Les primitifs: Études d'ethnologie comparée

Part 21

Chapter 213,679 wordsPublic domain

Les annonciateurs de l'Évangile ont peiné pendant deux générations pour leur inculquer la notion du péché, ont prêché, reprêché les tourments de l'enfer, le diable et l'éternité des peines. Mais voilà, ces pauvres gens ne peuvent comprendre la possibilité de crimes irrémissibles, protestent contre le ver qui ne meurt point et le feu qui ne s'éteint point, contre les rancunes toujours dévorantes et les haines qui jamais ne pardonnent. En fait de châtiments outre-tombe, ils n'ont encore voulu accepter qu'un marais, où les coupables seront livrés aux sangsues, mais seulement pour un temps proportionné aux fautes commises. Jusque-là ils avaient pensé, comme les Badagas, que pour se débarrasser de ses fautes il suffisait d'en charger une vache et son veau. O «Frayeur d'Isaac![336]» Dieu de Bossuet, et toi, Christ de Calvin, quelle naïveté! quelle ignorance!

[Note 336: _Exode._ XII. 53 XXXI.]

Cependant tous les actes de leur vie sont imprégnés de dévotion. Le Toda s'incline devant le Soleil qui se lève à l'orient, s'incline devant la Lune, met la main au front, et, se couvrant le nez avec le pouce, récite une prière qui résume ses besoins, tous ses désirs, toutes ses affections:

«Puissent nos garçons grandir et prospérer! Puissent nos hommes se porter bien, ainsi que les vaches et les génisses! Puisse chacun être en santé et avoir ses souhaits!»

Spectacle émouvant, raconte M. Marshall, quand le père de famille sort au clair de lune et implore la bénédiction de l'astre, fontaine de lumière. Avant de commencer le repas, chacun prend un morceau, le porte aux tempes et le consacre en disant:--«Regarde, ô Seigneur!» puis le dépose sur le sol, en offrande à Boumo-Taï, la Terre maternelle.

Comme culte secondaire, ils révèrent des esprits et de petits dieux, patrons des villages, protecteurs des sources, habitants des forêts et cavernes; tels que le sylvain Betikhân, faune et chasseur. Ils jeûnent pendant les éclipses. Les missionnaires leur ont fait dire que le Créateur des mondes s'appelle Asoura-Souami, et qu'il est Feu-Lumière, mais ils n'en savent pas davantage. Du sacrement d'ordination, les théologiens todas enseignent, contrairement au dogme catholique, qu'elle est muable, toujours révocable, ne vaut que par la fonction, qu'il est loisible de la déposer, mais que pour la reprendre, il faut la renouveler. Nous les renvoyons au concile de Trente. Comparée aux grandes dogmatiques, ensemble complexe où la logique et le bon sens se débattent dans un magma de mystères, dans un labyrinthe de métaphysique, la religion que nous dirons «de la Vache» est d'une simplicité rafraîchissante; sa bonhomie vous désarme. «Sans doute, disent ces braves montagnards, notre religion n'est pas faite pour vous, mais elle nous suffit, et nous la préférons à toute autre. Nous croyons en notre Palal. La divinité que nous lui avons conférée, il l'exerce à notre entière satisfaction,--et s'il nous mécontentait,--eh bien! nous lui donnerions sa démission, nous en prendrions un autre!»

Cependant, la majesté de ses fonctions fait au dieu une vaste solitude; son isolement rigoureux ne laisse pas que d'être pénible à la longue. Prise au sérieux par tous, sa divinité le met en dehors de l'humanité. On n'ose le regarder, on craint de le rencontrer. Débouté des joies de la famille, forclos des relations avec les humains, il est enfermé dans sa majesté comme dans une cage.

Quoi d'étonnant à ce qu'il se fatigue d'une sublimité trop rigide, et que monté si haut il aspire à descendre? Il pourra prendre sa retraite si quelqu'un veut occuper sa place; or, cette vie pénible et absorbante dans son ennuyeuse uniformité n'est pas faite pour les ambitions vulgaires. Le dieu qui abdique, résignant sans trop de regret l'empire de l'étable et son infinie responsabilité, dépose le manteau de son office, égide de sombre aspect comme celle de Jupiter. Il s'étire, se secoue les membres et quitte le Saint des Saints, nu comme il était entré, car le Toda, en son innocente simplicité, ne comprend pas que celui auquel les intérêts de la communauté sont confiés, ait le temps de soigner ses propres affaires, n'admet pas que la Providence réalise de petits bénéfices.

