Les primitifs: Études d'ethnologie comparée

Part 25

Chapter 253,676 wordsPublic domain

Chez les Ouraons, le combat finit en danse, comme il avait commencé. Après avoir échangé leurs pupilles califourchu-califourchant, les oncles se prennent d'une querelle qui se passe en entrechats et finit par des gigotements de réconciliation. Aux jeunes gens qu'on a bien frottés d'huile, on présente une lampe allumée, symbole de l'amour conjugal dont l'époux entretiendra la flamme. Le jeune homme appuie, lui aussi, son orteil sur le talon de l'accordée, laquelle se renverse en arrière, la tête sur l'épaule de son amant, qui, avec une goutte de son sang, la marque au front d'une tâche rouge: acte solennel, annoncé par la décharge d'une arme à feu. Des draps tendus cachent le groupe, autour duquel les guerriers choquent leurs lances, histoire de mettre en fuite les démons qui rôdent, cherchant qui dévorer. Les beaux-parents présentent la «coupe d'amour», emplie d'une liqueur fermentée; les conjoints y font tournoyer le doigt, boivent chacun la moitié. Ces trois symboles: la coupe de communion, la marque cramoisie, l'orteil vainqueur, on les retrouve dans toute cette région de l'Inde, et, s'il ne fallait se restreindre, nous indiquerions plus d'un trait similaire dans les rits matrimoniaux de nos pays. Quand les idées se confondent, nous étonnerions-nous que les signes se répètent?

Les enlèvements peuvent être autres que fictifs quand des parents «trop chérant» s'obstinent à demander de leur article un prix que les amateurs déclarent exagéré. Au marché de Singbhoum, des jeunes gens bien armés se précipitent sur une fille: «La belle, il faut nous suivre!» Bon gré, mal gré, ils l'entraînent au pas de course et gagnent le large. Le public s'abstient de toute intervention matérielle, mais il applaudit si le gars et la garse sont bien découplés et de belle tournure. Nantis de l'objet convoité,--_beati possidentes_,--les ravisseurs rouvrent les négociations sur de nouvelles bases, et force est aux parents d'en rabattre.

Trois jours après son enlèvement, la Sabine fuit le toit conjugal et se réfugie chez les parents qui l'ont vendue. L'époux arrive et redemande son bien, l'épouse pleure et crie, tape, mord, égratigne et finit par suivre ce brigand d'homme--à son corps défendant, bien entendu, car le monstre s'est fait accompagner d'une bande tapageuse, qui se donne de grands airs menaçants:--il faut céder, car, si on les poussait à bout, qui sait les extrémités auxquelles ces chenapans pourraient se livrer? En définitive, toutes les convenances ont été observées, la jeune femme a fait étalage de sentiments filiaux, et le jeune mari s'est montré épris de sa conquête, tout farouche et mal subjuguée qu'elle paraisse.

Une loi salique, aussi juste et intelligente que celle qui régissait naguère le beau royaume de France, interdisait à la Khonde de détenir aucun avoir, par la raison: «Inapte à défendre, inapte à posséder.» Forclose de la propriété, par suite déchue de tout droit, la femme ne disposait pas même de sa personne, puisqu'elle avait été capturée et emmenée de force. Mais il importe peu que la propriété soit déniée à qui peut s'emparer du propriétaire. La fille d'Ève n'y a point manqué, et, malgré l'orteil brutal qui lui a raclé le talon, elle n'est rien moins qu'une esclave, et nous la voyons arbitre des disputes, juge de paix, conseillère toujours écoutée en affaires privées et publiques, admise même aux conseils de la tribu avec voix consultative[373]. On la voit en communications incessantes avec les femmes des rajahs, traitant ensemble des intérêts publics. A leur tour les rajahs, quand ils voulaient gagner des alliances, enrôler des auxiliaires, dépêchaient des chargées d'affaires, prises dans leurs sérails, belles ambassadrices que les patriarches et les guerriers écoutaient avec complaisance. L'ennemi les eût trouvés intraitables, mais devant la beauté ils rendaient les armes.

