Les primitifs: Études d'ethnologie comparée
Part 24
Les cabanes sont toujours recouvertes de chaume, et même le code Manou ne permettait pas d'autre toiture. Elles affectent fréquemment la forme de ruche. Les parois consistent en clayons de bois enduits de boue, construction des plus primitives. L'habitation renseigne promptement et exactement sur la civilisation des gens et le confort auxquels ils sont parvenus. Jugés à cette mesure, les Mags du Bengale ne seraient pas haut classés dans l'échelle sociale, bien qu'ils perchent en un poulailler à un ou deux étages, formé par des bambous attachés à des pieux; au rez-de-chaussée les cochons domestiques. Ne brilleraient pas non plus les Pandjas de Djeypour, qui, avec des bâtons enduits d'argile, enclosent des bauges dans lesquels ils entrent en rampant et se tordant. L'espace intérieur est trop étroit pour qu'un homme, même de petite taille, s'y étende de son long ou se tienne debout, le taudis n'ayant guère qu'un mètre de haut, nous dit-on. Père et mère, enfants et adultes, s'encaquent et s'empaquettent, cuisent à l'étuvée, émettant des transpirations qui nous épouvanteraient, mais qui ne troubleraient guère des Chinois[363]; s'il est vrai qu'ils se mettent à douze dans une chambre de vingt pieds carrés, pour manger, boire, travailler et dormir. Ne se distingueraient pas davantage par la somptuosité des demeures, les Dchouangs, qui, récemment encore, n'employaient que le silex pour armes et outils, n'avaient aucun mot pour le fer ou le métal. Les Dchouangs ou «Ceints de feuilles» couvrent aussi de ramures leurs huttes; elles occupent une superficie qu'on assure ne pas dépasser cinq à six mètres carrés: pour nos fermiers, chenil médiocre, porcherie insuffisante. Encore se partagent-elles en deux compartiments: le garde-manger, le _penum_ des pénates antiques, et le dortoir, où mioches et filles dorment sous les yeux des parents.--Les garçons? Ils couchent ailleurs. Dchouangs, Gonds, Ouraons, Koukis, Nagas, nombre d'aborigènes qui habitent depuis les Vindhyas jusqu'aux monts Garos et Khassias, construisent des baraques[364] que nous appellerons des «garçonnières». Y habitent les éphèbes qui se brimadent pour faire apprentissage d'homme; y habitent aussi tous les adultes non mariés. C'est le plus beau, le spacieux bâtiment du village, le palladium et le sanctuaire de la tribu. On y garde les tambours, gongs, et tamtams, les reliques des ancêtres, les armes de prix, les trophées de chasse; c'est aussi le prytanée où les étrangers et tous hôtes sont traités avec l'hospitalité généreuse qui distingue les peuples pauvres.
[Note 363: _Journal des Missions évangéliques._]
[Note 364: Appelées _dhangar basa_, _djirgal_, _dchom herpa_, _doum couria_, _mandar ghar_.]
Quant aux filles, le plus souvent, elles couchent sous l'oeil même des parents; car elles sont une propriété de rapport, qui peut se vendre assez cher, si elle n'appelle les voleurs et ne s'enfuit avec eux. On les loge aussi chez des veuves. Les Khonds, Malers et Koupouirs ont des «filleries[365]»,--pour employer un terme emprunté au phalanstère de Fourier, des _vestalats_,--parfois attenant à la garçonnière; le plus souvent, l'un et l'autre établissements occupent les extrémités du village. A la tête du bataillon féminin marche une virago, duègne intrépide et robuste, armée d'une longue gaule, pourchassant les garçons et les tenant à distance. On trouverait semblables institutions chez les Herrnhouters d'Allemagne, et en certaines communautés religieuses d'Amérique. Les jeunesses se visitent, se contrevisitent, entreprennent des expéditions, se donnent fêtes et banquets, dansent, content fleurette,--en attendant le mariage.
[Note 365: _Dhangarin basa._]
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Ne pouvant pas épuiser tous les sujets, nous serons bref sur le chapitre des institutions communales, tout intéressantes qu'elles seraient à étudier dans leur simplicité primitive.
