Les primitifs: Études d'ethnologie comparée

Part 14

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«A la bataille de Bouvines, les chevaliers flamands, après avoir renversé quelques hommes d'armes, les laissèrent de côté, ne voulant combattre qu'entre gentilshommes[237]... Ils s'indignèrent que la première charge dirigée contre eux n'eût pas été faite par des chevaliers, ainsi qu'il était convenable, mais par des gens de Soissons, menés par un certain Garin. Ils montrèrent une répugnance extrême à se défendre, car c'est la dernière honte pour des hommes issus d'un sang illustre, d'être vaincus par des enfants du peuple. Ils demeuraient donc immobiles à leur poste[238].»

[Note 237: Rigord, _Vie de Philippe-Auguste_.]

[Note 238: Guillaume le Breton, _la Philippide_.]

Interdit de mettre un Naïr en prison. D'une accusation qui l'atteignait il se justifiait par l'ordalie,--saisissait un fer rouge et le portait à quelque distance, trempait la main dans de l'huile bouillante,--allait prendre un bain dans un étang d'alligators. L'accusation était-elle prouvée? Des envoyés du roi avaient mission de le tuer où ils le trouvaient; sauf à laisser l'ordre, piqué dans le cadavre.

«Honneur et galanterie! Amour et bataille! Mon épée et ma maîtresse!» prenaient-ils pour devise. Bretteurs et chatouilleux sur le point d'honneur. Détail à noter: les parties intéressées ne vidaient pas toujours leur querelle en personne; des amis l'épousaient à leur place, surtout si l'affaire en question était d'ordre civil et engageait des intérêts considérables. Les seconds prenaient leur temps, soignaient leur escrime, pourvoyaient à leurs propres affaires; la rencontre pouvait même être ajournée à douze ans, dernier terme. Ces affaires d'honneur, et en général les duels judiciaires, procuraient un revenu au roi, arbitre officiel dont l'intervention était payée suivant la fortune des litigants.

Jadis au Malayalam, on s'était précautionné contre le danger que l'État tombât en des mains séniles, et qu'un maniaque décidât des affaires les plus importantes. La constitution exigeait que le prince qui aurait parachevé douze ans de règne ne les dépassât pas d'un jour; il fallait que le Fils du Soleil entrât en son repos, après avoir travaillé pendant tout un cycle. A la dernière heure, il présentait au peuple son successeur, se poignardait ensuite.

La coutume avait sa raison d'être, puisque d'autres populations, en Afrique notamment, l'ont mise en vigueur. Mais les autocrates, on le devine, goûtent le système médiocrement, le tournent, s'ils peuvent. Le souverain des Toltèques avait obtenu une latitude très raisonnable: avant de le faire périr, ses peuples lui accordaient cinquante-deux ans de règne, toute la durée du cycle mexicain. Le boeuf Apis jouissait de sa divinité pendant vingt-cinq ans.

De magnifiques fêtes, un grand jubilé étaient annoncés, à Calicut, pour clore dignement la carrière du monarque. Au grand jour, le roi inaugurait lui-même ses obsèques, et, marchant en tête d'une procession, composée des plus grands dignitaires, descendait au rivage. Quand ses pieds avaient touché l'eau, il jetait bas ses armes, déposait sa couronne, dépouillait ses vêtements, s'asseyait sur un coussin, croisait les bras. Sur ce, quatre Naïrs qu'il avait instamment priés de lui rendre un dernier service,--celui de l'égorger,--prenaient un bain dans la mer, tout à côté du prince. Des Brahmanes les purifiaient, les habillaient de gala, les poudraient de safran, les aspergeaient d'eau parfumée, puis, leur remettaient sabre et bouclier. Au cri de: «Allez-y!» les champions se précipitaient sur les gardes disposés en épais bataillons autour du roi, frappaient d'estoc et de taille, tâchaient de se frayer un passage jusqu'à l'homme assis sur le coussin. Incroyable ou non, la légende affirme que, plus d'un de ces désespérés plongea son épée dans la poitrine royale. Au vainqueur de monter ensuite sur le trône qu'il avait si bien gagné: «Ote-toi que je m'y mette!»--Après tout, si le prince était impopulaire, les régiments désaffectionés, décidés à faire preuve de maladresse...