Des Palals, démissionnaires et rentrés dans la condition de simples mortels, sont tombés dans la nostalgie de la divinité perdue, ont voulu remonter dans l'empyrée; à la première vacance, ils ont ressaisi leur fonction, mais il leur a fallu repasser par les ennuis et toutes les fatigues de l'investiture.

* * * * *

Passons aux Badagas.

Il est maintenant reconnu que toutes les religions, et nous n'en excepterons pas même les monothéistes, sont greffées sur l'Animisme, ou culte des démons, lesquels démons se confondaient à l'origine avec les âmes des morts. Les génies hantent volontiers les pourlieux de leurs anciennes demeures. Dans leur nombre il s'en trouve de bons et de mauvais, ou, pour parler plus exactement, le même génie, mauvais envers tout le reste du monde, est bon pour ses anciens amis, pour les gens de sa tribu et ses adorateurs; surtout s'ils ont eu l'attention de lui préparer un domicile, sous forme d'amulettes, portées sur la personne.

Les enfants badagas sont assurés, contre les accidents généralement quelconques, par des talismans pétris avec de la terre et de la cendre prises aux bûchers. Les Todas qui ont passé dans l'autre vie se montrent moins complaisants; du moins les survivants ferment soigneusement le trou dans lequel ils ont enfoui les propres du défunt, y roulent une pierre, la touchent du front en dernier hommage, puis s'esquivent, craignant d'être happés s'ils s'attardaient à regarder en arrière; car l'Esprit, dans son premier dépit, et tant qu'il ne s'est pas fait à sa nouvelle position, s'abandonne facilement à la propension fâcheuse de tuer les gens, sans motif, malgré lui fort souvent, ou même par affection. Quand éclate une épidémie, c'est le mort en dernier qui court le pays, faisant des siennes.

Les Scythes et les Gaulois adoraient une épée. Les Badagas vénèrent le couteau, depuis longtemps rouillé, avec lequel un de leurs héros s'était ôté la vie. Les suicidés, les assassinés, les femmes mortes en couches, les filles et garçons emportés avant d'avoir goûté les joies de l'amour,--rappelez-vous la _Fiancée de Corinthe_, chantée par Goethe,--ceux qui périssent prématurément, et en général les trépassés par mort violente, ont la réputation d'être inquiets et chagrins, rancuniers et perfides. Leur pouvoir est en raison de leur malveillance. L'esprit du suicidé hante la lame sanglante, y fait élection de domicile. Elle sera portée en triomphe, et on la placera dans une chapelle où une lampe brûlera nuit et jour.

Une Bagadelle raconta avoir vu une pierre suinter du sang. La nouvelle fut reçue avec enthousiasme; justement, le dieu du village venait d'être volé par des voisins jaloux[337]. Nul doute que la pierre sanguinolente ne donnât asile à l'âme d'un assassiné. Or, il n'est démon plus actif et robuste que celui d'un individu tué en pleine vigueur, encore exaspéré par le meurtre dont il a été la victime. Un dieu méchant est préféré par la raison qui fait au paysan rechercher un féroce chien de garde pour l'enchaîner à la porte. Donc, le caillou fut érigé en saint patron.

[Note 337: Cf. _Juges_, 81.]

