Les primitifs: Études d'ethnologie comparée
Part 19
Ces génuflexions et lamentations servent de prélude à la «Braille» ou «Huchée». Se donnant une apparence terrible, lançant leurs bras en avant, fermant les poings avec violence, se jetant à terre et se relevant soudain, des hommes robustes font mine de lutter avec les démons qui sont censé entraîner l'âme du défunt. Les ravisseurs sont repoussés, les affligés font trêve aux sanglots et aux gémissements, et comme secoués par une étincelle électrique, balladent des bras, trémoussent des jambes. La danse, d'abord lente et incertaine, s'accélère et s'accentue, dégénère en chahut, en cancan échevelé. Mainte spectatrice, tranquille jusque-là, s'affole et se précipite dans le tourbillon. Emporté par le délire, son vis-à-vis dépouille ses vêtements, les change pour ceux d'une femme, gesticule d'une façon obscène. Tout cela, nous explique-t-on, pour assister la défunte, lui communiquer des forces, lui en faire provision abondante. Elle en a, elle en aura grand besoin dans le grand voyage. D'abord, il lui faut se hisser jusqu'au pic du Kaylasa; ensuite, il lui faudra cheminer à travers marécages et précipices, effectuer le difficile passage du Fleuve de la Mort. Sur ce fleuve est tendu un mince fil; toute âme s'y aventure, avant de pénétrer jusqu'à sa dernière demeure. Gare qu'elle ne glisse et trébuche! Nulle, non pas même la plus juste, la meilleure, n'est sûre de ne pas sombrer, de ne pas périr dans l'effrayante traversée[313]. Elle affrontera l'Orque et deux démons, Gueule en Boisseau et Bec de Corbel, l'un qui avale, l'autre qui déchire. Avec les efforts et les poussées, en gigotant et se trémoussant, on aide la défunte à s'accrocher au soleil, à gravir après lui, cahin caha, l'âpre côte du firmament.
[Note 313: Graul, _die Westküste Ostindiens_.]
Cette superstition nous paraît absurde et fantastique;--pourtant, elle n'est pas étrangère à l'Europe. Certains Valaques ne veulent point d'obsèques dans les heures matinales, précisément pour épargner à l'âme la rude montée jusqu'au zénith; ils craignent, sans doute, qu'elle ne s'épuise à suivre le soleil; si elle prend route plus facile, elle risque moins de s'égarer et de tomber, défaillante, en proie aux vampires qui la guettent.
Quoiqu'il en soit, quand l'astre superbe, âme du monde, est parvenu au plus haut de sa course et pleut ses rayons sur le grand cirque des Nilgherris, l'âme badagelle qui se laisse couler sur les flancs du mont Kaylasa, n'aura plus loin à marcher jusqu'au Palais des Ames. Elle se reposera en attendant qu'elle ait été annoncée à qui de droit, que le portier ait reçu permission d'ouvrir. En bas, le vacarme s'arrête; on s'essuie le front, on se laisse choir au bord de la route, les fourbus quittent et s'en retournent.
On n'est qu'à la moitié de la cérémonie. Le corps n'a pas encore été transporté à sa dernière demeure, il n'est pas dit que l'esprit ne puisse, ou ne veuille rentrer dans son cadavre,--les malintentionnés s'y emploient. Pour le quart d'heure, l'âme est en attente, ignorant l'accueil qui lui sera fait dans l'autre monde. En tous cas, on l'avait munie du péage que réclamera le portier. Dès qu'un mourant tombe en agonie, on lui met sur la langue un grain d'or minuscule, et s'il n'a la force de l'avaler, on le coud dans un linge qu'on lui attache au bras. L'obole à Caron, pratique universelle, se retrouve jusque dans les campagnes de France.
Quatre hommes saisissent le brancard, le chargent sur les épaules et se mettent en marche, précédés par les musiciens. Rangées à droite et à gauche, les femmes avec leurs éventails émouchent le cadavre. Devant le cortège, des hommes courent, puis se retournant brusquement, se jettent sur le sol de tout leur long.--Pourquoi? On ne le dit pas.--C'est toujours à côté d'un ruisseau qu'a lieu l'incinération du corps. Le grabat est déposé sur le bûcher avec divers objets d'ornement ou d'usage domestique que la fumée emportera. L'homme est muni d'un arc, d'une brassée de flèches et d'un bâton de voyage; il n'a point oublié sa gourde précieuse ni sa flûte fidèle. Des mortiers et pilons à grains sont compris dans le déménagement, ainsi que plusieurs objets auxquels il est permis de substituer des imitations peu coûteuses. Les morts n'ont plus cure d'instruments matériels, d'outils lourds et pesants; dans le royaume des ombres il n'est besoin que d'images. Scarron le savait bien.
