Les primitifs: Études d'ethnologie comparée
Part 13
On les traite de sournois et perfides, appellations qui les flatteraient; mais ils protesteraient contre celle de lâches, qu'on leur prodigue. Le courage et la lâcheté ne sont pas des faits d'ordre simple. Certaines lâchetés comportent certains courages. Sans doute, ces truands n'attaquent personne, tant qu'ils ne se croient pas les plus forts; n'ayant aucun goût pour la haute lutte, ils préfèrent attirer l'ennemi dans un piège, ou se jeter sur lui par derrière, procédé recommandé en haute stratégie, pratiqué par tous les animaux de proie; ces chasseurs ont appris du gibier à se dissimuler. S'ils font des prisonniers, ils emmènent les filles et les femmes, et tout d'abord les jeunes garçons, dont ils ont besoin pour remplir les vides que la mort ou les aventures produisent dans leurs rangs, et que les naissances ne suffisent point à combler, car elles sont peu nombreuses. Par suite des privations et de la vie beaucoup trop rude qu'endurent les parents, les enfants naissent moins robustes qu'on le suppose; rarement ils ont une constitution assez bien trempée pour les mener jusqu'à quarante ans[209]. Plusieurs blancs qu'ils avaient capturés et dont ils avaient apprécié la force ou la valeur, ont été obligés de procréer un rejeton avec une fille de la tribu, afin de conserver la bonne graine[210]. Mais le service rendu ne les a pas toujours rachetés de la mort et des tortures; car ces sauvages se délectent à faire subir aux prisonniers d'abominables supplices; ce que Chateaubriand avait déjà raconté dans sa _Vierge des dernières amours_.
[Note 209: Fossey, _Mexique_.]
[Note 210: Henry.]
Pour cruels, ils le sont. Constatons-le, sans les innocenter pour cela: les supplices qu'ils infligent, ils savent les supporter. Et ils ne trouvent pas mauvais qu'on les leur fasse subir, si par malheur ils se sont laissé prendre. Il faut aussi mettre en ligne de compte qu'ils ont pour distraction, à peu près unique, d'aboyer à la lune et qu'ils éprouvent le besoin de quelques représentations plus émouvantes. N'en ayant pas de simulées, ils se rabattront sur les réelles, car ils manquent de théâtres pour drames et mélodrames. Eux aussi ont besoin de contempler un héros aux prises avec l'adversité, «plaisir des dieux» d'après la doctrine des Stoïciens, le plus beau spectacle qu'il soit donné à l'homme de regarder. Ce qui explique aussi le succès des autodafés et des mille tourments que, hier encore, nous infligions aux hétérodoxes et libres penseurs. Ces malheureux Peaux-Rouges n'ayant pas d'acteurs pour rire, ni de bourreaux délégués par la magistrature, sont obligés de payer de leur personne, d'écorcher eux-mêmes le martyr, de brûler eux-mêmes le délinquant à petit feu. Ne l'oublions pas: dès que les fonctions réparatrices de la nutrition sont accomplies, l'animal humain n'est pas encore satisfait; l'intelligence et l'imagination font valoir leurs droits; la sensibilité ne veut pas rester inactive et réclame sa quote-part d'émotions. Car «l'homme ne vit pas de pain seulement».
En tant qu'individu, on ne peut pas être moins gêné que notre Apache de toute espèce de gouvernement. Il n'est responsable envers qui que ce soit; il fait toujours ce qu'il veut, c'est-à-dire ce qu'il peut. Dans le cas d'une grande expédition, on se réunit sous le commandement d'un camarade dont la supériorité personnelle s'impose et dont l'autorité prend fin avec l'entreprise. Si les hostilités se prolongent, il va de soi que l'influence du chef de guerre s'accroît souvent plus qu'on ne voudrait[211]. Quelques tribus se prémunissent contre ce danger, en reconnaissant une autorité purement morale à des _sachems_, ou Chefs de la Paix, personnages toujours distincts des capitaines d'ordre militaire; institution des plus intéressantes, mais qu'on ne saurait étudier utilement dans ces hordes clairsemées.
[Note 211: Henry.]
