Les primitifs: Études d'ethnologie comparée
Part 22
Linguistes et anthropologistes, chacun pour sa partie, ethnologues et mythographes, trouvent ou trouveraient de riches matériaux à exploiter dans la contrée de l'Inde, qui reçoit les eaux des monts Vindhya et Adjanta, pour les déverser dans le golfe du Bengale par la Mahanadi et la Godavéri. Cette région de beaux paysages et de campagnes fertiles pourrait être largement peuplée, n'étaient de vastes marais répandant au loin, sous un ciel torride, leurs miasmes empoisonnés. Les habitants de la plaine doivent s'en tenir éloignés pendant six mois, et les Européens pendant neuf. De vastes cantons n'ont jamais été habités que par des peuplades primitives, qui vivent en communautés généralement isolées, ne se rattachant que par de faibles liens aux voisines de même nom ou de même race. Une barrière de montagnes entoure le plateau légèrement ondulé, parsemé de superbes rochers granitiques, dont les uns s'élèvent en masses arrondies, et les autres en fragments ruineux, de formes fantastiques.
En tant qu'autochtone, l'agglomération ethnique dont il s'agit est considérée comme d'origine antérieure aux Aryas et même aux Dravidiens. Elle se subdivise en milliers de clans[345] que nous n'essayerons pas de classifier, même sommairement; il nous suffit qu'on les désigne sous l'appellation collective de Kolariens, dérivée du peuple Kolh ou Cole, d'où le mot de couli, qui appartient à la langue franque internationale[346]. La partie orientale du plateau s'étend à une hauteur moyenne de 2,000 pieds, sur une surface de 7,000 kilomètres carrés. Elle est habitée par un million d'hommes, parmi lesquels plus de moitié appartiennent à des tribus sauvages ou demi-sauvages, se subdivisant en deux grandes classes, les Ouraons et les Moundahs; ces derniers les plus anciens, s'il faut en croire la tradition. Dans ce magma humain, on entend répéter des noms plus fréquemment que d'autres: Sonthals, Bhils, Bhoumis, Hos, Birhors, Sourahs, Khérias, Koréwars, Dchouangs ou Pattouns, Larkas, Gonds.
[Note 345: Beverley.]
[Note 346: Campbell. Cependant Beames, une autorité en la matière, conteste cette étymologie: «M'est avis, dit-il, que la connexité qu'on a voulu établir entre le Kolh et couli est purement imaginaire.»]
Les Khonds, auxquels nous vouerons une attention particulière, ont pris le nom de l'épée nationale, la _khande_, dont ils ont une manière à eux de jouer. On fait aussi dériver leur nom du mot tamil _koundrou_, la colline. Ce seraient donc les gens du haut pays. Eux-mêmes se disent Kous[347]. Au nombre de deux cent cinquante à trois cent mille, ils se groupent sporadiquement autour de Boustar, Tchinna Kinnedy, Djeypour, Goumsor, Boad et Despalla, leurs forteresses et principaux centres.
[Note 347: Caldwell.]
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Les conquérants font de droit l'histoire de leur conquête, et pour mieux se couvrir de gloire, aspergent les vaincus d'ignominie. A quoi n'ont pas manqué les Aryas dans leurs légendes et traditions. De ces récits, lus avec critique, il ressort que les envahisseurs trouvèrent une résistance longue et opiniâtre. Sans doute, les indigènes se défendirent avec courage, leurs revers alternèrent avec des succès et ils ne furent entièrement subjugués que sur le littoral et dans le bassin du Gange; sur les premières collines, ils furent vassalisés, dans le haut pays, pas même entamés. N'ayant pu les vaincre ni les asservir sur toute la ligne, le conquérant se vengea en les appelant singes, nagas, serpents, géogènes, en les confondant, de propos délibéré, avec les léopards et autres animaux, patrons de totems. L'immigration inonda la grande plaine, où elle implanta la race et la langue des Aryas, leurs doctrines et pratiques, mais ne remonta pas très avant dans les vallées. Le flot ne dépassa guère les premiers contreforts; le bruit des batailles ne pénétra pas jusqu'aux hauts pâturages. Le choc des armes, les rumeurs des révolutions, le fracas d'empires s'effondrant, ne réveillaient pas les échos de la combe profonde; le tigre des jungles, le crocodile des marais, les démons de la peste et de la fièvre défendaient la négraille. Une abjecte misère protégeait ces créatures, qui ne possédèrent jamais rien qu'il valût la peine de piller. Et la situation se perpétua. On aurait cru que les indigènes n'ayant pas d'organisation politique proprement dite, n'étant groupés qu'en hameaux et villages de faible population, organismes lâches et sans cohésion, succomberaient à leurs dissensions intestines, aux moindres attaques de l'extérieur. Cependant ils ont survécu aux États qui les enclavaient, quoique ou parce que ne s'élevant pas jusqu'à la notion d'État.