Pour que les juges d'outre-tombe reçoivent le défunt avec bienveillance, il est nécessaire de le rendre pur, net et sans tache. Alors a lieu une cérémonie dont les missionnaires chrétiens se sont plu à relever la ressemblance avec les rits mosaïques, dits de la «vache rousse» et du «bouc Hazazel». Les péchés d'Israël étaient transportés sur la vache qu'on brûlait sur l'autel et sur le bouc qu'on envoyait au désert[314]. Certains montagnards de la Chine vouent à la Peste un homme qui la fait entrer en sa personne, au moyen de certaines incantations, et s'enfuit hors du canton. Ils chargent aussi leurs crimes et délits sur un malheureux qui se laisse immoler à condition que la communauté pourvoie aux besoins de sa famille[315]. Les Todas ont une vache expiatoire qu'ils égorgent et dont ils chassent le veau dans la montagne; les Gonds passent leurs crimes et délits sur des oiseaux de basse-cour qu'ils font envoler dans les jungles; de même, les Badagas font endosser les fautes du défunt et de ses ancêtres à un veau qu'ils poursuivent ensuite à coups de trique, jusqu'en pleine forêt. Notez que ce veau, appelé Bassava et par lequel ils font piétiner leurs péchés, est une incarnation de Vandi, le propre fils du dieu Siva[316]. Le coupable prend ainsi le juge pour répondant, le criminel s'identifie avec le punisseur des torts, lequel, saura toujours se tirer d'affaire. Triomphe de la subtilité humaine que cette manière de régler les comptes avec sa conscience!
[Note 314: _Nombres_, XVI et XIX.]
[Note 315: Hellwald, _Naturgeschichte des Menschen_.]
[Note 316: Bachofen, _Antiquarische Briefe_.]
Les officiants se postent devant le bûcher, et, tenant le veau par les cornes, récitent une liturgie[317] que nous abrégeons:
[Note 317: Graul, _die Westküste Ostindiens_.]
«Mada, notre soeur, quitte le monde où l'on meurt, entreprend le voyage, le grand voyage. Mada est morte. Mais voici Bassava. Sur le jeune taureau, issu de Barrigé, la vache bariolée, nous mettons les mille et huit péchés qu'a commis Mada, et tous les péchés de sa mère, et tous les péchés de son grand-père, et tous les péchés de sa grand'mère, de son arrière-grand-père et de toute sa famille.
«Qu'a fait Mada? Elle a péché, elle a lourdement péché. Et voici les péchés qu'elle a commis:
«Mada a fait des frères se quereller.
«Mada a empoisonné le manger d'autrui.
«Mada a égaré qui lui demandait la route.
«Mada a refusé du riz à l'affamé.
«Mada a chassé de son foyer le voyageur transi.
«Mada a jeté des épines sur le chemin.
«Mada a déchiré avec colère le vêtement pris aux ronces.
«Mada a déraciné l'arbre solitaire.
«Mada a troué la muraille du réservoir pour faire échapper l'eau.
«Mada a bu au ruisseau sans saluer ni remercier.
«Mada a craché dans les fontaines.
«Mada a uriné dans le feu.
«Mada a fienté à la face du soleil[318].
«Mada s'est faite accusatrice de ses frères.
«A sa soeur, Mada a montré les dents.
«Mada a levé le pied contre sa mère.
«Mada se couchait sur un tapis, quand le beau-père n'avait pas de quoi s'asseoir.
«Mada, pour fêter des étrangers, mettait ses parents à la porte.
«Mada forniquait avec son gendre.
«Mada regardait la moisson du prochain avec un oeil envieux.
«Mada convoitait la vache du voisin.
«Mada a déplacé une borne.
«Mada a labouré avec un taureau trop jeune.
«Mada a tué un serpent, a tué un lézard.
