Les primitifs: Études d'ethnologie comparée

Part 12

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Le nom d'Apaches est le terme générique qu'on donne à plusieurs tribus indiennes de l'Amérique du nord, parmi lesquelles divers auteurs comprennent les Comanches, les Navajos, les Mohaves, les Hualapais, les Yumas, les Yampas, et les Athapaskes méridionaux, se subdivisant eux-mêmes en hordes nombreuses, parmi lesquelles, Mescaleros, Llaneros, Zicarillas, Chiriguais, Kotchis, Piñaleños, Coyoteros, Gileños, Mimbreños. Les Apaches proprement dits se sont eux-mêmes donné l'appellation de _Shis Inday_ ou hommes des bois. Ils parcourent, plutôt qu'ils n'habitent, le vaste territoire à limites indécises, qui, des rives du Grand-Lac Salé au nord, descend vers Chihuahua au sud, et s'étend de la Californie et du Sonore à l'ouest, jusque dans le Texas et le Nouveau Mexique à l'est; il est sillonné par le Rio Grande qui débouche dans l'Atlantique, par un autre Rio Grande et par le Rio Gila qui se déversent dans le Pacifique. Région rocailleuse, élevée de 700 à 2,000 mètres au-dessus de la mer; ses lits de lave sont coupés de cagnons, ou rigoles, profonds d'un millier de pieds et larges d'autant, qu'ont érodés les eaux. Au-dessus des plateaux s'élèvent de nombreux pics détachés, très escarpés, excessivement froids en hiver; pour la plupart émergeant de forêts, refuge des hommes et des bêtes. Pendant une dizaine de mois, du haut d'un ciel sans nuage, le soleil verse des ardeurs torrides sur le sable de la plaine et le roc de la montagne, puis, à l'entrée de la nuit, le froid tombe subitement des étoiles. Les violents écarts de température provoquent des bouffées de vent qui soulèvent des tourbillons d'une poussière alcaline, irritant les yeux et les poumons. Pendant quinze jours en avril et six semaines en octobre-novembre, les pluies tombent en cataractes, et bientôt après les fissures des rochers et des dépressions de terrain fleurissent et verdoient. Les mouflons, les antilopes[190], les cerfs, sortent de leurs retraites et derrière se glissent les coyotes, l'ours, le loup hyène, et l'Apache, redoutable aux hommes et à tous les animaux.

[Note 190: _Antilocapra americana_, Beard.]

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C'est une belle bête féroce que l'Apache, nous pensons aux les Apaches granivores, ou plutôt omnivores. Les Navajos, les Mohaves, les Comanches, qui se donnent une nourriture assez variée, grâce à leur agriculture naissante, sont presque tous hauts de six pieds, les femmes n'étant pas de moins belle venue. La poitrine et les bras vigoureusement musclés, les extrémités fines, des traits souvent agréables, de grands yeux d'un noir brillant, d'un éclat singulier et d'un pouvoir de vision vraiment extraordinaire, la figure assez large, constituent un superbe ensemble. Le teint parcourt toutes les nuances du brun clair au brun foncé en passant par le brique rouge; les cheveux sont noirs, et, détail à noter, la barbe n'est pas mal fournie. On les a souvent donnés pour les plus beaux échantillons de l'espèce humaine.

On n'en dirait pas autant des Apaches proprement dits, presque exclusivement carnivores, et qu'on nous donne pour laids et désagréables: masque impassible, traits ridés et flétris; figure large, nez aplati, pommettes saillantes, bouche trop fendue, lèvres minces, regard de travers. Les yeux légèrement obliques et dont l'éclat vitré rappelle ceux du coyote, sont plus brillants que ceux de la plupart des Indiens du nord. Les cheveux d'un noir mat, jamais peignés, retombent sur les épaules en soies épaisses; autrement, ils sont à peu près glabres. A côté de leurs grands voisins, ils paraissent rabougris, leur taille moyenne n'étant que de cinq pieds cinq pouces.[191]

[Note 191: La taille de dix-huit Apaches et Tontos, mesurés par Ten Kate, variait entre 1,67m et 1,84m. _Société Anthropologique, Bulletin_, 1883.]

