Les primitifs: Études d'ethnologie comparée
Part 16
Indifférents à la paternité qu'ils ignorent ou dédaignent de connaître, les Naïrs qui ont un héritage à léguer,--que ce soit un trône, des palais ou des propriétés territoriales,--ont été enseignés par une longue tradition que les prêtres, sorciers très distingués, apportent par leur magie toutes sortes de prospérités aux maisons dans lesquelles ils ont la complaisance d'entrer. Les grandes familles se croiraient amoindries si chaque génération ne leur apportait un influx de sang sacré. Avec reconnaissance, elles accueillent les services des prêtres cadets, beaux fils qui viennent munir d'héritiers les oncles à héritage. Le prince régnant recevait avec faveur les jolis Éliaçin, les faisait rafraîchir, les complimentait, les remerciait du grand honneur qu'ils voulaient bien faire à la maison. Puis il introduisait les muguets de sacristie dans la salle où, parées de leur mieux, les attendaient déjà la «Bibi» et les princesses ses filles. La jeunesse liait connaissance, se divertissait, courait les parties de campagne, roucoulait au clair de lune; le printemps suivant voyait éclore une couvée de petits Tambourans. Et la Bibi n'entendait point être négligée. La veille de ses noces, elle avait été purifiée de ses fautes par un Brahmane[275], lequel avait reçu quatre ou cinq cents ducats pour la corvée. Quand l'époux allait en voyage, il la donnait en garde à des prêtres qu'il remerciait à son retour de leur complaisance extrême[276]. Pedro Cabral raconte[277] qu'à Calicut les deux épouses royales recevaient chacune les attentions de dix Brahmanes; un moindre nombre n'eût pas suffi à l'honneur du souverain.
[Note 275: Mounshi Abdoul Bahaman Khan, dans l'_Oriental Christian Spectator_, 1840]
[Note 276: Thomas Herbert, _Voyage_, etc.]
[Note 277: _Collecção de noticias._]
La haute noblesse entend toujours être bien pourvue. Et la petite gentilhommerie réclame sa part. Les lévites se résignent... mais qu'il a d'exigences le culte de Brahma! Combien d'actes de sacrifice! Comptons un peu: les danseuses des temples, hiérodules et bayadères, devoir rigoureux, obligation sacrée;--les Tambourettes;--les princesses et les belles de la cour;--les gentes dames et cointes bachelettes de la province. Plus les familles sont de vieille date et de hautes prétentions, plus elles montrent d'attachement à la coutume. Les naturalistes s'étonnent de l'empressement dévoué que mettent les rouges-gorges, hoche-queues et autres volatiles, à élever l'oiselet qu'un coucou leur glisse subrepticement dans le nid. Ici, toute une population sollicite le coucou. Après la petite noblesse, les caciques de village font valoir leurs droits, les gros propriétaires ne veulent point être oubliés, encore moins les bourgeoises enrichies. Les hommes de Dieu font ce qu'ils peuvent, c'est assez. Au moindre fretin suffisent les prêtres de moindre note; aux classes moyennes, les ecclésiastiques d'âge moyen. Encore faut-il ajouter que les dévots personnages, après avoir fait aux bonnes femmes la charité,--là-bas, le don amoureux se demande et s'obtient pour l'amour du Seigneur céleste,--requièrent quelque aumône en argent. Et voyez comment la classe sacerdotale se montre de commerce plus facile que la gentilhommerie! Sous aucun prétexte, un Naïr «de la haute» ne nouerait de relations avec une fille ou une femme du commun; mais un prêtre se met au-dessus de cette faiblesse, moitié faisant la charité, moitié la recevant. Les vieux Nambouris fréquentent les paysannes et artisanes; sans grand zèle, il est vrai, puisque les rustres et prolétaires sont le plus souvent obligés de faire la besogne eux-mêmes. Cependant, à l'arrière de la cabane une petite porte s'entr'ouvre dès que le religieux vient y frapper. Même, on a l'attention de réserver pour son usage exclusif quelques menus ustensiles en métal, car ils ne pourraient manger, boire ni même se laver dans des vases contaminés par le contact des espèces. Permis de toucher à la femme soudra, mais non point à la cruche qu'elle rapporte de la fontaine. Un de ces Brahmanes se plaignait au missionnaire Weitbrecht[278] de n'avoir pas moins de dix épouses sur les bras.