«Mada a tué une vache.»
A chaque énonciation, l'assistance répète d'une voix sourde et gutturale: _Ce qui est un péché... ce qui est un péché_...
[Note 318: Ces derniers passages pourraient figurer dans la liturgie des anciens Perses ou dans celle des Esséniens.]
Certes, la pauvre défunte n'avait point commis les innombrables délits qu'on lui impute, mais on les énonce en bloc pour n'en omettre aucun. D'ailleurs, tel crime non perpétré peut avoir existé en intention. Cette litanie rappelle la «confession des Quarante-deux Coulpes», mise par le _Rituel funéraire_ dans la bouche du défunt, qui se présentait devant les quarante-deux juges de l'Amenti égyptien. L'âme s'y défendait aussi d'avoir commis vol, adultère ou meurtre, d'avoir profané les choses saintes, d'avoir fait pleurer le prochain...
«Que les mille et huit péchés de Mada retombent sur Bassava! Sur Bassava tous les péchés de ses parents! Sur Bassava tous les péchés de ses ancêtres!»
Et le choeur:
«Que toutes nos iniquités tombent aux pieds du Buffle, et qu'il les foule sous son dur sabot! Sur Bassava tous les péchés de Mada! Qu'ils disparaissent, qu'ils disparaissent et qu'on ne les voie plus!»
Et tous de se jeter sur le veau qu'ils poussent, frappent et pourchassent: «Loin! loin d'ici! loin! bien loin!» et l'animal, étourdi par le bruit et les coups, détale affolé, court à la forêt. Maintenant que les péchés de Mada courent la brousse, emportés par le Bassava qu'on ne reverra plus, la morte a passé sainte, et l'assistance entonne la litanie de ses vertus:
«Mada baisait le pied de son père, le genou de sa mère.»
Le choeur avec conviction:
«_Ce qui est un acte méritoire!_
«Mada se prosternait devant la lune.
«Mada ouvrait ses mains devant le soleil.
«Mada a protégé le boeuf qu'on poursuivait.
«Mada a donné asile à la vache pourchassée.
«Mada donnait du riz à sac plein.
«Mada donnait du beurre, un beurre abondant comme la pluie.»
«_Acte méritoire, acte méritoire!_»
Puis une femme se lève, célèbre les hautes qualités de la morte. Elle parle d'abondance, les commères l'interrompent, complètent le panégyrique:--«Toujours bonne mère...--Oui, oui!--Que d'aumônes elle a distribuées!...--Oui, oui!» L'émotion gagne la foule assemblée, les voix s'entrecoupent de sanglots; les vieilles se désolent, les enfants hurlent. Tout ce monde évente et émouche le visage pâli, offre à la défunte les dernières douceurs: tabac, bétel, poivre, sucre d'orge.
Mais il se fait tard, il faut en finir. Les célébrants réclament le silence, et tendant les bras vers le septentrion:
«Ouvre-toi, grande bouche du sépulcre!
«Mada passera le fleuve qui sépare le monde des vivants et le monde des morts!
«Sur le pont, passe, ô Mada, et que le fil ne casse pas!
«Devant Mada, ferme, ô dragon, ton effrayante gueule!
«Que les rocs ne barrent point à Mada le séjour des bienheureux!
«Que les piliers incandescents ne lui brûlent pas les mains!
«Qu'elle ne soit point arrêtée par la muraille d'or aux colonnes d'argent!
«Huis éternels, devant Mada, élevez, élevez vos linteaux!»
Un homme approche, tenant une torche enflammée qu'il applique au bûcher en détournant la tête.
Le lendemain, les parents se rasent barbe et cheveux, rassemblent les cendres, les portent au ruisseau, et recouvrent de grosses pierres les os non brûlés. Les gens de peu reçoivent alors la permission de fouiller le foyer pour retirer les bijoux en débris.
A chaque anniversaire, les amis chantent et dansent devant le petit tas des restes mortuaires. De temps à autre, ils interrompent leurs saltations pour se rouler dans la cendre et s'y cacher la figure. La cérémonie, entremêlée de repas copieux, dure de trois à quatre jours, se termine par une orgie que les missionnaires disent impossible à raconter et qui a, sans doute, pour objet de vivifier l'âme errante, de la mettre en vigueur.
