Les primitifs: Études d'ethnologie comparée

Part 20

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«Mon petit ami, tu sais la religion professée dans notre canton, ses doctrines et ses pratiques?

«--Oui, monsieur l'inspecteur, c'est l'élève des vaches et la production des fromages!»

[Note 322: _Fragmenta Orphei_, éd. Hermann.]

[Note 323: _Odyssée._]

Chaque village toda possède son troupeau sacré, conduit, non par un taureau, mais par une «vache à cloche».

Ni la taille, ni la beauté, ni la qualité du lait, ne lui ont valu cette distinction, mais la descendance en ligne femelle d'une vache illustre, venue du Paradis et incarnation d'Hiria Deva. Même vieille, maigre ou malade, elle n'est pas dépossédée de la royauté que symbolise la cloche appendue à son cou. Si la vache maîtresse crève sans postérité, une génisse lui succède, également issue d'une étable divine--divine, disons-nous. La consécration est faite par le prêtre, qui, matin et soir, pendant trois journées successives, a brandi la clochette avant de l'attacher à l'héritière. Et d'une voix grave et caressante:

«Combien belle fut la mère! Que de lait elle donna! Ne sois pas moins généreuse! Désormais, tu seras une divinité parmi nous. Ne laisse point dépérir nos étables! Vêle mille veaux et vaches!»

Ainsi le principe archaïque de la filiation maternelle a été par les Todas mieux conservé dans la famille divine que dans leur famille civile, où elle n'a laissé que des traces indistinctes. Parmi les bouvillons de sang divin, ceux qui se distinguent par la vigueur et la belle mine, sont gardés pour faire souche; on ne les donne jamais aux Cotas en payement de services rendus; car il serait impie de vendre si nobles êtres. Tant de soins, tant de sollicitude, ont produit une belle race; le bétail toda, de plus forte corpulence que celui de la plaine, a meilleur lait, et son cuir est recherché. Avant de présenter le taureau reproducteur à ses futures compagnes, on lui fait passer vingt-quatre heures dans la retraite et le jeûne, on le purifie, on le sacramente. Le respect témoigné au Prince Consort n'est qu'un reflet de la majesté qui entoure ses épouses, et tout spécialement la Reine Mère, guide du troupeau. Ici, nous sommes en plein matriarcat, la préséance appartient aux femelles.

Un petit hameau a beau faire, sa vacherie reste une petite vacherie, mais les villages importants se donnent des parcs qui font leur gloire. La tribu entière possède une bouverie centrale, sanctuaire de la nation, son joyau, le point vers lequel convergent ses souvenirs et ses espérances. Elle est fière de ses étables et fruitières, ses cathédrales à elle, ses églises métropolitaines; plusieurs contiennent des reliques, apportées de l'Am nor directement, objets divins dont la curiosité sacrilège des Européens a surpris la vue: clochettes sans battant, barattes à beurre, eustaches à manche de bois, doloires et serpettes. Tenu à distance, le peuple ne les a jamais contemplés et les tient en profonde vénération. Vaches, dieux et clochettes, il les réunit en une sacro-sainte trinité, plus mystérieuse que la nôtre, en fait une seule et même hypostase, ne distinguant pas et ne voulant pas distinguer. L'animal et la divinité, le cuivre, le prêtre et le vacher, tout cela s'appelle DER. Symbole, sacrement, espèces, signe et chose signifiée: le fidèle les englobe pêle-mêle sous un seul et même nom, les confond dans le même acte d'adoration, se prosterne et n'y pense plus. Le Toda est trop religieux pour faire de la dogmatique. En effet, le dogme, produit intellectuel, est d'une nature autre que le sentiment religieux; prétentieux et maladroit, il fait intervenir la logique dans ce qui nie la logique; il présume systématiser l'intuition mystique et définir l'indéfinissable; il s'arroge le droit de limiter l'éternel, rédige l'infini en formules mesquines. La croyance de notre berger est trop naïve, trop sincère pour qu'il l'analyse. Sa foi simple et intègre, il ne l'a pas enfermée en des restrictions et des négations; elle déborde, et jamais il ne lui a signifié: Jusque-là et pas plus loin! Que lui importent le pourquoi et le comment?