* * * * *

Il paraît que, dans les temps anciens, les Aryas envoyèrent au Malayalam des colonies conduites par des prêtres, qui s'emparèrent du pays et asservirent les habitants, sans rencontrer de résistance sérieuse. Combien la conquête fut facile, les légendes le font deviner en montrant Vichnou faisant, à leur rencontre, surgir la terre du sein des flots. Les nouveaux venus n'eurent pas à partager avec les Kchatryas ou guerriers, qui, ailleurs, balançaient le pouvoir des Brahmanes et les obligeaient à soutenir une lutte séculaire, dans laquelle les triomphes alternaient avec de cruels revers. Mais il y a danger à vaincre trop aisément. N'ayant à compter ni avec des ennemis ni avec des rivaux, les conquérants tournèrent leur activité et leur savoir-faire les uns contre les autres. Des prêtres-seigneurs querellaient des seigneurs-prêtres; les saints personnages s'entre-pillaient, s'entre-détruisaient, et, après s'être mutuellement affaiblis, ils furent obligés d'accepter la souveraineté d'un prince temporel résidant à Qadesh. Les théocraties sont coutumières de ces malheurs, inexplicables, nous dit-on. Mais les dissensions intestines avaient relevé peu à peu l'élément indigène qui donna naissance à l'aristocratie militaire, dite des Naïrs. Des commerçants arabes s'établissaient dans les ports, s'enrichissaient en même temps que le pays dont ils firent un entrepôt des marchandises d'Europe et d'Afrique, du Deccan, de la Perse et de la Chine. Peu à peu, ils déplacèrent dans le Malayalam le centre de gravité, firent pencher la balance du pouvoir. En tant que sectaires de l'Islam, ils s'entendaient mieux avec les indigènes qu'avec les Brahmanes, entichés de leur orthodoxie védantique. Si bien qu'une révolution éclata dans la seconde moitié du XIIe siècle. Le petit peuple, l'aristocratie locale, les commerçants étrangers, combinant leurs efforts, renversèrent le régime prêtre. Tcher Rouman, personnage historique ou légendaire, dont le nom indique un représentant des «hommes du sol», assembla des armées, livra des batailles, gagna des victoires. La faction sacerdotale porta la peine de l'orgueil qui l'avait empêchée de se fondre avec la nation; la nation secoua son joug, l'obligea de s'avouer vaincue et d'entrer en composition. Tcher Rouman divisa le pays en douze districts, sous douze gouverneurs, siégeant en douze villes, dont la plus ancienne, Quilon, fut réservée aux Brahmanes, matés désormais, qui acceptaient ou faisaient semblant d'accepter le nouvel état de choses. La Cannanore de nos cartes, Nannour, d'où était partie la révolution, prit un caractère essentiellement indigène. Une treizième cité, Coricot ou Calicut[239], fut fondée, et mise à part, pour devenir le magasin arabe, le quartier général de la confédération nouvelle, et la résidence du président qui prit le nom de Grand Tamoul[240]. La succession au trône qui jusque-là s'était effectuée de père en fils, suivant le droit des conquérants, fut désormais rendue au fils de la soeur, conformément au droit primitif.

[Note 239: D'où sortirent les premières étoffes de _calicot_.]

[Note 240: Ou _Tambouri_, _Tamouri_, qui nous est mieux connu sous la forme arabisée de _Zamorin_. Les princes s'appelèrent _Tambouran_ et les princesses _Tambouretti_.]

On devine que la révolution qui mit fin au régime brahmanique prenait ses origines dans l'ordre social. Jusque-là deux systèmes avaient été en lutte irréconciliable pendant une longue suite de générations: le Patriarcat des races privilégiées, et le Matriarcat, essentiellement populaire et démocratique. Ainsi, les Brahmanes, malgré leur force et leur adresse, ne purent imposer définitivement à leurs sujets du Malabar la coutume qui trace la démarcation entre deux mondes: celui des peuples qui ont une histoire, et celui des peuples qui n'en ont pas. Il semble que la grande coutume, sur laquelle nos civilisations modernes sont fondées, eût dû s'imposer elle-même, ou se faire accepter sans grands combats, si elle eût vraiment possédé la supériorité qu'elle s'attribue. Mais n'anticipons pas sur les explications que nous donnerons ci-après.