Passons maintenant aux proches voisins des Badagas: Le Toda, qui se sent mourir, n'entend pas quitter le monde comme un faquin ou un homme de peu; il lui déplairait de s'en aller contraint et forcé. Pour faire ses adieux aux amis et connaissances, il s'accoutre de ses plus beaux vêtements, se couvre de colliers et bijoux qui ne le quitteront avant qu'il trépasse ou guérisse. On a vu des malades se relever, rassembler leurs dernières forces, se faire braves et parader de porte en porte, ornés de toute leur quincaillerie, drapés dans leur belle toge, dans le luxe d'un manteau neuf, les mains aux poches qu'on garnit de sucre, blé rôti et autres petites friandises,--puis, les visites terminées, ils rentraient chancelants, tombaient en agonie. Ils préfèrent n'entreprendre le grand voyage qu'en un jour faste: dimanche, jeudi ou samedi. Mais la mort ne consulte pas toujours leurs convenances, se permet de les emmener trop tôt.
Dans une hutte près la bergerie, le cadavre est exposé. Ils couvrent le mort d'un manteau de cérémonie, le mettent debout, les uns le tenant à droite, les autres à gauche. On amène les troupeaux, une clochette sans battant est attachée au cou des bêtes et on leur crie: «Suivez votre maître!»
Les affligés creusent un trou, et rejetant les mottes sur le défunt et son bétail, s'écrient: «Retournez à la terre!» Au défilé des vaches et taureaux, des veaux et génisses, chaque animal marche entre deux hommes qui le mènent par les cornes. Sur la bête qui passe, on lève le bras raidi, on fait toucher les fronts avec un geste qui explique la locution du droit romain: «Le mort saisit le vif.»--Et cette autre du droit canon: «Les biens de mainmorte.»
Sur le bûcher, composé de sept essences de bois, on étale plusieurs objets, propriété personnelle du décédé, quelques comestibles, sans oublier une cruche d'eau. On allume un feu par la friction de bûchettes sacrées. Tant que la flamme s'éprend, le corps est balancé par trois fois, puis couché et retourné la face vers le sol: attitude classique des victimes vouées aux dieux infernaux.
«Sois tranquille! Sois tranquille! nous te pourvoirons de taureaux et de génisses! Puissent tous les péchés t'être pardonnés! Va sans crainte, va! tu ne manqueras jamais de lait à boire!»
Au dernier moment, on coupe une boucle de cheveux sur la tête que la fumée enveloppe déjà. Et les femmes de se rogner aussi la chevelure à mi-longueur, de geindre, de hurler, de se lamenter, deux à deux, front contre front.
Une ou deux vaches sont amenées; hommes et jeunes gens se mettent après, les saisissent par les cornes, les poussent, les repoussent, les frappent, les rouent de coups, et finissent par les abattre sans armes autres que des bâtons noueux[319]. Les pauvres animaux, traités jusque-là avec une affectueuse mansuétude, résistent comme ils peuvent, parviennent parfois à encorner et piétiner quelques assaillants, qui ne s'épargnent pas à crier et s'agiter, à frapper, s'enivrant de bruit, de tumulte et de confusion. Et quand les malheureuses bêtes ont succombé, tous de se précipiter sur les corps pantelants, de caresser le cou, les flancs navrés, la tête meurtrie; les assommeurs semblent maintenant n'avoir eu au monde rien de plus cher que leurs victimes.
[Note 319: Coutume que nous retrouvons chez les Betsilés de Madagascar.]
Pendant la bagarre, le cadavre brûlait. Les fragments du crâne, les os calcinés, sont déposés avec la boucle de cheveux dans un mouchoir, pour être suspendus à un pilier de la maison. Autour de ces reliques flottera désormais le fantôme d'un Lare familier.
Les bijoux d'or et d'argent sont extraits de la cendre et emportés: l'âme qui vient d'abandonner la dépouille périssable est censée en avoir recueilli la partie immatérielle. Les débris sans valeur, friperie roussie et cramée, bracelets de fer tordus, couteaux ébréchés, anneaux gauchis, sont enfouis avec les cendres qu'on recouvre de terre. Une pierre est jetée par-dessus et sur le monticule on brise une cruche. Le Palal clôt la solennité, en jetant une poignée de grains sur les fragments, puis reprend le chemin de l'étable, son sanctuaire, la foule lui ouvrant un large passage. Après quoi, chacun s'incline, touche la pierre du front et s'en va. Sitôt que l'assistance est hors de vue, apparaissent des Cotas qui attendaient avec impatience le moment de dépecer les carcasses.