[Note 278: _Journal des Missions évangéliques_, 1852.]
«Ces Brahmes Koulinnes[279] sont des étalons pur sang auxquels il incombe d'ennoblir la race, et de cohabiter avec les vierges de caste inférieure. Le personnage vénérable court villes et campagnes; on lui fait des cadeaux en argent et en étoffes; on lui lave les pieds, on boit de cette lavasse, et on conserve le reste. Après un repas servi de mets délicats, il est conduit à la couche nuptiale, où la vierge l'attend, couronnée de fleurs.»
[Note 279: Dr Roberts, _De Delhi à Bombay, Maulaïsseur_.]
Celles qui ne sont pas admises à tant d'honneur demandent, en toute humilité, la permission de baiser au moins l'organe de l'homme divin[280], la faveur d'avoir, par lui, le front marqué avec une goutte de vermillon[281].
[Note 280: Picart, _Cérémonies religieuses_.]
[Note 281: Tavernier, _Voyages_, etc.]
Toute l'Inde est imbue de la croyance que le sang sacerdotal est doué de vertus régénératrices. Les prêtres itinérants de Siva, connus sous le nom de _djaugoumas_, sont pour la plupart célibataires. Lorsque l'un d'eux fait à une adepte l'honneur d'entrer dans sa maison, tous les mâles qui l'habitent sont obligés de sortir et d'aller loger ailleurs; laissant leurs femmes et leurs filles avec le saint personnage, qui prolonge son séjour autant qu'il lui plaît[282]. Déjà l'_Adi Parva_ du Maha Bharata abonde en historiettes de grands princes et puissants héros qui vont présenter leurs femmes et leurs filles, ornées et magnifiquement vêtues, à un hermite dévot, riche en pénitences, pour qu'il daigne leur accorder un fils de ses oeuvres. C'est, pour commencer, l'auguste Pandou,--c'est le roi Bali,--c'est Vitchitravirya,--c'est Vipaçman,--c'est Djarâsandha,--c'est Bhima,--c'est Khounti bhodja--et il y en a d'autres.
[Note 282: Dubois, _Moeurs de l'Inde_, Cf. Herbert, _Voyage_, II.]
On croit que nous exagérons?--Eh bien, passons la frontière, et entrons en Birmanie, où les grandes familles ont un directeur de conscience, auquel, avant la noce, elles envoient leur fille: «hommage lui est fait de la fleur virginale», suivant l'expression officielle. La première nuit de l'épousée cambodgienne appartenait ou appartient encore au prêtre, digne homme qui ne se laisse pas ainsi déranger de ses prières pour la première venue. Les nobles maisons reconnaissent le service par des cadeaux généreux et de magnifiques présents; en pareille matière, il n'y a pas à lésiner. Les familles bourgeoises s'y prennent à l'avance pour économiser la somme requise; les pauvres la ramassent par souscriptions, ou de bonnes âmes l'avancent sans intérêt, sachant qu'il leur en sera tenu compte dans l'autre monde[283]. Les îles Philippines possédaient naguère de ces prêtres qu'on payait assez cher pour leur complaisance[284].--Les santons Yézids, qui rendent même service, passent pour des bienfaiteurs publics[285]. En Égypte maint sale et vilain derviche est sollicité par des zélatrices, assailli par une troupe de dévotes[286]. Et dans le Nouveau Monde, au Nicaragua, la fille ne se mariait pas avant d'avoir passé une nuit dans le temple avec le prêtre[287]. Mais arrêtons-nous sur la pente, ce sujet n'est pas de ceux qu'on épuise en une page ou deux; rappelons seulement que, sous l'Empire, les dames romaines se jetaient dans les bras des thaumaturges, qu'elles prenaient pour des êtres semi-divins[288], donnant des plaisirs raffinés et une progéniture supérieure.
[Note 283: _Relation chinoise_, traduction Abel de Rémusat.--Lassen, _Indische Alterthumskunde_.--Adolf Bastian.]