Les cactus mettent un cheval ou un mulet tout en sang, avant d'entamer l'Apache. Son tégument épais le rend peu sensible à l'action des intempéries. Par le soleil le plus ardent, ils vont et viennent sans aucune protection; mais quand ils ont le loisir de prendre leurs aises, ils s'enveloppent, à la mode des Australiens et Andamènes, la tête d'une calotte de boue qui leur procure une agréable fraîcheur et les débarrasse de la vermine; pour les mêmes raisons, ils s'enduisent le corps d'une couche fangeuse. Ils se donnent généralement des mocassins, modeste luxe, pour se protéger les pieds contre les épines, et à cet effet, la forte semelle remonte en pointe large et recourbée. Quant aux vêtements proprement dits, ils s'en affublent, moins par hygiène, encore moins par pudeur, que par vanité et coquetterie, pour se faire valoir: les hommes, par quelque trophée de meurtre et de rapine; les jeunes femmes, par une loque de couleur, par un jupon d'écorce, par une toison qu'elles ont ornée de barres et de lignes, industrieusement assouplie en la frottant de cervelle. Quelques-unes se tatouent au menton; la suprême élégance est de se barbouiller avec des couleurs criardes. Les ablutions ne mettent nullement ce maquillage en danger, car on ne se baigne que pour l'agrément, et l'eau n'abonde point. Soit à cause de leur malpropreté, soit parce qu'ils ne se nourrissent que de chair, et principalement de celle du cheval, de l'âne et du mulet, ces Apaches, qui nous remettent en mémoire les hippophages de Solutré, dont les ossements ont été trouvés mélangés à ceux de cinquante à cent mille chevaux[192], ces Apaches, disons-nous, exhalent une pénétrante odeur équinée, surtout quand ils sont échauffés. Les montures rebroussent chemin dès qu'elles l'éventent[193]. Constatons une fois de plus que la propreté du corps est le plus souvent un signe de civilisation déjà avancée. A l'époque de la puberté, on arrache les sourcils aux filles, poil à poil, et bientôt après, on les débarrasse même des cils.--Est-ce pour les embellir[194]?

[Note 192: _Bulletin de la Société d'anthropologie_, 1874.]

[Note 193: Bancroft. L'odeur de fauve qu'émettent les Néo-Calédoniens semble persister, malgré tous les soins de propreté.--V. Patouillet, _Trois ans en Nouvelle-Calédonie_.]

[Note 194: Crémony.]

Les huttes, en pain de sucre, aux abords encombrés de charognes infectes et de matières fécales, sont formées de gaules ou de branches entrelacées de broussailles et de feuillage, qu'on recouvre de peaux, gazons et pierres plates. Dans la rude saison, nos sauvages se réfugient volontiers dans les cavernes, où ils font de grands feux, et tout en sueur, se couchent sur la pierre fraîche, ce qui leur vaut d'être décimés par les rhumatismes et les pneumonies[195]; une large blessure leur serait moins dangereuse. Ils ne se trouvent à leur aise qu'à l'air libre; ils se sentent oppressés sous un toit, enfermés entre des murailles; ils ne jouissent réellement de la vie que dans leurs expéditions. Quand les nuits sont trop froides, le vent trop glacial, ils se recroquevillent dans un enfoncement, ou fouissent un trou pour y dormir quelques heures.

[Note 195: Helfft, _Zeitschrift für allgemeine Erdkunde_, 1858.]

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Jadis, les bisons abondaient dans toute l'Amérique du nord; en troupeaux innombrables, ils parcouraient le continent depuis le Grand Lac des Esclaves jusqu'au golfe de Floride. Mais aujourd'hui la carabine du blanc les a exterminés dans toute la partie du midi, fortement entamés dans les régions septentrionales, et, par cela même, affamé les populations qui s'en nourrissaient.--«Tuez les bisons, disait un gouvernant des Visages Pâles, vos balles feront ricochet sur l'Indien.» Si bien que l'Apache est réduit le plus souvent à «la petite chasse». Son arme la plus dangereuse est l'indomptable patience avec laquelle il immobilise son corps brunâtre derrière des roches ou des broussailles grises[196]. On les a vus se couvrir de mottes herbues qui les transformaient en un bout de prairie; au milieu de yuccas se déguiser en yuccas; en rase campagne s'étendre sous une couverture de laine grise, qu'ils avaient si bien tachetée de terre, que des soldats envoyés à leur poursuite les prenaient pour des blocs de granit; aussi habiles dans ces mystifications que les Bhils de l'Inde[197], ou que les sauvages de l'Australie.

