Les primitifs: Études d'ethnologie comparée
Part 23
De ces prescriptions dictées par la haine, plusieurs, pensons-nous, n'ont jamais existé, n'ont été inventées qu'après coup. Nombre d'entre elles tombèrent en désuétude par la force des choses, par les invasions de plusieurs religions contraires au brahmanisme. Mais la plupart de ces ordonnances iniques entrèrent ou restèrent en vigueur, et le temps les consacra. Des peuplades entières acceptèrent l'humiliation qu'on leur infligeait, et, en l'acceptant, oublièrent de la ressentir, finirent par s'en accommoder. L'habitude est une seconde nature. Depuis longtemps les Nagas ont oublié de s'indigner qu'on les ait assimilés aux lépreux: ils gesticulent, aboient à demi cachés derrière quelque haie, mendient la pitance qu'on jette et n'osent la ramasser que lorsque le passant s'est éloigné déjà. On prétend que l'ignominie peut aller plus loin, et que les jungles de Tchittagong sont le repaire de hordes tombées plus bas que beaucoup d'animaux, lesquelles ne connaîtraient plus l'association permanente des mâles et des femelles pour l'élève des petits[353]. Mais de cette assertion il est permis de douter jusqu'à production de témoignages circonstanciés.
[Note 353: Faulmann, _Die Entwickelung der Schrift_.]
Altière théorie que celle de fonder la domination sur la prédominance intellectuelle et morale! Mais, quelque grand que fût leur orgueil, les Indous n'eurent jamais la pleine et entière conscience de l'absolue supériorité qu'ils affichaient: leur haine et leur mépris s'aiguisaient toujours de quelque crainte. Ils se figuraient que les indigènes, tous sorciers, redoutables par leur alliance avec les démons du sol, maléficiaient les gens, enguignonnaient et maraillaient le monde, pompaient à distance la force et la santé, se muaient en garous, cobras et crocodiles. Nul ne leur aurait ôté l'idée que le tigre, mangeur d'hommes, que le serpent qui pique mortellement, n'étaient pas de ces maudits et scélérats, se déguisant en bêtes pour faire leurs mauvais coups: «Les perfides, dit un livre sacré, ont l'oeil féroce, soutireur de vie.» Comparés aux possesseurs de la vraie religion et de la véritable science, ces misérables n'étaient sans doute que «les fous adorateurs de dieux insensés»;--mais si la rougeole et la petite vérole obéissent à leur signe? La peste, le choléra, la petite vérole, sont de terribles divinités! Maint luthérien achète la protection d'un bon-dieu local, la faveur d'une notre-dame catholique, maint Indou croit opportun de se propitier telle ou telle divinité rurale, qui cousine avec les enfants du sol. Les tourbes d'esprits et de démons sont incomparablement moins puissantes que l'auguste Siva ou le sublime Vichnou, mais infiniment plus rapprochées des mortels; il n'est que sage de les ménager.
Ainsi une Brahmane a vu mourir ses enfants l'un après l'autre.--Pourquoi?--On n'en sait rien. La faute en est peut-être à un Korégar, à une Birhore qui les a mégardés, à quelque démon du voisinage. La pauvre mère donne le jour à un autre petit.--Que fera-t-elle pour le garder en vie?--Cette «bien née», cette femme orgueilleuse de son lignage, qui, en temps ordinaire, ne toucherait pas avec des pincettes à une de ces Korégares, la fait prier respectueusement de vouloir bien la visiter, la supplie de la prendre en grâce, la presse d'accepter du riz, de l'huile, quelques pièces d'argent, et enfin lui tend son nourrisson pour qu'elle le prenne dans ses bras et le mette au sein. La sauvagesse se laisse toucher, détache un de ses anneaux de fer, le passe au poignet du petiot, s'écrie à haute et intelligible voix:--«Enfant, tu t'appelleras Korégaret!» Elle fait téter l'innocent, le rassasie et le rend à la mère. Par l'adoption simulée, par le lait, par le nom, elle a fait sien l'enfant brahmane, l'a incorporé à sa tribu et mis sous la protection des divinités korégares.
