Les primitifs: Études d'ethnologie comparée

Part 15

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«Les Pani Kotch, voisins des précédents, reconnaissent à leurs femmes une situation privilégiée, qu'elles légitiment par un travail plus actif et plus intelligent que celui du sexe masculin. A elles de fouir le sol, de le semer et complanter; à elles de filer, de tisser, à elles aussi de brasser la bière; elles ne se refusent à aucune corvée, ne laissant aux hommes que les plus grossiers ouvrages. Les mères de famille marient leur progéniture encore en bas âge; dépensent, aux repas des fiançailles, moitié moins pour le conjoint que pour la conjointe. Quant aux filles adultes et aux veuves, elles savent fort bien se trouver des époux; aux riches, les partis ne manquent guère. Le préféré va vivre chez la belle-mère qui règne et gouverne, prenant sa fille pour premier ministre. Si le consort se permet des dépenses auxquelles il n'a pas été autorisé spécialement, il les soldera comme il pourra. On a vu vendre pour esclaves des pères de famille, l'épouse se refusant à payer les amendes qu'ils avaient encourues;--il lui était loisible de convoler en secondes noces[260].»

[Note 260: Hodgson, _Journal of the Asiatic Society of Bengal_, 1849, Dalton.]

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Nulle population ne s'est complu davantage que les Naïrs dans la famille maternelle, ne l'a plus logiquement développée, en dépit des obstacles accumulés contre cette institution par une race admirablement intelligente, et qui, de plus, était servie par la victoire.

Les Brahmanes, cette caste orgueilleuse et d'intelligence affinée, comment eussent-ils renoncé à dominer, à exploiter des populations simples et naïves? Entre le patriarcat et le matriarcat, entre ces deux systèmes de filiation, la conciliation semblait impossible, infranchissable. Ils tournèrent l'obstacle avec une ingéniosité, une persévérance dignes d'une race sacerdotale. Ils étaient obligés de reconnaître que décidément la population indigène ne voulait pas de leur système familial. L'imposer à nouveau, impossible. Et cependant, leur loi était formelle; ils ne pouvaient abandonner la filiation par le père sans se frapper eux-mêmes de déshérence, sans avouer qu'ils s'étaient trompés. Nous verrons comment ils s'y prirent.

Les Naïrs aiment leur famille plus qu'autre chose au monde, en font le but de leur existence. Comme tous les Indous, ils tiennent pour répréhensible l'homme qui, de propos délibéré, refuserait d'être père et se priverait des doux soucis que les enfants coûtent à élever; ils s'indignent contre la fille qui se refuse à être mère[261]; ils vouent à de terribles châtiments dans l'autre monde celle qui n'a pas reproduit l'espèce. Les onze mille vierges, gloire de Cologne, firent bien de se présenter devant saint Pierre qui les reçut avec honneur dans le paradis chrétien; du paradis tamoul elles n'eussent jamais franchi le pont-levis. On marie les Malabares dans leur douzième année et même auparavant. Un astrologue fait choix d'un jour heureux pour la fête, qui est célébrée en grande pompe. Ont été convoqués musiciens et comédiens, saltimbanques, danseurs et danseuses. Sont présents, les parents et amis venus de près ou de loin. L'oncle et les frères de la mariée reçoivent les visiteurs, les présentent à la mère et aux soeurs, parées de leurs plus beaux habits. La demoiselle et le monsieur qu'on lui a choisi pour époux font leur entrée. En grande cérémonie on leur passe au cou une chaîne d'or avec deux carcans mignons, et ainsi enchaînés l'un à l'autre ils vont et viennent devant l'assemblée. Après quelques tours de promenade, on les délivre, mais tout aussitôt l'époux noue à la gorge de l'épousée un _tali_, l'équivalent indou de notre anneau de mariage. C'est un cordon auquel on a attaché quelque bagatelle symbolique: ici une pierre précieuse, là une feuille d'or enroulée en cornet, et traversé par un fil de soie. Sitôt le tali attaché, les jeunes gens sont déclarés unis au nom de la loi, et les divertissements commencent. Après quatre ou cinq jours de festivités, les gens de la noce sont congédiés, même le nouvel époux. On le remercie poliment du service rendu:

[Note 261: «Si une fille, arrivée à l'époque où les signes de nubilité se manifestent, vient à mourir sans avoir eu commerce avec un homme, les préjugés de la caste exigent que le corps inanimé soit soumis à une copulation monstrueuse.» Abbé Dubois, _Moeurs de l'Inde_.]