Les démons délivrent des oracles, à époques fixes ou quand ils sont requis spécialement. Pour les recevoir, les tamtams font vacarme, les tambourins s'excitent. Le «médium» arrive, et tous de faire silence pour le saluer. Il entre au milieu du cercle, brandit le trident, sceptre infernal, porté par Siva, par Pluton, et aussi par le diable chrétien. Nu, sauf une étroite ceinture jaune, blanche et rouge, il va, vient, jette les bras avant arrière, saute, rue, bondit et virevolte à l'instar des derviches tourneurs; au beau moment, il marche sur des charbons. De longs hurlements accompagnent l'orchestre, puis la mesure s'accélère et les cris se font plus perçants; on lui donne du sang à boire. Soudain, il est comme secoué, tremble par tout le corps; les yeux lui sortent de la tête, prennent un éclat sauvage. Le dieu l'a saisi, le tient fixe, rigide, hagard, lui verse l'ivresse prophétique. Le voilà qui exhorte les assistants, délivre des oracles; répond aux questions sur l'un et l'autre monde. Puis, brusquement, il clôt la consultation, dit avoir faim, avoir soif. S'il est un dieu considérable, on lui sert du lait de coco et une friture de riz; un diablotin se contentera d'un peu de viande et d'arak.

En toute occasion, le problème est le même: décider le démon évoqué, celui de la peste ou de la fièvre typhoïde, celui des rats ou des chenilles, du tigre ou du crocodile, du vent ou du froid, de l'arbre ou du rocher,--à entrer dans le corps du danseur[338]; une fois qu'il y sera logé, on aura sur lui quelque action, il sera possible de l'influencer. On le fait donc manger et boire, on le flatte et l'amuse; sauf à le tromper et le berner, si l'on peut, à le mettre dehors, quelquefois même à le torturer pour se venger des maladies et souffrances qu'il a infligées. Les Todas ont-ils à régler des différends relatifs aux femmes ou au bétail,--les seules choses dont ils s'inquiètent,--ils s'adressent à un de leurs sous-laitiers, qui, bon gré mal gré, entre en danse, sautille, cabriole, se flagelle, hurle et crie, roule les yeux--épuisante besogne;--la bave et la sueur lui coulent sur le corps. Alors le démon prononce des oracles, d'autant plus profonds qu'ils sont moins compréhensibles.

[Note 338: Monier Williams.]

Le démonisme, malgré sa cruauté et sa brutalité innées, n'a pas aux Nilgherris le caractère repoussant qu'on lui voit ailleurs. Ces potentats d'outre-tombe ne sont pas exigeants; leurs ministres se contentent d'un casuel modeste: lait, fruits et volailles; dans les pays chauds, l'appétit se modère. L'orgiasme démonique prend le caractère des populations ambiantes. Relativement bénin chez les buveurs de lait, ailleurs il se glorifie d'être cannibale, et s'enivre aux potations de sang; partout, cependant, les performances ont un air de parenté.

«Afin d'assouvir la faim du Tigre Blanc, on mit un cochon entier à cuire dans une chaudière. L'enragé chamane saisit un enfant de chaque main, entra en danse. Il pirouetta, sauta, tressauta, vire-vira, finalement passa tigre. Plongeant la tête dans le chaudron bouillant, il retira une lanière de viande avec les dents:--Pour le petit minet! Il replongea pour l'autre minet, replongea pour Bibi, le Vieux Tigre[339].»

[Note 339: Dennys, _Folklore in China_.]

C'est par le démonisme que s'expliquent les mystères de Zagreus, et, en général, tous les rites chthoniques et bachiques. Si nous ne connaissions par ailleurs les orgies de Dionysos et de la Grande Mère, nous pourrions nous en faire une idée suffisamment exacte en visitant les Ghâts, les Nilgherris et les Vindhyas:

«Mainte fois, quand, suivant la coutume anglo-indienne, je chevauchais avant le lever du soleil, j'ai rencontré leurs bandes revenant de la fête nocturne. Haute et belle race que ces habitants de la côte occidentale. Quand je regardais les torches flamber sous les pins, et ces femmes couronnées de fleurs, drapées à l'antique dans un vêtement à vives couleurs, il me semblait voir Bacchantes et Ménades, le Cithéron frémissant au bruit des clairons et cymbales[340].»

[Note 340: Walhouse.]

La vie ascétique menée par les divins bergers, la persuasion qu'ils sont les frères et compères du soleil, valent à ces Todas la crainte et le respect des étrangers. Depuis longtemps les Badagas auraient cessé de payer les petits boisseaux de grains que réclament les soi-disant suzerains du sol, n'était que de temps à autre un Palkarpal descend des hauts sommets. Chacun tombe devant lui, la face contre terre; il commande et tous obéissent, craignant qu'il ne déchaîne le farcin et la clavelée sur les troupeaux. Nul n'oserait lui déplaire.