Le gouvernement que les tribus indigènes se sont donné pourrait être rangé au même droit, et parmi les autoritaires et parmi les démocratiques. La démarcation n'est pas rigoureuse entre le pouvoir du chef et celui du peuple; le peuple se confond avec le chef et le chef avec le peuple. Tel chef se gère en autocrate, en _Rey netto_, tel autre en simple exécuteur de la volonté publique; l'un se pose en tyran, l'autre en despote éclairé, celui-ci en monarque constitutionnel, celui-là en roi d'Yvetot. Quoi qu'il en soit, la communauté est fort respectée par son chef, quand elle est petite, d'autant plus qu'elle est petite. Cela s'explique. Dans les hordes composées de dix à cent familles, chaque adulte compte pour sa personne; tout mâle forme à lui seul une fraction du public; ni sa voix ni ses bras ne sont à dédaigner; son opinion, ses désirs et sentiments seront toujours pris en considération dans les conseils du chef, les délibérations du sénat et de l'assemblée populaire. Mais que pèse, que peut peser une monade humaine dans les nations modernes, dans ces États monstres, composés de dix, vingt, trente, cinquante ou cent millions d'âmes? L'individu, absorbé dans la masse, n'est plus qu'un grain de sable, qu'une goutte dans l'étang. Ce que perdent les particuliers est gagné par le pouvoir central, quelque nom qu'on lui attribue, monarque, protecteur, président, doge ou stathouder. Seul, le roi ou empereur compte vraiment en son État; il est un être réel, en face de ses sujets dont la valeur n'est qu'abstraite et conventionnelle. La cité barbare, peuplée de citoyens effectifs, constitue un organisme vivant. Son mécanisme, composé essentiellement du peuple et de son chef, se complique bientôt d'un facteur intermédiaire: le Sénat, lequel se met à la remorque de celui-ci ou de celui-là. Les préférences de cet organe politique se tournent vers le chef qu'il s'applique à absorber, en attendant qu'il entreprenne le peuple. Selon les circonstances, le gouvernement se transformera en aristocratie militaire, oligarchie féodale, magma de gros censitaires, syndicat d'exploiteurs privilégiés de la fortune publique. Que viennent brocher par-dessus les sorciers, prêtres et faiseurs de pluie, brouillant temporel et spirituel, parbrouillant les affaires d'en haut et d'ici-bas, la petite tribu sera bouleversée par les mêmes complications qui agitent et troublent les États faisant grande figure sur la scène du monde.
Nos Khonds tendaient à se grouper en nation. Déjà se constituaient des confédérations formées de tribus qui se membraient et s'articulaient, contractaient des alliances offensives et défensives, obéissaient à un conseil suprême composé des chefs respectifs. Sitôt qu'elle fonctionne, pareille confédération oblige ses ennemis et rivaux à former des combinaisons opposées, mais de même ordre. Après de vaillantes campagnes, après de terribles batailles, dans lesquelles gagnants et perdants se couvrent de gloire, les vaincus sont rendus tributaires, et, pour les maintenir dans la soumission, les vainqueurs restent sous les armes, serrent les rangs, s'astreignent à la même discipline que pendant la bataille, et, après quelques générations, le groupe national a gagné de la consistance et généralement adopté la forme monarchique. En Khondie, le chef habite au centre du village, dans la maisonnette qu'ombrage le grand cotonnier planté par le prêtre. L'arbre est la demeure aérienne du saint patron, le temple de la divinité protectrice; sa croissance et sa vigueur réagissent sur la population dont il est le symbole. Les indigènes sont notés pour l'attachement qu'ils portent à leurs chefs de clan, qu'ils n'ont aucune raison de redouter, aucune de jalouser. Patriarcale est l'idée qu'ils se font du pouvoir comme soutien de la justice, défenseur de la propriété, arbitre des conflits. Les différends sont portés devant le conseil des notables, qui prononcent l'arrêt, puis mangent du bon et boivent du meilleur aux dépens de la partie perdante. A la mort du cacique, ils acclament son successeur, le fils aîné le plus souvent, à moins qu'un frère ou tout autre individu ne soit jugé plus digne. Quand les gouvernants ne se montrent pas trop au-dessous de leur tâche, le peuple que l'inconnu n'attire point, et qui innove le moins possible, le peuple s'en tient volontiers à la famille régnante. Les Khonds vénèrent un Dieu Terme. Chaque année, les clans s'assemblent sur une montagne, aspergent de sang le sommet, implorent du Dieu Soleil qu'il les maintienne tels qu'étaient leurs aïeux, le supplient de leur donner des enfants semblables à leurs pères. Tels quels, ils se trouvent parfaits.
