Les primitifs: Études d'ethnologie comparée

Part 28

Chapter 283,739 wordsPublic domain

Tari, dit la légende khonde, avait en l'intention de subir chaque fois le sacrifice en sa personne. Elle voulait faire comme le grand roi Vikramajit[394], qui,--plus fort que messire saint Denis, et même que le béat saint Oriel[395],--chaque soir, coupait lui-même sa propre tête et la portait en offrande aux Dévi[396]. Mais les adorateurs de la déesse virent la difficulté du système et l'assurèrent qu'il suffirait qu'elle se fît égorger par délégation. Tari voulut bien se rendre aux raisons qu'on lui donnait. Elle accepta la théorie qui depuis a force de dogme: les Dieux ne demandent qu'à être immolés au profit de l'humanité, mais ils ont souvent autre chose à faire, et peuvent n'être pas disposés pour le quart d'heure. S'ils n'interviennent en personne, ils interviendront par substitut, s'incarneront en des _mériahs_ ou intermédiaires[397]. Le mériah sera le plénipotentiaire du Dieu, son fondé de pouvoir et son autre lui-même[398].

[Note 394: Sherwill, _The Rajmahal Hills_, _Journal of the Asiatic Society_, 1851.]

[Note 395: Frodoard, _Histoire de l'Église de Reims_.]

[Note 396: Yule, _Marco Polo_.]

[Note 397: Quelques indianistes, expliquant le mot de _mériah_ par celui de _médiation_, rappellent que le nom des miris du Bengale, messagers ou commissionnaires, signifie entremetteurs.]

[Note 398: Tim., II, 5.--Hébr., IX, 15.]

Sur cette donnée, les Khonds et congénères érigent la victime en divinité, la flattent, vantent sa beauté, chantent ses louanges, dansent autour. A la nuit tombante ils se précipitent pour la toucher--la malheureuse porte bonheur!--En un clin d'oeil, ils la dépouillent de ses vêtements, les mettent en lambeaux en se les disputant; ils parfument leurs mains dans sa chevelure, raclent ses cosmétiques, sollicitent un crachat qu'ils s'étendront soigneusement sur la figure[399]. Puis la multitude se retire, laissant la nouvelle déesse solidement attachée au poteau, son trône et sa colonne de gloire; l'abandonne affamée, palpitante, nue, dans le froid de la nuit, au milieu des terreurs de la forêt, attendant l'horrible tragédie du lendemain. Quelle veillée! La nouvelle fille des Dieux est censée en conversation intime avec la grande Tari, devenue sa mère et patronne. Que disent à la pauvrette l'immense solitude et l'effrayant silence coupé par le miaulement du tigre, le glapissement des fauves et par les voix mystérieuses de la forêt, proférant des mots inconnus? Que répond-elle aux astres éternels qui la contemplent de leur regard fixe, aux étoiles scintillantes qui lui font signe: Demain, tu seras des nôtres?

[Note 399: Ricketts.]

Au matin, tout le village revient pour en finir. Musique et tintamarre, fifres, gongs et clochettes, cris et hurlements assourdissants. On s'emplit de bruit et de tapage comme jadis Bacchants et Bacchantes; comme aux mystères d'Éleusis «on mange du tambourin, on boit de la cymbale». Car il est des choses auxquelles on ne se résoudrait jamais, n'était qu'on a noyé sa raison dans l'ivresse, émoussé toute sensibilité dans une excitation désordonnée; n'était que chacun veut dire: «Je n'y suis pour rien!» Alors la foule est seule responsable, c'est-à-dire personne. L'axiome, «le tout, somme de ses parties», ne s'applique pas aux multitudes.