Ce n'est pas que plusieurs de ces Kolhs et de ces Khonds ne dussent reconnaître la suprématie d'Orissa, fière de ses guerres et conquêtes, de ses gloires et victoires, et qui déploya sa plus haute splendeur au temps de Charlemagne et de Haroun al Raschid. Pendant une dizaine de siècles, du Ve au XVIe, ce royaume imposa aux peuplades inférieures un _modus vivendi_ qui survécut à sa chute, se perpétua sous la dynastie musulmane de Delhi, et subsiste plus ou moins sous la domination anglaise. Le souverain, sorte d'empereur féodal, commandait à des maharajahs, rajahs et zémindars, à des païks, au nombre de 150 à 200,000, vassaux inégaux en pouvoir, richesse et autorité, autant que dans le Saint Empire furent magnifiques ducs et marquis, illustres comtes, puissants barons, petits sires, minces seigneurs bannerets, mais tous chevaliers et gentilshommes, qui,--à l'armée, étaient les «hommes de l'Empereur»--à la cour, ses serviteurs,--et, sur leurs terres, des maîtres indépendants qui exerçaient les droits de haute et basse justice. Le sceptre du suzerain d'Orissa pesait sur les grands feudataires, lesquels faisaient pression sur les moindres; les derniers se dédommageaient sur les indigènes planicoles, entre autres, sur les pauvres Sourahs, qui, tombant en un dur esclavage, furent traités en ilotes. Protégés par une première ligne de marais, les Kolhs et Khonds des coteaux avaient la paix, mais à condition d'apporter en tribut aux rajahs quelques produits des jungles, et de fournir aux temples et aux domaines seigneuriaux un travail qu'on ne leur payait point, d'où leur nom de _vettiahs_, ou corvéables. Quant aux congénères du haut pays, les fièvres, en sentinelle devant le boulevard des bois et marais, assuraient leur indépendance. Dans la plénitude de leur liberté, ils contractaient des alliances avec les hobereaux du voisinage, au service desquels ils s'engageaient volontiers pour une campagne ou deux. Le sol, médiocrement cultivé, nourrissait mal une population parsemée, que décimaient un climat insalubre, les infanticides, des escarmouches fréquentes entre clans et tribus. Tous les ans, des émigrants descendaient, descendent encore, aux basses terres pour y trouver à vivre; ils se casent suivant leurs castes et métiers, se font bûcherons, manoeuvres, matelots, messagers, commissionnaires; prennent du service comme domestiques, pâtres ou bergers. Les uns s'enrôlent dans les bandes du crime, les autres dans l'armée de la répression. Jusqu'aux derniers temps, leur grande ressource était de s'engager chez les Païks, ou vassaux de la couronne, en qualité d'archers et soldats, à la façon des Suisses montagnards, qui se louaient, comme lansquenets ou gendarmes, au plus offrant et dernier enchérisseur, qu'il s'appelât pape de Rome, Venise ou république de Florence, roi de France ou empereur d'Allemagne. De tout temps, on recherchait les Khonds comme miliciens; les princes ne voulaient qu'eux pour gardes du corps, donnaient bon prix de leurs services, car ils les connaissaient pour sobres et infatigables, les savaient de race martiale, intraitables sur le point d'honneur, ponctuels à tous engagements, prêts à se faire hacher plutôt que de manquer à la parole donnée. Ils ne pouvaient qu'apprécier la bravoure éclatante, la vaillance chevaleresque de ces hommes qui partout sollicitaient le poste du danger, ou même le réclamaient comme leur droit, et s'attachaient passionnément à leur chef, pour peu qu'il le méritât, voire sans qu'il le méritât.
