Les primitifs: Études d'ethnologie comparée

Part 26

Chapter 263,713 wordsPublic domain

Les populations sauvages de l'Inde et de l'Indo-Chine ont aussi leurs luttes héroïques. Une ou deux fois par an, les mâles se rassemblent; pour se dégourdir, ils se prennent aux cheveux, se houspillent, se bousculent de la belle façon, n'employant à ce jeu que les armes données par mère Nature, armes mortelles parfois. Mais nos Khonds, passionnément adonnés au métier des armes, tiennent cet amusement pour grossier, dépourvu de dignité: «Jeux de mains, jeux de vilains.» Écoutons leur légende:

«Jadis nous ne faisions pas mieux. Comme aux singes, comme aux tigres et aux ours, ongles et dents nous suffisaient; on jouait aussi des cailloux et du gourdin.

«Mais les Dieux, dans leur bonté, nous firent présent du fer. Un des leurs se donna à nous, le dieu Tigre, Loha Pennou, Maître de la Guerre, Génie de la Destruction, qui un jour sortit de terre, sous forme d'une tige d'acier.

«En premier, le fer ne touchait créature vivante sans la tuer soudain; mais les Dieux, toujours complaisants, enlevèrent quelque chose de son poison, disant: Fer, tu tueras mais pas toujours! De ceux que tu auras mordus, tous ne mourront pas, quelques-uns languiront, quelques autres guériront.

«Redoutable est toujours la vertu du fer. Qu'un prêtre enterre sous un arbre le couteau du Grand Tigre, l'arbre dépérira, l'arbre mourra. Qu'il jette son couteau dans une rivière, et la rivière tarira.

«Au dieu altéré il faut du sang. Son propre prêtre lui est immolé après quatre ans de loyaux services. Il faut à Loha beaucoup de sang; aussi a-t-il institué la guerre, ordonnant qu'elle fût notre plus noble occupation.

«La guerre, l'éternelle guerre, est la santé du peuple. Pour alimenter la guerre, Dieu permit, Dieu ordonna de la couper de trêves, de l'entremêler d'armistices, pendant lesquels on cultive le sol et l'on procrée des enfants qui à leur tour se battront et s'entre-tueront.»

Tout village, tout groupe de hameaux possède un bosquet où ni femme ni enfant n'ont droit d'entrer: il est sacré au dieu de la guerre, qui préside aux batailles entre Khonds et étrangers, mais non pas aux rixes qui peuvent éclater entre clans de même tribu. Loha, dieu du fer, s'est mué en un vieux couteau. Aux trois quarts enfoncé dans le sol, il émerge lentement quand une bataille se prépare, et rentre dans la lame quand assez de sang a été versé. Le prêtre surveille d'un oeil attentif la hauteur du couteau, les mouvements de ce baromètre délicat; car la divinité, si on tardait à la satisfaire, se vengerait en se faisant tigre dévorant, ou épidémie dévastatrice. Sur l'avis qu'en donne l'homme des autels, les anciens se rassemblent et délibèrent suivant les règles: «Loha s'est-il vraiment réveillé? Est-il inquiet, pour sûr? Est-il en colère? Et contre qui se battre?»

Les guerriers apportent les armes et l'attirail militaire devant leur Mars-Apollon, auquel ils offrent un poulet au riz arrosé d'arrak, joli petit ordinaire que le dieu consomme; après quoi le djanni l'apostrophe:

«O dieu! nous avons tardé à nous mettre sur le pied de guerre. Avons-nous oublié quelqu'une de tes prescriptions? Avons-nous attendu trop longtemps, pensant qu'il fallait laisser grandir nos jeunes gens, qu'il fallait nourrir notre monde?

«Quoi qu'il en soit, ton auguste volonté se manifeste par les déprédations du tigre, par les fièvres et les ophtalmies, les ulcères qui rongent et les rhumatismes qui affligent.

«Nous obéissons, Seigneur!

«Voici nos armes. Solides, elles le sont déjà; fais-les aiguës et tranchantes. Dirige nos flèches, dirige les pierres de nos frondes.