Comme manifestation la plus élevée de la vie publique dans ces déserts, ces primitifs célèbrent des néoménies. Autant qu'on peut le savoir, la vénération de la Lune a partout précédé celle du Soleil. La nuit de la fête, ils allument des feux en divers endroits. Remarquons à ce propos que la plupart des tribus indiennes, sinon toutes, paraissent avoir honoré le feu au moins par quelques rites. Ils se sont approvisionnés de tabac et d'une boisson enivrante, faite avec du jus de cactus ou avec du grain bouilli et fermenté[212]; s'ils ne fumaient et ne s'enivraient, ils ne croiraient pas se préparer dignement à un acte religieux. Couchés ou accroupis, ils attendent en un profond silence l'apparition de la reine des nuits. Dès qu'elle se montre à l'horizon, ils geignent en choeur, imitent les cris du coyote flairant une charogne, et les bandes de ces animaux ne tardent pas à leur répondre dans le lointain[213]. Cette parfaite imitation est la récompense d'une longue pratique. Plusieurs de leurs dialectes n'ont qu'un seul et même mot pour désigner le chant de l'homme et le glapissement du chien des prairies; des voyageurs ont même trouvé de l'analogie entre les langues de l'un et le cri de l'autre[214]. Peu à peu les voix enflent, éclatent en jappements; on dirait une meute en chasse, ou aboyant à la lune, ce qui est bien le cas. Le concert continue par les rauquements du loup-hyène et de l'ours, les bramements du cerf, les cris de tous les frères et cousins du monde animal, les hennissements du cheval et du mulet, même les braiements de l'âne, et tous alors de rire, ou plutôt de ricaner, car le rire implique une mentalité peut-être supérieure à celle qu'ont atteinte ces sauvages dégradés par la misère. D'ailleurs, les Peaux-Rouges ne se montrent guère portés à la gaieté; ceux de l'Amérique du nord passent pour mélancoliques, et ceux de l'Amérique du sud pour tristes:
[Note 212: Henry.]
[Note 213: Tiswin, Murphy, _Indian affairs_, 1857.]
[Note 214: Oscar Loew, _Zeitschrift für Ethnologie_, 1877.]
«L'Indien est toujours triste. Triste à l'église, triste en sellant son cheval, triste en s'accroupissant sur le seuil de la salle, triste en buvant, triste en dansant, triste en courtisant sa belle; même sa chanson d'amour n'est qu'un gémissement[215].»
[Note 215: Wiener, _Pérou_.]
Cependant, d'acte en acte, de scène en scène, les cris se sont faits plus désordonnés, et la boisson aidant, la représentation dégénère en charivari, lequel ne cesse qu'au matin.
Nonobstant sa bouffonnerie, nous voyons dans cette représentation un acte religieux, un vrai mystère. Ces chasseurs s'adressent au surnaturel pour qu'il les mette en rapport intime avec les animaux, afin que le gibier abonde, prospère et se laisse prendre. Nous prenons cette solennité pour un équivalent de la «Danse du Bison» décrite par Catlin, et pratiquée par les Mandanes et la plupart des Peaux-Rouges,--de la fête «des Vessies», à laquelle nous avons assisté chez les Aléouts--des réjouissances «du cerf[216]» que les anciens Romains déguisés en bêtes, sauvages, célébraient aux Lupercales et aux Saturnales de la nouvelle année. Les descendants des Celtes, Germains et Scandinaves, mirent longtemps à s'en déshabituer, sous la pression de l'Église chrétienne, laquelle par ses conciles et synodes, ses homélies et pénitentiaires ne cessait d'admonester et de châtier les superstitieux qui «à Noël ou jours autres», s'entêtaient à «courir les génisses[217]», faire le daim ou le taurel. Plus condescendante, la religion grecque laisse faire les mascarades du carnaval, grand divertissement des moujiks, qui s'en donnent alors à coeur-joie. Tous les bons sujets et boute-en-train du village se mettent dans la peau et le caractère de quelque animal, et la bande joyeuse, accompagnée de musiciens, fait le pèlerinage des cabarets. En tête, comme de juste, l'Ours dansant avec la dame son épouse, au milieu d'oursons folâtrant et d'oursonnes folichonnant. Puis le seigneur Boeuf, haut en cornes, avec sa corpulente compagne, et la nombreuse famille de veaux et de velles. Ensuite le Loup, la Louve et les louveteaux, le Renard, la Renarde et les renardins... on voit la kyrielle qui suit--la marche est fermée par un chameau de bosse majestueuse.