[Note 196: Crémony.]

[Note 197: Bastian, _Culturvoelker Amerika's_.]

Malgré toute leur adresse, comme ils sont sans agriculture sérieuse, ni animaux domestiques, le garde-manger de ces malheureux est souvent vide. Aussi ne dédaignent-ils rien de ce qui est mangeable: ils font leur profit des glands, fruits, bulbes, baies et racines, recueillent les mesquites, les courges et certaines fèves qui croissent spontanément. Ils sèment quelques grains de maïs, mais la presque totalité de leur nourriture est animale: daims, cerfs, mouflons, cailles, écureuils, rats, souris, vers et serpents. Nulle fausse délicatesse. On ne devient difficile sur la qualité que lorsque la quantité abonde; il n'est de choix que dans le superflu. Quand la nourriture est à bouche que veux-tu, nos sauvages s'en gorgent, avalent des morceaux énormes. Mais en Apachie, la disette est l'état normal. Le trop court printemps est suivi d'un long et brûlant été; bientôt les herbes sèchent, les herbivores meurent ou disparaissent, et les carnivores sont en peine. On supporte stoïquement la famine, mais après la famine prolongée, la mort!

Quand le pays ne peut nourrir l'habitant, il faut bien que l'habitant se pourvoie ailleurs. Le climat, le sol, transforment en nomades, chasseurs, brigands et voleurs, les Apaches sur le continent américain, les Bédouins et les Kourdes sur le continent asiatique, à peu près sous les mêmes latitudes. Montés sur des chevaux rapides,--ils sont nés cavaliers,--nos affamés vont à la maraude; au nombre de trois ou quatre, rarement plus d'une douzaine,--car il faut vivre en route,--ils traversent d'énormes distances en quête de quelque proie; heureux quand ils tombent sur un maigre herbage où ils trouveront des sauterelles, un lézard, quelque oiseau de rencontre; en attendant, ils grignotent leurs _tasajo_, lanières de viande desséchée au soleil; ils jeûnent, jusqu'à ce que la bonne Providence les dirige sur une _rancheria_ isolée ou sur une troupe de voyageurs. Ils n'attaqueront à face découverte que s'ils ne peuvent faire autrement, ou si leur supériorité est évidente. Comme le loup ils s'embusquent: ils se cacheront, se blottiront pendant des journées, déguisés en arbrisseau, en rocher, en bille de bois; et, au moment opportun, se jetteront sur leurs victimes, tuant les hommes, emmenant parfois des femmes pour en faire des esclaves, des enfants dont ils tireront rançon ou dont ils feront des brigands; mais avant tout, se saisissant des chevaux et mulets, qu'ils pourchassent devant eux. Avant qu'on ait pu se mettre à leur poursuite, ils ont fui comme le vent dans le labyrinthe des gorges et des cagnons, dans ces déserts de sable brûlant, vrais lacs de feu, «traversées de mort», _jornadas de muerte_, comme disent les Mexicains. Pumpelly rapporte que, voyageant à travers ces terribles régions et la fatigue lui montant au cerveau, il fut pris pendant plusieurs jours d'un accès de folie. Les ravisseurs sont comme chez eux dans le désert et la montagne, doublent, triplent les étapes. Criblées de coups et de blessures, éreintées, fourbues, les bêtes capturées tombent mourantes devant la tanière des louves et des louveteaux à face humaine, qui les saluent de hurlements joyeux.