«Élargis les blessures qu'elles feront aux ennemis: et si leurs blessures se ferment, que restent la faiblesse et l'impotence! Mais que nos blessures à nous guérissent aussi promptement que sèche le sang tombant à terre!

«Que les armes hostiles soient fragiles comme les siliques de l'arbre _karta_, mais que nos haches, puissantes autant que les mâchoires de l'hyène, écrasent les os et broient les chairs!

«Que nos hommes de petite taille abattent des géants!

«Fais, ô dieu! que dans la bataille nos épouses soient fières de porter le manger aux braves comme nous! Que les tribus étrangères, admiratrices de nos exploits, nous offrent leurs filles!

«Aide-nous à piller les villages, à razzier les boeufs, à piller du tabac! Que nos femmes aient pour leur part des vases de cuivre! Joyeuses, elles les porteront à leurs parents.

«Assiste-nous, ô Dieu! assiste aussi nos alliés, en retour des nombreux poulets, porcs, brebis et boeufs que nous t'avons offerts.

«Quelle est notre requête? Que tu tiennes la main à l'exécution des ordres par toi donnés. Que tu nous protèges comme tu as protégé les héros nos ancêtres.

«Exauce, ô dieu, exauce! Loha, divinité guerrière, que le fer reprenne en nos mains sa vertu primordiale! Que nous devenions riches, grâce à son tranchant! Devenus riches, nous t'enrichirons, ô notre protecteur et ami!»

Sur ce, les guerriers reprennent leurs armes fadées par le contact avec l'autel, et les brandissent au-dessus de leurs têtes. De nouveau le prêtre impose silence, récite la liturgie du Fer:

«Au commencement, le Dieu de Lumière créa les montagnes, créa les fleuves, créa les ruisseaux, créa les plaines, créa les forêts et les rochers, créa le gibier, créa les animaux domestiques. Après quoi il créa l'homme, et après l'homme le Fer.

«Mais l'homme ignorait encore les usages du Fer.

«Une femme, Ambali Baylie était son nom, vivait avec ses fils, deux guerriers... Un jour, ils parurent blessés et la poitrine ensanglantée. Elle demanda:--Qu'avez-vous, les enfants?

«Et les garçons de répondre:--Avec les gens de là-bas on s'est amusé avec des feuilles de glaïeul, on s'est chatouillé les côtes.

«La mère pansa les plaies et dit:--Fi du glaïeul! laissez là le glaïeul, mes enfants!

«Quelques jours après, les fils revinrent, tout hérissés de pointes épineuses; ils en étaient couverts, comme un mouton de sa laine. Derechef Ambali guérit les égratignures.

«Et dit: «Il est peu séant de se battre de la sorte. Au pays des Indous, allez chercher du fer, forgez-le en haches et pointes de flèche, courbez en arc le bambou, ornez vos têtes de plumes, cuirassez-vous de peaux et toiles, allez à la bataille.

«La bataille aiguise les esprits, affermit les coeurs. Par suite, vous aurez des tissus, du sel et du sucre, et vous apprendrez à connaître d'autres hommes, d'autres manières.»

«Les fils et les petits fils d'Ambali allèrent donc à la bataille, mais presque tous y restèrent. Les survivants revinrent et dirent: «Mère, nous t'avons obéi; mais que de morts! Devant le terrible tranchant du fer, il est impossible de subsister.»

«Et Ambali Baylie de répondre: «Il est vrai, dans le fer n'entra aucune goutte de pitié. Mais, vous autres, chauffez-le au feu de forge, battez-le avec un marteau et modifiez la barbelure de vos flèches!»

«Ce qu'ils firent, et, depuis, le fer ne fait plus périr tous ceux qu'il frappe. Nonobstant, il défend les limites sacrées, protège notre avoir et nos droits.»

Après une pause, le prêtre crie à l'un des groupes: «Aux armes! aux armes! Je vais de l'avant; marchez!»