[Note 216: _Solemnitas Cervuli_, d'après Denys d'Halicarnasse.]
[Note 217: Saint Firmin, cité dans _Mélusine_, II.]
* * * * *
Nous avons parlé des Apaches comme d'un peuple toujours existant, toujours agissant; en réalité, il ne compte plus. Tant qu'ils n'étaient que des sauvages au milieu d'autres sauvages, leur population se maintenait telle quelle, malgré la faible fécondité des femmes, malgré les hasards des combats; mais quand du haut de leurs montagnes, ils distinguèrent à l'horizon le panache des locomotives, leur arrêt de mort fut prononcé. Pressée de jouir, dévorée de désirs, s'inventant des besoins, notre civilisation extirpe les peuplades envahies, parce qu'elles ne peuvent se plier, instantanément, à la transformation qui lui a coûté une vingtaine de siècles. Or, les peuples chasseurs, tels que les Peaux-Rouges, se montrent récalcitrants à notre culture. Non qu'ils soient inintelligents, mais leur intelligence s'enferme de parti pris dans une spécialité. Né chasseur, l'Apache mourra chasseur. De plus, il est nomade, et, comme dit la sagesse des nations: pierre qui roule n'amasse point de mousse. Tant que le corps n'a pas sa demeure fixe, l'esprit difficilement trouvera son assiette, difficilement s'habituera aux longues réflexions, aux patientes études qui arrachent à la nature ses secrets. Sans y mettre la moindre sévérité, et sans tenir à le «ravaler plus bas que la brute», on peut douter que l'intelligence de l'Apache soit vraiment supérieure à celle du castor, ou même égale à celle des fourmis qui savent récolter des grains, qui savent en semer, nous dit-on.--A un de ces centaures, on demandait pourquoi il ne plantait pas du maïs, pour se garantir des méchances de la chasse, ainsi que le font, depuis temps immémorial, les Pueblos qu'il connaissait bien.--«Planter du maïs? Pour que les camarades mangent la récolte sur pied, avant qu'elle n'ait mûri[218]?»
[Note 218: Loew, _Zeitschrift für Ethnologie_, 1877.]
Ils ne savent pas, ils ne veulent pas cultiver, mais ils pillent ceux qui cultivent, crime irrémissible. Les _farmers_ sont mécontents que le gouvernement de Washington préconise--officiellement--une politique humaine; qu'il cantonne les Apaches dans une partie du territoire qui jadis leur appartenait en entier, et qu'il leur paye une annuité de quinze cent mille francs, au grand profit des commissaires. Ils trouvent qu'elles étaient plus viriles et plus décidées, les mesures du gouverneur mexicain de Chihuahua, qui avait mis les scalps des pillards à prix: 500 francs par adulte mâle; 250 francs par femme, et 125 francs par enfant. Des chasseurs de chevelures se mirent en campagne, apportèrent quantité de ces dépouilles, mais on se priva de leurs services quand on s'aperçut qu'ils livraient trop de têtes suspectes; les blancs étant plus faciles à assassiner que les Indiens[219]. L'Arizone, la Sonore, la Californie, décidèrent qu'on abattrait tout Indien à portée de carabine. En 1864, des Visages Pâles organisèrent une expédition contre les Payoutes, dont ils tuèrent deux cents individus en une «battue splendide»; ils les forcèrent à se noyer dans le lac d'Owen[220]. Deux ans après, les autorités de Humboldt City conclurent un traité qui stipulait que les survivants eussent à vider le comté dans les sept jours, sous peine de mort contre tous les retardataires:--«Ce traité est on ne peut plus favorable aux Indiens», concluait le journal du district. Le 30 avril 1871, après quelque conflit, les troupes fédérales emmenaient des Apaches prisonniers. Ce fut une aubaine pour les colons des alentours, qui se rassemblèrent de tous côtés, se jetèrent sur les captifs, et en égorgèrent du coup une centaine.