Devant la masure qui contient le trésor sacré, on prend rendez-vous pour régler les disputes, pour faire des déclarations solennelles qui valent toutes les signatures et parafes d'actes minutés par-devant greffiers et notaires. Ils ne supposent pas qu'il soit possible de manquer à la parole donnée devant un sanctuaire d'où ils tirent chaque jour la vie et la nourriture; devant la Grande Fruiterie ils n'oseraient tenir des conversations oiseuses. Au moyen âge ne jugeait-on pas des différends devant la porte des lieux saints? Ce jourd'hui, siège sous le porche de la cathédrale de Valence le tribunal des Eaux, dont aucun arrêt n'a été encore enfreint depuis des siècles.

Les desservants de ces églises-laiteries sont de plusieurs ordres, mais tous «pasteurs» dans le sens littéral. On les a pris dans la caste sacerdotale des Péikis, «fils de dieux», Nazarènes, auxquels il est interdit de se raser ou couper les cheveux. Ces ministres du Très-Haut ne sont redevables de leurs fonctions à aucune instruction supérieure, à aucun secret de magie ou de sorcellerie. Leur religion, dépourvue de mystères proprement dits, n'a pas de doctrine ésotérique; ses dévots ne lui ont fait aucun corps de tradition, aucune Légende Dorée.

Les rites sont connus de tous, mais pour les exercer, il faut l'investiture qui assure aux sacerdots un inviolable respect. Des prêtres, même absents, on ne parle qu'à voix basse, on les désigne par leur titre et leur fonction, jamais par le nom qu'ils portaient avant d'entrer dans les ordres. Leur père ne leur adresse pas la parole sans se prosterner; personne n'oserait toucher à leurs ustensiles ni à leurs vêtements, tant pouilleux soient-ils. Un enfant ne doit pas les approcher, son souffle ternirait leur pureté. Si, par hasard, ils sortent du sanctuaire, qui les rencontre s'enfuit en courant, ou baisse les yeux humblement jusqu'à ce qu'ils aient passé. Afin qu'ils vaquent à leurs devoirs sans arrière-pensée, un célibat leur est imposé, aussi rigoureux que celui des grands-prêtres dans les pagodes indoues; les femmes se tiennent à distance respectueuse: cent pas au moins. A grande laiterie, large zone de tabou.

Néanmoins, quand les travaux de jour sont terminés, quelque distraction est accordée, la porte s'entre-bâille sur le monde, autrement ces victimes du devoir tomberaient dans l'idiotie. Le soir, ils se délassent à écouter les citoyens, qui, appuyés ou accroupis à proximité, traitent les affaires publiques. Mais les augustes personnages se gardent bien d'intervenir dans les discussions. Le _Palal_, ou «Grand Laitier», pontife suprême, garde scrupuleusement ses distances, même en face des acolytes; son second, le _Kavilal_, pâtre ou berger, n'ose lui adresser la parole, l'assiste avec une réserve extrême. A son tour, le _Kavilal_ reçoit les respects des _Palkarpals_ ou trayeurs, des _Vorchals_ ou feutiers, diacres, bedeaux et marguilliers, qui vivent aussi dans un célibat rigoureux, mais entretiennent quelques relations avec le dehors.

Le Palal est tenu, non pour un fils des dieux, mais pour un Dieu lui-même, oui, pour un Dieu en personne. Avant son élévation à la divinité, le pauvre diable n'avait peut-être pas de quoi manger à sa suffisance. Mais dès qu'il a endossé le pallium et bu la liqueur sacrée, il a monté plus haut que l'humanité. Pendant la semaine de son initiation, il médite ses futurs devoirs, accroupi dans la forêt, au bord d'un ruisseau. Trois jours et deux nuits il reste nu, sans un fil sur la peau, dépouillant avec ses vêtements les affections terrestres et toutes préoccupations mondaines. S'il gèle sur ces hauteurs, tant pis. Cependant, la dernière nuit, il lui est permis, et même enjoint, d'allumer un feu par le frottement de bûchettes. Chaque soir, le Kavilal, ou Grand Vicaire, lui apporte des parvis sacrés une écuellée de lait. Avec un silex, le futur Palal coupe quelques branches d'un arbuste sacré, le tude[324]. Tout en récitant des _mantras_ ou incantations, il concasse l'écorce, exprime la sève, s'en barbouille tout le corps, mélange le jus avec un peu d'eau, porte le breuvage à son front et l'avale. Le matin, à midi, et le soir, il se frotte avec l'écorce humide et se baigne dans une eau vive. Après s'être pénétré, une semaine durant, de la liqueur végétale, que nous tenons pour un succédané du merveilleux soma, le Palal est définitivement transmué, sa chair est pure, et l'ambroisie du tude fait couler dans ses veines l'_ichor_ ou sang divin. Circonstance à noter: il n'a reçu l'investiture de qui que ce soit, pas même d'un prédécesseur; ce Dieu ne relève de personne, il s'est sacré lui-même.