Le Couroumba, lui aussi, est sorcier par droit de naissance. Le Toda respecte le Couroumba, le Couroumba respecte le Toda; le pauvre Badaga redoute l'un et l'autre; berger et agriculteur tout ensemble, il craint tout de tous, et principalement du Couroumba, malingre, difforme, toujours affamé, qui passe pour un fauve plutôt que pour un homme. A le rencontrer inopinément, des enfants ont été pris de convulsions, des femmes sont tombées mortes dans la forêt. Par surcroît, le Badaga doit encore se garer de l'humble Iroula. La divinité émane la crainte comme le soleil, ses rayons. Les enfants d'Israël juraient par le Seigneur des Épouvantements; ils disaient en tremblant qu'«on ne peut voir l'Éternel et vivre».

_Primus in orbe deos fecit timor._

Puissant est le démon qui regarde par l'oeil avide du Couroumba. Voilà pourquoi le timide Badaga fait de ce sauvage son officiant ordinaire, bien qu'il ait dans sa propre cité les Harouarous, la sixième des dix-huit castes, tribu de lévites, servants du taureau Bassava, prêtres du temple conique qui contient la pierre _maha linga_, figuration du phallus divin. Ces Couroumbas de malheur possèdent tout un trésor d'incantations, de prières et de charmes. Lors de la moisson, ils prennent une corbeille qu'ils suremplissent de grain nouveau, afin de faire déborder les greniers. Les Harouarous sont influencés par les Brahmanes, qu'ils imitent ou singent; mais, précisément parce qu'ils ont des prétentions, parce que leur chamanisme s'est infusé de respectabilité, ils ont moindre succès que les abjects sorciers des entours. C'est au plus grossier sauvage qu'on s'adresse de préférence[341], parce qu'il passe pour mieux familiarisé avec les habitudes des mauvais génies, avec les lieux qu'ils hantent. D'ailleurs, le démonisme plaît aux esprits incultes; il a d'autant plus de séduction qu'il se montre barbare et déraisonnable.

[Note 341: Dalton.]

Donc, le Couroumba est un jeteur de sorts. Il a maléficié la géline qui crève de la pépie, il a enguignonné le veau qui ne profite pas, maraillé la vache qui maigrit. Qu'un homme vienne à mourir, sa maladie est le fait de ces abominables. Un jour, Todas et Badagas se réunirent pour les exterminer, mais les maudits échappèrent dans les bois. Redoutés de tous, ils ont tout à redouter; leur vie est en danger perpétuel. A chaque instant, une bande irritée peut les assaillir, impatiente de venger quelque prétendu méfait. Nul d'entre eux qui n'ait été maltraité, quelque peu lapidé. Autant de sévices, autant de titres d'honneur; ils sont flattés qu'on leur attribue un pouvoir qu'ils voudraient bien posséder. Comme les sorciers normands, ils «aiment mieux passer pour exercer une industrie de fripons, que de laisser croire qu'ils font un métier de dupes[342].» Flattés de la mauvaise réputation dont ils jouissent, ils s'offrent à dénouer ce qu'ils passent pour avoir noué, à retirer les sorts qu'on les accuse d'avoir jetés.--Le froment est niellé et les troupeaux ont la clavelle? La tête est endolorie et l'estomac embarrassé? Un de ces coquins survient, offre d'évincer le démon--comme cela se trouve... il est de ses amis particuliers!--il chassera Belzébuth par Belzébuth.--Les insectes ravagent les emblavures? Le remède est tout trouvé: qu'un Couroumba se mette à quatre pattes et beugle comme un veau.

[Note 342: Bosquet, _la Normandie romantique_.]

Chaque village tient à sa solde deux ou trois de ces drôles qui manigancent les exorcismes, braillent les incantations, et, suivant qu'ils en sont requis, conduisent le premier araire, jettent la première semence, scient la première gerbe, frappent le premier coup de fléau, cuisent la première fouace.