Quoi qu'il en soit, on entoure la pauvre fille, on la plaint, on se souvient comment hier encore on la traitait en favorite, compagne de tous les jeux; on se rappelle les mots, les reparties, les traits touchants de celle qui supplie et se débat dans ses liens: «Voyez comme elle pleure! Aurez-vous le courage de la tuer? Comme elle était gaie, aimait à rire, aimait à chanter! Tu sais qu'elle était la bonne amie de ton garçon? Elle a pensé te donner un petit-fils.» Plus d'un brave père de famille, qui serait désolé que l'infortunée en réchappât, larmoie et s'apitoie autant ou plus fort que les autres; il y gagne de verser des larmes exquises de douceur, d'en faire verser aux bonnes âmes; bien plus, de faire sangloter la mériah: heureux présage! On ne nous dit point que victime liée au poteau ait jamais été délivrée. L'instinct du drame nous est inné, les plus brutaux et grossiers ont, par intervalles, le besoin de s'apitoyer, irrécusable preuve qu'ils sont charitables et sensibles. Et puis, l'infortunée est déjà déesse, il ne faut pas l'oublier. Si elle fond en pleurs, les nuages répandront sur les campagnes des pluies bienfaisantes; son sein, se gonflant de soupirs et s'agitant en sanglots, communique la vie aux semences, la fertilité au sol.

Quand l'émotion est au comble, l'officiant fait signe; la multitude se calme, se range en bon ordre à l'entour. L'esprit divin envahit le prêtre et l'inspire, lui fait raconter l'origine de l'institution sacrée:

«Au commencement, la Terre, masse informe de boue, n'aurait point supporté la demeure d'un homme, ni même son poids; dans ce limon délayé et toujours mouvant, ni arbre ni herbe ne prenait racine.

«Alors Dieu dit: Répandez du sang humain devant ma face!» Et l'on sacrifia un enfant devant lui... Tombant sur le sol, les gouttes sanglantes fixèrent le terrain et le consolidèrent.»

Cette croyance est assez générale. On sait plusieurs rajahs de l'Inde qui répandaient du sang humain sur les fondements des édifices publics, mais l'illustre Chah Djihan se contenta d'égorger des animaux sur la première pierre de Delhi[400]. La Birmanie branlait sous les pieds, jusqu'à ce que Rani Attah l'eût consolidée par un sacrifice. Idée connexe: Érin, l'Ile Sainte, émergeait chaque septième année, puis rentrait sous l'eau, mais un ange la fixa en jetant sur elle un morceau de fer[401]. Les deux roches qui devaient porter Tyr flottaient à l'aventure, jusqu'à ce qu'on les eût aspergées de sang:

[Note 400: Rajendralala Mitra, _Indo Aryans_.]

[Note 401: Sepp, _Heidenthum und Christenthum_.]

«Sous les libations du sang sacré, les collines errantes s'enracinèrent dans les vagues, et, sur les rochers, désormais inébranlables, les fils de la Terre élevèrent Tyr, la cité au large sein[402].»

[Note 402: Nonnos, _Dionysiaques_.]

Les Nègres, eux aussi, avaient fait la même découverte. Sur la place que devait occuper son palais, le Grand Djagga fit décapiter un homme; à travers le sang qui jaillissait, il marcha vers les points cardinaux, puis donna le premier coup de pioche[403].

[Note 403: Bastian, _San Salvador_.]

Sans doute, cette croyance avait été fondée sur l'observation plus ou moins nette que, en zoologie, la formation du squelette résistant coïncide généralement avec l'apparition du sang rouge, dont on avait remarqué les propriétés agglutinantes. On avait conclu que le sang aspergé donne consistance aux boues et aussi à la chair, autre limon. Le sang coûtait si peu jadis!... Mais revenons à notre texte[404]:

[Note 404: Plusieurs textes de rédaction légèrement différente ont été reproduits ci-après, sous une forme quelque peu condensée.]

«Et par les vertus du sang répandu, commencèrent les semences à germer, les plantes à croître, les animaux à se propager.

«Et Dieu ordonna que, pour maintenir la Terre ferme et solide, elle fût arrosée de sang à chaque saison nouvelle. Ce qu'ont fait toutes les générations qui nous ont précédés.

«Assise sur une pierre, un jour Tari mangeait des pommes. Voilà qu'en les pelant, la déesse se coupa le doigt et le sang tomba sur le sol, humecta le terrain aride. Et tout aussitôt, de chaque goutte, de chaque gouttelette poussèrent des plants de riz, et la campagne se prit à fleurir[405].

[Note 405: Des fleurs jaillirent de la blessure faite à Odin par un sanglier. Ainsi les roses surgirent du sang de Vénus, quand elle se piqua aux ronces, en courant vers Adonis qui se mourait. Et au même endroit, la Mère de Grâce, Notre Dame marchant sur le rocher, se coupa au talon, et laissa derrière elle une traînée de ces fleurs qu'on a, depuis, appelées les «Roses de Jéricho». Sepp, _Heidenthum und Christenthum_.]