A mesure que les siècles s'écoulaient, la civilisation gagnait sur la barbarie monticole; les idées religieuses, les pratiques sociales des plaines s'infiltraient; les influences du brahmanisme et du bouddhisme, puis de l'islam, pénétraient jusque dans les cantons reculés, réveillaient de lointains échos. Néanmoins, jusqu'aux cinquante dernières années, les districts intérieurs étaient restés inconnus, donc indépendants. Mais voici venir voyageurs anglais, missionnaires chrétiens de toute dénomination et de toute provenance, commerçants, ingénieurs et soldats. Les histoires de conquête se ressemblent toutes. La Compagnie des Indes se ménagea des intelligences dans les places, se fit des amis; les riches et puissants n'y ont pas grand'peine avec les ignorants et besogneux, facilement jaloux les uns des autres. On vit surgir de belles routes carrossables, sur lesquelles firent leur apparition infanterie, cavalerie, artillerie. Sans bruit, sans éclat ni menaces, avançant graduellement, les habits rouges occupèrent des points stratégiques, d'où l'argent se répandait à l'entour. La marée montante enveloppait une position, tournait une autre. Maint châtelain apprit à ses dépens que son roc n'était plus imprenable; maint gentillâtre fut mis à la raison. L'ennemi déclaré, on le brisait; on isolait les malveillants, on achetait les douteux. D'habiles officiers, sachant se hâter lentement, dire des paroles accommodantes et bien placer des cadeaux, gagnaient position après position. La diplomatie anglaise, le gouvernement de Calcutta, montrent avec fierté les résultats que leur valut une dépense en hommes et en argent relativement minime. Aujourd'hui, le territoire est parcouru par des visiteurs toujours plus nombreux; les immigrants apportent autres besoins et intérêts, autres industries et moeurs. Les nouveaux venus constatent que le sol se prête à de nombreuses cultures; que le paysage se montre souvent agréable, parfois superbe et grandiose; qu'il fait bon quitter les plaine torrides, traverser rapidement les régions pestilentielles et se fixer dans les hauts pays d'air pur et de climat salubre. Les Européens installent des exploitations, montent des chasses, s'enthousiasment de cette nature sauvage, s'intéressent à ces populations primitives, les veulent instruire et civiliser. Elles ne survivront pas à tant de sympathies. C'est le commencement de la fin.
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Pour ce qui en est du type, les dissemblances entre Aryas et non-Aryas sont trop marquées pour ne pas frapper le regard le moins prévenu. Chez les Indous, l'animal humain a la couleur moins foncée, une plus forte capacité crânienne, des formes mieux proportionnées et plus élégantes, des traits plus réguliers, une physionomie plus agréable; les populations indigènes abondent en figures ingrates et de laideur repoussante. Pour peu qu'on voulût adopter la formule pratiquée par tant de voyageurs et même de savants ethnologistes:--à Tours toutes les femmes sont rousses,--il serait facile de prouver que ces monticoles sont superbes, ou qu'ils sont repoussants. Il y en a de beaux, il y en a de fort laids, quantité de passables. Aux Khonds que nous avons plus particulièrement en vue, Howard trouve une physionomie mi-mogole, mi-caucasique; front large, parfois surplombant, yeux grands et expressifs, figure triangulaire, barbe rare, cheveux noirs et abondants. Shortt leur donne une taille moyenne de 1m,73. Hunter se borne à dire qu'ils sont aussi grands que les Indous, bien musclés, rapides à la course, qu'ils ont front large et lèvres pleines, mais sans excès. «Leur vigueur, leur intelligence et leur résolution, leur inaltérable jovialité en font d'aimables compagnons ou de terribles ennemis.» Dalton, la grande autorité en matière d'ethnologie bengalienne, s'exprime de la sorte sur quelques-uns de leurs voisins:
«Les Hos et Larkas, noyau de la nation moundah, en sont la partie la plus intéressante et certainement la mieux faite. Port droit, virile attitude, ils ont l'aspect d'un peuple libre, justement fier de son indépendance. Même angle facial que celui des Aryas, et des traits qui souvent ne sont inférieurs en rien à ceux des Indous: grand nez, larges lèvres bien formées, dents magnifiques. Les formes, que l'absence de costume permet d'examiner en détail, sont fréquemment d'une beauté sculpturale.»
