'on avait achetées pour les immoler. Elles se savaient réservées à une mort cruelle, mais en attendant, pourquoi n'auraient-elles pas tiré le meilleur parti de leur vie, hélas! si courte? Plutôt que d'augmenter leur malheur par l'appréhension constante, ne valait-il pas mieux rire et s'amuser, chanter et danser, aimer et être aimées? Elles aussi avaient besoin de caresses et de doux passe-temps.--«Prenons, disaient-elles, un premier amant, et un second, s'il s'en présente; nous n'avons pas le temps de faire les difficiles.» A l'ombre des sanctuaires indigènes, la prostitution florissait, comme dans les temples brahmaniques, où nichent toujours hiérodules et bayadères. La pauvre créature ne demandait qu'à devenir enceinte, auquel cas elle était épargnée, au moins jusqu'à ce qu'elle eût accouché et fini d'allaiter. Après la première parturition, tant mieux si elle en avait une deuxième, puis une troisième; le répit pouvait durer indéfiniment... Souvent les affections se faisaient tendres et profondes. Malgré le glaive toujours suspendu sur la tête, nombreuses étaient les unions dans lesquelles on s'aimait; sur le bord du précipice on regardait à la dérobée le béant abîme. Souvent, on achetait des malheureuses dont on faisait des filles de joie--hélas! quelle joie!--dans l'intention avouée de les tuer devant la Pennou, quand elles seraient devenues trop vieilles. Plus d'une fut immolée avec l'enfant qu'elle tenait dans ses bras. Mère, fils et filles, tous y passaient.
Il eût été cruel aux pères de concourir à l'égorgement de leurs enfants. Le cannibalisme lui-même a ses accès d'humanité. La règle, aux villages, était d'échanger les _poussiahs_; c'est ainsi qu'on nommait la progéniture mal chanceuse. Un djanni se présentait, emmenait les innocents, comme le boucher emporte les veaux dans sa carriole... Tout se passait convenablement. Pensez-vous que les Khonds ignorassent les égards dus à la bienséance publique, aux sympathies personnelles, à la commisération individuelle?
En se fournissant au dehors de victimes, et en expédiant plus loin les enfants qu'on avait vus naître, on avait l'avantage que leur immolation inspirait moindre pitié. Non que jusqu'à leur triste fin on fût dur à leur égard, et qu'on les traitât avec rigueur; tout au contraire. Les poussiahs étaient les favoris de tous, les enfants privilégiés de la communauté, aux frais de laquelle ils étaient habillés et nourris, nourris même d'aliments de choix, car on tenait à ce qu'ils fussent gentils, bien venus, doués d'un agréable embonpoint; d'ordinaire, ils entraient dans les familles notables, qui considéraient comme une prérogative et une source de prospérité le fait de les héberger. Manger au même plat qu'eux maintenait en santé ou guérissait les maladies[390]. Donc, ils partageaient la couche, les travaux et les jeux des compagnons de leur âge, et, si on ne leur cachait pas le sort qui les attendait, on les berçait de l'espoir qu'ils ne seraient sacrifiés que sur le tard, qu'on les aimait trop pour ne pas les garder en dernier. Devenaient-ils adultes, il n'y avait femme ou fille qui ne fût fière de leurs faveurs. On encourageait spécialement les relations entre ces esclaves des deux sexes, car le produit de leurs unions appartenait à la sanglante déesse; leur fécondité assurait la perpétuité des sacrifices. D'ailleurs, on eût mal fertilisé la terre avec la chair bréhaigne.
[Note 390: Campbell.]
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Dix à douze jours avant la grande cérémonie, les patriciens et notables villageois se baignaient, se purifiaient suivant les rites. Au bosquet sacré, arbres majestueux, laissés debout de la forêt primitive, refuge des nymphes bocagères, dryades et hamadryades, ils notifiaient à la déesse de se tenir prête, que la fête se préparait.