[Note 284: Démeunier, l'_Esprit des usages_.]
[Note 285: Creagh, _Armenians, Koords and Turks_.]
[Note 286: _Mémoires du chevalier d'Arvieux._]
[Note 287: Bancroft, _The Native Races of America_. Andagoya.]
[Note 288: Lucien, _Alexandre_.]
C'est ainsi que les Brahmanes dominent toujours, par la religion, un peuple qui avait pourtant réussi à s'affranchir de leur joug politique. Leurs fils sont princes et seigneurs du pays; de génération en génération, leurs bâtards tiennent en main le sceptre du royaume.
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Dans les conditions décrites ci-dessus, les enfants qui voient plusieurs hommes se succéder dans la compagnie de leur mère, paraître puis disparaître, s'attachent à leur oncle maternel, comme au vrai représentant de la famille; ils s'attachent à lui bien plus qu'à leur propre père, quand même ce dernier les aurait élevés, rare occurrence parmi les classes élevées.--«Dans la philoprogéniture de nos moralistes européens, tout est étrange pour un Naïr, l'idée et la chose. Il est enseigné dès la plus tendre enfance que l'oncle est plus proche parent que le père; qu'il doit affectionner son neveu davantage que son propre fils[289].»
[Note 289: Rich. Burton, _History of Sindh_.]
A Ceylan, grand déversoir de la population tamoule, le terme d'oncle passe pour plus honorable que celui de père; on s'adresse aux sorciers et danseurs du diable en les qualifiant d'«oncles, oncles vénérés[290]», titre équivalent à celui qui a cours ailleurs de Pères, Révérends Pères.--La «loi népotique» régit la succession au trône de Travancore, bien que le Maharadja se donne lui-même pour un Kchattrya[291]. Même régime chez les Ilawar d'origine cingalaise. Les Tchanar voisins partagent souvent leur héritage par moitié entre fils et neveux. Mais nous n'allons pas énumérer les peuples et peuplades qui, dans l'Inde et hors de l'Inde, règlent la succession d'oncle à neveu, ou sous la forme plus archaïque de mère à fille. Un homme qui perdrait à la fois son fils et son neveu,--supposons qu'ils soient emportés par une épidémie,--passerait pour dénué de sentiment naturel, s'il manifestait autant de regrets pour son fils que pour son neveu, n'eût-il jamais vu ce neveu, eût-il vu naître son fils et lui eût-il prodigué ses soins. Nous avons pris un cas extrême; mais le plus souvent, l'oncle maternel est bien le vrai protecteur des enfants, celui qui, après les avoir conseillés et dirigés sa vie durant, leur lègue son avoir. Dans le langage familier, les enfants appellent l'oncle: «celui qui nourrit», et le père: «celui qui habille». Prise à la lettre, cette désignation serait souvent inexacte, car tel père subvient à la nourriture en même temps qu'à la vêture de ses enfants; mais elle montre combien l'oncle l'emporte sur le père. Le premier «apanage». Le second fait cadeau des «épingles». L'oncle du Malabar distribue ses objets mobiliers aux neveux et nièces par égales portions. Quant à la terre, elle est transmise par les femmes; la mère la lègue à la fille aînée, sauf à celle-ci d'en confier l'exploitation au frère plus âgé, qui répartit les produits entre les membres de la famille.
[Note 290: John Callaway, _The Practices of a Capua, or Devil Priest_.]
[Note 291: Hunter, _Imperial Gazetteer of India_. Marumakkatayam Law.]
Malheur pire que la mort s'il faut aliéner le _matrimoine_. On n'en a que de rares exemples. La cession est ainsi symbolisée: le vendeur verse sur les mains de l'acheteur une petite cruche d'eau prise à la terre aliénée. Autant que possible ledit matrimoine reste entier à travers les âges; on se garde de le diviser; au lieu de provoquer un partage suivi de morcellement, les frères s'arrangent à vivre dans la «frérière,» ou maison commune.--Quelques auteurs estiment que la succession va des enfants de la soeur aînée à ceux de la deuxième, puis à ceux de la troisième, et ainsi de suite; mais il est plus probable que l'ordre est réglé entre cousins par la date stricte des naissances.