La révolution populaire triompha du système aristocratique; elle fit plus, elle se maintint, et le pays entra dans une ère de prospérité. A la fin du XIIIe siècle, Marco Polo s'émerveillait de la richesse des villes, de la richesse des campagnes; prospérité que Camoëns et les Portugais admiraient encore au milieu du XVIe siècle.

«A Calicut, le Samori ou Zamorin est l'un des plus grands et des plus riches princes de l'Inde. Il peut mettre en armes 150,000 Naïres, sans compter les Malabares et Mahométans, tant de son royaume, que de tous les pirates et corsaires du pays, qui sont sans nombre. Tous les roys Naïres de cette côte sont ses vassaux, lui obéissent, et cèdent à sa grandeur, excepté celui de Cochin, avec lequel il a presque toujours la guerre, depuis que les Portugais sont à Cochin[241].»

[Note 241: _Voyage_ de François Pyrard.]

L'arrivée des Portugais, leur invasion pacifique d'abord, porta un premier coup à l'existence de la confédération; que, par la suite, désagrégèrent et démantelèrent les Hollandais, les Français et enfin les Anglais auxquels réussit la conquête totale.

* * * * *

Trois religions s'employèrent dans le Malabar contre la famille maternelle: celle de Brahma, celle de l'Évangile, celle de Mahomet.

Suivant une légende qu'il serait difficile de prouver ou de réfuter, l'apôtre saint Thomas aurait abordé ces parages, où sa prédication lui aurait valu les palmes du martyre. Ce qui est prouvé par le fait suivant: au lieu du supplice, la terre resta rouge. Les pèlerins qui s'administrent de cette argile sont aussitôt guéris de leurs fièvres et autres maladies[242]; prodige semblable à celui de Tantah, en Égypte, où tout un champ resta coloré du sang des martyrs, au nombre de quatre-vingt mille, tous décollés au même endroit[243]. La gloire de saint Thomas pénétra jusque dans la Gaule mérovingienne, et saint Grégoire, écrivant en la cité de Tours, rapporte que dans la chapelle mortuaire de l'apôtre

«... Une lampe, placée devant le tombeau, brûle jour et nuit, sans mèche et sans être alimentée par de l'huile. Le vent ne l'éteint pas, elle ne se renverse jamais, éclaire sans se consumer. Car elle est entretenue par une vertu de l'apôtre, inconnue à l'homme, mais où l'on sent la puissance divine[244].»

[Note 242: Marco Polo.]

[Note 243: Paul Lucas.]

[Note 244: Gregorius Turonensis, _de Gloria Martyrum_, trad. Bordier.]

Les voyageurs sont intéressants à entendre sur ces chrétiens, les Thomistes, appelés aussi Jacobites. Ils ont quantité de livres qui traitent de sortilèges, avec lesquels ils assurent que leurs prêtres font tout ce qu'ils veulent, et que les diables leur obéissent[245]... Ils invoquent les saints, prient pour les morts, mais ignorent le Purgatoire. Leur eau bénite jouit de propriétés miraculeuses,--sans doute, parce qu'elle a été mélangée de la susdite terre rouge,--ils rejettent la transsubstantiation, communient avec de l'arrak en guise de vin[246], avec du pain de froment levé, assaisonné d'huile et de sel, et pour le consacrer, font tomber le gâteau sur l'autel, par un trou ménagé dans le plafond.

[Note 245: Tavernier, _Voyages_, 1.]

[Note 246: Paoli.]