Guidée par l'homme du Dieu, une bande pousse jusqu'à la frontière de la tribu qu'on a résolu d'attaquer. Une flèche est lancée par delà les limites; les hommes bondissent après. D'un arbre qui croît sur le sol ennemi, les messagers coupent un rameau, l'emportent. Symboles parlants, et qu'on peut dire universels, puisqu'on les trouve chez des populations aussi dissemblables que les Nagas, les Romains et les Moundroucous de l'Amérique Méridionale[380]. De retour au sanctuaire, le djanni entoure cette branche de peaux et de chiffons; à deux branchilles simulant les bras il attache des armes; puis il abat, devant l'autel, le mannequin représentant l'ennemi et accoutré en guerrier.

[Note 380: Spix und Martius.]

«O Dieu de Lumière, et toutes autres divinités, témoignez que nous avons exécuté toutes les prescriptions ordonnées.

«Donc, Dieu de la Guerre, abstiens-toi de nous visiter sous forme de tigres, de fièvres et autres fléaux!

«En toute justice, la victoire nous est due.

«Écoutez, ô dieux! nous demandons, non point d'être garantis de la mort, mais de n'être point estropiés.

«Couvrez-nous de gloire, ô dieux! et n'oubliez point que nous sommes les neveux des héros, vos illustres amis!»

Ces préparatifs terminés, il reste à notifier la déclaration de guerre, car la loyauté exige que l'ennemi ait le temps de s'armer, de prendre toutes mesures défensives, d'accomplir les cérémonies qui captent la faveur des Immortels, et par suite le succès. Chaque côté promet à Déméter une victime humaine, et à Mars-Apollon larges lampées du sang des boucs et des poulets.

Le chef du village dépêche de jeunes messagers qui courent aux endroits désignés. Brandissant un arc et des flèches, ils font savoir aux hommes de l'autre tribu qu'on les attend en tel endroit, au soleil levé. Les interpellés répondent par des remerciements et des félicitations, récompensent les hérauts comme s'ils eussent été porteurs d'une heureuse nouvelle.

Au jour indiqué, les guerriers se présentent au rendez-vous dans leur plus bel accoutrement, lavés et parfumés comme pour la noce; ils ont tressé leur chevelure, piqué dans leur chignon des plumes qui se balancent au vent, hautes et fières autant que fut jamais panache sur chevalier casqué. Les femmes arrivent avec des cruches d'eau et des corbeilles d'aliments, car la mêlée sera rude et pourra durer plusieurs jours. Prennent place comme spectateurs les vieillards, auxquels l'âge ne permet plus d'entrer dans la lice; ayant participé à maintes de ces fêtes, ils conseilleront et encourageront fils et neveux. Le signal de la mêlée est donné par le parti agresseur, qui au milieu du champ jette un drap rouge,--on fera à la terre un manteau sanglant.--Les djannis frappent dans la main: Une, deux, trois... Allez-y gaiement!

La bataille est une succession de combats singuliers, coupés de repos et de repas, entremêlés de défis et dialogues, à la façon des héros d'Homère. Les spectateurs jouissent des passes d'armes; on dirait une représentation de gladiateurs; c'est un jeu, mais un terrible jeu. Les horions de tomber en grêle; les guerriers, autant de bûcherons au travail dans un taillis d'hommes. Superbes coups de hache, charmantes feintes, élégants écarts, gracieuses passes et ripostes, beaux donnés et beaux rendus! Les femmes d'applaudir, les femmes dont la présence est tenue pour indispensable. Épouses, soeurs et mères, essuient la sueur qui découle des fronts sanglants, rafraîchissent les lèvres altérées, massent les membres fatigués; leurs mains caressantes apaisent les poitrines que l'effort fait palpiter.

Sur le premier qui tombe sans vie, prémices de la bataille, tous se précipitent pour tremper leur hache dans son sang; en quelques instants, son corps est chapelé. Qui a la chance de tuer son opposant, sans avoir été blessé lui-même, tranche le bras droit du mort et le porte au prêtre, pour qu'il en gratifie Loha. A la vêprée, on voit souvent un petit tas de bras sur l'autel: une trentaine d'hommes ont péri d'un côté, une vingtaine de l'autre; davantage ont été blessés. On ne s'en tient pas toujours là, et, quand les choses se font grandement, on recommence le lendemain et jours suivants, jusqu'à ce que tout un parti soit hors de combat.