Autre exemple: Un pauvre diable d'Indou ne peut se guérir d'une maladie ou se croit poursuivi par la déveine et la malechance. Pour y remédier il emplit d'huile une jarre, y jette de ses cheveux et rognures d'orteils, puis regarde longtemps son image réfléchie sur le liquide[354]. Il porte cette huile ou ce _ghi_ à un sauvage, qui l'avalera jusqu'à la dernière goutte et sera récompensé pour la peine. L'opération, lointainement apparentée avec notre saint mystère de l'Eucharistie, effectue un transport de substances, transmue l'Indou en Korégar, le Korégar en Indou. Par l'infusion des poils et des rognures d'ongle, par la figure se mirant, l'huile se sature d'énergie vitale, s'imprègne d'âme, passe dans un autre corps, dans un autre sang. Dorénavant, le Korégar sera le répondant d'un brahmane, autre lui-même, le cautionnera vis-à-vis des démons de la Korégarie.
[Note 354: Walhouse, _Journal of the Anthropological Institute_.]
Grâce à ces superstitions, les missionnaires chrétiens ont eu la joie de voir leur Christ triompher sur tous les dieux rivaux et _bongas_, qui avouent sans détour ne pouvoir rien contre les hommes d'Europe, les fusils anglais les privant de leurs meilleurs moyens. Pour se débarrasser de leurs sorciers, toujours gênants, nombre d'indigènes réclament le saint baptême, se convertissent à Jésus, bien qu'ils n'osent le prier dans leur propre langue. C'est le renouvellement du miracle que Moïse opéra devant le Pharaon: les verges jetées par les magiciens se transformaient en serpents, mais la verge de Jéhovah se faisant dragon engloutissait vipères et serpenteaux[355].
[Note 355: Grundemann, _Kleine Missions Bibliothek_.]
Mais n'insistons pas sur les côtés exceptionnels de la situation: il est incontestable que les Brahmanes avaient si bien élargi et développé leur supériorité qu'ils pouvaient la croire éternelle. Ils disaient le fossé infranchissable, ne fût-ce qu'en raison de l'impossibilité à l'engeance soudra, repue de nourriture inférieure, d'égaler jamais la race si bien nourrie et formée d'aliments de choix. Suivant la théorie qu'ils avaient mise en cours, la caste n'était pas seulement un fait extérieur, mais l'expression du tempérament, la différence des natures. Servi par une législation sévère et rigoureusement appliquée, le système a certainement contribué à la formation de types distincts; ce qui n'était, à l'origine, qu'un avantage peu marqué, devint à la longue disproportion évidente, affectant les chairs et les muscles, même les os du squelette.
Ces particularités ethniques, que nous constatons et signalons, sans vouloir les diminuer, on s'étonne de ne pas les voir fixées plus profondément. Ainsi on a fréquemment observé que les Moundahs semblent partager avec le caméléon la faculté de prendre la couleur de l'entourage, et, dans les villages mixtes, leur teint se confond presque avec celui des Indous. Les Ouraonnes pâlissent, dès qu'elles ont fait un court séjour, comme domestiques, dans les maisons européennes[356]. En même temps que les cantons se civilisent, le type s'améliore et s'embellit; la taille, il est vrai, reste petite assez longtemps, mais les traits s'adoucissent, et, comme les gens sont d'un naturel jovial, le visage prend bientôt une expression agréable. Les missionnaires, très compétents dans l'espèce, ont noté plus d'une fois qu'une alimentation plus régulière, une habitation plus salubre, un travail modéré et soutenu, embellissent promptement le corps et le facies; les enfants surtout prennent meilleure tournure. Aux physiologistes de prononcer sur la question.
[Note 356: _Zeitschrift für Ethnologie_, 1874.]