--«Nous vous remboursons vos dépenses, nous vous faisons cadeau d'un habillement complet, et nous vous mettons dans la main une douzaine de francs, après quoi, vous êtes tenu d'honneur à ne plus encombrer de votre présence l'appartement conjugal.»

Un demi-Brahmane, quelque Franciscain ou Capucin, comme on dirait chez nous, consent parfois à faire lui-même et en personne la remise du tali; mais cet honneur fait à l'épousée, il se refuse à l'oeuvre maritale, pour laquelle consommer on appelle un entrepreneur payé à forfait. Marco Polo, que ces épousailles émerveillaient fort, raconte en substance:

«Les Patamares, faquins et ouvriers du port, embauchés pour la besogne, marchandent leur service, débattent la rémunération; mais s'ils tiennent trop haut les prix, on s'adresse à des Arabes et étrangers, qui, travaillant gratis et sans se faire prier, seraient préférés à tous autres, s'ils savaient s'éloigner à temps. Plus d'un voyageur bien fait et d'aspect agréable a été surpris par la proposition qu'on lui faisait d'épouser, sur l'heure, quelque charmante créature; mais après le mariage, la famille lui tirait la révérence en lui faisant comprendre qu'il y aurait indiscrétion à rester plus longtemps, et danger à revenir.--Cependant la mariée portera toute la vie le précieux tali autour du cou et ne le quittera que si l'homme qui le lui a remis vient à mourir. Alors elle prendra le deuil, se purifiera, se baignera, et tout sera dit.»

Cela ressemble peu, il font l'avouer, aux larmoyantes histoires qu'on nous avait contées de la «veuve du Malabar».

Arrêtons-nous, un instant, pour constater que ces curieux mariages sont évidemment un reliquat de l'époque brahmanique, alors que les conquérants s'évertuaient à imposer leurs institutions à une peuplade qui n'en avait cure. Peut-être, les habitants, chefs de famille, étaient-ils malmenés, s'ils ne prouvaient avoir satisfait aux prescriptions du mariage légal? Ils en prenaient bravement leur parti et se mariaient pour la forme, le fiancé et la fiancée s'accordant à ne pas prendre au sérieux l'engagement contracté. L'officier d'état civil exigeait un billet de mariage?--On lui apportait son billet. Mais aucune police ne pouvait forcer les nouveaux époux à se prendre en affection, ne pouvait contraindre le père à s'inquiéter d'enfants qui lui étaient indifférents. On avait beau le déclarer auteur authentique de sa progéniture; il haussait les épaules. Car la paternité ne compte pour rien en ces pays où tous les enfants ont une mère, mais point de père. Ce n'est pas que la filiation fût toujours incertaine. Il est des princesses, hautes et puissantes dames, qui se permettent la fantaisie d'avoir un amant en titre, et même de n'en avoir qu'un seul. A Cannour, Buchanan alla présenter ses respects à la Bibi, qui l'accueillit fort bien et lui présenta le père de ses enfants. Au dîner de gala qui fut donné au voyageur, le mari de la reine mangeait à l'office. Les princes et rois avaient des maîtresses sur la fidélité desquelles ils pouvaient compter et qu'ils gardaient la vie durant; mais les enfants, réputés de sang non royal, appartenaient à la famille de la mère et à celle-là seulement. Jusqu'ici, nous avions cru que, de toutes les joies, celles de la paternité sont les plus douces et profondes... Voici des hommes qui les ignorent. Nous avions cru la paternité un sentiment naturel... Elle n'est qu'une idée acquise.