[Note 373: Rowney.]

C'est l'exogamie bien comprise qui donne à la Khonde sa haute position de conciliatrice. Son père et son beau-père se rencontreront sur un champ de bataille; ses frères et ses beaux-frères échangeront peut-être des coups de hache; mais elle sera toujours admise à panser les blessures de celui qui est frappé, à baiser les lèvres pâlissantes. Elle sera la première à suggérer la paix, la plus ardente à la recommander, la plus habile à la faire conclure.

Achetée à deniers comptants, troquée contre des objets mobiliers, cette femme devait être une esclave: c'est une maîtresse. On l'a vendue cher et bien cher, on prendra garde de ne pas la détériorer. A mesure que le rapt se transforma en achat, la question d'argent prédomina; par suite, les convenances particulières du jeune homme furent subordonnées à celles des parents qui soldaient. Consultant leurs préférences, ils se donnaient une bru à leur dévotion, se procuraient ménagère entendue et forte au travail. Afin de se prémunir contre les déceptions, ils la prenaient de quatorze à seize ans, âge auquel la fille de ces cantons est déjà formée de corps et de caractère. Et, pour que le fils n'eût pas la prétention d'en faire à sa tête, on le mariait quand il n'avait que dix à douze ans; Tonton le chargeait à cambelarge sur la nuque: «Et hop dada! et hop dada! nous allons enlever une demoiselle, hop dada! Et nous la donnerons à Toto, hop dada, hop dada!» La comédie de l'enlèvement ayant été menée à bonne fin, le petit homme attendait la consommation du mariage, que papa retardait toujours, pour des raisons à lui connues. Cependant on ne nous dit pas que le père khonde fasse exactement comme les Reddies de Tinevally, les Vellalah de Coimbatore et comme tant de moujiks russes, lesquels prennent la peine de dresser au joug et d'instruire dans la physiologie conjugale la grande fille qu'ils ont mariée au «gosse» et laquelle, en attendant épousailles officielles, mène le petit mari tambour battant. Au jour des noces, on fera remise à l'époux de sa femme et de plusieurs enfants grandelets[374]. Pendant les années d'apprentissage, Khondet s'habitue à marcher sous la direction de Khondette, sa légitime et sa prétendue tout à la fois; et, quand il aura enfin le droit de parler en maître, pourra-t-il rattraper l'avance qu'elle a sur lui de quelques années?

[Note 374: Shortt, _Neilgherry Tribes_.]

L'épouse est si peu traitée en esclave que, après six mois de cohabitation, le droit lui est reconnu de planter là le mari qui n'a pas su plaire. S'il lui prend fantaisie, elle s'en va pour ne plus revenir. En certains endroits, on lui permet de partir, qu'elle soit grosse ou non des oeuvres de son mari; elle emmène ses enfants en bas âge, sauf au père de les réclamer quand ils auront grandi. Ailleurs, on y met moins de complaisance; elle ne peut quitter étant enceinte, ou avant d'avoir sevré le nourrisson; mais on ne lui fait aucune difficulté si elle est restée sans enfants. En tout état de cause, le père de la malcontente est tenu de rembourser jusqu'au dernier sou qu'a payé le mari divorcé. En réintégrant la maison paternelle, la jeune personne déclare par le fait reprendre son ancienne condition de fille. Mais si elle entend convoler en secondes noces, elle n'aura plus besoin de se faire enlever. Cent individus adultes fournissent une moyenne de soixante-quinze célibataires, tous tenus de la recevoir à bras ouverts si elle demande hospitalité. Si l'homme qu'elle distingue se dérobe aux avances, le clan tout entier répond pour lui, se déclare l'hôte de la belle, lui donne bon gîte et le reste, jusqu'à ce qu'elle se déclare satisfaite. Souvenir de polyandrie.