«Tari considéra le riz si dru, le riz si verdoyant. Elle comprit combien étaient grandes les vertus du sang. Si quelques gouttes seulement avaient fait cette abondance, quelle fertilité ne découlerait pas de ses veines largement ouvertes! Tari pensa donc à s'offrir en sacrifice. Tari se présenta, tendit le front au couteau, disant: Me voici, je suis la mériah, je viens pour être immolée[406].

[Note 406: Cfr. Hébr. X, 7; IX 11, etc.]

«Les Dieux et les hommes répondirent: Tu dis bien, tu fais bien, ô Tari Pennou! Mais si nous t'immolons une fois pour toutes, la vertu de ton sacrifice irait s'affaiblissant de jour en jour. Il vaut mieux te sacrifier tous les ans et chaque fois qu'on en aura besoin.

«C'est pourquoi, ô Pennou, tu entreras dans le corps des mériahs à la saison des semailles, ou quand les mauvais esprits désoleront la terre, souffleront les vents empoisonnés de la sécheresse, les miasmes de l'aridité, de la pestilence. Tu seras alors sacrifiée pour le bien de tous.

«Et la chose fut agréée entre Tari, les Dieux et les hommes. Depuis, ô Khonds, il en fut toujours ainsi.

«Pourquoi donc, peuple, te lamentes-tu? Et toi, mériah, pourquoi crier, pourquoi sangloter? Ce n'est pas ta faute ni la nôtre, ni celle des parents qui t'ont vendue. Tu as été achetée, tu as été payée. Nos sueurs et notre travail ont acquis ta personne, nous n'avons donc point péché contre toi. Il faut un sacrifice--toi, lui, elle, qu'importe? Le sort est tombé sur toi, le Destin a prononcé. Quand, lasse et épuisée, la Terre doit porter des moissons nouvelles, comment lui rendre la force, sinon avec du sang? Donne le tien, donne-le, comme Pennou donna le sien, sans hésiter!»

Ouvrons une parenthèse. Soit que les aborigènes aient emprunté aux Indous cette partie de leur culte, soit que les deux religions aient même nature et même origine, il est incontestable que la théorie khonde du sacrifice est identique à celle que développe le Bhagavat-Gita:

«En même temps que l'homme, le Créateur créa le sacrifice, disant: C'est par la vertu du sacrifice que vous vous propagerez. Hommes, le sacrifice sera votre vache d'abondance. Par lui, vous ferez vivre les Dieux, et les Dieux vous feront vivre. Et vous faisant ainsi vivre les uns les autres, vous jouirez d'une heureuse existence. Mais qui mange, sans faire part aux Immortels de la nourriture qu'ils ont fait surgir, n'est autre qu'un voleur. Ceux qui sont honnêtes et probes pensent aux Dieux d'abord, à eux-mêmes ensuite. A ne se soucier que du ventre, on avale le péché. Il n'est de vie que celle qui provient des aliments, lesquels dérivent de la pluie causée par le sacrifice.»

Brahma est «l'impérissable sacrifice»; Indra, Soma, Hari, et les autres Dieux s'incarnèrent en animaux[407], à la seule fin de se faire immoler. Pourousha, l'Être universel, se fit égorger par les Immortels, et de sa substance naquirent les oiseaux de l'air, les animaux sauvages et domestiques, les offrandes de beurre et de caillé[408]. Le monde, déclaraient les Richis, est une série de sacrifices se muant en d'autres sacrifices. Les arrêter, ce serait suspendre la vie de la Nature[409]. Siva, auquel les Tipperahs du Bengale passent pour avoir sacrifié jusqu'à mille victimes humaines, par an, disait aux brahmanes: «C'est moi qui suis la véritable hostie; c'est moi que vous égorgez sur mes autels.»

[Note 407: Vastou-Yaga.]

[Note 408: _Le Brahma karma._]

[Note 409: Wilson's _Vishnu Surana_.]