Cette description, vraie pour les habitants des districts bien cultivés, qui jouissent d'une aisance que leur envieraient les ouvriers agricoles de la Grande-Bretagne, serait inexacte pour les habitants moins favorisés des cantons forestiers, où les figures sont laides. Quand les Moundahs n'ont pas le type caucasique, ils paraissent se rapprocher du mogol plutôt que du nègre: pommettes saillantes, yeux peu ouverts, légèrement obliques, face plate, poil maigre, taille moyenne, teint variant du tanné au basané. Plus disgraciés que tous autres, les simiesques Ouraons ont la taille petite, mais bien proportionnée, rarement courte et trapue. Les jeunes gens des deux sexes, remuants comme des écureuils, ont une figure mince et mobile. Les localités de race mêlée montrent une variété remarquable de traits et de teint. Où la race est moins mélangée, abondent les vilains noirs: bouche large, lèvres épaisses, mâchoires prognathes, nez ridiculement aplati, narines écartées, front fuyant, cheveux crépus autant que laine de nègre.
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Chasse et sauvagerie sont presque synonymes. Ces populations sont arriérées, en proportion de la part pour laquelle la chasse entre dans leurs moyens de subsistance: d'autant plus sauvages qu'elles font moins d'agriculture. Le plateau n'est pourtant pas de trop mince couche végétale; ne manque pas non plus de pluies; mais les eaux ici se précipitent en torrents dévastateurs, et là croupissent dans les marais, corrompant l'air de leurs émanations pestilentielles. Le sol est mal exploité, mal cultivé. Aux plus misérables, qui vivent sur les produits spontanés de la brousse, toute viande est bonne: chiens, chevaux, chacals, grenouilles, chair vivante, chair abattue, du frais ou du pourri, ils font profit de tout; du tigre au serpent, du crocodile aux insectes: tout passe au garde-manger. Ils ne peuvent qu'être un objet d'horreur pour les Indous, qui mourraient plutôt que de goûter à un filet de boeuf ou de vache, pour les Musulmans, qui ont le porc en abomination et qui expliquent le nom de Kolh par «tueurs de cochons», sobriquet dont les incriminés s'affectent médiocrement. Brahmanes et Musulmans font un crime aux nomades Birhors d'être anthropophages; mais nous ne le leur reprocherons pas, leur cannibalisme étant inspiré par la piété filiale: les parents, à l'article de la mort, demandent comme une faveur que leur corps ne soit pas abandonné sur le chemin ou dans la forêt, mais trouve asile dans l'estomac de leurs enfants. Ceux-ci ne peuvent le refuser, mais, ils ne mettront aucune hâte malséante à jouir du repas funèbre.