Dans le cours de sa carrière conjugale, la Khonde qui se respecte a exercé son droit de mutation trois, quatre ou cinq fois. Rare anomalie,--la réciproque n'est point admise pour le mari. S'il veut s'adjoindre une concubine, qu'il obtienne le consentement de sa légitime. Ne pouvant, comme sa compagne, arguer de l'incompatibilité d'humeur, il ne saurait divorcer qu'en cas d'adultère notoire, d'inconduite flagrante ou prolongée de la part de madame, à laquelle l'opinion est loin de tenir rigueur pour quelques coups de canif dans le contrat. S'il la surprend en conversation criminelle, toute voie de fait lui est interdite. Ce serait une honte, s'il frappait la femme, lui manquait d'égards ou seulement insultait l'amant. S'il use de rigueur, il exclura l'infidèle de son foyer pendant un jour ou deux, jusqu'à ce que l'autre ait soldé l'amende: un cochon, douze têtes de bétail, prix fixe et connu d'avance. Après encaissement, l'époux qui ne se tiendrait pas pour indemne, passerait pour ombrageux et difficile à vivre. En quelques endroits, cependant, le point d'honneur exige que, sans attendre la remise des dommages-intérêts, l'amant et le mari se prennent aux cheveux, se secouent gaillardement devant une impartiale assemblée qui applaudit aux bons coups. Toutes armes autres que les naturelles sont alors interdites; entre frères, concitoyens et cogentiles, coups de poing et coups de pied doivent suffire. D'ailleurs il n'y a pas eu adultère à proprement parler: un cousin a pris la place qui appartenait à un autre cousin, mais tout s'est passé en famille. Après le duel, Pâris et Ménélas se complimentent réciproquement, s'asseyent à un banquet auquel Belle Hélène a donné ses soins. Même coutume existait naguère en Mingrélie[375], où un cochon d'amende faisait aussi les frais de la réconciliation. L'épouse khonde gagne en considération si l'accident se renouvelle de temps à autre: autant de galants prouvés en justice, autant de titres d'honneur. Des matrones morigènent de jeunes femmes, disent en se rengorgeant: «Moi, ma petite Sophie, à ton âge, j'avais déjà fait payer l'amende à celui-ci et à celui-là...» Si décente de maintien, si réservée en ses propos qu'elle n'ose dire: «mon mari», mais emploie la circonlocution: «le père de mes enfants», elle ne craint pas d'en faire porter à ce père-là. Bagatelle en Khondie, où la doctrine de la filiation paternelle en est encore à se consolider. En pareille matière, deux ou trois siècles comptent pour peu de chose, et le temps coule avec une lenteur paresseuse. Ici, le ménage individuel ne s'est pas encore retranché derrière les murs de la vie privée; la communauté mâle n'a point fait l'entier abandon de ses droits régaliens sur la personne de chaque femme et sur sa progéniture. Le fond de l'institution matrimoniale est encore polyandrique, résultat de la rareté des épouses, motivée elle-même par la rareté des subsistances.

[Note 375: Chardin, R. P. Zampi.]

Quand les liens du mariage individuel sont tellement relâchés, il ne faut pas demander compte sévère des pratiques imaginées par les bons paysans pour la prospérité des champs, l'heureux croît de la céréale et l'engrangement d'une moisson opulente. On nous vante Cérès la législatrice, Déméter qui a moralisé notre espèce; nous le voulons bien, ce qui n'empêche que les «Mystères de la Bonne Déesse» ont partout, même dans le Nouveau Monde[376], commencé par être des orgies difficiles à décrire. Nos Khonds n'en font pas autant que les Thotigars de l'Inde méridionale, lesquels exigent que leurs femmes se donnent à tout venant, afin que la terre, prenant bon exemple, fasse germer les graines déposées dans son sein. A l'époque des semailles ont lieu des festivités qui rappellent celles de la Mylitta babylonienne, celles où les filles d'Israël honoraient Astarté en se prostituant sur les aires à dépiquer le froment[377]. Ces Thotigars élèvent aux bords des routes, ici une tente, là une paillote qu'ils jonchent de fougère, et qu'ils garnissent de rafraîchissements. Sous ces abris les époux installent leurs moitiés, vont eux-mêmes racoler les passants, et, s'il le faut, les engagent avec instance: «Procurez le bien public, l'abondance du pain!» En matière de foi, inutile de discuter.