Partout ailleurs, le mariage est ou a été la prise de possession de la femme par l'homme. La coutume malabare[262] fait exception à la règle; les noces n'interviennent que pour émanciper la femme et l'introduire dans le monde. Pour gagner l'indépendance elle prend maître; le contrat de servitude en main, elle acquiert la liberté de sa personne. Pourvu qu'elle porte son _tali_ au cou, elle est affranchie du lien conjugal. Ce n'est pas la première fois qu'on a vu un symbole verser en son contraire, une institution se dénaturer et changer du tout au tout. Mais reprenons le fil:

[Note 262: Connue sous le nom de _Marrou Moka tayoum_.]

L'épouse émancipée demeure chez sa mère, au besoin chez un de ses frères, à moins qu'elle ne préfère s'installer dans ses meubles. Elle entend mener joyeuse vie, se lier avec qui elle l'entendra, mais avec son mari légal, l'opinion publique ne le lui pardonnerait point. Les premières présentations sont faites par ses deux protecteurs, la mère et l'oncle maternel. Dans le nord du Malayalam, où la progression vers la famille paternelle est plus avancée, les convenances ne permettent guère à la dame d'avoir plus d'un galant à la fois. Mais dans le sud, dont nous décrivons plus particulièrement la coutume, la femme est d'autant plus considérée qu'elle a plus d'attentifs, quatre, cinq, six, sept, pas au delà de dix à douze; car il y a des bornes à tout. Suivant les convenances réciproques, chacun est l'hôte privilégié pendant vingt-quatre heures, une semaine, une décade ou une demi-décade. Le roi du jour veut-il écarter les visiteurs, se débarrasser des importuns? A la porte, il accroche son bouclier, fiche son épée[263] ou son couteau; on sait ce que cela veut dire.

[Note 263: Thévenot, _Voyage_, V.]

Et que faire en dehors du service de la reine? Ce qui plaît. Le semainier d'un groupe est libre de postuler les mêmes fonctions en tous autres endroits; il se présente, est agréé ou refusé, va, vient, sort, rentre. Où il y a gêne, il n'y a pas plaisir. Les actionnaires de ces sociétés à capital variable contribuent, chacun pour sa quote-part, aux dépenses de l'établissement. Qui pourvoit aux vivres, qui aux boissons, qui à l'écurie, qui au jardin. L'amant premier en titre, l'amant favorisé, est chargé du vêtement, article qui peut ne pas monter bien haut, car sous cet agréable climat le monde s'habille peu; moins on est vêtue, plus on montre de perles et joyaux. Les femmes prennent grand soin de leur chevelure; on vante leur taille élégante, leur aspect décent et agréable, l'amabilité de leurs manières. En principe, les cadeaux ne sont pas coûteux; il est admis qu'on doit aux belles faire une existence confortable, suivant le train de vie auquel elles étaient habituées, mais pas davantage, car elles veulent s'amuser, mais non s'enrichir. Si une femme est libre d'avoir sa douzaine de cavaliers, les cavaliers à leur tour sont libres d'avoir autant de maîtresses, chez lesquelles ils répartissent leur stock de vêtements, armes, chevaux et objets personnels. Quand la fille renvoie au favori la robe dont il lui avait fait présent, il comprend qu'il doit cesser ses visites, et cherche fortune ailleurs.