L'ignorance forcée dans laquelle ces aborigènes ont croupi si longtemps, n'a pas eu non plus l'effet désastreux qu'espéraient leurs ennemis. Les castes ultimes, il est vrai, les plus misérables des hordes, sont affolées et abruties, mais le grand nombre ne paraît pas détérioré dans les oeuvres vives. L'intelligence, quoique limitée et restreinte à un petit nombre d'objets, reste saine et susceptible de développement. Nous comparons l'Indou à l'arbre fruitier que des horticulteurs ont soigné pendant de longues générations, lentement développé et ennobli. Appartenant à la même famille, les sauvageons croissent dans la forêt, ne donnant que fruits aigres et coriaces, mais les racines sont vigoureuses, le bois jeune; il suffirait de quelques bonnes greffes pour transformer le produit. Ainsi des Kolhs et Khonds. Les classes supérieures, les nations civilisées, s'endorment facilement dans le luxe, versent dans l'immoralité, le factice et le convenu, dans le byzantinisme sous toutes ses formes, dans la sénilité niaise et vaine. Mais les classes dites inférieures, mais les nations incultes sont, de par les nécessités de l'existence, contraintes à toujours agir, toujours travailler et par suite à se tenir dans les limites de la réalité et d'un certain bon sens. Les missionnaires déclarent que la jeunesse de leurs écoles, pourvu qu'on sache la prendre, se montre accessible à l'instruction, et que deux ou trois générations la mettraient au niveau des enfants brahmanes.
Nous ne prétendons pas trancher la question; il nous suffit d'en avoir indiqué les termes. Une certaine école scientifique s'est trop hâtée de proclamer immuables les types dont la constance pourrait fort bien n'être motivée que par la fixité relative du milieu. Les conditions générales d'alimentation, de climat et d'habitat, loin d'être primordiales, ne sont que contingentes et accidentelles, et varient facilement. On représentait les types comme coulés en bronze: ne seraient-ils qu'un masque complaisant qui s'adapte à des chairs plastiques, à un squelette relativement flexible?
Mais assez de théories, assez d'hypothèses; rentrons sur le terrain des faits constatés.
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Si les qualités morales l'emportent vraiment sur l'instruction et sur les facultés intellectuelles, nos barbares Khonds sont, en somme, fort supérieurs aux civilisés leurs voisins. Véridiques et sincères, ils ne daigneraient échapper à un péril, obtenir quelque avantage au prix d'un mensonge ou seulement d'une inexactitude volontaire. Que de fois les juges anglais ont à regret fait exécuter de braves gens, contre lesquels ne se dressait que leur propre témoignage! Ils s'étaient dénoncés et livrés, avaient raconté les faits avec une franchise absolue, une exactitude scrupuleuse, mettant leur point d'honneur à ne rien taire de ce qui pouvait leur être préjudiciable. Quelle différence avec ces Bengalis, fourbes incomparables, artistes en dissimulation! Une des rares erreurs de Stuart Mill a été d'avancer[357] que les non-civilisés se complaisent dans le mensonge, semblent incapables de dire vrai. Certes, nous ne contesterons point que la vraie civilisation se développe parallèlement à la sincérité et à la justice; mais le grand philosophe se fût exprimé autrement, si son séjour aux Indes l'avait mis en contact avec les Gonds et les Khonds, avec les Malers, Birhors, Sonthals et autres, qui tiennent la vérité pour sacrée et ne contractent pas d'engagement qu'ils ne remplissent. Nulle offense plus grave que celle de suspecter leur parole, insulte qu'ils lavent dans le sang, et, s'ils ne peuvent tuer l'offenseur, ils se tueront eux-mêmes. Ces Sourahs, ces Poulayers, respirent la candeur. Ceux qui les traitent de «rebut et d'ordure», les disent incapables de rien imaginer, incapables d'inventer quoi que ce soit en dehors de l'exacte réalité[358].
[Note 357: _Essays_, 51.]
[Note 358: Shortt, _Hill Ranges_.]