A l'instar de l'Église primitive, ils célébraient des agapes avec mets non sanglants, riz, pâtes, miel, canne sucrée. Pour baptiser leurs enfants, ils leur imprimaient sur le front le signe de la croix avec un fer rouge,--on dit que les chrétiens d'Abyssinie conservèrent longtemps cette coutume--et dès qu'ils les avaient ainsi marqués, fussent-ils encore à la mamelle, ils les faisaient communier sous les deux espèces[247]. Les prêtres sont appelés Kassanar[248], se marient et portent longue barbe. Au Vendredi-Saint, ils crèvent les yeux à Judas l'Iscariote; au dessert ils apportent un gâteau, tous y piquent le couteau; et quand chacun y a été de son coup, mangent la pâtisserie. A Pâques, les fidèles relatent leurs gros péchés de l'année sur des morceaux de papier dont ils bourrent un canon de bambou; la décharge disperse en l'air toutes les fautes de la communauté, et plus il n'en sera question[249]. Le recensement de 1872 indiquait un chiffre de quatre cent mille Jacobites[250].

[Note 247: R. P. Philippi, _Itinerarium Orientale_.]

[Note 248: Du syriaque _Quasi_, ecclésiastique, et du tamoul _Nar_, _Naïr_, chef.]

[Note 249: Day, _The Land of The Permauls_.]

[Note 250: _Allgemeine Zeitung_, V. 1889.]

Au temps de leurs premières ferveurs, ces nouveaux convertis, imbus des doctrines apportées de Syrie et d'Arménie, avaient pensé constituer au Malabar un nouvel ordre de choses: abolir l'antique matriarcat, inaugurer un patriarcat tout autrement rigoureux que le brahmanique. Ils déclarèrent le sexe féminin déchu de tout droit à l'héritage, et leurs descendants continuent à donner tout aux garçons, rien aux filles.

Les conquêtes des Portugais firent au début une haute position aux confrères chrétiens, les _Nasarani_, lesquels, du reste, n'avaient pas besoin d'être protégés. La commerçante Calicut devait sa prospérité, sa puissance et sa richesse à sa tolérance envers tous les cultes: «Chacun y vit en grande liberté de conscience», remarquait Pyrard, qui, parmi les chrétiens d'Europe, n'avait pas été habitué à ce spectacle. En 1541, survint l'étonnant François de Xavier, qui, assisté de quelques compagnons seulement, et plus heureux que l'apôtre Thomas lui-même, fit la plus merveilleuse pêche qui soit jamais entrée en la barque de saint Pierre[251]: cinq cent mille hommes d'un coup de filet[252]. Maintes fois il se plaignit d'avoir les bras cassés de fatigue,--baptêmes par centaines et centaines,--il regrettait aussi de ne rien entendre à ce que racontaient ses intéressants néophytes. Sans doute, la secte eût pu constituer un parti puissant en faveur des Lusitaniens, asseoir définitivement leur puissance, n'était que les chrétiens d'Occident se mirent en devoir de tyranniser leurs frères d'Orient, de les traiter en hérétiques, ni plus ni moins que les frères d'Abyssinie, non moins miraculeusement retrouvés. Les Jacobites eurent l'impardonnable tort de ne pas se soumettre immédiatement à l'évêque de Rome; ils s'obstinèrent à refuser les nouvelles prières, liturgies et incantations latines auxquelles ils n'entendaient goutte, à conserver leurs formulaires syriaques auxquels ils ne comprenaient pas davantage, mais qu'ils disaient avoir été dictés par Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même; ils se défendaient en disant que les formules sacramentelles perdent force et vertu, dès qu'elles subissent le moindre changement, ne serait-ce que dans la prononciation. Des deux parts on s'entêtait le plus à ce que l'on connaissait le moins.

[Note 251: Matthieu, IV, 19.]

[Note 252: Mrs. Guthrie, _My Year in an Indian Fort_.]