Les trois premiers jours se passaient en orgies qu'on nous dit avoir été indescriptibles, et dans lesquelles figuraient parfois des femmes accoutrées en hommes et armées en guerriers. La grande épouse du Dieu Soleil, il fallait secouer ses sens torpides, susciter sa fécondité endormie, irriter ses désirs par des spectacles naïvement lubriques. Tumultes de cris et de chants. Tambourins, tartevelles et cornemuses faisaient rage, les échos se répondaient de colline en colline. La jeunesse gigotait et se trémoussait et, tout en dansant, les filles raclaient le sol du talon, le palpaient de doigts caressants: «Éveille-toi, éveille-toi, Terre, notre amie!» De même aux fêtes des semailles, les Latins invoquaient Ops Consiva, tout en grattant la terre avec les ongles[391].--Chacun s'est fait brave, y a été de son vermillon. La cuivraille de reluire, et la ferraille de tintinner. Les chasseurs paradent avec leurs peaux d'ours ou de tigre, s'emplument comme un coq des jungles, comme un faisan des bosquets. Et zélateurs et zélatrices d'agiter leurs balais et leurs thyrses à plumes, simulant ainsi des volées de paons. La misérable héroïne a été lavée à grande eau, on l'a fait jeûner pour qu'elle soit pure à l'intérieur comme à l'extérieur; elle est habillée de neuf. En procession solennelle on la conduit de porte en porte, puis on la mène dans la forêt sombre, demeure de la déesse. Sous les guirlandes de vertes frondaisons, le prêtre la lie par des cordes à un mai fleuri, haut de dix à douze mètres, surmonté d'une figure de paon.
[Note 391: Lasaulx.]
Ici, le paon, roi de la fête agricole, représente évidemment le Soleil. Autant de soleils que d'yeux d'or sur l'éventail. Le trône sur lequel s'asseyait le Grand Mogol figurait un paon déployant ses gemmes resplendissantes:
_Que reviennent les beaux jours de Delhi! Bénis le siège d'or que le paon illuminait de ses pierreries[392]!_
[Note 392: Chanson ourdoue.]
Le siège royal du Birma représente un paon, et aussi un lièvre, symbole marquant la double descendance solaire et lunaire; l'étendard de la dynastie porte paon volant sur champ d'argent[393]. Le sorcier Garro ne s'engagerait dans aucun rit religieux avant d'avoir chaussé des sandales et fiché dans sa chevelure des plumes de paon. Les Khonds jurent par les pennes de cet oiseau, jurent aussi par le tigre et le termite. L'éléphant, autre symbole du Soleil, en tant qu'époux de Déméter, l'éléphant devant lequel les femmes s'inclinent; elles barbouillent ses tempes de vermillon, font marcher leurs enfants dans les traces de ses pas; il n'est donc pas étonnant que l'image du roi des forêts orne souvent le poteau des sacrifices. Il arrive encore qu'un second pieu est érigé en l'honneur de la déesse, représentée alors par trois pierres au milieu desquelles on enterre un paon de cuivre.
[Note 393: Yule, _Awa_.]
Revenons à la victime. Elle a été couronnée de fleurs, ointe d'huile et de beurre fondu, on l'a fardée avec du safran jaune, couleur des esprits lumineux et des esprits célestes, on se prosterne devant elle et on l'adore. On l'adore pour en faire une autre Tari. Car, dans la conception vraiment orthodoxe du sacrifice, l'hostie, qu'elle soit homme, femme ou vierge, agneau ou génisse, coq ou colombe, représente la divinité elle-même. C'est pour cela que les Mexicains l'habillaient dans toute la pompe des vêtements et attributs de l'Immortel qu'elle avait à personnifier. Exécutions piètres et mesquines que celles de pauvres esclaves, de malfaiteurs détestables, mais immolations glorieuses que celle d'un Dieu, d'une déesse, et combien mirifiques les vertus de leur sang répandu!