[Note 376: Par exemple, la _Fête de la Récolte_ chez les Muyscas, etc.]

[Note 377: Osée, IX, I.]

Ajoutons que chez nos Khonds et divers Kolariens, l'adultère,--mais faut-il employer si gros mot pour si fragiles mariages?--l'adultère est de droit, quand se présente un tueur de tigres, auquel des honneurs presque divins sont rendus. Au retour de son heureuse chasse, il est entouré par toutes les femmes du bourg et des alentours, dansant et chantant:

«Qui le tigre a tué aura la plus belle, la plus belle!»

Combien alors qui se croient la plus belle! Et quelle famille ne serait heureuse et fière d'avoir un rejeton issu du tueur de tigres!

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Puisque nous vendons nos filles, vendons-les «cher», disent les producteurs. Prouvons la noblesse et la distinction de notre progéniture en la plaçant à haut prix. Singbhoum établit le cours moyen pour une demoiselle de bonne maison à quarante têtes de gros bétail, livrables sur l'heure. Donnant donnant, prenez ou laissez. Notre fille attendra; elle est honnête, préfère le célibat au déshonneur de ne pas être vendue son prix. Tant pis pour les vierges montées en graine et laissées pour compte; tant pis pour les jeunes gens timides et paresseux au rapt. Mais, quoi qu'ils disent, les parents sont peu flattés que leur fille ne trouve pas preneur; ils s'indignent quand un voleur, s'adjugeant une «renchérie», fait mine de payer en coups de bâton. Comment remédier à cet inconvénient?

Pour désencombrer le marché, tout en maintenant les prix, les pères de famille raréfient la marchandise; pratiquant l'infanticide sur une large échelle, ils diminuent l'offre pour faire monter la demande. Ces sauvages possèdent leur cours d'économie politique, façon Mac Culloch et Ricardo. Que d'ennuis, cependant, dans cette industrie! La chose achetée a des jambes, demande que l'acheteur lui agrée; sans remords, la volage lâche un premier mari, court à un second. Le beau-père sera actionné en restitution. Mais il n'a plus la somme, l'a déjà fricotée en tout ou en partie. Sans doute, le vendeur est armé d'un droit de répétition contre son nouveau gendre; mais celui-ci, tenant déjà le précieux objet, n'est aucunement pressé d'en donner l'argent. Pourtant, il promet de s'exécuter; mais au moment où il va solder, voilà que la jeune femme--inconstante comme tant d'autres--s'acoquine à un troisième, et, qui sait? à un quatrième... Pour surcroît de difficultés, les époux appartiennent à des tribus différentes, lesquelles, d'un moment à l'autre, peuvent entrer en collision. Un de ces maris à crédit est tué en guerre,--elles sont fréquentes et meurtrières,--adieu la créance! Bien que les tribus répondent des dettes que contractent leurs membres, plus d'un a été ruiné par le fait d'une fille trop avantageusement vendue. Décidément, le commerce est trop aléatoire; il vaut mieux y renoncer. Ces honnêtes éleveurs n'ignorent pas que les peuplades voisines, qui se défont de leurs sujets féminins à un prix purement nominal, sont à l'abri de ces inconvénients: bagatelle reçue, bagatelle rendue. Mais les patriarches de répondre: «Nous ne sommes pas gens à troquer nos filles contre un morceau de pain.»

En conséquence, certains clans aristocratiques ne produisent plus que des mâles et importent les femmes nécessaires; tout au plus laissent-ils vivre l'aînée, s'il y a projet d'alliance avec une haute maison étrangère. Parcourant tels et tels villages, Macpherson voyait de nombreux garçons, et de fillettes peu ou point; il estimait qu'en moyenne on supprimait les deux tiers ou les trois quarts des naissances féminines.