[Note 219: Kendall.]
[Note 220: Loew.]
«Contre les Apaches il n'y a pas plusieurs manières de procéder: il faut une campagne bien raisonnée et patiemment conduite. Dès qu'ils se montrent, qu'on les poursuive jusque dans leurs montagnes, qu'on les traque dans leurs repaires, pour les y enfermer et affamer. Qu'on obtienne leur reddition, en leur montrant des drapeaux blancs ou autrement, et sitôt pris, sitôt fusillés. Contre eux tout moyen est bon, qu'il vienne de Dieu, qu'il vienne de l'homme. La méthode pourra choquer un philanthrope;--pour un homme de fibre si molle j'éprouve quelque pitié, mais aucun respect. Je lui conseille de ne pas dépenser toute sa sympathie pour les Apaches, et d'en garder pour les tigres et les serpents à sonnettes[221].»
[Note 221: Sylvester Mowry, _Arizona and Sonora_.]
Ces conseils étaient faciles à suivre. Les blancs recoururent à toutes les trahisons, à toutes les cruautés. L'empoisonnement par la strychnine[222], la dissémination de la petite vérole, autant de hauts faits parmi nos pionniers, qui paradaient avec des brides décorées de scalps qu'ils avaient eux-mêmes levés, avec des dents enfilées qu'ils avaient arrachées à des femmes encore vivantes[223]. A Denver, certain jour, un volontaire rentra portant au bout d'un bâton le coeur d'une Indienne. Après l'avoir tuée d'un coup de feu, il lui avait ouvert la poitrine, pour arracher le trophée que, dans les rues de la ville, saluèrent les acclamations de quelques drôles. Un autre soir, on vit arriver Jack Dunkier, de Central City, portant à sa selle une cuisse d'Indien. Le personnage prétendait n'avoir pas eu d'autre nourriture pendant deux jours. On n'en croyait pas un mot, mais cette fanfaronnade, quel symptôme! Tel autre se vantait publiquement d'avoir grillé et mangé des côtelettes humaines[224].
[Note 222: «_Strychniner_» mot, d'argot local, avec la signification: «se débarrasser des Peaux-Rouges.» _Europa_, 1872.]
[Note 223: Pumpelly, _Across America and Asia_.]
[Note 224: _Le Monde Pittoresque_, 1883.]
Conclusion: En 1820, on évaluait à vingt mille les mâles adultes des Apaches-apaches; cinquante ans après, le nombre n'était plus porté qu'à cinq mille.
Voleurs de chevaux, voleurs de moutons, il ne leur sera pardonné que lorsqu'ils auront été exterminés jusqu'au dernier. Ce que le propriétaire de brebis hait le plus au monde, c'est le loup, même si le loup a pris forme humaine. Race errante, affamée, altérée, race traquée et poursuivie, race endurante, rusée et passionnée, indomptable à la fatigue et à la souffrance, l'Apache, peuple loup, aura le sort du loup. Le loup périra, mangé par le mouton: le mouton n'est point ce qu'un vain peuple pense. Le mouton avance irrésistible, chassant devant lui les tigres et les lions, chassant l'homme.
--L'homme?
--Oui, l'homme. Demandez à ces milliers d'Anglais, à ces milliers d'Écossais, à ces milliers d'Irlandais, qui ont dû se jeter à la mer, reculant devant les troupeaux de moutons que poussaient quelques nobles lords, grands propriétaires.
LES NAÏRS
OU LA NOBLESSE GUERRIÈRE
ET
LA FAMILLE MATERNELLE[225]
[Note 225: Tant pour l'idée principale que pour la majeure partie des documents à l'appui, la présente étude est tirée de la monographie que M. Bachofen a publiée dans les _Antiquarische Briefe: la Famille Maternelle chez les Naïrs_.]
Un bloc erratique en plein champ de blé, un menhir au milieu d'un jardin, dressant sa tête de granit au-dessus des pervenches, clématites et roses grimpantes, tels nous apparaissent les Naïrs, qui, dans un État des mieux policés, ont conservé avec une ténacité singulière la coutume de la Famille Maternelle, une des plus antiques dont nous ayons connaissance, et sans laquelle nombre de Primitifs resteraient inexplicables. Ces débris de préhistoire, enchâssés dans la civilisation orientale, ne sont pas la moindre merveille du _Pays des diamants et pierres précieuses_.