Avides, anxieux, aiguisant leurs dents, ils n'attendent pas toujours que les proies soient mortes. Se jetant sur elles, ils les dévorent encore vivantes: les uns coupent et taillent; les autres arrachent les membres et les déchiquettent, à force de bras, sans plus de souci des souffrances de la victime que le civilisé qui gobe une huître arrosée d'un filet de citron; et sans se croire plus cruels que le cuisinier quand il écorche l'anguille qui se tord sous ses ongles. Après avoir calmé les premières fureurs de la faim, ils embrochent quelque pièce au-dessus d'un brasier, mais n'attendent guère, l'avalent encore fumeuse et brûlante, crue en même temps que charbonnée. Les entrailles passent pour délicates bouchées et morceaux d'honneur. Sur la chair de l'animal, tous ont droit égal, mais le chasseur qui l'a abattu, réclame la robe ou la toison.

Ces orgies de la faim qui s'assouvit, fêtes suprêmes de misérables qui risquent si souvent de périr d'inanition, rappellent le grand acte des mystères dionysiaques: initiés et initiées se jetant sur le chevreau, symbole de Bacchus Zagreus, mordant à cru dans les membres tremblants, plongeant des mains sanglantes dans les viscères déchirés, et se disputant le coeur pour le dévorer, tandis qu'il palpitait encore.

Entre les mangeurs de viande crue et les cannibales, la distance passe pour médiocre; aussi les Apaches sont accusés d'anthropophagie. Le fait n'est pas prouvé. Cependant ils auraient un jour répondu que les Puntalis, tribu plus au nord, ne sont pas bons à manger, leur viande ayant un goût trop salé.

En fait d'armes, les fusils, encore rares, n'ont pas tout à fait supplanté la lance et les flèches, appointées avec des morceaux de bois durci, d'obsidienne, de cuivre natif, parfois de fer ou d'une sorte de bronze, lequel aurait la dureté et l'élasticité de l'acier et qui serait obtenu par la fonte du cuivre sur des feuilles vertes. Nous regrettons de ne pas en savoir davantage.

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Nos auteurs ne s'accordent point sur le chapitre des relations sexuelles. Il y aurait pour l'animal humain, comme pour les fauves, une saison consacrée aux amours. D'après Bancroft, les Apaches proprement dits se distinguent de leurs voisins plus civilisés par la chasteté qu'ils imposeraient à leurs femmes avant et après le mariage. Ce n'est pas que le mari ne puisse répudier sa femme au moindre caprice, et même se faire rembourser du prix qu'il a payé pour elle; ce n'est pas que la femme aussi ne puisse abandonner son époux; mais alors l'homme délaissé se considère comme ayant reçu un affront qu'il faut laver dans le sang, tout de suite. Sans plus tarder, il se jette à droite ou à gauche, va tuer un homme à la cantonade. Pour la blessure faite à son orgueil, quelqu'un mourra; l'offense était personnelle, la vengeance sera impersonnelle; ce grand enfant ne voit là rien que de simple et de légitime.

D'un autre côté, on nous raconte qu'ils ne connaissent pas le mariage, que les accouplements sont facultatifs, que même en certaines occasions la promiscuité est générale. C'est clair et net, et notre autorité, Schmitz, parle en témoin oculaire. Les deux opinions peuvent n'être pas inconciliables. D'ailleurs il est constant que la communauté des femmes n'est pas absolue. Le chef de bande, au retour d'une expédition de pillage, a le droit de s'adjuger, dépouille opime, une des captives. S'il lui tresse un chiffon dans les cheveux, elle devient la «part du capitaine»; personne ne la touchera s'il ne permet. S'il veut la prendre pour femme à long terme, il lui rompra une flèche sur la tête: par cet acte elle cesse d'être une personne et devient la chose du vainqueur.

Même symbolisme chez les Tatares nomades:

«Kasmak se saisit de la jeune Kalmouke, tira un mouchoir, le lui mit autour du cou, fit voler une flèche au-dessus de sa tête[198]....»

[Note 198: Radloff, _Türkische Staemme Süd Sibiriens_. IV.]

Les anciens Grecs plongeaient aussi leur javeline dans la chevelure de leurs prisonnières, qu'ils disaient avoir gagnées «à la pointe de la lance». Nous prenons sur le fait l'institution du mariage, en tant que fait de capture et d'accaparement. De cette première appropriation les autres suivront. Car ce n'est point la propriété qui procède de la famille, comme les théoriciens l'affirmaient naguère _a priori_; c'est la famille qui dérive de la propriété; la famille, son nom l'indique, commença par n'être qu'un troupeau d'esclaves.