On a prétendu que ce genre de vie avait été imaginé par les souverains et les législateurs, afin de créer une aristocratie guerrière, indifférente au lucre, insensible aux soucis de famille ou d'ambition. Mais pareil genre de vie ne s'invente pas. Insistons sur le fait que ces moeurs sont celles des nobles et gentilshommes, le petit peuple n'ayant ni assez de fortune ni assez de loisir pour vivre d'une vie dont le mobile principal n'est pas le travail, mais l'agrément. Cette liberté de moeurs est le privilège des classes dirigeantes, leur prérogative essentielle. Un Naïr est bienvenu à se lier avec telle ou telle, une Naïre accorde ses faveurs à qui lui plaira, mais on ne s'encanaille pas. Il y a trois siècles, les mésalliés étaient tués ou assassinés par leurs pairs. Aujourd'hui, les infractions ne sont plus punies de mort, mais de déshonneur. Ailleurs, l'adultère se commet d'individu à individu, ici de caste à caste. «De noble seigneur à honneste dame», pour parler le langage du sieur de Brantôme, rien qu'honnestetés; mais un manant s'en mêler, fi donc! Le Zamorin pouvait prendre pour favorite toute jolie personne de la noblesse; chacun se faisait honneur et plaisir à lui complaire; mais il n'aurait pas fallu qu'une princesse distinguât un rustre et lui accordât ses faveurs.

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Insistons sur les plus intéressants aspects de cette famille malabare, restée si primitive encore: succession de mère en fille, et d'oncle aux enfants de la soeur aînée[264]; la maison dirigée par la mère ou par la plus âgée des filles;--la polyandrie et la polygamie se coudoyant ou inextricablement mêlées, grâce à l'institution des «ménages sociétaires». Ainsi, telle femme est l'épouse de plusieurs hommes, qui ont à leur tour chacun plusieurs maîtresses. En thèse générale, la polygamie est le fait des riches et puissants, tels que les Naïrs de la haute société; la polyandrie la ressource des pauvres, tels que les charpentiers, fondeurs, orfèvres et forgerons[265]. Il s'ensuit que l'une est beaucoup plus fréquente que l'autre, tant au Malabar qu'en plusieurs parties de l'Inde, et notamment à Ceylan[266]. La forme la plus simple et la plus générale est la polyandrie adelphique, dans laquelle plusieurs frères s'attachent à une seule femme. Les cinq Pandouides avaient une épouse commune; ce qui n'empêchait pas chaque frère de courir aventure, de contracter mariage pour son compte, mais les épouses qu'ils amenaient devaient toutes accepter la suprématie de la grande, de l'incomparable Krishna Draaupadi[267]. La coutume étant encore assez répandue, nous n'en citerons que des exemples du passé et en petit nombre: l'Arabie Heureuse, dans laquelle la femme était commune à tous les frères[268];--Sparte, où il en était de même dans les familles pauvres[269];--les Canaries[270].

[Note 264: Loi dite _Alya Santana_, Walhouse, _Journal of the Anthropological Institute_, 1874.]

[Note 265: Jacolliot.]

[Note 266: Maha Bharata, _Adi Parva_.]

[Note 267: Duncan, _Historical Remarks_.]

[Note 268: Strabon.]

[Note 269: Polybe et Xénophon.]

[Note 270: Béthencourt.]

Les frères Naïrs se mettent souvent à plusieurs, disions-nous, pour entretenir une femme; quant à leurs soeurs, elles vivent en hétaïres; et par une exception singulière, vrai paradoxe social, il leur faut être mariées pour jouir de la liberté des amours. Observation importante: la conjugalité est ici dominée par la fraternité, ou si l'on préfère, par l'adelphisme: les relations entre époux et épouse, entre amant et maîtresse sont moins intimes qu'entre frères et soeurs. Dans notre milieu, et sous l'influence des «idées acquises», la chose paraît inexplicable et presque contre nature; mais là-bas, on ne suppose pas qu'il puisse en être autrement.

Donc, la mère règne et gouverne; elle a dans la maison pour premier ministre la fille aînée, laquelle transmet les ordres à tout son petit monde. Dans les grandes cérémonies d'autrefois, le prince régnant, lui-même, cédait le pas à son aînée; à plus forte raison reconnaissait-il la primauté de sa mère, devant laquelle il n'osait s'asseoir, avant qu'elle lui en eût donné la permission,--telle était la règle au palais et dans la plus humble demeure du Naïr. Les frères obéissent à leur aînée, respectent leurs cadettes; avec lesquelles, pendant la première jeunesse, ils évitent de se tenir seuls, par crainte d'une surprise des sens. Les relations sont très différentes selon les âges. La langue tamoule, bien qu'elle distingue l'aînée des cadettes, et les cadettes suivant leur rang, n'a pas d'expression répondant à notre mot générique de soeur. Combien d'observateurs superficiels se hâteraient d'en conclure que cette population mal née ne connaît pas l'amour fraternel!