[Note 324: _Meliosma simplicifolia._ Alias, _Millingtonia_.]

Les Cotas, pour les quelques bestiaux qu'il leur est permis d'élever, se sont mis à l'école des Todas. Leur Grand Laitier doit l'auréole qui entoure sa personne à la ceinture ou au diadème qu'il s'est fabriqué en effilochant les guenilles d'un vêtement porté par l'auguste Palal. De plus, il s'est baigné, il s'est frotté sept fois, avec la sève de sept arbrisseaux différents, dont il avalait chaque fois quelques gouttes; il s'imprégnait de leurs vertus à l'intérieur et à l'extérieur. Mais que nous fait le disciple? Portons toute notre attention sur le maître.

Dieu, le Palal l'est devenu, mais non point pour se reposer dans une indolente fainéantise. A lui de presser les mamelles sacrées des vaches nombreuses, à lui de traire le matin, et à la vêprée. Il a pour l'assister, les Kavilals, Vorchals et Palkarpals. Traire est son occupation presque exclusive, mais encore une fois, n'oubliez pas que les Todas le prennent pour leur Être Suprême. Nous disons: suprême. Ils l'ont voulu en chair et en os, afin de ne pas le perdre de vue, trouvant peu pratiques des divinités translunaires qui ne nous entendent pas toujours, en prennent à leur aise. Se souciant peu d'un dieu impersonnel, être de raison, pure métaphysique, ils se sont donné un Dieu de leur race, chair de leur chair, os de leurs os, Dieu-Homme et Homme-Dieu.

Par son entremise, le peuple entretient de bonnes relations avec le Soleil, la Lune et les Vents, converse avec les puissances du ciel, de la terre et de l'Am nor, invisibles, mais toujours présentes. Avec elles le Palal entre en communication. Quand il s'est réveillé de son sommeil,--il dort comme tout le monde,--quand il s'est relevé de sa couche, disons-nous, il salue la nature et dit Bonjour! Calme et tranquille, il jette sur ses entours le regard paisible de l'être qui a le «Bon OEil». Grâce aux rayons qui émanent de son front, les veaux prospèrent, les cornes durcissent, les pis gonflent, les herbes montent et les arbres fruitent. Le «Mascot» se lave les mains et la face--bon exemple;--il se frotte les dents de la main gauche,--les Todas, simples mortels, se les frottent de la main droite,--puis il transforme une feuille en lampe à cinq becs qu'il allume après l'avoir emplie de beurre clarifié.--Pourquoi?--Pour inviter son frère le Soleil à donner au monde sa lumière. Ce devoir accompli, d'un geste auguste, il saisit... un trident? les carreaux de la foudre?--une baguette blanche, mince et fragile, sceptre pacifique, prend un seillon, et va aux vaches qui, rangées d'elles-mêmes, l'attendent devant la porte. Le Palal étend sa baguette,--la Westphalie et la Normandie ont encore de vieux paysans qui racontent merveilles d'un certain bâton de sorbier ou de genévrier dont il faut «toucher» les vaches malades,--le Palal promène lentement sur les chefs cornus sa gaule qu'il fait tourner de droite à gauche.

Quand il rentre avec ses seaux pleins, il libationne aux dieux, ses amis et compagnons, à la Terre bénigne; il asperge chaque clochette. Ces clochettes «fades» venues de l'Am nor sont en relation sympathique avec l'animal qui les porte: ayant du précieux liquide plus qu'elles n'en peuvent contenir, les pis devront gonfler et déborder.