Désormais, quand on s'entretiendra du défunt, on prendra soin de ne pas prononcer son nom. La hutte élevée pour la crémation est détruite si elle a été faite pour une femme. Elle est conservée, mais personne n'y touche, si elle a servi pour un homme.
Cette première cérémonie est appelée celle des «Funérailles vertes» parce qu'elle dispose des chairs encore fraîches. Les «Funérailles sèches», celles des os, ont lieu pour plusieurs cadavres à la fois. On y brûle les objets d'usage personnel: pots à lait, bâtons, habits, et aussi des modèles de flûtes, d'arcs et de flèches,--modèles, disons-nous, car les Todas ont depuis longtemps abandonné l'usage de ces instruments. On apporte les mouchoirs dans lesquels on a ramassé les débris calcinés et on les verse dans un manteau: un pli par mort. Puis le manteau sera accroché à la porte du Temple-Étable. Les morts entrent ainsi parmi les divinités protectrices du clan.
A ces mânes on sacrifiera des vaches, une au moins par individu. Autrefois, on en a vu expédier une quarantaine en une seule fois; mais l'autorité britannique a interdit l'immolation de plus de deux bêtes par homme. De chaque animal abattu, le mufle est mis en contact avec le manteau mortuaire; la vache expirante envoie son dernier souffle sur les restes de l'ancien maître.
Les ossuaires hauts d'une douzaine de pieds, tressés en paille, en forme de grands éteignoirs, ne ressemblent en rien aux antiques monuments funéraires, parsemés dans la contrée, cromlechs et cercles de pierre appelés par les Todas _p'hius_,--d'un mot signifiant urne, ou pot,--et par les autres indigènes _Pandou Kolis_, les Tombes des Pandous. Au-dessous des larges dalles, on trouve des cendres et charbons, des tessons, des pointes de lances et de flèches, des clochettes, parfois des pièces d'or, et des terres cuites, représentant divers animaux, tels que paons, boeufs, tigres et antilopes[320].
[Note 320: Hough, Harkort.]
Le grand souci du mort a été de se faire suivre par des vaches qui le nourriront de lait. Et les missionnaires de goguenarder la matérialité de cette âme qui mange et qui boit; ils demandaient si ces vaches maigrissent, et si les vers se mettent aux fromages? Ces objections embarrassaient fort les pauvres Todas, qui, à bout d'arguments, finissaient par dire:
«Tout ça, c'est des chicanes! Il y a un long temps que les pères ont enseigné ce qu'il faut croire, et nous nous y tenons. On vit de l'autre côté comme ici; cela est sûr, cela est certain. Naître n'est point facile, mais une fois qu'on a commencé à vivre, il n'y a qu'à continuer.»
Les convertisseurs insistaient; mais les interlocuteurs coupaient court:
«Ça nous casse la tête. Mieux vaut ne rien penser et se tenir tranquille. Assez comme ça!»
N'ayant d'autre souci que leur lait, d'autre préoccupation que leurs troupeaux, les Todas se gratifient d'une immortalité bienheureuse: bergers indolents, en de verdoyants pâturages ils guideront de superbes taureaux rouges, de belles vaches blanches. La mort, disent-ils, n'est qu'un passage, la seconde vie ne diffère en rien de la première. Am nor, Outre-Tombe, est une contrée en tout semblable aux Nilgherris, sauf qu'elle s'étend au loin[321], que les herbes sont plus hautes, et plus gras les troupeaux. Entre le présent siècle et l'éternité, il est un moment commun, le trépas; entre le monde terrestre et les régions au delà, il est un point de contact, le Makourti, ombilic de la Terre, pilier du Firmament. C'est un rocher montant au ciel et dominant une plaine immense. Sur la plate-forme se rassemble la troupe des âmes dont la cérémonie des Funérailles sèches a rompu tous les liens avec la terre. Du haut du précipice, les pauvrettes jettent un coup d'oeil sur les prairies où paissent les heureux troupeaux, un dernier regard sur le village dont les fumées montent à travers les bouquets d'arbres, un long regard sur la maisonnette chérie devant laquelle veaux, chiens et enfants se houspillent, courent et bondissent pêle-mêle... Le soleil s'abaisse, s'enfonce dans les splendeurs dorées de l'occident... Après lui les âmes font le saut; du pic elles plongent dans l'abîme, roulent dans les profondeurs vertigineuses, jusqu'à ce qu'un flocon de vapeur arrête leur chute. Elles remontent dans les airs immenses, nagent à travers les flots aériens, se laissent glisser dans un sillage de rayons, abordent les nuages blancs et roses, îles flottantes dans l'océan d'azur, joignent l'astre glorieux et disparaissent derrière les brumes violettes.