Les fils, cependant, ne sont pas obligés de demeurer avec leur mère, ils ont la faculté de se créer un nouvel intérieur. Qui veut, quitte la maison maternelle, emmenant sa soeur préférée pour lui donner la direction du ménage. La femme qu'il prendra vient en seconde ligne, devra à la belle-soeur soumission et respect. S'élève-t-il un conflit? Au mari de prendre fait et cause contre sa conjointe, laquelle aussi le sacrifiera, si les intérêts de son propre frère sont en jeu. Que l'époux vienne à mourir, aussitôt l'épouse partira avec ses enfants; quels qu'aient été son attachement et sa fidélité au défunt, on ne songera pas même à la garder. L'amour conjugal, chose passagère, pensent les Naïrs, l'amitié entre frère et soeur, chose durable. L'épopée des _Nibelungen_, sous sa forme primitive[271], témoigne d'un semblable état de choses, qui s'est perpétué en plusieurs pays, notamment en Serbie--à preuve les chants populaires--et chez les Yoroubas d'Abékouta, parmi lesquels les droits du frère priment ceux du mari, et même ceux du père[272].

[Note 271: L'Islandaise. Bachofen, _Antiquarische Briefe_.]

[Note 272: Townsend, _Journal des Missions évangéliques_.]

Sans réclamer contre la coutume qui prévaut aujourd'hui; tout en admettant que nos civilisés ont leurs bonnes raisons de faire ce qu'ils font, il faut reconnaître que la coutume malabare simplifie singulièrement le Code civil et le Code pénal. Nul procès en adultère, en divorce, en séparation de corps ou de biens, aucune difficulté quant aux héritages... Quel allègement!

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Mais comment se comportaient les Brahmanes vis-à-vis d'une institution qui renversa leur pouvoir, parce qu'ils avaient voulu la renverser? Pouvaient-ils reconnaître qu'ils s'étaient trompés?--Non, puisqu'ils sont prêtres. Donc ils n'ont cessé de la contester, de la dire bonne, tout au plus, pour des peuples arriérés et des castes méprisables. Tant qu'ils sont, ils se disent plus nobles que le roi, et les Tambourans ne leur vont pas à la cheville. Il suffit aux nobles qu'un Paria s'arrête à trente-deux pas, mais les prêtres et fils de prêtres exigent distance double. Ils se prétendent toujours les souverains légitimes du pays. Avant la conquête anglaise, le Zamorin, par la grâce de Dieu, se croyait l'autocrate et maître absolu... Quelle erreur que la sienne! Le dernier des prêtres lui était infiniment supérieur, si la religion n'a pas menti.--«C'est nous, disaient-ils, quand on voulait bien les écouter, c'est nous qui sommes les vrais rois de droit divin. Ce Tambouri, monarque soi-disant, n'est en fait et en droit qu'un usurpateur. Ces Naïrs, fiers de leurs richesses et des exploits de leurs ancêtres, ne sont après tout que d'impurs Soudras. Quant à nous, êtres d'essence surhumaine, immortels déguisés sous une enveloppe mortelle, nous voyageons sur terre pour voir nos sujets et les faire jouir de nos bienfaits. Certes, nous avons pour eux des bontés, et ne dédaignons point, par quelques gouttes de notre sang précieux, de les élever au-dessus de l'animalité: il sied aux dieux de répandre leurs grâces sans trop regarder où elles vont tomber. Car nous sommes vraiment divins, ayant pour nom _Manoushya Devâh_, les dieux parmi les hommes.»

Oublieraient-ils qu'ils furent les maîtres du pays, seigneurs temporels et spirituels? Une révolution, il est vrai, les a renversés, mais depuis six à sept siècles seulement. Il n'y a donc pas prescription. Parlant au nom du «Dieu qui vit à toujours», ayant de l'Éternel et de l'éternité plein la bouche, les sacerdots mesurent le temps autrement que de simples laïques, sur lesquels ils ont l'avantage de ne jamais accepter les faits accomplis.--Est-ce que les Brahmanes du Travancore se flatteraient de reconquérir leur antique Kérala? Non, puisqu'ils l'ont déjà fait. Provisoirement, ils ont délégué le pouvoir militaire. Tout jeune noble, en ceignant l'épée qui le fait chevalier, reçoit l'injonction: «Protège les vaches, défends les Brahmanes!» Ils se disent infiniment supérieurs aux autres hommes. On les prend pour tels, et ils n'accepteraient pas honneur et confort: _otium cum dignitate?_ Ils ont enseigné bon peuple: «Si les Nambouris ont quelque déplaisir sur terre, la sainte Trimourti s'irrite dans les cieux», et bon peuple le croit.

«... Les plaines aux pieds des Ghâts émergèrent de la mer, par ordre de Vichnou, qui les légua à ses amis les Brahmanes, sous condition qu'elles rentreraient sous les flots, si elles cessaient d'être régies par des princes issus de semence brahmanique. Le pays tout entier doit servir par ses revenus à l'érection de temples et à des fondations pieuses, d'où son nom sacré de _Kerm Baoumi_, la Terre des bonnes oeuvres[273].»

[Note 273: Duncan, _Asiatic Researches_, 1799.]

Autre légende[274] racontée pour la moralisation des masses: il s'agit des Nagas, ou serpents;--les serpents terrigènes symbolisent la population autochtone. Nous résumons:

[Note 274: Mahabharata, _Adi Parva_.]

«Les Nagas, maudits par leur mère, avaient été condamnés à périr tous. On en faisait massacre, ils allaient être exterminés jusqu'au dernier, quand se présenta le jeune prince Astika, Brahmane par le père, Naga par la mère, investi par conséquent de tous les droits, et de ceux donnés par le patriarcat, et de ceux conférés par le matriarcat. Astika s'apitoyant sur les misérables, obtint leur grâce, recueillit leurs tristes débris. Un Fils de Soleil avait bien voulu infuser de son sang généreux dans la race des ilotes, issue de la Terre: sa descendance brahmanique effectua la rédemption.»

Cette légende, évidemment inventée pour les besoins de la cause, donne la clé de la politique brahmanique: Puisque ces naïves populations matriarcales ne veulent connaître que la mère, nous les fournirons de pères, si tel est notre intérêt. Le patriarcat exploitera le matriarcat.

Mais comment cette sublime aristocratie pouvait-elle s'unir à des Naïres, à peine dignes de leur baiser humblement la main?

Admirez ici la prudence sacerdotale! Il n'y a que des maîtres en casuistique pour sauvegarder si habilement la vertu; il n'y a que des théologiens pour manoeuvrer l'orthodoxie, avec tant de dextérité, entre des écueils où sombrerait une morale vulgaire. La loi de Manou enjoint à tout dévot d'avoir un fils, pour que les mânes des ancêtres soient sustentés par les sacrifices funèbres. La loi n'enjoint pas d'avoir plusieurs enfants, mais le permet, dit que les cadets sont issus, non pas du devoir, mais de la volupté... Eh bien, cette lignée surérogatoire, nos saints hommes la voueront au salut des classes inférieures. Puisque la transmission de la prêtrise s'effectue de premier-né en premier-né, les Nambouris marieront leur aîné suivant les rits consacrés. Quant aux cadets, ils ne perpétueront pas la race, ne s'engageront pas dans les «justes noces», mais voudront bien contracter quelques unions de courte durée avec des femmes étrangères; ils honoreront de leur bienveillance quelques filles d'inférieure condition. Un Brahmane donnera de la progéniture à une Naïre, jamais Naïr à fille brahmane. De la sorte, le droit du patriarcat est scrupuleusement respecté, et avec le matriarcat on se met dans les meilleurs termes.