Remercions ces excellents Todas d'avoir érigé devant nos yeux l'image d'un «Dieu qui fraye avec les hommes et marche devant leur face». Ce Dieu, ils l'ont fait berger, étant bergers eux-mêmes. D'autres dieux on n'en manquait pas: des méchants et terribles, des mangeurs d'hommes et buveurs de sang; des massacreurs et exterminateurs. Même quelques-uns avaient travaillé à métier utile: parmi lesquels, des laboureurs et semeurs comme le vieux Saturne, des potiers comme Kneph ou des forgerons comme Ilmarinen. Le Dieu préconisé par Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève, est un horloger, qui a établi le monde à la façon d'un chronomètre. Mais le Dieu laitier, fromager et fabricant de beurre, la conception est originale.

Les souverains qui régnaient sur le Nil, autant «d'épiphanies» ou apparitions divines. Sous l'empire romain, les artistes donnaient aux dieux et déesses les traits du monarque régnant et de son épouse: flatterie de haut goût que de représenter Apollon sous les traits d'Octave ou de consacrer à Octave des statues du bel Apollon. Les divins Césars,--Caligula ou Héliogabale,--les divins Césars ne mouraient pas, mais entraient en apothéose. Et combien de cabocères négrillons, combien de Soulouque café au lait que leurs peuples tiennent pour des dieux, pour de vrais dieux! Dieu, ce roi du Loango, qui commande à la foudre et à la pluie. Son grand-oncle, du côté maternel, avait créé le ciel avec son armée d'étoiles, la terre avec la mer, les montagnes et les fleuves. Au cacique, qui, en 1729, régnait dans une forêt du Marañon, un missionnaire se disait l'ambassadeur du grand Dieu des chrétiens, montrait un crucifix.--«Qu'ai-je à faire de ton Dieu pâle? Je suis Dieu moi-même, et Fils du Soleil. Chaque nuit mon esprit voyage de la terre au ciel, où je vaque à l'administration de l'univers[325].» Le gaillard croyait en sa propre divinité. Un de ses confrères, potentat en quelque endroit perdu de la Magdalena, racontait gravement avoir créé le monde.

[Note 325: Bastian, _Culturlaender Americas_.]

«Le Dieu qu'ils adorent en Californie, est différent dans chaque village. Ils choisissent eux-mêmes un vieil Indien qu'ils élèvent à cette haute dignité... pour obtenir de la pluie, un temps favorable pour les moissons et autres faveurs... Ils lui offrent des sacrifices, les prémices de la récolte et du gibier. Quand il y a guerre, ils placent le vieillard sur un monticule, au milieu d'une enceinte, faite de pieux fortement attachés, et dans laquelle ils pénètrent au moyen d'un souterrain, dont l'ouverture est à quinze vares de la palissade, de sorte qu'ils sont toujours en communication avec leur dieu, auquel ils portent des vivres, et qu'ils défendent contre les attaques des ennemis[326].»

[Note 326: Don Pedro Fages, _Voyage en Californie_.]

L'empereur du Mexique jurait d'être Houitzilopochtli sur terre, de faire briller l'Astre du jour, courir les fleuves; il s'engageait à donner de riches et abondantes moissons[327]. Le principillon des Antaymours, un Malgache, a la complaisance de faire pousser les forêts, et c'est à lui que les brebis doivent de mettre bas. Le maître de Ouiddah expliquait:--«Moi, je suis l'égal de Dieu. Tel que vous me voyez, je suis tout son portrait[328].» Plus modeste, Oppokou, le roi des Achantis: «Le Dieu du ciel est peut-être un peu plus puissant que moi[329].»

[Note 327: Gomara.]

[Note 328: Allen.]

[Note 329: Bastian, _Voelkerpsychologie_.]