C'est, en effet, moins une bataille qu'un tournoi, qu'une joute en champ clos. Chevaliers plutôt que soldats, les Khonds ignorent la tactique, négligent les marches, contremarches et mouvements tournants, mais ne se ménagent, ne s'épargnent point; se tuent en famille, moins ennemis que rivaux.

Toutefois, les plus réjouissantes choses finissent par lasser, les plus jolies par durer trop longtemps. Les premières pour en avoir assez sont les femmes, exposées à perdre l'un par l'autre et leur propre père et le père de leurs enfants. Prises, comme le veut la loi, dans un clan autre que celui de leur nouvelle famille, plus d'une assiste au duel entre son frère et son mari, les admirant également, tremblant également pour leurs jours. Comme les Sabines d'autrefois, elles interviendront pour réconcilier. Elles communiquent librement avec les deux camps, comme font aussi, dans les montagnes d'Assam, les Katchou Nagasses, qui, quelque guerre que se livrent leurs maris, n'interrompent pas leurs petites visites et leurs affaires quotidiennes. La neutralité est reconnue de celles qui voient s'entre-tuer époux et pères, frères et amis d'enfance; on ne trouve pas mal qu'au lendemain d'une bataille elles mélangent les regrets et les pleurs. A elles de s'entremettre et de se concerter pour la paix, et, au moment propice, de faire agir une tierce tribu qui s'interpose et envoie des hérauts pour crier: Assez! c'est assez!

D'ordinaire, on répond:--Nous n'avons pas voulu la guerre; c'est Loha qui l'a exigée; s'il veut qu'elle continue, les flèches partiront malgré nous.

--Sans doute, répliquent les pacificateurs. Mais, si Loha est satisfait, tenez-vous pour contents. Nous allons le consulter. Que l'un et l'autre partis envoient chacun deux hommes, pour être témoins de sa réponse.»

Le djanni apporte du riz, y fiche une flèche prise au sanctuaire d'Apollon Loha.--La flèche reste droite? Que la guerre suive son cours!--La flèche s'incline et tombe? Que la paix soit conclue!

Cependant les belligérants demandent un nouveau signe. Pourquoi pas? Le prêtre convoque tout le monde devant l'autel, invoque le dieu:

--«O Loha! tu avais décidé la guerre. Pourquoi? Nous l'ignorons.

«Voulais-tu préserver entière notre vaillance, qui eût pu se détériorer dans l'inaction? Voulais-tu empêcher nos ennemis de devenir trop forts? Voulais-tu nous soustraire à la paresse et à l'indolence? Voulais-tu honorer tes amis par une belle mort?

«Peut-être les forgerons, les tisserands et les distillateurs t'avaient incité à nous jeter dans une guerre qui leur a valu gains et profits.

«Le gibier des jungles, les fauves se sont-ils plaints qu'une plus longue paix leur serait fatale?

«Les abeilles, les oiseaux ont-ils craint d'être exterminés par nos chasseurs? Les boeufs sont-ils fatigués de porter le joug, de traîner la charrue?

«Avais-tu quelque autre raison à nous inconnue? Quoi qu'il en soit, pour ce qui nous concerne, nous en avons assez, et nous aimerions que la paix nous fût rendue, si tel est ton bon plaisir.

«Qu'il te plaise nous faire connaître ta volonté!»

Dans un plat, le djanni verse maintenant de la graisse fondue, allume une mèche. Si la flamme s'élève haute et droite, Loha veut continuer la guerre; mais si la flamme s'incline, Loha accepte qu'on se réconcilie.

Contre-épreuve: un oeuf est dressé sur un plat de riz. Comme pour la flèche, selon qu'il restera debout ou qu'il tombera, le dieu sera pour la guerre ou la paix:

«Loha, si tu veux que la guerre se poursuive, donne-nous une force qui dure jusqu'à ce que les armes échappent aux mains du dernier adversaire.

«Si tu veux la paix, ton service n'en souffrira pas. Mais, alors, agis sur les coeurs pour que la paix soit loyale et sincère. Sonde les âmes de nos ennemis, sonde les esprits de leurs dieux, découvre le fond de leurs pensées.

«S'ils désirent la tranquillité autant que nous-mêmes, nous danserons la danse de la paix, et nos pieds soulèveront une poussière qui de trois jours ne retombera sur le sol.»