Malgré tant de précautions pour prévenir l'extinction des familles, une rencontre de circonstances malheureuses peut faire tomber un héritage en vacance. Que fera l'homme qui, n'ayant ni soeur ni neveux fils de soeur, n'a pas d'héritier naturel?--Il adoptera une soeur qui perpétuera la famille.--Et si la soeur nouvelle reste sans géniture?--Eh bien, qu'elle en adopte à son tour!
A l'enfant qu'on lui apportera, la matrone tendra ses mamelles, ne seraient-elles qu'enduites de lait. Ce lait, si l'estomac le garde, l'adoption est définitive; mais s'il est rejeté ou si le sein n'est pas pris, il faut se pourvoir ailleurs, chercher autre héritier, autre héritière.
Ainsi constituée, la famille, pour peu qu'elle soit nombreuse, n'a guère pour chefs que des vieillards.--Le Zamorin était le plus ancien d'une parenté qui comptait près d'une centaine de membres. Souvent ses mains affaiblies se fatiguaient à tenir les rênes du gouvernement; et, préférant alors s'adonner à la dévotion, il confiait la direction des affaires à un régent, assisté d'un conseil d'État, toujours composé de cinq princes, héritiers présomptifs, et dont l'âge, par conséquent, se rapprochait le plus du sien. Maintes fois le vieillard appelé au pouvoir n'avait que le temps d'enterrer son prédécesseur, puis s'endormait du dernier sommeil. Ces bonshommes étaient le plus souvent de caractère pacifique; autant de gagné pour le peuple. Sans doute, plusieurs cas d'imbécillité s'étaient présentés, depuis que les souverains ne se poignardaient plus après douze ans de règne, mais on avait oublié de s'en offusquer. Jamais un de ces princes Naïrs n'assassina qui lui barrait le chemin du trône. Ce fait, on n'a pas manqué de le remarquer dans l'Inde, où les dynasties se sont toujours entre-déchirées, donnant aux gouvernés les exemples de frères égorgeant leurs frères, de fils se rebellant contre leur père, de pères empoisonnant leurs fils ou les faisant aveugler. Contraste facile à expliquer: le droit paternel soulève de terribles ambitions, crée des inégalités, des disparates extrêmes entre les plus proches. Le matriarcat, droit égalitaire, n'incite point à haines ni à jalousie, tend à la paix et à la tranquillité, fait les portions égales,--sauf qu'il avantage le plus jeune en quelques endroits.
Somme toute, il y a du bon dans ce Malabar, que ses habitants, avec une ironie dont il ne faut pas être dupe, ont appelé la _Terre des Soixante-quatre abus_. Autant que la Chine, il mériterait d'être appelé le «Pays de la piété filiale». Dans l'empire du Milieu, toutes les institutions civiles et politiques dérivent du droit paternel; ici, elles procèdent du droit maternel. Tout batailleurs, fiers et orgueilleux qu'ils sont, les Naïrs obéissent sans regret à la mère, assistée de l'oncle et secondée par la soeur aînée; le trio gère la propriété commune, à laquelle les participants rendent compte de leurs faits et gestes; ils ne se croient jamais si grands garçons qu'il leur faille se soustraire à la tutelle de «maman»; tant que tient «la vieille branche», ils y restent accrochés.
Que sont loin de nous ces manières d'être et de sentir! Que de siècles nous en séparent! Et cependant, il suffit de quelques jours pour passer de Londres ou de Paris à Calicut et Cannanore.
LES MONTICOLES DES NILGHERRIS
PASTEURS, AGRICULTEURS ET SYLVESTRES
Vers la pointe de la péninsule indoue, à la rencontre des Ghâts de l'Est avec les Ghâts de l'Ouest, se dresse le puissant massif des Nilgherris ou Montagnes-Bleues. Les Anglais lui donnent le nom de _Hills_ ou de collines, bien que l'arête faîtière, dont le Dodabetta est le point culminant, ait encore une hauteur de cinq à huit mille pieds au-dessus de la plaine. Grâce à cette élévation, cette région montagneuse jouit d'un climat salubre et charmant; la température moyenne oscille autour de 15 degrés centigrades. Après la saison pluvieuse, l'atmosphère se montre d'une transparence et d'une pureté admirables; la végétation repart, l'herbe monte, des fleurs à puissant coloris tranchent sur les fougères, les arbres sont envahis par des plantes grimpantes.