A tous ces prodigieux et mirifiques seigneurs, le Grand Natchez de la Floride n'était pas inférieur d'un cheveu. La confédération, qu'il avait l'honneur de présider, était menée par une haute noblesse, orgueilleuse oligarchie, composée de cinq cents guerriers, dont chacun par son bel air, ses exploits à la chasse, ses hauts faits à la guerre, avait prouvé être de race solaire. Ce demi-millier de héros gravitait autour du Grand Soleil, centre des constellations, chef des peuples. Et chaque matin, le Roi des rois, Maître de l'Empyrée, sortait de sa tente, saluait amicalement les quatre points cardinaux; complimentait Notus et Borée, Eurus et Zéphyre. Il se postait sur le rocher qui lui servait de trône. Calumet en main, il attendait que Phébus eût fait son apparition, le saluait de la main, lui tendait la pipe pour qu'il en tirât quelques bouffées. Grave et tranquille, il lui montrait le chemin qu'il aurait à parcourir, du Levant au Ponent:--«Entends, Soleil! Fais ton devoir! Ne t'arrête ni ne te retarde! N'oblique ni à droite, ni à gauche! Salut!»

Les civilisés, chez lesquels la croyance en un dieu personnel s'affaiblit de jour en jour, les civilisés avec leur vague idée d'un indéfinissable Être Suprême, trouveront grotesque la prétention de ces méchants roitelets, admireront la niaise absurdité de ces misérables Todas, qui octroient à leur Grand Fromager les attributs de l'omnipotence. Ils protestent qu'il est insensé à un mortel de se croire immortel, de ne pas se reconnaître sujet aux mille et mille accidents de la vie quotidienne, aux innombrables fragilités de l'existence, à tous ces hasards qui humilient notre sagesse et ruinent les desseins que nous tenions pour prudents et bien combinés... Tout cela est de conception moderne. Les anciens pensaient d'une autre manière; s'étaient habitués à confondre les idées d'ordre, de moralité, de justice avec celles d'administration, de gouvernement et de pouvoir personnel. A les en croire, la Nature aurait débuté par le chaos, tendrait à rentrer dans le désordre initial, n'était qu'une volonté plus forte fait l'ordre et le maintient. L'humanité ne demanderait qu'à se vautrer dans les excès et à rouler dans le crime, si les monarques n'étaient là pour réprimer les cupidités et les violences, et pour imposer aux nations le frein des lois. Dans ces conceptions-là, il n'est pas toujours facile de distinguer entre le dieu qui délègue ses pouvoirs à l'homme, et l'homme qui reçoit du dieu ses pouvoirs. Voilà pourquoi la doctrine indoue enseignait qu'Indra ne pleut point dans un royaume qui a perdu son roi[330]. Ulysse, le prudent Ulysse, expliquait à la sage Pénélope:--«Sous un prince vertueux, la terre porte orge et froment en abondance, les arbres se chargent de fruits, les brebis ont plusieurs portées, et la mer s'emplit de poissons. Un bon dirigeant nous vaut tout cela[331].»--Telle est aussi l'opinion des Chinois, qui tiennent l'empereur pour responsable des sécheresses et des inondations, des vents et des gelées.

[Note 330: Mahabharata, II, 1205, IV, 931.]

[Note 331: _Odyssée_, XIX, 108.]

Mais en y réfléchissant mieux, nos modernes eux-mêmes se forgent-ils, sur le principe d'autorité, des idées sensiblement supérieures à celles des sauvages? Les théoriciens du droit divin n'ont-ils pas émis la formule que leur monarque peut tout,--oui, tout? Et leurs rivaux, les philosophes du droit constitutionnel, n'ont-ils pas émis l'axiome que leur roi est, comme une balance, incapable d'avoir tort? Parlerons-nous du pontife siégeant au Vatican? N'avons-nous pas l'avantage de posséder, en tout chef-lieu départemental, des magistrats incapables de condamner un innocent, incapables de prononcer contre la vérité et la justice? L'impeccabilité et l'infaillibilité dont ils jouissent, ne constituent-elles pas l'essence de la divinité? Après tout, l'infaillibilité en matière de lait et de caillé n'est pas moins rationnelle que l'infaillibilité en matière de dogme ou de responsabilité morale, et les bévues du fruitier, s'il en commet, ont de moins fâcheuses conséquences. En tout état de cause, les monticoles des Nilgherris disent ce qu'ils croient, et croient ce qu'ils disent. La définition qu'ils donnent de la religion est d'une rude simplicité dont nos spiritualistes devraient mesurer la profondeur;--mais non, ils étendent d'eau, et encore d'eau, la dilution des dilutions qui fut jadis l'antique orthodoxie. Donc, on interrogeait un Toda sur la religion des Couroumbas:

«Quoi! fit-il avec un haussement d'épaule. Ces Couroumbas auraient une religion! Ces gueux n'ont pas de vaches, et ils auraient des dieux!»