Il suffit, et l'on entame les négociations. Elles aboutissent. Le prêtre convoque les deux tribus et entonne une de ses longues litanies:

«Que la multitude assemblée prête l'oreille!

«Voici comment les hostilités surgirent. Loha avait dit: Qu'il y ait guerre!

«Loha entra dans les outils, qui d'instruments de paix se changèrent en armes offensives. Il se fit tranchant de hache, se fit pointe de flèche.

«Il entra dans ce que nous mangions, dans ce que nous buvions, tous ceux qui burent ou mangèrent furent emplis de fureur, et les femmes, amies de la paix pourtant, attisèrent le feu au lieu de l'éteindre.

«L'amour, l'amitié firent place à la haine et la discorde; une grande guerre s'ensuivit.

«Maintenant Loha a eu ce qu'il voulait, la terre s'est engraissée de sang. Assez maintenant!

«Que s'émoussent les armes, et que s'éteigne la colère! Que reviennent l'amour et l'amitié!

«Loha, veuille maintenant tourner tes pas ailleurs, et toi, Déesse du Croît, regarde-nous avec faveur et fais que notre peuple prospère et multiplie!»

Le prêtre alors asperge l'assistance avec une boue bénite, mélange d'eau consacrée et d'une terre prise dans une fourmilière ou dans une termitière.

Sitôt le traité conclu, les combattants de la veille se précipitent à la danse de la Paix, gigotent, sautent et tressautent avec un entrain qui, s'exaltant jusqu'à la frénésie, emporte les dernières rancunes, les ressentiments mal effacés. La réconciliation est réputée donner au coeur la joie la plus intense qui se puisse éprouver au monde. Cette extase, Loha l'a inspirée, il serait impie de la réprimer, irrespectueux de la modérer. Après s'être démené pendant trois à quatre heures, on n'a pas trop de quinze jours pour se remettre de la fatigue.

Pour le Khond, homme conscient de sa noble destinée, il n'est plus belle occupation que la guerre et l'agriculture. Il méprise toutes les industries qui se pratiquent par assis, tous les métiers dans lesquels on vieillit à son aise. La charrue le repose des combats, et les combats le restaurent après les labeurs de la charrue. Chez ce peuple singulier, la guerre ne coupe pas court aux relations entre familles et tribus ennemies, aux galanteries et aux demandes en mariage. Même les noces ne sont pas renvoyées à la conclusion de la paix; les belligérants suspendent les massacres pour se rencontrer à des fêtes et réjouissances où ils se traitent avec courtoisie et s'amusent, semble-t-il, avec une parfaite insouciance, pour s'entr'égorger le lendemain avec autant de férocité que de bonne humeur. Cruels, ils le sont, mais non pas méchants; ils ont le meurtre gai. Ce qu'il faut attribuer à la bonne foi parfaite avec laquelle ils attribuent la mort et la victoire à l'intervention immédiate et personnelle de leurs divinités, seules tenues pour responsables.

Assurément, les tribus khondes comprennent la guerre autrement que nous. Ils en font l'accomplissement d'un rite religieux et d'un devoir moral, grâce auquel la population masculine prend du ton et du nerf, grâce auquel les dieux se gorgent du sang, du précieux sang humain, dont ils se montrent si souvent altérés.

Semblablement, les anciens Mexicains s'envoyaient de temps à autre un message: «Nos dieux ont faim. Venez, les amis, et entre-tuons-nous pour leur donner à manger.» Ainsi, en 1454, lors de la grande famine, les prêtres se plaignirent, au nom des Immortels, que les prisonniers, procurés par les expéditions lointaines, arrivaient trop fatigués et amaigris pour être appétissants aux dieux. En conséquence, les libres républiques d'une part, et les trois royaumes d'autre part, convinrent qu'ils entretiendraient une guerre constante, et que, à des intervalles et en des lieux déterminés par avance, on se battrait à la chevalière, en vue de faire, non des conquêtes, mais des prisonniers, qui assouviraient la faim des divinités.