Les choses étaient bien gâtées, quand survinrent les Jésuites. La Mission romaine s'ingratia chez les princes, les habitants et même les prêtres. Ils se disaient les Brahmanes de l'Occident[253], s'habillaient en brahmanes, mangeaient à la brahmane, marquaient du dégoût pour tout ce que rejetaient les brahmanes, se conformaient aux pratiques et coutumes des brahmanes, faisaient décider par un concile à leur dévotion que le cordon sacré, porté par les brahmanes en leur qualité de régénérés ou «deux fois nés», est dépourvu de toute signification religieuse, et n'a qu'une valeur de distinction sociale, purement sociale. Eux-mêmes imaginèrent de se partager en jésuites de haute caste et jésuites de basse caste; et quand un jésuite porté dans son palanquin rencontrait un jésuite marchant à pied, les deux jésuites faisaient semblant de ne point se connaître. S'évertuant à donner la couleur brahmanique à leurs doctrines, ils forgèrent un cinquième livre des Védas, qu'ils firent découvrir comme par hasard: toute la révélation chrétienne y était contenue. Brahmanisant pour que les brahmanes christianisassent, ils faisaient un tel amalgame de rits brahmano-chrétiens et christiano-brahmaniques, qu'entre Christ et Crichna on n'eût su distinguer. Aussi firent-ils des convertis par milliers. Personne mieux qu'eux ne pratiqua le précepte donné par l'apôtre saint Paul: «se faire tout à tous.»

[Note 253: R. P. Barreto, _Relation des Missions de la province de Malabar_, Paris, 1645.]

Plus sévères, beaucoup plus sévères, les Carmes et Dominicains réprimandaient cette conduite avec véhémence, ne ménageaient pas les épithètes de fourbes et parjures. Le Saint-Siège ne savait à qui entendre. Mais les uns et les autres s'accordaient pour traiter les pauvres Jacobites avec une inflexible rigueur. Les exploits de la _Santa Hermandad_ au Malabar et à Ceylan, les bûchers et les autodafés de Goa sont tristement célèbres. Nombre de Jacobites se réfugièrent à l'étranger, l'évêque s'échappa dans les montagnes, ce qui lui valut le sobriquet de «prélat marron». L'Inquisition travailla si bien qu'elle supprima la majeure partie des hérétiques, c'est-à-dire des chrétiens primitifs.

Les survivants accueillirent avec un soupir du soulagement les Hollandais qui, en 1663, s'emparèrent du Malabar. L'archevêque s'enfuit à son tour, mais en retroussant sa robe, lança les foudres de l'excommunication sur son confrère, l'évêque syriaque, et sur tout le vieux parti qui se réclamait de l'apôtre saint Thomas:

«Ah qu'il est beau de voir des frères, D'un même amour unis entre eux!»

A leur tour, les Hollandais avancèrent avec leur dogmatique; ils exigeaient des gardes champêtres et juges de paix une déclaration de conformité à la Confession helvétique; même pour signer un simple bail à ferme[254], il fallait montrer patte blanche. Le Formulaire de Dordrecht était répété sous les manguiers où jacassaient les perroquets, où roucoulaient les pigeons.

[Note 254: _Journal des Missions évangéliques._]

Par-dessus vinrent les Anglais, qui à l'action des _dominies_ substituèrent celle des révérends et missionnaires anglicans. Mais leur propagande manqua de zèle, et les coreligionnaires s'indignaient de leur tiédeur. En effet, les chrétiens disparaissaient comme par enchantement, on n'en trouvait plus en des districts où jusque-là on les avait comptés par milliers.

Au milieu de ces revirements, on avait perdu de vue les questions du matriarcat. Malgré l'élan de sa première attaque, le christianisme n'avait pas ébranlé l'antique institution; il est même permis de supposer que s'il ne fit pas plus de progrès pendant une si longue existence, c'est qu'il ne pouvait avoir l'appui de celles qu'il excluait de la propriété, auxquelles il refusait le droit, dont il restreignait la liberté et l'indépendance. Or, en ce pays, les femmes sont plus qu'ailleurs influentes et respectées; depuis temps immémorial, la coutume du Malabar ne permettait pas qu'une personne du sexe féminin fût condamnée à mort; seulement, dans les cas extrêmes, la criminelle était vendue comme esclave, expédiée par delà les frontières.