Et la religion hindoue s'accorde avec toutes les religions qui ont eu conscience d'elles-mêmes. Quetzalcoatl,--si l'espace le permettait, nous pourrions commenter les multiples et étonnantes ressemblances entre la symbolique des sacrifices mexicains et celle des mériahs,--Quetzalcoatl se piqua aux coudes et aux doigts pour en tirer du sang qu'il offrit sur son propre autel. Pendant neuf jours et neuf nuits, le dieu Scandinave Odin fut, en l'honneur d'Odin, pendu à l'arbre secoué par les vents:

«Je sais avoir été pendu à l'arbre secoué par les vents pendant neuf longues nuits. Une lance m'avait transpercé: j'étais voué à Odin, moi-même à moi-même[410].»

[Note 410: Edda, _Odin's Runenlied_.]

Encore aujourd'hui, le prophète Élie, invisible sur le mont Morijah, continue à faire fumer des holocaustes en bonne odeur à l'Éternel. «Car n'était le sacrifice perpétuel, le monde ne pourrait subsister», disent les rabbins[411]. Philon de Byblos rapporte le mythe de Bélus l'ancien, immolant son file Bélus le jeune[412]. Bélus, sacrifiant Bélus, se faisait le précurseur de l'Éternel Jéhovah. Mais reprenons le fil de notre liturgie:

[Note 411: Eisenmenger.]

[Note 412: Vastou-Yaga.]

«Tons les vivants souffrent, et tu voudrais, toi, être exempte de la douleur commune? Sache qu'il faut du sang pour faire vivre le monde et les Dieux, du sang pour maintenir la création entière et perpétuer l'espèce. N'était le sang répandu, ni peuples, ni nations, ni royaumes ne conserveraient l'existence. Ton sang versé, ô mériah, étanchera la soif de la Terre, qui s'animera d'une vigueur nouvelle.

«En toi, la Pennou renaît pour souffrir, mais, déesse à ton tour, tu renaîtras dans sa gloire. Alors, mériah, souviens-toi de ton peuple khond, souviens-toi du village où nous t'avons élevée, où nous avons eu soin de toi!

«O Tari mériah! délivre-nous du tigre, délivre-nous du serpent! O Pennou mériah! donne ce que notre âme désire!»

Et chacun d'exprimer alors ce qui lui tient le plus à coeur. Les invocations ne sont pas terminées, que le djanni saisit sa hache et s'approche de la mériah. Il ne faut pas qu'elle meure dans ses liens, puisqu'elle meurt volontairement et de son plein gré, dit-on. Il la détache du poteau, la stupéfie en lui faisant avaler une potion d'opium et de datura, puis, du revers de la hache, lui casse coudes et genoux.[413]

[Note 413: Tiele, _Histoire des religions anciennes_.]

Sensiblement le même quant au fond, le rituel variait quant aux détails de l'exécution. La plupart des cantons avaient leur méthode particulière. La Divinité fêtée portait différents noms. Les uns invoquaient la Terre et les autres le Soleil, et dans ce dernier cas on immolait au moins trois hommes placés en ligne de l'est à l'ouest. On lapidait, on assommait à coups de casse-tête ou de lourds anneaux de fer achetés exprès; on étranglait, on écrasait entre deux planches. On noyait dans une mare de la jungle ou dans un baquet qu'emplissait du sang de porcs. Il y en avait pour tous les goûts. Ici, on administrait un narcotique à haute dose, pour abréger les souffrances; là, tout au contraire, on les voulait augmenter, prétendant que le sacrifice serait d'autant plus efficace qu'il avait été plus douloureux. Parfois la victime était rôtie à petit feu, supplice choisi comme cruel entre tous; parfois elle était expédiée en un seul coup au coeur, et, dans la poitrine béante, le prêtre plongeait un marmouset de bois, le gorgeait de sang. Ailleurs, la mériah était attachée au poteau par les cheveux, quatre hommes écartaient ses jambes, étendaient ses bras en croix et le djanni la décollait. Ou bien, la saisissant par les quatre membres, ils la tenaient horizontalement, le visage tourné vers le sol; le prêtre prononçait une courte prière, tranchait la nuque qui s'égouttait dans un trou; le sang s'épanchait à flots dans la déesse chthonique. D'autres employaient un procédé plus compliqué: pour faire tomber la victime, tête baissée, dans la fosse, ils la suspendaient, sur le vide, par les talons et le cou. Afin de ne pas être étranglée, instinctivement, elle se retenait par les mains aux côtés de la tranchée, et le prêtre, avec la serpette, de la taillader aux chevilles, aux cuisses et dans le dos; au septième coup, il la décapitait. La chose faite, il fichait au poteau le fer rouge et gluant, l'y laissait jusqu'au prochain sacrifice. Après la troisième exécution, la lame avait bien mérité; on venait en grande pompe la détacher, lui donner ses invalides dans un temple. Autre méthode: le djanni forçait la tête du patient dans un bambou fendu, dont un assistant serrait les moitiés avec une corde. La foule n'attendait que le moment; avec des cris d'ivresse et des rugissements de fauve, elle sautait à la curée, et chacun de travailler des ongles et du couteau; tous arrachaient un lambeau de chair palpitante, tous dépeçaient et déchiquetaient.