De toute main ils acceptent toute mangeaille, disent de ces sauvages les dédaigneux Brahmanes, qui se croient de substance très raffinée, parce qu'ils ne touchent qu'à des aliments de choix, et encore faut-il qu'ils soient préparés dans leur famille. Par la différence d'alimentation, la loi des conquérants, personnifiée en Manou, comptait éterniser la distinction des castes, l'accentuer de siècle en siècle, constituer des races entièrement dissemblables et par les caractères intellectuels et moraux, et par les caractères physiques: l'aliment impur procréant des corps laids et rachitiques, des organismes stupides et dégradés, et l'aliment pur constituant dans l'homme la force et la beauté, la noblesse et l'intelligence. Le système était séduisant; il s'appuie sur une certaine expérience, et la physiologie de l'avenir fera, pensons-nous, de précieuses découvertes dans cet ordre de recherches. Toujours est-il que ce principe fut, par la race dominante, proclamé vérité absolue, admis implicitement par les races subjuguées ou refoulées et par les tribus plus policées qui, habitant des demeures fixes, relativement confortables, s'étaient élevées jusqu'à l'usage de la charrue. Pour n'en citer qu'un exemple, les Ouraons, mi-sauvages, mi-civilisés, mangent tout et n'importe quoi pendant l'enfance et la première jeunesse, mais, à partir du mariage, les époux se font une chair sacrée, s'administrent, en manière de sacrement, le sel par lequel ils jurent, à l'exemple des Sonthals; leur corps ainsi purifié ne sera plus entretenu que d'aliments purs, auxquels ne touche aucune main étrangère à la tribu. A l'Ouraonne il est enjoint de préparer le repas du mari, interdit de le partager; elle se contente des restes, suivant l'exemple donné par l'épouse brahmane. Chez la plupart des Kolhs, cependant, la femme s'assied à la même table que le seigneur et maître, si table il y a. De leur côté, les Khonds s'abstiennent de la nourriture qu'auraient préparée des gens réputés de caste inférieure, prohibent les viandes du chien, du chat domestique, du serpent, des animaux de proie, tels que chacals, milans et vautours. Une fois sevrés, ils ne touchent plus à aucune espèce de lait.
Par suite d'une abstinence invétérée, la race indoue tient les liqueurs fortes en aversion; les brahmanes regardent, du haut de leur sobriété rigoureuse, ces barbares qui prennent prétexte de toutes festivités pour boire le toddy avec délices, de toutes cérémonies pour se donner du vin de palmier sans mesure. Quand l'arbre du maouah[348] se couvre de sa riche moisson de fleurs parfumées, qui passent pour guérir la plupart des maladies, le Khondistan est en joie, les éléphants, tous les herbivores, et plusieurs oiseaux se régalent. Les hommes, pour accaparer la plus grosse part, sont obligés de faire garde jour et nuit. Il n'est alors chaumière qui ne distille des pétales une liqueur capiteuse[349]; il n'est Khond qui ne s'enivre royalement; la Khonde se permet d'être «pompette». Les soldats anglais s'accordent plus de latitude, trouvent à la liqueur une certaine ressemblance avec le whisky d'Irlande; ils se «soûlent glorieusement», en se bouchant toutefois le nez, à cause de l'odeur trop forte pour les Européens.
[Note 348: _Bassia latifolia._]
[Note 349: Le _deral_.]
Voulant se retrancher derrière une barrière infranchissable, les Aryas avaient eu pour politique d'élargir incessamment la distance entre vainqueurs et vaincus, de rehausser les premiers, d'avilir les seconds, physiquement et surtout intellectuellement,--car nulle démarcation n'est plus profonde, mieux évidente que celle qui sépare le civilisé du barbare;--ils avaient interdit de transmettre à la race inférieure les nobles arts de la lecture et de l'écriture. Le Brahmane eût passé pour traître qui eût communiqué ses formules et liturgies, qui eût expliqué les Védas aux ilotes. L'instruction développe les facultés et l'hérédité les fixe; aussi nulle race n'est plus intelligente que l'indoue, nulle n'a l'esprit plus souple et plus subtil, n'a créé langue plus riche et savante, poésie plus grandiose, philosophie plus abstraite et profonde, architecture plus étonnante, religions plus extraordinaires. Entre