Bien que leurs mariages ne soient que rudimentaires, ils sont déjà compliqués de certaines insanités. Les jeunes époux évitent la rencontre de leurs beaux-parents: pendant la chasse, pour ne pas manquer le gibier[199]; en temps ordinaire, pour que les unions ne soient pas infécondes. Malgré ces précautions, les femmes perdraient d'assez bonne heure la faculté d'avoir des enfants[200].--A quel âge? Il serait difficile de le préciser: elles savent à peine ce qu'est une année, et s'inquiètent peu d'en compter le nombre.

[Note 199: Oviedo.]

[Note 200: Schmitz.]

D'une grossesse à l'autre, l'intervalle ordinaire comporte trois années consacrées à l'allaitement du nourrisson. L'enfant reste avec la mère jusqu'à ce qu'il cueille lui-même certains fruits, et qu'il ait attrapé un rat sans le secours de personne. Après cet exploit, il va et vient comme il lui plaît; il est libre et indépendant, maître de tous ses droits civils et politiques, et ne tarde pas à se perdre dans le gros de la horde. Les parents seraient mal venus à punir leurs garçons et à les réprimander sévèrement. Chose aussi sérieuse n'a lieu qu'avec le consentement de l'entière tribu, laquelle n'a point abdiqué ses droits de paternité collective, ne les a pas encore délégués aux chefs de famille en leur capacité individuelle. Elle n'use de son droit que rarement, ou jamais; elle craindrait trop de diminuer la férocité native des gamins, férocité qui les rend hardis et indomptables. Un Navajo racontait que s'il se permettait de corriger son fils, celui-ci ne manquerait pas de lui décocher une flèche de derrière un arbre[201].--Pensez-y donc! il faut donner au jeune homme toutes les vertus du brigand. Et sans aller bien loin, chez les Mexicains, à côté du routier un soldat ne fait que piteuse figure[202]; encore le militaire se vante-t-il le plus souvent de n'être pas tout à fait étranger au noble métier du batteur d'estrade.

[Note 201: Bancroft, _Native Races_.]

[Note 202: Dixon, _White Conquest_.]

Un état social aussi primitif ne fait pas de place aux chétifs. Les forts n'ont pas assez pour eux-mêmes, comment s'embarrasseraient-ils des faibles? Cependant quelques éclopés des bagarres précédentes parviennent à se maintenir pendant quelque temps; ils suivent comme ils peuvent les expéditions, tant pis s'ils n'arrivent pas à temps pour avoir leur part du pillage! _Tarde venientibus ossa_. Les traînards n'ont qu'à mourir. Quelques-uns, cependant, trouvent refuge chez des voisins mieux pourvus, qui peuvent être plus compatissants. Quelquefois des compagnons plus robustes, des amis, les enfants peut-être, veulent bien dépêcher le misérable d'un coup de lance ou l'étouffer en le mettant sur le dos, puis, en passant au cou un bâton aux extrémités duquel pèseront deux personnes de bonne volonté[203].

[Note 203: Bancroft.]

Dans ces conditions, les malades n'ont pas meilleure chance que chez nos amis, les Tchouktches; ils retombent à la charge de la communauté; celle-ci préfère qu'ils ne s'attardent point et qu'ils guérissent ou disparaissent promptement. Elle s'emploie au rétablissement des fiévreux, en dansant et chantant, en tambourinant des nuits entières; procédé non moins rationnel et non moins efficace que de soulager les pauvres et les indigents par des bals de bienfaisance.

Il arrive, mais rarement, qu'on se lamente pour un mort; il faut être de marque pour avoir des obsèques qui comportent quelque solennité. Généralement, le cadavre est empaqueté en des lanières de peau, porté sur une colline et enfoui sur le versant exposé à l'Orient; on espère sans doute que le soleil regardera le défunt, et le réveillera quand il en sera temps.

Quelques notions de métempsycose: certaines âmes vont animer des oiseaux ou des serpents à sonnettes.