[Note 321: _Am-nor_, _Huma-Norr_, _Om-Norr_, le Vaste Pays, Cfr. le Hadès Eurynome avec Eurydice pour souveraine.]
En Polynésie, raconte Wyatt Gill, les âmes des guerriers s'élancent aussi d'un roc en surplomb, joignent le brillant cortège d'Esprits, accompagnent le Soleil magnifique dans sa descente vers Hawaïki, séjour de félicité, jardin des Hespérides.
Et dans les nébuleuses de la Voie Lactée, le brave Toda distingue parfaitement les troupeaux de boeufs qui paissent les prés célestes parsemés d'étoiles. Homère et Hésiode savaient aussi la plaine émaillée d'asphodèles, où d'âge en âge, de siècle en siècle, la chèvre Amalthée, le Bélier à toison d'or, Io, la plus belle des génisses, et le taureau de Jupiter, broutent les fleurs étoilées de la Nuit, gardés par le bouvier aux mille yeux, Argus, qui les enveloppe de son triste et éternel regard.
* * * * *
Les bergers des Nilgherris s'absorbent dans les préoccupations de l'étable et de la laiterie, au moins autant que dans celles de la famille. Les animaux, avec lesquels ils vivent en rapports d'intimité absolue, leur communiquent de leur physionomie et de leur manière de sentir. Même aspect doux et lourd, même gravité, même flegme pacifique traversé par des éclairs de colère, même patience coupée par des fureurs passagères, même calme veiné de férocité. La voix sourde, profonde et pectorale, imite à l'occasion les beuglements, ronflements et mugissements. Le dialecte est assez guttural pour plaire aux pâtres de Schwytz, aux bouviers d'Uri, aux «armaillis des Colombettes».
Le petit monde qui habite les hauteurs des Nilgherris est né de la Vache, tette à son pis maternel. Panser, traire, baratter, faire du caillé, existe-t-il plus nobles occupations? Pour les yeux est-il plus agréable spectacle que celui de contempler ces grands et superbes animaux? Si on ne peut les approcher, on les regarde de loin; on les entoure d'un respect admiratif qui touche à l'adoration. Le pâtre les guide et les caresse avec une baguette longue et mince, leur «parle buffle», dit Marshall, a trouvé un langage bufalin:
«Enlevez-leur la vache, et du coup leur entière société se détraque et s'écroule. Les soins dévotieux dont ils entourent leurs troupeaux, voilà leur culte, et leur religion. Le Toda rêve vache... Regardez bien! l'oeil vague, l'air absent, il ramasse une branche fourchue, la courbe, la taillade et l'arrondit en paire de cornes. Au soir, les enfants reviennent du pâturage avec une brassée de ces cornes, auxquelles ils ont travaillé toute la journée.»
Étonnez-vous donc que la Terre, mère des humains, aux fécondes mamelles, ait été adorée sous forme de vache! Les peuples agriculteurs ont la religion du Taureau, les pasteurs celle de la Vache et de la Brebis.
«Glorieux Jupiter, le plus grand des Olympiens, toi qui te plais dans les crottins des brebis, qui aimes à t'enfoncer dans les fientes des chevaux et des mulets...»
chantait un Orphée[322] au temps qu'Homère célébrait les divins porchers[323]. Ce culte pour les bovidés n'a pas disparu autour de nous,--sans parler du Veau d'or.--Un de nos «bons paysans» appellera le vétérinaire pour sa vache, avant que de s'adresser au médecin pour sa femme. Dans une école d'Appenzell, un inspecteur en tournée interroge un garçon à mine intelligente: