Les primitifs: Études d'ethnologie comparée
Part 17
«Bergers», comme dit leur nom tamil, bergers depuis siècles incomptés, bergers de coeur et d'âme, les Todas sont incapables de prendre autre chose au sérieux que le soin de leurs bêtes; ils disparaîtront avant de s'être intéressés à l'agriculture et à l'industrie. Ils ne vivent guère que de lait, comment penseraient-ils à autre chose qu'aux vaches? Ils ne consomment qu'une très faible quantité de farineux, soutirés aux Badagas, à titre de redevance plus ou moins gracieusement consentie aux suzerains et premiers occupants du sol. Ils ont la tradition que jadis leurs ancêtres se sustentaient de racines, et encore aujourd'hui ils se montrent assez friands des bulbes de l'_Orchis mascula_. Reconnaissants envers la vache qui les fait vivre, ils n'oseraient la tuer; ils aiment trop leurs taureaux et génisses pour les abattre, ne mangent de leur viande qu'aux banquets funéraires. Ce n'est point que la chair leur répugne en elle-même. Qu'un étranger leur donne de la venaison, ils s'en pourlèchent les doigts, le festin fait date; longtemps après ils se complaisent à en rappeler les incidents.
On s'étonne qu'ils ne se soient pas mis à élever chèvres, porcs, moutons et volailles, à l'instar de leurs voisins. Mais, ils sont bergers de boeufs et rien que de boeufs! Et que ce soit par indolence ou pour autre motif, ils veulent rester ce qu'ils sont.
Pacifique comme pas un, le Toda n'use d'aucune arme offensive ou défensive, ne recourt pas même à la lance, à un simple pieu pointu. Ses ancêtres, cependant, maniaient l'arc et la flèche. On ne le voit pas nouer de lacs, tendre de filets, dresser de traquenards pour y prendre oiseaux ou poissons, et pour chasser le gibier qui abonde aux entours; mais il s'approprie volontiers la proie que les chiens ont forcée. Les exercices violents lui répugnent, il ne s'exerce ni aux armes, ni à la canne ou à la boxe, pas même à la lutte ni à la course.
Aucune répression judiciaire. La seule pénalité connue atteint le débiteur; lorsqu'il tarde trop à rembourser, le créancier le charge d'une lourde pierre au cou pour qu'il porte moins aisément le poids de son obligation. Les disputes sont soumises au prêtre-berger, sans appel. Contre l'invasion des tribus ennemies, contre les attaques des pilleurs et rôdeurs, ces innocents se défendent en faisant la porte de leurs maisons si basse qu'il faut y entrer à quatre pattes. Les enfants, réfléchis comme ne sont pas les nôtres, ne se battent ni ne se querellent, ne se prennent jamais aux cheveux.
Haut montés au-dessus des plaines torrides de l'Inde, les Todas occupent comme une Suisse tropicale; retranchés dans leurs pâturages, entichés de leurs traditions, se complaisant dans leurs coutumes, ils se sont tenus jusqu'à présent en dehors de toute influence étrangère. Ce canton montagneux forme comme une île ethnique, mieux protégée, mieux respectée que si elle émergeait des vastes mers de l'Océan.
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Les Badagas[299], que les Todas saluent du titre de beaux-pères, politesse à laquelle ceux-ci répondent en leur passant la main sur la tête, sont les vrais maîtres des Nilgherris. Ils formaient, il y a une trentaine d'années, une population de vingt à vingt-cinq mille âmes distribuées en trois centaines de villages.
[Note 299: _Badagan_, _Baddagar_, _Badacars_, ou _Vadaccars_, de _Vadacu_, le nord, appelés aussi _Marver_, les laboureurs.]
Jusqu'à ces derniers temps, ils ne demandaient leur existence qu'à l'agriculture, mais aujourd'hui ils multiplient leurs troupeaux, et prospèrent sous le gouvernement anglais qui ne leur fait payer que des taxes légères.