Avant d'être entamés par la civilisation, avant d'avoir subi la conquête anglaise, ces sauvages se distinguaient par une virile fierté, une joyeuse indépendance, ne rendaient compte à personne de leurs faits et gestes, ne payaient redevance ni à chef, ni à gouvernement, ni à propriétaire; chacun avait l'entière jouissance de sa personne, de sa maison et de son champ. Indépendance complète, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur. Nul ne les avait conquis; depuis vingt siècles, leur peuple n'avait jamais courbé la tête devant aucun étranger: noble orgueil qui se lisait dans leur attitude et leur physionomie. Ils évitaient toute parole obséquieuse, toute politesse qui eût pu paraître humiliante; pour saluer, ils se bornaient à lever la main. Le plus jeune disait: «Je vais à mes besognes.--Va!» répondait l'ancien.
Le trait le plus agréable de leur caractère est encore l'affection mutuelle. Les civilisés de la plaine se donnent pour passe-temps les procès qu'ils s'intentent, ils se provoquent devant les tribunaux sous des prétextes futiles; dans leurs duels judiciaires, ils rivalisent de menteries et perfidies. Mais chez les Kolhs et les Khonds, autres moeurs. Rares d'homme à homme, les querelles sont encore plus rares d'homme à femme. L'époux qui se permettrait de blâmer sa moitié devant le monde, de la menacer, voire de l'insulter, soulèverait la réprobation, exciterait l'indignation générale. Il n'en faudrait pas tant à l'épouse pour la faire se détruire; trop souvent il a suffi d'un reproche discret pour provoquer un empoisonnement; une parole ironique, un compliment mal compris, et plus d'une s'est pendue. Elles se figurent que l'âme du suicidé revient tourmenter l'offenseur: idée qui a cours dans l'Inde entière, dans l'extrême Orient, et qui a certainement inspiré aux Japonais leur pratique bien connue du _harakiri_.
Dalton dit de ces sauvagesses qu'elles gagnent les coeurs par des manières franches et ouvertes, une naïve gaieté. Frayant dès leur enfance avec l'autre sexe, elles n'ont rien de la pruderie des Indoues et des musulmanes, élevées dans une réclusion rigoureuse, pruderie qui par moments fait place à des propos grivois et abonde en sous-entendus obscènes. On vante, au contraire, les grâces décentes des fillettes Hos ou Moundah, des petites Larka... Patience! Bientôt la civilisation les guérira de cette barbarie, les corrigera de leur ignorance.
Jusqu'à la seconde moitié du présent siècle, les Khonds abominaient toute espèce de commerce, ne voulaient faire usage d'argent ni de monnaies, rejetaient les coquillages comme moyen d'échange; au lieu de mesurer en espèces la valeur des choses, ils les supputaient en «vies», même les objets inanimés, même les haches, riz et farines. Quels arriérés!
Aucun peuple ne pousse plus loin la religion de l'hospitalité. De ce chef ils en remontrent aux Bédouins, aux Arabes du désert. Pas d'honneur qu'ils ne rendent à l'hôte, pas de complaisance qu'ils ne lui témoignent, mettant sa vie avant leur vie, son honneur avant leur honneur. «L'hôte, avant l'ami, même avant l'enfant!» dit un de leurs proverbes. Dès que se montre un étranger, quelque misérable soit-il, les chefs de famille viennent le saluer, lui offrent gîte et repas; il séjournera tant qu'il lui plaira: jamais invité n'a été renvoyé, jamais on ne lui a fait sentir que sa présence devenait gênante. Ils étendent l'hospitalité jusqu'aux Dombangous, basses castes et populations déchues qui les entourent; ils les traitent avec bonté, les font asseoir à leurs festins, les défendent envers et contre tous, les protègent comme s'ils appartenaient à leur communauté.