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Plusieurs tribus ont pris carrément,--honnêtement, allions-nous dire,--la profession du vol; elles ne s'en cachent point; leurs hommes brigandent sur les chemins et détroussent les gens en bonne conscience.
«Le pays nous appartenait. Des conquérants nous l'ont arraché. Les alléger, maintenant, de quelque bagatelle, où serait le mal? Nous aurons beau faire, nous ne rentrerons jamais dans notre bien!»
Curieuse circonstance: certains s'engagent comme policiers et gendarmes, louent leurs services pour surveiller, sur les routes et le long des clôtures, les agissements de leurs pères, les allées et venues de leurs oncles, frères et cousins: ce qu'ils font sans faiblesse et avec une exactitude irréprochable. Les familles se disjoignent, les membres tirent au hasard; les uns pour braconner, les autres pour faire le métier de garde champêtre. Pourvu qu'ils gagnent leur vie, ils n'imaginent point qu'il y ait vertu à défendre la propriété, crime à l'attaquer; deux avocats plaidant, l'un pour la veuve, l'autre contre l'orphelin, n'y mettent pas plus de bonhomie. Pas de sot métier, pourvu qu'il nourrisse son homme. Nul qui les blâme en un pays où les Brahmanes déclarent bonnes toutes les religions, pourvu qu'on les suive, ordonnent que chacun continue le métier de ses pères; voleurs et pillards pour commencer[366].
[Note 366: _Journal des Missions évangéliques_, 1838.]
Douanier ou contrebandier, il n'en chaut pas davantage au paysan de nos frontières, qui, pour une bouffée de tabac, donnerait l'économie politique et tous les économistes, la doctrine et les doctrinaires. Maraudeur et filou, il fait bon l'être, alors que jeune, souple, hardi, entreprenant, on est dans la plénitude des moyens physiques; mais il vaut mieux vaquer à la répression, se retirer dans les fonctions officielles, quand l'âge mûr vous fait moins agile et ingambe, plus prudent et avisé, et quand on connaît, pour les avoir pratiqués soi-même, les trucs et cautèles des coureurs de blocus. Il est dans l'idéal, c'est-à-dire dans la destinée vraiment normale du brigand, de finir commissaire. Pourraient en témoigner les Arnautes, les Palikares, et l'illustre Vidocq. Ils se font la main à leurs risques et périls, et quand ils sont passés maîtres, l'administration les engage. C'est parmi les Bhils et les Poligars, les Koukies et Paharias que le gouvernement anglais recrute de préférence les bataillons de police[367].
[Note 367: Rowney.]