«... La famille entière assistait à l'inauguration des labours, à laquelle présidaient deux ou trois Couroumbas. L'un posa sur le terrain une pierre qu'il couvrit de fleurs sauvages; en se prosternant, il l'encensa, l'aspergea avec le sang d'un bouc. Puis il saisit la charrue, la conduisit pendant une minute ou deux et passa la main au paysan; après quoi, il se retira, emportant la tête de la bête sacrifiée. A la moisson, pour se payer de ses services, il charge autant de gerbes que son dos peut porter; et après dépiquage, il réclame le soixantième pour sa part et portion[343].»

[Note 343: Harkness.]

Les augustes fonctions qu'ils remplissent aux Quatre-Temps badagasses ne les empêchent point de jouer en d'autres occasions les rôles de mimes, sauteurs, flûteux et tambourinaires. Sorcier et saltimbanque, prêtre et bouffon, filou et artiste, personnage complet. Les pauvres Badagas ont imaginé de lui faire boire du lait en certaines occasions, persuadés que ce breuvage si blanc et si pur, sorti des flancs d'une vache, honnête créature, lui blanchira l'âme, lui inspirera la candeur. Le Couroumba se laisse faire. Il nous rappelle et les sauvages Thessaliens auxquels les civilisés de l'antiquité attribuaient d'effrayants pouvoirs, et ces Juifs du moyen âge dont le nom infecta longtemps le démonisme, ces Juifs que le synode d'Elvira interdit aux fidèles d'appeler pour incanter les champs. Pendant plusieurs siècles, les chrétiens se glissaient aux plus sombres réduits des ghettos, y consultaient les nécromanciens et diseurs de bonne aventure, quoique ou parce que passant pour crucifier le Christ. Longtemps le mire juif fut préféré à tous autres; car il était réputé maître en alchimie, en astrologie, en magie noire. L'Ancien Testament, tant en hébreu qu'en latin, passait pour un grimoire redoutable.

Contemplez ces prêtres et mendiants des jungles, ces jeteurs de sorts et rebouteux, ces tire-laine et histrions; gardez-les dans votre souvenir. Ces humbles ancêtres des castes sacerdotales font comprendre pourquoi les ministres des autels, malgré la respectabilité, les énormes pouvoirs et la toute-puissante influence qu'ils ont su gagner, n'ont pas lavé la tache originelle. Ceux-là même qui s'agenouillent devant eux les croient corbeaux de malheur, oiseaux de mauvais augure; craignent de les rencontrer, de les avoir pour compagnons de voyage. Le peuple a le vague, mais ineffaçable souvenir, que les oracles qu'ils rendent aujourd'hui au nom des anges de lumière, ils les avaient délivrés jadis par un soupirail de l'enfer. Ces serviteurs du Très-Haut, il se rappelle les avoir connus suppôts du diable, et se méfie. Il se méfie... mais plus il se méfie, mieux il est dupe.

Persuadés que le missionnaire qui venait d'Europe était un sorcier fort supérieur à ceux du crû, les Todas et les Badagas lui firent grand accueil. Ils ne demandaient qu'à croire tout ce qu'il voudrait, mais insistaient pour qu'il les débarrassât de ces affreux Couroumbas, qui grêlent les fruits, stérilisent les vaches et tarissent les sources du lait. Bien étonnés, furent-ils, et désappointés, quand le prédicateur de l'Évangile refusa d'organiser le massacre de ses rivaux, ou tout simplement d'en faire rafle par une bonne peste. Cependant, force leur était de reconnaître que le Dieu anglais, Seigneur des Fusils et Baïonnettes, Maître des Canons et du Whisky, avait le bras tout autrement long que Cotorou Peïkî, même que Siva et son taureau Bassava. Espérant capter sa faveur, ils lui élevèrent une chapelle où ils déposèrent en pompe un Nouveau Testament tamoul, que les convertisseurs leur avaient donné comme le grand édit de l'Éternel Jéhovah, le secret du salut, l'abrégé de toute science, la révélation de tous mystères du ciel, de la terre et de l'enfer. Bientôt courut la légende que, chaque nuit, le Jésus des Féringhis venait goûter au lait et aux bananes déposés sur son autel. Malheureusement, une épidémie ayant éclaté bientôt après, ledit Jésus en fut tenu pour responsable, par la raison que le missionnaire avait naguère prêché qu'un cheveu, qu'un oiseau ne tombent pas en terre en dehors de Sa volonté expresse et de Son ordre souverain.