On les a vus étendre leur hospitalité jusqu'à des tribus entières. En certaine fête, il arriva qu'on se prit de querelle, et qu'après rixe sanglante un clan fut écharpé, mis en déroute. Poursuivis, la lance au poing, chassés de leurs hameaux, sans asile, délogés de leur héritage, les fugitifs allèrent frapper aux portes qui avaient été les leurs, et s'adressant à ceux qui les avaient mis à mal:
--«Nous sommes dépourvus de tout. Veuillez nous donner l'hospitalité.
--Entrez et soyez les bienvenus!»
Et tous maintenant de cohabiter sous le même toit, jour après jour, semaine après semaine, mois après mois; les vaincus nourris, abreuvés, vêtus, servis par les vainqueurs. Cela dura toute une année. A la fin, les hébergeurs, n'y pouvant plus suffire, entrèrent en pourparlers:
--«Si vous vouliez reprendre vos maisons? reprendre vos champs? Si vous vouliez bien nous rendre votre amitié[359]?»
[Note 359: Macpherson.]
L'asile accordé aux ennemis n'est point refusé aux criminels; et, chose forte à dire, le meurtrier a cherché et trouvé refuge chez le père de l'homme qu'il avait tué. Cette hospitalité héroïque, ils la donnent quand ils savent qu'elle sera funeste, même à leur patrie. Exemple, la grande guerre de 1833 qui mit fin à leur indépendance. La Compagnie des Indes exigeait des fugitifs qu'on lui refusait:
--«Mais réfléchissez donc! Vous étiez de nos amis jusqu'ici. Ne nous obligez pas à montrer que nous sommes les plus forts. Vos champs seraient dévastés, vos bourgades incendiées, vos guerriers mitraillés. Et, si l'on en vient jusque-là, dures seront les conditions que nous imposerons aux survivants.
--Il ne sera pas dit qu'un Khond ait forfait à l'honneur, et qu'il ait livré le malheureux qui était venu l'implorer.»
On en vint aux mains. Les barbares--c'étaient des barbares--se défendirent avec une bravoure que ne pouvaient trop admirer les Anglais. En plus d'une rencontre, ils se firent tuer jusqu'au dernier. Finalement, les fugitifs indous furent livrés, mais par des Indous, les Khonds restant inébranlables dans leur fière et généreuse loyauté.
«Pendant une campagne de deux mois, dit Hunter, ils montrèrent une énergie indomptable. Décimés à la fois par la peste, par la famine et l'épée, il ne s'en trouva pas un dont faiblit le dévouement à la cause publique. Et quand les patriarches, trahis et livrés, encore par des Indous, furent condamnés à mort, avec quel admirable courage, quelle touchante résignation, quelle simple dignité, ils subirent une mort ignominieuse devant leurs habitations saccagées!»
Dirons-nous, par contraste, comment respectent le droit d'asile certaines nations qui se targuent de marcher à la tête du progrès et volontiers se proposent en exemple au monde[360]?
[Note 360: Écrit au moment où la France a failli livrer Hartmann à la Russie.]
Tels étaient les sauvages qu'on avait dépeints sous les plus noires couleurs. En 1820, lorsqu'il envahit le Colehan avec ses troupes, le major Roughsedge s'attendait à trouver des jungles: il débouchait dans un pays ouvert, légèrement ondulé, soigneusement cultivé. Les villages s'abritaient sous les tamarins et mangotiers; les maisonnettes se cachaient sous le feuillage des citrouilles et concombres.