Les Bhils des monts Vindhya, de même que les Maravers de la province de Madoura dans le Tinevelly, se sont donné la double spécialité du policier et du truand; ils inquiètent les routes et les pacifient. Joseph Prudhomme leur emprunta le fameux sabre, avec lequel il défend nos institutions, et les détruit au besoin. Il sortait de leurs rangs, Jean Hiroux qui rabrouait un gendarme incivil:--«Hé! le tricorne, respect à l'ancien! De quoi donc vivrait la maréchaussée, n'étaient ceusses de la pègre?» On les voit donc s'enrôler dans la police urbaine et la garde rurale, s'entremettre comme veilleurs de nuit, geôliers, informateurs, espions et délateurs. Ils fournissent au village indou un de ses fonctionnaires principaux, le _manker_ ou garde champêtre, qui garantit contre la maraude, moyennant la jouissance d'un champ communal ou le paiement d'une subvention prélevée sur les récoltes. En cas de vol,--les mauvaises années fournissent de nombreuses déprédations,--au manker d'en deviner l'auteur, de l'amener à restitution ou de le produire en justice. Ce fonctionnaire a pour fonction d'être incorruptible et de sévir avec une impartiale justice contre les fraudeurs, fussent-ils membres de sa propre famille. Volontiers deux frères prennent le même champ d'opérations, ils pillent et filoutent de concert, se montrent habiles à faire du dégât, jusqu'à ce qu'on trouve intérêt à engager les services de l'un pour se protéger contre les entreprises de l'autre[368]. Le nouveau garde rural devient responsable, et s'il est empêché de chasser lui-même aux délinquants, il déléguera la partie matérielle de la besogne à un de ses limiers. Chasseurs de père en fils, ils examinent le lieu du délit, distinguent des marques et signes imperceptibles pour d'autres, trouvent l'empreinte du pied suspect. Cette empreinte[369], ils la mesurent avec précision, la reportent sur un bâtonnet auquel ils ont recours dans les cas douteux. Si la piste conduit à un autre village, le traqueur avise le collègue et lui remet le bambou marqué, qui souvent passe en plusieurs mains avant que le coupable soit découvert. Les services du traqueur sont particulièrement requis quand il s'agit de retrouver des animaux que les voleurs ont détournés et emmenés. En rase campagne, et sur une bonne route, la passée ne serait pas difficile à suivre; mais quelle perplexité aux portes des bourgs, aux passages par lesquels ont piétiné des troupeaux! La dernière empreinte est recouverte d'un caillou, montrée aux notables de l'endroit. Ceux-ci ont intérêt à prouver que la piste ne s'est pas arrêtée chez eux; ils aident à reprendre la recherche à l'autre bout du village. Des limiers sagaces ont fini par retrouver l'objet après avoir parcouru 3 à 400 kilomètres[370]. Mais si les traces viennent à se perdre dans la forêt ou la jungle, si elles s'effacent dans son village, le manker est tenu pour responsable et rembourse le dégât sur ses honoraires. Il a le droit en tout temps de résigner ses fonctions, même de s'établir voleur et de spolier les propriétés qu'il protégeait la veille. Certains subviennent à l'insuffisance de leur traitement en cumulant les professions de gendarme et de maraudeur; pendant douze heures, ils sauvegardent les propriétés; pendant douze autres, ils vont fourrager aux entours.
[Note 368: Elliot, Greenhow.]
[Note 369: _Khoj._]
[Note 370: Elliot, _The native races of the North-Western provinces of India_.]
N'est-ce là qu'une particularité locale, qu'une singularité ethnique? Ces Bhils si corrects, ces Maravers en partie double, nous montrent, pris sur le fait, le principe de l'autorité et le mécanisme de l'institution judiciaire, fondés, non pas sur un sentiment de moralité abstraite, comme enseignent les professeurs, mais sur l'intérêt. A un moment donné, le grand nombre trouve avantage à se garantir contre le vol et le meurtre en payant une prime d'assurance aux individus qui font profession de brigandage: honnêtes gens désireux de s'entendre avec le bon public. Esquissons à grands traits une histoire du _Contrat social_ plus vraie que celle de Rousseau; reproduisons en ses grande lignes l'établissement de l'administration politique et civile:
Un gaillard, homme de tête et de poigne, avise un rocher qui commande un défilé entre deux fertiles vallées; il s'y installe et se fortifie. L'occupant fond sur les passants, en assassine quelques-uns, pille et dépouille le plus grand nombre. Il a le pouvoir, donc il a le droit. Les voyageurs auxquels il déplaît d'être mis à mal restent chez eux, ou font un détour. Resté seul, le brigand réfléchit qu'il mourra de faim, s'il n'entre en arrangement. Que les piétons reconnaissent son droit sur le chemin public, et ils franchiront le mauvais pas en payant péage. Le pacte est conclu, et le seigneur s'enrichit.