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Ils possèdent le petit bagage intellectuel commun à la plupart des Peaux-Rouges: la notion d'un Grand Esprit, peut-être même de plusieurs, la tradition d'un déluge, diverses légendes. Ils vénèrent l'Ours, et ceux de son totem n'en voudraient pas manger la viande; ils tiennent pour sacrés le hibou, les oiseaux blancs, et l'aigle en premier lieu. Un aigle immense et prodigieux en clignant de l'oeil lance les éclairs, et en battant des ailes produit les éclats de la foudre. De lui sont issus les Apaches, car il s'unit à leur mère-grand Istal Naletché, laquelle donna le jour à Nahinec Gané et à Toubal Lichiné, ce dernier l'Ancêtre, le héros qui avec ses flèches tua le serpent Python, au moment où le monstre allait le dévorer[204]... C'est ainsi que les malheureux Apaches racontent le grand mythe de l'Aigle et du Serpent, d'Ahi et d'Indra, symbole antique et grandiose, qui appartient également à l'ancien monde et au nouveau, sujet trop vaste et compliqué pour que nous puissions l'aborder.

[Note 204: Malte-Brun, _Annales_, 1853.]

Des voyageurs ont refusé à ces hordes tout sentiment poétique ou religieux. Ce n'est pas étonnant. En matière de conscience, les sauvages se taisent autant qu'ils peuvent; ils n'aiment pas à s'expliquer sur leurs choses intimes,--et les blancs nient imperturbablement tout ce qu'ils n'ont pas vu, tout ce qu'ils n'ont pas su deviner.

Des missionnaires espagnols avaient essayé de convertir ces malheureux Indiens, mais ont dû y renoncer par la raison qui fit échouer des tentatives analogues sur les Tasmaniens, quand il en existait encore. L'enseignement s'adressait à des intelligences bornées, dépourvues de la faculté d'abstraction qu'une longue culture a développée chez nous. Voyez donc l'embarras d'un honnête apôtre exposant la doctrine de la Résurrection, dans une langue où l'idée d'âme n'a d'autre équivalent que le mot «boyau»! Pour faire comprendre à ces sauvages qu'ils possèdent une «âme immortelle», il était obligé d'expliquer qu'ils ont dans le ventre une «tripe qui ne pourrit pas».--Il les faisait compter jusqu'à dix, mais ne pouvait leur inculquer le dogme de la Trinité. Comment les révérends pères auraient-ils traduit, dans une langue où le verbe _être_ n'existe pas, la célèbre définition de l'Éternel Jéhovah: «Je suis Celui qui suis»?

Les Peaux-Rouges ne parlent que fort peu, et moins que tous autres les Apaches, qui préfèrent s'exprimer par gestes. On en a observé qui, accroupis autour du feu, entretenaient une longue conversation dans laquelle ils ne faisaient que remuer les lèvres[205]; méthode que nous venons d'adopter pour renseignement des sourds-muets. La langue apache abonde en sons nasaux et gutturaux, en claquements de langue[206], que les étrangers ne parviennent pas toujours à imiter; l'idiome est décidément désagréable, et cependant les Mohaves, voisins immédiats, ont un parler doux et sonore, harmonieux autant que l'italien ou le japonais[207].--Notons en passant l'absence de toute salutation, de toute formule de bienvenue ou d'adieu[208].

[Note 205: Coroados, Heusel, _Zeitschrift für Ethnologie_, 1869.]

[Note 206: On essaie de les représenter par le signe t-ql]

[Note 207: Gatschet, _Zeitschrift für Ethnologie_, 1877. Buchner, Schmitz.]

[Note 208: Helfft, _Zeitschrift für allgemeine Erdkunde_, 1858.]

Puisque la moralité, au moins dans ses lignes générales, se mesure au développement de l'intelligence, on ne s'étonnera pas de la trouver réduite ici à ses rudiments. Ces malheureux ne vivent guère que de rapines; leurs maraudes se compliquent de rapt et de meurtre; leurs combats sont moins des luttes que des assassinats. Rapines, meurtres et massacres, ils en tirent gloire; méprisent les dégénérés, les esclaves de leurs aises, tous ceux qui ne savent pas vivre dans la sauvage indépendance des déserts. De tous les animaux, pensent-ils, les plus forts et rapides, les plus beaux, sont les féroces et les ravisseurs, et de toute notre espèce, le plus noble est celui qui fait la chasse à l'homme.