Du cap Comorin à Mangalore, entre les Ghâts et la mer des Indes, s'étend le Malabar ou Malayalam, mot tamoul signifiant une «bande de terrain au pied des montagnes». Peu de plaines, sol très accidenté. Le paysage ressemble fort à celui qu'on admire tant aux Sandwich et autres îles de l'Océanie[226]. Des pluies abondantes donnent au «jardin de la Péninsule» une végétation vigoureuse. De la moindre motte sort une fleur, même le sable verdoie. Les vagues de la mer baignent les pieds des cocotiers; au-dessus des rizières, sur chaque butte, sur chaque éminence, s'élèvent des bosquets d'arbres: mangotiers, bambous, bananiers gigantesques, catchous à fleurs rouges, pipoulas au frémissant feuillage, papayers à grandes feuilles palmées, disposées en verticilles.
[Note 226: Clements Markham.]
Au milieu de cette verdure, des pagodes et des maisonnettes blanches, au-dessus desquelles l'aréca[227], le plus gracieux des palmiers, balance ses palmes plumulées à tout souffle de vent. Entre les rizières et les champs de cannes on traverse des allées d'ananas et d'aloës; on entre dans le plus petit village par de magnifiques avenues d'arbres au bienfaisant ombrage. La nature se montre belle, le ciel clément et la terre généreuse. Pour parler comme Firdousi, «la chaleur est fraîche, tiède la froidure.» Nulle part l'homme n'a moins de droits à se dire et à se sentir malheureux.
[Note 227: _Areca betel_, _jacktree_, nommé _jaqua_ par les Portugais, du tamoul _choulaka_.]
* * * * *
Le sol fertile, qui produit tant de fleurs resplendissantes et de fruits savoureux, donne naissance à de beaux types humains, à des hommes bien faits, des femmes bien tournées. Population mêlée. Le commerce et la petite industrie ont enrichi le Malabar, et dans cette autre Phénicie attiré de nombreux immigrants. Sur un fond indigène, plus ou moins dense, brochent les brahmanes; des Arabes Moplahs et des Malais se sont fixés dans les ports que fréquentent les Européens. Les Portugais vinrent les premiers, les Hollandais suivirent, les Anglais y sont jusqu'à nouvel ordre.
Les aborigènes se partagent en castes nombreuses. Tout en premier, la race guerrière et aristocratique des Naïrs[228]. Quoique de souche soudra, disent les brahmines, ils se sont faits officiers militaires et civils, administrateurs de toute catégorie. Avec leurs sous-castes, ils formaient naguère le cinquième de la population. Venaient en dernier lieu la peuplade rustique des Tchermour[229], ou autochtones, et comme intermédiaires, les Tirs[230], émigrés de Ceylan, dit-on, pépinière d'artisans, cultivateurs et domestiques, devenus, depuis un temps immémorial, serfs et clients des Naïrs, leurs métayers ou fermiers. Tout modestes et retenues qu'elles soient, leurs femmes ne veulent d'aucun vêtement au-dessus de la ceinture; disant qu'elles ne sont pas des prostituées pour se couvrir les seins. Du reste, elles sont jolies, ont une superbe chevelure. Les dames anglaises, qui les engagent comme bonnes et nourrices, ont maintes fois essayé de leur faire porter fichu, au nom du décorum britannique, mais ont trouvé la ferme résistance qu'elles eussent elles-mêmes opposée, si on leur eût demandé d'aller dévêtues par voies et par chemins. Dans ce même Malabar, à la fin du siècle dernier, le sultan Tippo avait voulu contraindre à s'habiller les Malai Coudiacrou qui gagnent leur vie à extraire le jus des palmiers; il leur offrit même de les fournir de toile tous les ans aux frais de l'État. Les pauvres gens exposèrent qu'ils ne pourraient jamais se faire à l'embarras de porter peille sur le corps. Leurs humbles remontrances restant sans effet, ils se décidèrent en masse à quitter le pays. Ce qu'entendant, le souverain prit le parti de les laisser tranquilles dans leurs forêts[231]. Du reste, les Naïrs, eux aussi, se couvrent très parcimonieusement; les femmes, même les princesses, à peine plus que les hommes[232].