Tout naïfs qu'ils sont, on ne leur reprochera pas de tomber dans une frivole sentimentalité. Ils ont compris la religion et la propriété comme étant inséparables; celle-ci inspirant celle-là; leur Providence à eux fonctionne comme gendarme de la richesse et garde champêtre de l'opulence. Qu'il n'y a de dieux que pour les riches, cette doctrine, si on veut bien y prendre garde, est antique et universelle. Les Gréco-Romains en avaient fait la pierre angulaire de la cité antique[332]; et ils partageaient cette conviction avec les Aryas, qui disaient crûment: Sans richesse, pas de sacrifice; sans sacrifice, pas de Dieu. Donc, «hommes, acquérez de la richesse, pour que vous puissiez offrir aux dieux le soma, le beurre clarifié, de la nourriture[333]».--Tshanda Gosaïn est un Dieu puissant, disent les Paharis du Bengale, et il n'y a que les riches qui puissent s'adresser à lui[334]. Les Karènes riches excluent les pauvres cultivateurs de leurs Rogations.--«Sans porc à manger, sans arak a boire, comment prier?» s'écriait un couli chinois[335].

[Note 332: Fustel de Coulanges.]

[Note 333: Wilson, _Vishnu Purana_.]

[Note 334: Dalton.]

[Note 335: Brau de Saint-Paul Lias.]

Tout comme les chrétiens du moyen âge engageaient, à l'occasion, leurs sanctissimes reliques chez les usuriers juifs, les Todas, quand la disette les talonne, vont chez les Badagas emprunter du grain, contre dépôt de divinités, contre remise de vaches à clochettes et de bouvillons sacrés. Le voyageur Marshall, curieux de contempler les trésors de leurs basiliques, corrompit un Dieu qui avait pris ses invalides:

«Il était vieux, ridé, ébouriffé, malpropre; pourtant le regard austère et sombre, le sourcil rigide, le masque immobile et solennel, marquaient un reflet de la divinité longtemps exercée. Je l'invitai à dîner; sous l'influence du pain et du sucre, délicatesses auxquelles il n'était pas habitué, sa contenance devint moins sévère, il daigna être affable. Au dessert la conversation s'engagea:

--«Est-il vrai que les Todas adorent le Soleil?

--«Tschak! Ces pauvres gens l'adorent en effet. Mais pas tous. Moi, fit-il en se redressant, et en se tapotant la poitrine avec complaisance, pourquoi adorerais-je le Soleil? Ne suis-je pas dieu moi-même?»

Et pour un léger pourboire, l'ex-cousin de l'auguste Titan se glissa subrepticement dans le sanctuaire qu'il avait longtemps empli de sa présence. Interdisant de le suivre, il montra de loin les ferrailles, jarres, écuelles et cuillers. Il n'y avait que cela. L'indiscret fut désappointé. Mais on l'eût fait entrer au Capitole de Rome, on eût dévoilé devant lui les palladiums de l'acropole d'Athènes et de Mycènes, on l'eût introduit dans les obscurs sanctuaires de Thèbes et d'Argos qu'il n'eût pas vu davantage. Quoi qu'il en soit, ce Palal qui trichait avec ses divins mystères, ce Palal croyait en lui-même, avait foi en sa propre divinité.--Et pourquoi non? Les augustes qualités que chacun lui reconnaissait, pourquoi les aurait-il déniées?

Certes, avec ces quelques bribes de renseignements, il serait facile à un homme du métier de construire toute une théologie, et de les développer en doctrines bien coordonnées.--Mais en aurait-il le droit? Et les Todas comprendraient-ils grand'chose à la dogmatique mise sous leur nom? Les Primitifs ont quelques idées rudimentaires, de vagues aperceptions morales, religieuses et philosophiques, lesquelles, après avoir été dégrossies, élucidées et groupées, donneraient un système, ni meilleur ni pire que tant d'autres,--mais ce système, ils ne l'ont pas élaboré, précisément parce qu'ils sont encore primitifs.