Il fallait en avoir le coeur net. On en référa aux antiques divinités nationales. Des prêtres approchèrent l'oracle, le consultèrent en jetant des fleurs:

--Celui qu'on appelle Jésus-Christ est-il un bon Souami?

La plupart des fleurs tombèrent à gauche. Donc le dieu étranger n'était pas un bon Souami. Et les Couroumbas, ennemis pourtant des _gourous_, _vodiarous_, et _cauacourous_, confirmèrent la réponse. Plus de doute, le fétiche anglais avait mauvais caractère, il y avait danger à l'approcher. Quoiqu'il leur en coûtât, les habitants émigrèrent, abandonnèrent champs et demeures, laissant la chapelle au Jésus blanc et à son livre.

Mais le missionnaire dont s'agit, Metz, était énergique autant que sincère et convaincu; il s'était attaché aux populations qu'il avait étudiées longtemps;--c'est à lui, disons-le en passant, que la science doit le meilleur de ses informations sur ces peuplades, informations qu'il communiquait généreusement à tous les voyageurs qui se succédaient au Nilgherris. Résolu, quand même, à sauver les âmes qui périssent, et comptant, d'ailleurs, sur l'énergique protection des Anglais, il émigra, lui aussi, et alla dans un autre district fonder une école pour laquelle il obtint une subvention du gouvernement. Les enfants apprenaient volontiers à lire, écrire et compter, mais montraient une répugnance invincible à prier Jésus dans leur propre langue. Un jour qu'il s'avisa de commencer la classe par une invocation à son Jésus-Christ, enjoignant aux élèves de la répéter, toute la nichée s'envola du coup, les uns par la porte, les autres par la fenêtre. Il se mit à leur poursuite, rattrapa quelques fugitifs, leur demanda: «Quelle mouche vous pique? Qu'aviez-vous à décamper?»--Et les moutards de sangloter: «Lâchez-nous! Nous ne voulons pas nous faire chrétiens! non! non! Si nous disons le _mantroum_ des chrétiens, Christ entendra, Christ viendra, Christ nous emportera!»

Tout est relatif, et ces Badagas, ces Badagots se montraient encore supérieurs à leurs voisins du Travancore qui n'osaient même toucher un livre anglais, de peur que le démon du gribouillis imprimé n'envoyât des éléphants piller et écraser les récoltes. _Principiis obsta!_

_Laissez-leur mettre un pied chez vous, Ils en auront bientôt pris quatre._

Malgré son insuccès, l'évangéliste était fort respecté; on redoutait d'offenser ce grand sorcier, auquel on avait donné l'appellation bizarre de «Dieu Trois-Quarts», parce que, disait-on, il ne lui manquait pas grand'chose pour qu'il fût Dieu tout à fait. On ne lui contesta jamais sa puissance, mais on cessa de croire à ses bonnes intentions, quand il ne voulut pas favoriser l'escapade d'une jeune femme avec son amant; ce qui, d'après l'opinion publique, eût été pourtant son devoir d'honnête homme. Et sa réputation reçut un coup funeste, quand il refusa net de prouver la vérité de sa mission en marchant pieds nus sur des fers rougis, chose que les Harouarous font sans se faire prier. Pourtant, cet étranger n'avait-il pas déclaré, n'avait-il pas maintes fois répété que son Jésus tenait compte de tous les cheveux, compte des plumes de tous les oiseaux? N'avait-il pas raconté l'aventure des trois jeunes hommes Sadrach, Mésach et Abed Nego[344] que le roi Nabuchadnetsar fit jeter dans une fournaise? N'avait-il pas assuré qu'ils en sortirent sains et saufs?

[Note 344: Daniel, III.]

--Hé bien, fais-en autant! concluaient ces pauvres Badagas.--Fais-en autant! répétaient ces ignorants Todas. Impossible de les tirer de là.

LES KOLARIENS DU BENGALE

ET

LES SACRIFICES HUMAINS CHEZ LES KHONDS