* * * * *

Après avoir raconté comment vivent Kolhs et Khonds, et notamment comment ils se marient, comment ils tuent leurs filles, et de quelle manière ils s'entre-tuent dans leurs tournois, disons brièvement leurs coutumes funéraires et quelles idées ils se font de l'existence après la mort.

La crémation, en grand honneur parmi ces tribus, de droit pour les chefs, patriarches et grands personnages, pratiquée pour la plupart des adultes mâles, est, sans exception, refusée au menu fretin des femmes et enfants. Interrogés sur cette diversité de traitement, les indigènes expliquent que la crémation comporte trop de dépenses et de cérémonies pour qu'on la prodigue. Le motif est plausible, mais faut-il s'en contenter? Que de fois les peuples tiennent pour sacrées des coutumes qu'ils se transmettent depuis temps immémorial, sans les comprendre! les ayant empruntées à d'ignorants prédécesseurs, ou à des voisins qui n'en savaient davantage. Pour être d'ordre pratique, la raison alléguée ne nous semble pas décisive; c'est même à cause de ce caractère utilitaire que nous la tenons pour suspecte, dans un ordre de choses où le genre humain s'est rarement piqué de bon sens et de sobriété. Si les Khonds visent à l'économie quand il s'agit des femmes et des enfants, pourquoi poussent-ils à la dépense quand il y va des pères et des frères? La mort est universellement considérée comme la porte du monde surnaturel; or, en matières d'imagination et de foi, on n'en appelle point à la science et au bon sens. Pour expliquer la mort, on s'est toujours adressé au rêve.

L'enterrement et la crémation relèvent de systèmes tout différents. Suivant l'antique théorie, la mort, dissociation de l'organisme, rend aux éléments ce qu'ils lui avaient prêté; l'Esprit--lumière et étincelle--s'envole avec la flamme dans les régions éthérées, vers le soleil, vers les astres distants. Honneur à ceux dont les restes sont déposés sur le bûcher! Autre le sort de ceux qu'on enterre; leur âme, ne contenant que des principes aqueux et terriens, finit avec l'existence actuelle ou ne la dépasse guère; elle est de nature inférieure et mortelle, par opposition à l'Esprit de nature divine. Les Mosinoeques aussi, dans l'Asie Mineure, brûlaient les hommes après la mort, enterraient les femmes. Bonne et valable pour une antique peuplade que les Dix Mille ont traversée dans leur fameuse retraite, l'explication serait-elle insuffisante pour les Khonds, découverts récemment?

Les crémations, d'ailleurs, ne sont point identiques partout; elles comportent un rituel qui varie selon la caste et la qualité. Ici, les individus sont brûlés debout, attachés contre un arbre maouâh; là, couchés, avec la tête regardant au sud. Les cendres ayant été recueillies, ainsi que les os, ces tristes restes sont étalés sur une couche de riz--probablement pour les rendre innoxieux--et on les porte en procession par les rues du village, devant la demeure des parents et amis. Le mort salue, est salué à chaque porte; on lui fait voir une dernière fois les arbres qu'il a plantés, les champs qu'il a cultivés; on le mène devant la garçonnière, où il a si souvent dansé. Chez les Ouraons, les ossements sont déposés sous une massive pierre qu'ombrage un tamarin; chez les Khérias du Tchota Nagpour, on les jette dans le fleuve qui les descendra dans la vallée qu'habitaient autrefois les ancêtres, avant qu'ils eussent été chassés par l'invasion arya.

* * * * *

C'est pour assurer le bonheur du défunt, et, plus précieusement encore, le repos des survivants, que la plupart des religions ont imaginé les rituels funéraires, qui bannissent l'âme en des espaces dont elle ne pourra plus sortir qu'à des époques fixées, où elle devra rentrer à des moments déterminés. Puisqu'elle traîne après elle des vapeurs délétères, et les miasmes empoisonnés du sépulcre, puisqu'elle souffle la fièvre et les pestilences, puisqu'elle infecte même ceux qu'elle avait chéris, l'âme ne peut trouver mal qu'on lui impose mainte quarantaine, mainte lustration, avant qu'on lui permette d'approcher les vivants, qui aspirent l'air par les narines et dont la poitrine est une fontaine de sang chaud.