L'emploi du coutelas, observons-nous, témoigne encore d'un certain adoucissement de moeurs, car maintes hosties étaient déchirées à belles dents: témoin le chevreau qu'on lacérait vivant aux mystères de Bacchus Zagreus. Tout anciennement, c'était un homme qu'on mettait en lambeaux sur l'autel de Dionysos Omostès, Dionysos le Mange-Cru[414].

[Note 414: Plutarque, _Vita Themist._, XIII; Pelopon. XXI.--Clemens, _Cohortationes ad gentes_.]

Tari, digne cousine de Moloch et «autres dieux de sang» n'est point la seule de son espèce parmi les divinités khondes. A une foule d'autres génies, aériens, terrestres, souterrains, il faut du sang, beaucoup de sang. Si on ne les en gorge, le sol restera aride et infertile; ni la pluie ni le soleil ne viendront en leur temps.

Les Celtes, nos ancêtres, avaient aussi leurs mériahs; ils achetaient des esclaves qu'ils traitaient largement, et, l'année révolue, ils les conduisaient en grande pompe au sacrifice.--Tous les douze mois, la tribu scythe des Albanes engraissait une hétaïre pour la tuer à coups de lance devant l'autel d'Artémis[415].--Au retour de saison, des hiérodules, qu'on avait nourries d'aliments exquis étaient sacrifiées à la déesse syrienne.--«Les Esprits de la Terre sont altérés de sang», disait Athénagore.--Aux Thargélies, les Athéniens ornaient splendidement un homme et une femme qu'ils avaient entretenus aux frais de l'État, les conduisaient en procession et les brûlaient à l'entrée de la campagne.--Aux fêtes de Patræ, en Achaïe, on jetait des animaux sauvages dans un bûcher flambant;--chez les Tyriens, des brebis et des chèvres; le culte de Déméter et celui de Moloch versaient l'un dans l'autre:

[Note 415: Strabon.]

_Mos fuit in populis, quos condidit advena Dido, Poscere cæde Deos veniam, ac flagrantibus aris, Infandum dictu, parvos imponere natos; Urna reducebat miserandos annua casus[416]!_

[Note 416: Cf. les relation de Thomas Herbert; Paul Lucas, _Voyage au Levant_; Pietro della Valle, _Viaggi_.]

Passons sur les horreurs de Carthage répétées à Upsala par les Scandinaves, à Rügen et Romova par les anciens Slaves. Jusqu'à ces derniers temps, les Ispahanais célébraient la «Fête du Chameau», ou «du Sacrifice d'Abraham», notons la synonymie. Le grand-prêtre de la Mecque envoyait un sien fils adoptif, montant un chameau bénit. Cet animal était promené en grande pompe par la ville; à un moment donné, le roi décochait une flèche contre ses flancs. En un clin d'oeil, la pauvre bête était abattue, hachée, chapelée, déchiquetée, emportée et distribuée au loin, chacun en voulait, ne fût-ce que le plus mince des fragments, pour le mettre dans une grande marmite de riz[417]. Les Ghiliaks[418], les Aïnos aussi, adoptaient un ourson, le caressaient, le dorlottaient, le traitaient en enfant gâté, jusqu'au jour où ils s'en disputaient les morceaux. Les nègres contemporains ne croient pas acheter trop cher les minces succès de leur agriculture en empalant ou en coupant le cou à des jeunes filles superbement parées; persuadés qu'il faut du sang pour appeler la pluie[419]. Même dogme professé par les Peaux-Rouges. Ainsi, les Paunies tuaient une captive des Sioux en lui infligeant d'horribles souffrances, et de son sang aspergeaient les champs de fèves et de citrouilles[420].--Les Loups immolaient une vierge au Génie du maïs[421].--Au Mexique et au Nicaragua, la victime, avant d'être égorgée, recevait des honneurs plus que royaux, car on voulait qu'elle représentât la divinité, se faisant immoler pour le bien de tous. On ne nous dit point que sa chair fût enterrée dans les champs, mais le coeur, fontaine de sang, était le revenant-bon des chefs et des prêtres[422]. Ces exemples pourront suffire.