Voilà qu'un second héros, trouvant le métier bon, s'incruste sur le roc en face. Lui aussi tue et rapine, établit ses droits. Il rogne ainsi le revenant-bon du collègue, lequel fronce le sourcil et grommelle dans son donjon, mais réfléchit que le nouveau venu a forte poigne. Corsaire contre corsaire ne font pas leurs affaires. Il se résigne à ce qu'il ne saurait empêcher, entre en pourparlers; on payait au premier, on paiera quelque chose au second: il faut que tout le monde vive!
Survient un troisième larron qui s'installe à un autre tournant de route; du haut de son échauguette, lui aussi annonce qu'il prélèvera sa part. Cette prétention offusque les aînés, qui comprennent fort bien qu'ils seront frustrés de leur revenu, si on demande trois sous au voyageur qui, n'en ayant que deux à donner, restera chez lui plutôt que de risquer sa personne et ses bagages. Nos économistes, façon Cartouche et Mandrin, se jettent sur l'intrus, le houspillent et le malmènent, le forcent à déloger. Puis, ils réclament deux liards, en surplus, juste rémunération de la peine qu'ils ont prise à chasser le spoliateur, légitime récompense du mal qu'ils se donnent à empêcher son retour. Les deux sires, devenus plus riches et puissants que jamais, s'intituleront désormais «Maîtres des Défilés, Surveillants des Routes Nationales, Défenseurs de l'Industrie, Parrains de l'Agriculture», toutes appellations que le peuple naïf répète avec délices, car il lui plaît d'être rançonné sous couvert de protection, de payer large tribut aux détrousseurs qui ont du savoir-vivre.
C'est ainsi,--admirez l'ingéniosité humaine!--c'est ainsi que le brigandage se régularise, s'étend, se développe, se transforme en mécanisme d'ordre public. L'institution du vol, qui n'est point ce qu'un vain peuple pense, fit naître la propriété et la police. L'autorité politique, qu'on nous donnait, hier encore, comme émanation du droit divin et bienfait de la Providence, se constitua petit à petit par les soins des routiers patentés, par les efforts systématiques de malandrins, hommes d'expérience. Les gendarmes ont été formés et éduqués par les braves qui, munis d'un bâton noueux, rôdaient à la lisière de la forêt, et criaient au marchand: «La bourse ou la vie!» L'impôt fut l'abonnement, la prime que servirent les volés aux voleurs. Joyeux et reconnaissants, les rapinés se mirent derrière les chevaliers du grand chemin, les proclamèrent soutiens de l'Ordre, de la Religion, de la Famille, de la Propriété et de la Morale; les sacrèrent Gouvernement légitime. Ce fut un touchant accord.
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Les populations khondes sont exogames, c'est-à-dire ne permettent le mariage qu'entre individus de clans différents. Elles prohibent, comme entachée d'inceste, toute union entre «co-gentiles», la punissent de mort, quelque éloignée que soit la ramification, et quand même un des conjoints ne serait entré dans la famille que par adoption. Le mariage khonde, fort étudié par Mac Lennan, nous présente un échantillon bien conservé du rapt officiel, que Manou appelle «coutume des Rakchasas» et définit: «la capture violente d'une fille qui pleure et crie au secours.» Mais ces cris et pleurs ne sont plus que comédie; après négociations et longs marchandages, la fille est remise contre lourde somme qu'il faut avoir comptée avant l'enlèvement, qui a toujours lieu après un banquet et au milieu des danses. Au plus gai de la fête, les oncles maternels des futurs conjoints,--rappelons que dans le droit primitif ils ont la tutelle des enfants à l'exclusion du père,--les oncles imaginent de charger sur leurs épaules, jambe de-ci, jambe de-là, qui son neveu, qui sa nièce; ils piaffent et caracolent:--«Messieurs, n'oubliez pas que je sons à cheval!» comme disait le capitaine dans _le Petit Faust_.