Où la Croix avait échoué, l'Islam ne paraît pas avoir même essayé de combattre. Nous avons déjà vu comment il s'était allié avec l'élément indigène contre la domination brahmanique. Les rigoristes musulmans n'ont pas cessé de reprocher aux Arabes du Malayalam la faiblesse de leur prosélytisme, la tiédeur de leur opposition à un système évidemment contraire à la loi de Mahomet. Acceptant ce qu'ils sentaient ne pouvoir empêcher, ces immigrants avaient épousé des natives, fait naître la race métisse des Mapillas[255], et adopté, sans paraître en souffrir, l'hérédité suivant la ligne féminine, régime qui de l'oncle maternel fait le chef de famille; et qu'ont également accepté les Musulmans des Laquedives[256].

[Note 255: _Mapillas_, les notables.]

[Note 256: Hunter, _Imperial Gazetteer of India_.]

* * * * *

Quelle était donc cette «famille maternelle» qui se maintint à travers tant d'obstacles, tant d'invasions et de si longs siècles, cette famille à laquelle les Naïrs et la plupart des enfants du Malabar se montraient si fort attachés?

Depuis que les mémorables travaux de Bachofen et Mac Lennan ont ouvert à la science sociale des horizons nouveaux, on sait que ce fut sous l'influence, non de la famille paternelle, mais de la maternelle, que l'humanité émergea des promiscuités premières. Longtemps on ignora la paternité, longtemps la part que l'homme prend dans l'acte de la génération passa pour secondaire ou pour impossible à déterminer. Ce fut sous l'influence de la maternité, fait tangible, que s'élaborèrent et se développèrent les notions de race, de famille, de partages et d'hérédité.

Au début, toutes les femmes appartenaient à tous les mâles de la tribu, indistinctement. Entre les enfants qui n'avaient d'autre père que l'ensemble des guerriers, il ne pouvait être distingué que par les mères, d'où les clans maternels qui longtemps existèrent sans rivaux. Ils se sont maintenus chez la plupart des peuplades sauvages ou demi-barbares, ils étaient de règle chez les anciens Étrusques, Campaniens, Athéniens, Argiens, Arcadiens, Pélages, Lyciens et Cariens, pour ne nommer que ceux-là. Encore sous la trente-troisième année de Ptolémée Philadelphe, la matronymie faisait loi en Égypte; les parties qui intervenaient dans les actes publics apparaissaient comme fils de leur mère, ne mentionnaient pas leur père; même le nouveau marié perdait son nom pour prendre celui de sa femme[257], abandonnait à l'épouse tout ce qu'il possédait, en prévision de la famille qu'elle donnerait; ne se réservait rien en propre, demandant seulement à être entretenu jusqu'à la fin de ses jours, puis enseveli d'une façon convenable.

[Note 257: Révillout, _Papyrus démotiques_.]

Telle famille, telle propriété. Quand la propriété prit forme et consistance, la transmission s'opéra au profit de la lignée maternelle. Le «matrimoine» précéda le «patrimoine». Point n'est besoin de rapporter la «coutume de Barèges» ou celle des anciens Ibères. Ne sortons pas de l'Inde anglaise:

«Les Nicobariens préfèrent avoir des filles que des garçons. Ce n'est point à l'homme de choisir sa compagne et de la faire entrer dans sa hutte, mais à la femme de se prendre un compagnon et de l'amener chez elle. Les parents qui n'ont que des fils ont une triste vieillesse. Délaissés par leurs garçons, les uns après les autres, ils s'éteignent dans la solitude; ceux qui ont la chance d'avoir des filles deviennent le centre d'une famille grandissante[258].»

[Note 258: Vogel, _Vom indischen Ocean bis zum Goldlande_.]

«Chez les Khassias des Monts Garro, les biens passent de mère en fille. La femme, directrice de la communauté, vit sur sa propriété et dans sa maison à elle; se choisit un époux à son gré, ne regarde pas longtemps à divorcer. Il est vrai qu'elles travaillent plus que les hommes; ce sont elles qui portent dans de grands paniers les voyageurs qui traversent le pays[259].»

[Note 259: Steel, _Journal of the Ethnological Society_, VII. Campbell.]