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Du costume, nos autochtones se soucient médiocrement; ils tiennent pour suffisants un mouchoir, un mauvais chiffon, quelque méchante lanière d'étoffe, une mince ceinture; les femmes se contentent d'une écharpe qu'elles enroulent une ou deux fois autour du corps ou des épaules, et qui leur retombe sur les seins. Ce qu'on économise sur la vêture, on le reporte sur l'ornementation. Tatouage discret, consistant en points de couleur, et traits sur le front, le nez, le menton ou les bras. Fleurs dans les cheveux, colliers, bracelets, chevillets, graines coloriées, dents et coquillages, anneaux de laiton, et surtout de fer, les seuls que Manou ait permis. Elles ont profité et même abusé de la permission. Kolhes et Khondes, rivalisant avec les Guinéennes et les Achantisses, s'annoncent de loin par un cliquetis de chaînes, par un jingli jinglo de ferrailles, plus lourdes que le boulet d'un forçat. Les Pandjas, hommes et femmes, se chargent de huit à dix kilogrammes de cuivre; et l'on affirme qu'en certains districts les belles chancellent sous leur quincaillerie. Le capitaine Sherwill eut un jour la curiosité de peser les affiquets et colifichets dont une demoiselle sonthal avait affublé sa personne: la balance accusa 34 livres. Les Dchouangues, qui tenaient, comme tant d'autres, que le tatouage est de tous les costumes le plus léger, le plus économique et même le plus élégant, qui le regardent comme un meilleur préservatif contre les rhumatismes que les camisoles de flanelle, les Dchouangues avaient conservé jusqu'à ces derniers temps le tablier de feuilles auquel Ève a donné son nom. De même les Couroumbas du Malabar, les Dchantchous du Masoulipatam, les Weddahs de Ceylan[361]. Cela choquait les ladies de Calcutta. Elles remontraient que Sa Gracieuse Majesté la reine Victoria ne pouvait tolérer que telles de ses sujettes ne portassent qu'un collier de graines, plus une ramée par devant et une autre par derrière. La vice-reine des Indes décréta que le scandale finirait; le christianisme et la civilisation supprimèrent l'innocente nudité dans les jungles d'Orissa. La chose mérite d'être racontée:
[Note 361: Samuelles, _Journal of the Asiatic Society_, 1856.]
En 1871, une compagnie, sur le pied de guerre, prit position et appela toute la tribu à l'ordre. Devant l'estrade du capitaine, dix-neuf cents individus défilèrent et ployèrent le genou. Roulements de tambours. Manoeuvre en quatre temps, six mouvements. Quatre caporaux et deux sergents procédèrent, toujours au nom de Sa Pudique Majesté, à la toilette du beau sexe. Le premier estampillait la femme agenouillée, la marquait au front d'une tache rouge, lui instillait la première pudeur. Elle se relevait, faisait quelques pas, et le deuxième galonné lui mettait la main sur l'épaule et arrachait le feuillage antérieur,--inclinez-vous devant la vertueuse souveraine qui préside aux levers de Saint-James! Le troisième pioupiou débarrassait la sauvagesse du feuillage postérieur, et toute cette verdure était jetée dans un feu allumé exprès. Le quatrième passait à la pauvrette un jupon, le cinquième le lui bouclait autour des reins, le sixième voyait à ce qu'elle passât la porte. Enfant de la nature elle était entrée, civilisée elle sortait, ayant dépouillé la sauvagerie et revêtu la cotonnade de Manchester.
Il n'y a que les simples pour dire que «l'habit ne fait pas le moine». A preuve nos Khonds. Tant qu'ils croient aux faux dieux, ils tirent vanité de leur chevelure, qu'ils nouent en panache; mais, dès qu'ils ont embrassé la religion seule véritable, les missionnaires leur coupent la houppette, en signe qu'ils ont jeté bas le vieil homme et qu'ils participent au céleste héritage[362]. Sans qu'il eût été besoin de faire intervenir les baïonnettes, les Hosses de Singbhoum, renonçant spontanément à la mode antique, avaient compris qu'une pièce de madras est plus souple, plus décorative, et surtout plus voyante que les branchages, dont elles se troussaient naguère dans la frétillante danse, dite _du Coq et des Poules_. L'ancien costume avait aussi ses avantages; par moments, on le regrettait. Les fluctuations du marché ayant fait hausser l'article tissus et nouveautés, les belles déclarèrent net aux importeurs que, s'ils ne revenaient aux premiers prix, elles reprendraient l'ancienne mode, et, comme on les savait femmes de parole, elles obtinrent gain de cause.
[Note 362: Grundemann, _Kleine Missions Bibliothek_.]