[Note 228: _Naïrs_, _Nayeurs_, _Naïmar_, les guides, chefs ou conducteurs.]
[Note 229: _Tcher_, terre, _mour_, _moucoul_, enfants.]
[Note 230: _Tayeurs_, _Tayar_ ou _Chogans_, _Chagoouâns_, _Chanars_, serviteurs, ou _Tchanars_ (démonolâtres).]
[Note 231: Dubois, _Moeurs de l'Inde_.]
[Note 232: Duncan, _Asiatic Researches_, 1799.]
Outre leur physionomie particulière, et certains détails du costume, les brahmanes se reconnaissent à la houppette de cheveux qu'ils portent en avant, houppette que tous autres rejettent en arrière. Les Naïrs se rasent la tête, ne ménageant qu'une boucle étroite et mince, nouée au bout, qu'ils étendent à plat sur le crâne; les femmes ont le bon sens de respecter leur longue chevelure, d'un noir éclatant. Teint brun olive, extrémités fines, taille élégante, maintien noble, port distingué. C'est une race bien venue, qui, au dire de Richard Burton, ressemble singulièrement aux portraits qu'on donnait, à la fin du dernier siècle, comme représentant les insulaires du Pacifique.
Les Naïrs de l'ancien type, autant de guerriers spartiates, autant de chevaliers d'une Cour d'Amour. Tous savaient au moins lire et écrire; mais leur principale éducation se faisait au gymnase et à la salle d'armes, où ils apprenaient à mépriser la fatigue, à ne pas se soucier des blessures, à montrer un courage indomptable qui souvent frisait la témérité et même la folie. Ils allaient au combat presque nus, jetaient avec une égale virtuosité leur lance en avant et en arrière, tiraient de l'arc avec une telle adresse, qu'il leur arrivait de piquer une seconde flèche dans la première[233]. Leur agilité extraordinaire les faisait redouter dans les combats des forêts et jungles. Ils se vouaient à la mort sans trop se faire prier, et alors un seul tenait pied contre cent. Ceux que le prince attachait à sa personne tenaient à honneur de ne pas lui survivre. Écoutons Pyrard qui les vit en leur beau temps:
[Note 233: Graul, _Reise nach Ost Indien_.]
«Les Naires... sont tous seigneurs du pays, et vivent de leurs revenus et de la pension que le roi leur donne. Ce sont les hommes les plus beaux, mieux formez et proportionnez que je vis jamais; ils sont de couleur basannée et olivastre, et tous de taille haute et alaigre; au demeurant, les meilleurs soldats du monde, hardis et courageux, fort adroits à manier les armes, avec une telle dextérité et souplesse de membres qu'ils se plient en toutes les postures qu'on sçaurait dire, de sorte qu'ils esquivent et parent subtilement tous les coups qu'on pourrait leur porter, et se lancent contre leurs ennemis en même temps[234].»
[Note 234: _Voyage_ de François Pyrard (au commencement du XVIIe siècle).]
En somme, on ne vit jamais plus brillants soldats. Aussi leur orgueil n'était pas mince. Tout individu de caste inférieure qui se serait permis de les toucher ou seulement effleurer de son haleine, ils étaient sous l'obligation de le tuer, ou de périr eux-mêmes[235]. Aujourd'hui encore, quand la police leur donne à garder des prisonniers de la plèbe, il est amusant de voir comment ils n'osent les approcher, ne songent qu'à maintenir les distances[236]; on dirait qu'ils les redoutent. Ils ont refusé bataille à des ennemis jugés trop inférieurs: on leur eût manqué de respect en leur opposant de simples Tayeurs, et jusqu'à la fin du dernier siècle, un prince eût craint de les offenser mortellement en leur donnant comme adversaires de simples roturiers et petits soldats, des pas grand'chose. Cette vanité n'est point le fait des seuls Naïrs, toutes les armes aristocratiques en ont leur dose:
[Note 235: Thévenot.]
[Note 236: Day, _The Land of the Permauls_.]