les hautes et les basses castes, tout contact immédiat passa pour abominable et finit par sembler impossible. Avec une sagacité rare et une ingéniosité vraiment étonnante, les conquérants s'appliquèrent à dégrader les subjugués, à les rendre méprisables à leurs propres yeux. Les lois de Manou décrétaient la honte et l'humiliation, la misère et l'ignorance, imposaient un état civil, qu'elles ne pouvaient imaginer plus abrutissant, à ces «êtres noirs de couleur, à figure bestiale, moins hommes qu'animaux», dont le souffle contamine l'atmosphère, et dont l'ombre empoisonne les aliments, et même les eaux sur lesquelles elle passe. On leur donnait des noms comme ceux de _Kolhs_, les porcs, _Poulayers_, l'ordure. A quiconque elles donnaient droit de les tuer, sans qu'il fût besoin d'alléguer aucun motif; mais qui eût voulu se souiller la main en les frappant? On se salissait, rien qu'à les conspuer, à leur cracher à la figure. Et pour que leur salive n'infectât pas la terre, ils devaient porter un crachoir sur leur personne[350]. S'il fallait les toucher, ce devait être avec un fer rouge. Le plus sûr était de les tenir à distance: nonante-six pieds entre leur corps hideux et un auguste Brahmane n'étaient que distance suffisante; il leur fallait demeurer en dehors de tous les villages habités par des gens honnêtes; on leur enjoignait de ne porter aucun vêtement au-dessus de la ceinture; de parler la main devant la bouche, et encore de ne s'exprimer que dans leur patois[351]: la noble langue des conquérants ne devait point, portée par une haleine puante, passer par ces lèvres impures. Qu'ils ne présument dire: «Moi, mon riz, ma femme, mes enfants»; mais qu'ils éjaculent dans leur charabia des expressions telles que celles-ci: «Votre esclave, ma sale ratatouille, ma guenon, mon veau, ma velle.» Des prêtres seuls pouvaient avoir formulé cette législation, qui érigeait la férocité en système et rendait la cruauté plus savoureuse en l'assaisonnant d'insulte. Un chef-d'oeuvre de cette politique fut d'interdire aux vaincus le progrès et l'instruction. Enjoint aux Indous en général, et aux Brahmanes en particulier, de cultiver leur esprit, de s'imprégner de poésie et de la littérature sacrée, résumé de toute science; interdit aux indigènes de toucher, de regarder aucun livre. Pour mieux fixer les vaincus dans le servage, la législation défendait tout changement qui eût amélioré leur condition. Ils avaient été razziés de leurs troupeaux? Défense d'en acquérir de nouveaux, défense de porter la main sur un pis de vache pour en tirer du lait, de posséder autres animaux que des chiens et des ânes. Ils n'avaient que des habitations misérables? Défense d'en construire en pierres, ni à plusieurs étages, de les couvrir autrement qu'avec du chaume. On préférait qu'ils vagabondassent et n'eussent aucune attache au sol. Interdit d'avoir des vases entiers: il leur fallait se servir de tessons. Interdit de porter bijoux d'or ou d'argent, joyaux autres qu'en laiton, fer ou verre. Interdit aux femmes de se couvrir les seins, de porter souliers, de se donner le luxe d'un parasol, de laver leurs vêtements. Il leur était enjoint de vivre dans la malpropreté et l'infection[352]. Ordre aux hommes de vivre nus; on ne leur permettait pour vêture que de la paille ou des guenilles, la fripe des morts et des loques laissées par les criminels qu'ils auraient exécutés. Ce dernier point doit être expliqué: les bourreaux et tortionnaires étant haïs et méprisés, on dévolut leur office aux basses castes. L'équarrisseur, le fossoyeur, l'écorcheur et l'exécuteur public furent réputés frères, et on leur donna pour fils ou neveux les mégissiers et tanneurs, les corroyeurs, selliers, cordonniers, tous de métier vil. On affectait de ne leur garantir aucune propriété, ne supposant pas qu'ils possédassent rien en propre, sinon par le vol et la filouterie. La loi condamnait au vagabondage tous ceux qu'elle n'attachait pas à la glèbe, leur interdisait l'approche des maisons honnêtes, le séjour dans les villes et les villages.
[Note 350: _Koragars_, Walhouse.]
[Note 351: Non aryen, apparenté au tamil et telougou]
[Note 352: Dubois, _Moeurs de l'Inde_.]