La fille emportée à califourchon sur les épaules, cette gesticulation éminemment symbolique du rapt, n'est point d'occurrence accidentelle ou isolée. Nous la constatons en divers pays éloignés les uns des autres, et en particulier chez de nombreuses tribus africaines. Comme par une fantaisie subite, les danseurs échangent leur charge, et celui qui a pris la fillette décampe brusquement. Une rumeur s'élève; l'assistance se partage en deux camps; il pleut des horions, mais le parti brigand donnera les derniers coups. Un prêtre, loué pour la circonstance, accompagne les ravisseurs, pour écarter de la route les mauvais sorts. Sur les ruisseaux traversés il tend un fil, pont magique à l'intention des esprits protecteurs, qui font conduite à la jouvencelle jusqu'en sa nouvelle demeure; sans cette précaution, ils ne sauraient traverser les eaux courantes[371]. Ils ne lui diront pas adieu pour toujours; de temps à autre, ils retraverseront les passerelles, regarderont la femme allaiter son nouveau-né sur le seuil, lui donneront une bénédiction qu'elle reconnaîtra par quelques poignées de riz; elle ne peut davantage, parce que son culte appartient aux pénates de l'homme qui s'est emparé de sa personne; son adoration s'adressera aux lares du clan qui l'a ravie.
[Note 371: Levin, _Hill Tracts_. Même croyance chez les Karènes et chez maint campagnard d'Europe. Chez les Mosquitos de l'Amérique centrale, le mort qui veut rester en communication avec les siens, demande que de sa tombe à la maison on tende une ficelle au-dessus des marais et courants d'eau, des ravins et précipices. Hellwald, _Naturgeschichte des Menschen_.]
L'enlèvement simulé, modeste affaire chez les Kolhs du Tchota Nagpour. Les amies de la bru jettent des mottes à la tête des assaillants qui répondent par des quolibets, des agaceries et propos ironiques; la dispute finit en éclats de rire. Se voyant si mal défendue, la fille ne résiste pas longtemps, s'abandonne après quelques démonstrations de violence, finit par sourire aux vainqueurs, et tout le monde va prendre un bain fraternel dans la rivière voisine. Le jeune homme prend une cruche déposée là tout exprès, et la cache dans les roseaux:--«Cherchez la belle, cherchez!» L'autre ne manque pas à la découvrir, puis la musse à son tour:--«Trouvez, beau jouvencel, trouvez!» Il n'a garde de se montrer plus maladroit qu'il ne faut, et cette cruche pleine, il la met sur les épaules de la jeune personne, qu'il fait mine de pousser quelque peu rudement hors du ruisseau, puis, de propos délibéré, il lui marche sur les talons, la saisit par le bras; mais sa main se fait bientôt caressante, et il ralentit son allure. Tandis qu'elle trottine, il décoche une flèche entre la cruche et le bras qui la soutient: «Avance sans crainte, mon arc te fait chemin libre!» Quand elle arrive à la flèche, de l'orteil et du premier doigt elle la ramasse délicatement, l'offre avec une révérence au maître et protecteur qui remercie par un signe de tête[372]. Rapt tourné en idylle.
[Note 372: Dalton.]
Les Gonds non plus ne veulent pas s'échauffer. Quand la fille est enlevée, ses frères et cousins font semblant de ne pas y prendre garde, mais les soeurs et camarades attaquent bravement, crient qu'elles feront lâcher prise aux insolents:
_Nous étions trois filles, Filles à marier: Nous nous en allâmes Dans un pré danser. Dans le pré, mes compagnes, Qu'il fait bon danser!_
_Nous nous en allâmes Dans un pré danser; Nous fîmes rencontre D'un joli berger._
_Il prit la plus jeune, Voulut l'embrasser; Nous nous mîmes toutes A l'en empêcher..._
Mais voilà, ces malandrins, moins timides que le petit berger de la chanson, font mine de sauter sur les bonnes amies; celles-ci, pour ne pas être elles-mêmes faites prisonnières, battent en retraite.