Les montagnes abruptes se dressent en muraille coupée par de profondes entailles. A la base, des bambousaies et jungles épaisses, retraite des tigres, ours et sangliers. Aux marécages succèdent des prairies, puis on entre dans la forêt. Au-dessus, des rochers à pic. Sur les plateaux, se déroulent des collines aux flancs ombreux, sillonnées de vallons étroits où courent des eaux limpides. On chemine par des parcs et des bosquets, par des sentiers bordés de mûriers et d'églantiers, le long de prairies où se vautrent les buffles; tout à coup, on se voit sur la lisière du plateau. La vaste plaine s'étend au loin, nuancée, selon les cultures et la forestation, de vert, de jaune et de violet, piquée de blanc par les villes, fourmilières humaines, limitée à l'occident par la mer d'azur; au midi montent les Cardamones délicatement bleutées. L'oeil s'emplit de suaves clartés, plane sur l'étendue, plonge dans les profondeurs éthérées, contemple l'innombrable variété des formes, des couleurs et des mouvements. Au soir, la divine splendeur qui emplissait les cieux se brise en couleurs éclatantes; l'or et l'orangé, le cramoisi, le ponceau et le vermillon, passent par degrés aux nuances rosées et purpurines. Et quand le soleil s'est engouffré dans l'Océan, la terre fatiguée d'éclat, ivre de lumière, ramène sur ses membres voluptueux les voiles d'une ombre transparente, s'enveloppe de silence. L'atmosphère est d'une rare limpidité, les étoiles semblent être plus brillantes qu'ailleurs[292]; les constellations surgissent, semblables à des volées de lucioles, à des tourbillons de pyrosomes et mouches d'or; l'univers infini, qu'avaient caché les éblouissements du jour, apparaît en son auguste majesté.
[Note 292: R. Burton, _Pilgrimage to Meccah_.]
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Sur plusieurs versants des Nilgherris, les malades viennent en de nombreux «sanitoires» se guérir de leurs fièvres et dysenteries. Églantiers, vignes, orangers, pêchers, pruniers, pommiers, poiriers, fraisiers, groseilliers, framboisiers, raves, choux, pommes de terre, toutes les plantes d'Europe[293] prospèrent à côté de l'indigotier et du pavot opiumifère, à côté de caféiers, théiers, et des cinchonas à la bienfaisante écorce. Tôt ou tard, ces cultures et plantations changeront le régime économique et social du pays, modifieront jusqu'à son apparence physique, mais sera-ce pour l'embellir? Quoi qu'il en soit, cette région ne peut manquer de voir son importance grandir, grâce à la salubrité du climat, la fertilité du sol, la diversité de ses produits. Déjà les routes se multiplient, aboutissant à la trouée de Coïmbatour, qui ouvre sur l'intérieur de la péninsule.
[Note 293: Malte-Brun, _Annales_, 1820.]
On nous décrit ainsi les monticoles:
«Race chétive. Les hautes tailles atteignent 1m,58, les moyennes 1m,52; les petites, celles de 1m,42, sont assez nombreuses. Teint foncé. La chevelure, longue et hérissée chez les femmes, tourne au laineux chez les hommes, dont la barbe grisâtre a la rudesse des soies. Bouche petite, lèvres grosses. Poitrine plate, de faible circonférence; épine dorsale quelque peu concave. Longs bras, courtes jambes. Genoux tournés en dehors. Ongles imparfaitement développés. «La race autochtone de l'Inde méridionale, prononce Huxley, a une frappante ressemblance avec les indigènes de l'Australie.» Même profil, même front en surplomb, même chevelure molle et luisante. Arrachez leurs loques, mettez-les tout nus, vous ne les distingueriez.»