[Note 417: Silius Italicus, _Punica_.]

[Note 418: Deniker.]

[Note 419: Adams, Cf. le veau des Ahrifa d'Alger.]

[Note 420: Bancroft, _The Native Races of America_.--P. de Smet, _Annales de la Propagation de la Foi_, 1843.]

[Note 421: James.]

[Note 422: Adolf Bastian, _Der Mensch in der Geschichte_. Lagos.]

De la mériah tailladée et mise en pièces, les djannis ne laissent que les entrailles et la tête, encore celle-ci est-elle le plus souvent dépouillée des cheveux. Les oiseaux, les chacals n'ont pas longtemps à ronger, car, dès le lendemain, entrailles, crâne et squelette sont brûlés en même temps qu'un bélier. Soigneusement recueillie, et non sans solennité, la cendre est ensuite confiée aux vents pour qu'ils la disséminent dans les campagnes; en quelques endroits, on la mélange aux grains et semences qu'on veut soustraire aux attaques des insectes. Cette cendre[423] possède toutes les propriétés de la chair vivante, toutes les vertus du sang qui donne au riz, au blé, au millet la faculté d'entretenir la vie, de la nourrir. N'était son action, l'indigo ne pourrait acquérir sa belle couleur bleue, le camphre ne se déposerait pas dans la tige du camphrier[424]. N'était qu'on en a barbouillé le seuil, les maisons et les greniers seraient envahis par les esprits de la fièvre, de la pestilence et de la famine[425].

[Note 423: Cf. Hébreux, IX, 13.--Nombres, XIX, 9.]

[Note 424: Ibn Batoutah.]

[Note 425: Cf. Exode, XII, 13.]

Les débris de la victime, les meurtriers se les disputent, pour les enterrer au plus tôt dans leur jardin, ou les suspendre à une perche au-dessus du ruisseau qui arrose leur champ. Au plus tôt, car, dès le soleil couché, la viande victimale a perdu son efficacité. Les villages qui concourent au sacrifice organisent des relais, font merveilles de célérité. Qu'un cultivateur enterre en son enclos le cadavre entier ou le bout du petit doigt, n'importe, l'effet est le même. Sur ce dogme fondamental, la théologie djanni se rencontre avec la chrétienne. La chair divine opère qualitativement et non quantitativement; elle agit par sa nature et non par son volume; ce n'est point un fumier à étendre par charretées, mais un point lumineux qui rayonne au loin. Chthonisme ou catholicisme, le mystère se formule en termes identiques: l'Être suprême s'incarne pour communiquer la substance au fidèle qui le mange. Tari transmet au sol sa fécondité par l'intermédiaire de la mériah. L'action de la chair divinisée s'arrête aux bornes de la propriété bénite et n'en dépasse jamais les limites. Aux dévots du Christ, la faculté est déniée de communier par procuration. De même, pour féconder ses sillons par un filament de chair sanctifiée, le propriétaire khond ne pouvait se faire suppléer par aucun voisin ou ami. Le premier à frapper la Tari incarnée, le premier à ouvrir la veine fécondante, à trancher dans les muscles qui contiennent la vie, s'empare de la bouchée exquise, du morceau suprême. Il n'est cultivateur qui ne désire être servi avant les autres, mais tous ne se risquent pas au dangereux privilège[426]. Il faut savoir que le premier à donner du couteau est comme magnétisé par le divin contact. Si on le tuait immédiatement, son corps communiquerait aussi la fertilité aux campagnes. En conséquence, chaque village fait choix d'un champion adroit et robuste, enveloppé de toile en plusieurs tours, mis ainsi à l'épreuve du fer. Tandis qu'il s'efforce à piquer le premier dans la mériah, ses amis veillent à ce que lui-même ne reçoive pas de mauvais coups.

[Note 426: Peggs.]