Cependant la «voix du sang» parfois se faisait entendre. Les petites malheureuses n'étaient pas toujours immolées de parti pris; volontiers, on leur laissait quelques chances de salut, sauf à rejeter sur les dieux la responsabilité des morts. Les prêtres ou _djannis_, les astrologues ou _désauris_, tiraient l'horoscope au moyen d'un livre: ils jetaient le poinçon avec lequel, pour écrire, ils égratignent les feuilles de palmier; le passage touché décidait de la vie ou de la mort.--La mort?... Les parents prenaient l'innocente, la bariolaient de raies rouges et noires, l'introduisaient dans un grand pot neuf qu'ils bouchaient et couvraient de fleurs,--notre esthétique enjolive jusqu'à l'assassinat,--portaient le tout dans la direction du vent désigné comme menaçant; ils enfouissaient la marmite, saignaient un poulet par-dessus, puis il n'était question de rien.

On l'a déjà remarqué plusieurs fois: l'infanticide féminin est plus répandu chez les nobles races que chez les pauvres et les misérables. Les Radjpoutes aussi, peuple aristocratique et guerrier, qui a plusieurs traits communs avec les Khonds, fatigués de se ruiner en cadeaux de noces à leurs soeurs ou à leurs filles, auxquelles ils envoyaient une dot magnifique, même quand on les leur avait enlevées[378], avaient imaginé de noyer les pauvres créatures dans un bain de lait tiède. Elles demandaient du lait, eh bien! on leur en donnait du lait, Du lait tiède, remarquez-le: car on eût manqué de coeur à les asphyxier dans un liquide froid au toucher. Où la sensibilité va-t-elle se nicher?

[Note 378: Elliot, _Races of the N. W. provinces of India_.]

Faisons taire l'indignation qu'excitent ces actes dénaturés. Les primitifs, ne disposant que d'insuffisantes ressources alimentaires, ne croyant pas que les nouveau-nés aient une âme dont il vaille la peine de parler, font peu de cas des avortements et des infanticides. Et combien de civilisés dans l'Inde, en Chine et même ailleurs, qui regardent comme un malheur la naissance d'une fille! Combien l'exposent ou la font mourir de faim lente! Une secte doctrinaire a préconisé la pratique malthusienne, la disant un acte de haute prévoyance domestique. Que de réponses absurdes et cruelles a provoquées le problème social! Les filles qu'on marierait difficilement dans leur rang, leur caste ou leur fortune, les peuples chrétiens et les nations bouddhistes les «mettent en religion», s'en débarrassent en les cloîtrant dans des couvents. Mais les non-civilisés préfèrent les tuer d'emblée: c'est moins hypocrite. Et les Khonds d'ajouter qu'ils ont à contre-balancer la consommation d'hommes qu'emportent les incessantes guerres et les combats renouvelés.

Infanticide à part, les parents montrent affection et tendresse pour leur progéniture. Soucieuse d'être mère,--d'un garçon s'entend,--la jeune femme importune les divinités pour qu'elles bénissent son ventre. Si la grossesse se fait attendre, elle va pèleriner au confluent de deux ruisseaux ou rivières, où un prêtre l'asperge en prononçant des paroles sacramentelles. Longtemps à l'avance, elle s'inquiète du nom que le sort réserve à l'enfant, nom qui sera celui d'un des grands-parents, car les aïeux s'arrangent à renaître dans la famille. A la moisson ou autres travaux urgents, la mère s'attache le nourrisson au dos et le trimballe, ajoutant cette fatigue à celle de la faucille. Mais a-t-elle vraiment la simplicité de croire ce qu'enseignent les théologiens et astrologues de l'endroit? Que le Dieu Soleil, ayant constaté les funestes effets produits par la passion sexuelle, ordonna de limiter le nombre des femmes? Que les laisser vivre toutes, rendrait impossibles la paix et l'ordre social? Que moralement et intellectuellement, elles sont inférieures aux seigneurs et maîtres, qu'elles savent pourtant si bien manier? Que par la femme, plus sujette au mal, le péché entra dans le monde?

Les âmes des morts reviennent, dit-on, dans leurs familles, où elles renaissent de génération en génération. Mais la réception d'une âme n'est pas définitive avant la «nomination» qui a lieu sept jours après la naissance. Si l'enfant reçoit le nom de Paul plutôt que celui de Pierre, l'ancêtre Paul renouvellera son bail à l'existence, et Pierre patientera encore. S'il s'agit d'une fillette et qu'elle soit mise à mort dans la première semaine, l'âme comprendra, sans qu'il soit besoin d'insister davantage, que la famille ne veut plus de sa personne. Elle ira se caser ailleurs, se faire adopter par une autre peuplade. Ainsi diminuera le stock d'âmes féminines au profit de l'élément masculin. En vertu de ce raisonnement, quelques Chinois de Hekka et de Canton tuaient les filles sitôt nées, ou même leur coupaient nez et oreilles, les écorchaient, dit-on, pour les dissuader de renaître dans le sexe inférieur. Des enragés s'en prenaient encore aux mères qu'ils accusaient de complicité avec la misérable créature[379].

[Note 379: _China Review._]

Par suite des suppressions opérées, les survivantes faisaient prime sur le marché matrimonial de Khondie, jouissaient d'une haute considération dans les relations publiques et privées. On affirme--est-ce vrai?--qu'elles s'entêtèrent plus que leurs maris à garder la coutume cruelle.

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Pour se délasser des travaux agricoles, nos indigènes s'adonnent aux plaisirs de la chasse; après avoir manié la pioche et la charrue, ils soupirent après les terribles excitations de la guerre, qui sort de l'habitude quotidienne et secoue violemment. Ce besoin d'émotion, ils le passent d'abord en ivresse, en danses échevelées, mais, par intervalles, le tempérament exige davantage. Alors ils croient indispensable de se mesurer avec des rivaux de leur taille: histoire de montrer force et vaillance, de raviver l'orgueil, et de rafraîchir l'éclat de l'antique gloire. Se tuer entre frères, instinct de haute animalité. Bien que les races inférieures soient douées pour la plupart d'énormes pouvoirs de prolification, elles ne multiplient pas outre mesure, étant la proie les unes des autres et des espèces supérieures. Celles-ci déborderaient si elles ne se faisaient concurrence à elles-mêmes, si elles ne veillaient avec une rigueur inflexible et une sévérité cruelle à ne pas dépasser un certain niveau. Au début de son existence, l'animal de haute lignée, faible encore et exposé à mille périls, paye à la mortalité le tribut qu'exigent la croissance, l'acclimatation, les divers apprentissages. Belle victoire déjà que d'arriver sain et sauf à l'âge adulte. Immense succès que d'avoir surmonté mille et mille attaques dont chacune pouvait être fatale: patentes et latentes, directes et indirectes, visibles et invisibles. Après avoir triomphé du monde entier pour ainsi dire, surgit le plus grand des périls: la lutte contre égaux, les combats contre les camarades, contre le frère, autre moi-même. Ces petits d'une même portée ont prospéré. En d'excellentes conditions ils vont mesurer leurs forces; le plus robuste accomplira le grand acte physiologique, et perpétuera l'espèce. «Au plus fort la plus belle!» La guerre est un fait primordial, un article organique de la charte octroyée par la nature aux populations primitives. La lutte fouette le sang, réveille les énergies endormies, supprime les faibles par la mort immédiate ou par la mort indirecte, en ce sens qu'ils ne se reproduiront pas. Fêtes et banquets, autant de prétextes à rixes et batteries; les mâles, façonnés d'un plus grossier limon que les femelles, semblent ne pouvoir mieux s'amuser qu'à coups de poing, de pied, de pierres, de bâton. Encore au commencement de ce siècle, en plusieurs cantons de l'Irlande, des Galles anglaises et de la Bretagne française, les adultes se donnaient, les dimanches après midi, la satisfaction de s'enivrer, puis de s'entre-cogner. Au Velay, dans l'Aragon aussi, en mainte autre province, il était beau de dégainer le couteau, de le brandir, puis d'envelopper une partie de la lame avec le mouchoir: «Ohé! ohé! Qui des gars veut goûter de ma pointe? A deux pouces de fer? A trois pouces, à quatre pouces? Qui en veut du joujou? Qui en veut? En avant les amateurs!»