Ce portrait, dans ce qu'il a de peu flatteur, s'applique sans conteste aux misérables Iroulas et Couroumbas, aux Cotas à un moindre degré, pas du tout aux Badagas, gros de la population, encore moins aux Todas. Ici, comme en beaucoup d'autres endroits, le genre de vie et l'état social l'emportent sur les questions de race et d'origine. Le signalement, assez correct en ce qui concerne les sylvicoles, devient inexact pour les artisans, faux pour les agriculteurs et bergers.
Les Todas[294] habitent, au nombre d'un millier, la partie supérieure des Nilgherris, en des hameaux clairsemés. Ils se disent les premiers habitants du sol.
[Note 294: _Tudas_, _Toders_, _Todaurs_, _Thautawers_.]
Ils font plaisir à voir. Couleur chocolat clair, comme les montagnards du Béloutchistan. Taille haute, bien proportionnée, de 1m,725 le plus souvent. Membres robustes et musculeux, les extrémités n'ayant rien de la délicatesse et de la gracilité indoues. Traits réguliers. Les yeux bruns, vifs et d'un étonnant éclat, ont une expression pleine d'intelligence, souvent douce et mélancolique, laquelle rappelle le regard du chien. Chez quelques individus, à la moindre surexcitation, les yeux étincellent comme des diamants. Physionomie juive--on n'a pas manqué de découvrir que ces figures, dissemblables à celles des voisins, appartenaient aux descendants des dix tribus perdues d'Israël.--Nez aquilin, lèvres épaisses. Barbe bouclée, chevelure abondante, formant couronne[295]. Le système pileux, remarquablement développé, les distingue de l'Indou[296] et du Dravidien. Leur longévité l'emporte de beaucoup sur celle des Européens, mais on a cru remarquer qu'à manger trop d'opium, ils perdaient de leur fécondité[297].
[Note 295: Caldwell.]
[Note 296: Quatrefages.]
[Note 297: Caldwell.]
Leur ton de voix est calme et grave; chez les femmes un gracieux enjouement remplace la solennité. Ils parlent une langue dravidienne, de forme archaïque, saupoudrée de sanscrit. Habitués à s'appeler et à se répondre d'une colline à l'autre, leur voix est forte et leur prononciation sifflante.--«Le vent parle canara[298].»
[Note 298: Pope, _Outlines of Tuda Grammar_.]
On ne peut qu'être frappé du goût et de la simplicité de leur costume. Ils ont grand air quand ils se drapent dans leur façon de toge qui laisse un bras et une cuisse à nu. Grand dommage qu'ils ne se baignent ni ne se lavent. Les Todelles se tatouent menton, seins, bras, jambes et pieds, les enjolivent de cercles et de carrés, d'anneaux et de bâtonnets.
Le caractère répond au physique. Ils plaisent par un fond de bonne humeur, par leur franchise joviale, la liberté et l'originalité des allures, non moins que par la patience, l'affabilité, la politesse et l'agrément d'une conversation toujours aimable et polie, jamais bouffonne:
«Nous ne pouvions nous empêcher de les aimer, dit Breeks. Ils s'amusaient fort de nos idiosyncrasies britanniques, en riaient sans se gêner, ne se pensant en rien inférieurs à nous.»
Somme toute, les voyageurs ont été très favorables au Toda, au moins tant qu'il était lui-même, et que l'immigration étrangère ne l'avait pas envahi. Mais les missionnaires lui en veulent de ce qu'il n'a mis aucune complaisance à se laisser convertir, parlent de ce peuple comme de «beaux animaux, indolents et fainéants».
«Ils ne cherchent la compagnie de personne, restent immobiles pendant des heures, les yeux perdus dans le bleu, rêvassant à la façon de leurs buffles, n'ayant en fait d'intelligence que de l'instinct.»
Si le niveau intellectuel n'est pas très élevé, au moins la sottise et la niaiserie leur sont inconnues. Tous bâtis sur le même modèle, chacun connaît par intuition les pensées et sentiments d'autrui. D'une simplicité presque innocente, il leur est, ou leur était, impossible de se dérober à une question gênante par une fin de non-recevoir, encore moins par un mensonge; il n'y avait qu'à les interroger pour leur faire dire, bon gré mal gré, tout ce qu'ils savaient.