Les Badagelles manipulent avec soin le crâne des nourrissons qu'elles tournent, frottent et pressent pour mieux l'arrondir. Petite, noirâtre, médiocre en somme, la race est fort inférieure à celle des Todas. Les femmes, laides et pouilleuses, imitent la Fortune des poètes, en ce qu'elles portent longs les cheveux de devant et se coupent ras ceux de derrière. Les filles signalent leur entrée dans la nubilité en se barbouillant le visage d'une boue épaisse. Les hommes ne se tatouent pas; le principal ornement de leurs épouses consiste en pointillés sur le front, dont les signes bizarres figurent parfois un masque, celui d'une divinité sans doute. La marque est obligatoire au front, facultative aux épaules, aux seins et autres parties du corps qu'on voit fréquemment illustrées de croix,--rien de chrétien,--de soleils à huit rayons, ou de neuf ocelles en carré, représentant chacun quelques centaines de ponctions, tous stigmates en relation avec le système des castes.
L'esprit des castes n'est pas nécessairement celui de l'envie à l'égard des classes supérieures. Ayant à peine la conscience de leur infériorité vis-à-vis de qui que ce soit, les gens sont tout entiers au sentiment de leurs énormes avantages sur les individus moins bien placés. Les Todas qui se subdivisent en cinq castes entre lesquelles il n'est pas de mariage, ont pour le Badaga un mépris que le Badaga rend au Cota, le Cota au Couroumba, le Couroumba à l'Iroula, et l'Iroula à quelque brute. Et les Badagas eux-mêmes de se partager en sous-castes. Pour atteindre à la première, il faut gravir dix-sept degrés.
Un patrice Chittré, pressé par la faim, avisa de s'asseoir à côté d'un populacier qui était à manger son repas. Terrible fut le scandale. Le personnage oublieux à ce point du décorum fut mis au ban de l'opinion, obligé de s'aller noyer. Ce Chittré appartenait à la caste troisième.--Jugez de l'orgueil affiché par les deux premières! Un de la Pretintaille querellait des «espèces», quand il se sentit rudement secoué par un de ces manants, saisi par le collier, orné du lingam nobiliaire. Stupéfait, muet d'horreur, le gentilhomme prit un couteau et s'ouvrit la poitrine. Depuis ce tragique événement, sa famille passa pour déchue, et ses descendants n'épousèrent plus que Badagots et Badagottes de bas lignage. Autre exemple: Tout un clan fut dégradé, parce que le fils du chef, amoureux d'une roturière, avait goûté à une viande qu'elle lui présentait.
Caste à part, les Badagas se montrent courtois envers leurs égaux, affectueux envers les frères et amis, déférents envers les vieillards, tendres et affectueux pour les enfants.--Revers de la médaille: on les accuse de fausseté envers les étrangers, on leur reproche l'avarice et la dureté, des agriculteurs vices mignons. L'abus du chanvre et de l'opium les rend facilement paresseux, inféconds, frivoles et légers, incapables de longue attention, les énerve de corps et d'esprit.
Nous ne saurions les dire bons ou mauvais. S'il est difficile de formuler un jugement définitif sur un individu, combien plus lorsqu'il s'agit d'organismes collectifs! Il est aisé de louer, de blâmer les peuples, nations et tribus, quand on ne les connaît pas, mais, après les avoir pratiqués, qui oserait?
Nous serons brefs sur les Cotas[300], lesquels tiennent le milieu entre les Badagas déjà laids, et les Couroumbas encore plus laids.
[Note 300: _Kutas_, _Kothurs_, les tueurs de vache, _Kohatars_.]
Au nombre de deux mille et plus, ils habitent aux entours des Badagas agriculteurs, auprès desquels ils s'emploient comme tisserands, charpentiers, forgerons, orfèvres, maçons, ouvriers généralement quelconques. Ils se livrent à quelques petites cultures, élèvent quelques bestiaux, mais jusqu'à ces derniers temps n'osaient les multiplier, chose que Todas et Badagas, leurs puissants voisins, ne voulaient permettre.
Pauvres en beurre et fromages, pauvres en produits du sol, ils connaissent la faim autrement que par ouï-dire. Aussi leur grande fête de mars, au commencement de leur année, est célébrée par une forte mangeaille, mieux que cela, par une agape, conçue dans l'esprit communiste. Chaque famille apporte des provisions, contribue à une collecte pour acheter dans la plaine des grains, des légumes et du sucre. Ces victuailles sont exposées devant le hangar qui tient lieu de temple. L'officiant supplie les dieux de nourrir le peuple jusqu'à la moisson nouvelle, fouit un trou qu'il garnit de feuilles, y dépose les aliments tout préparés, afin que la Terre les bénisse, et leur communique les vertus du croît. Il les distribue à l'assistance, présente à chacun sa part. Bienvenus sont les passants et étrangers. On mange et boit gaiement, puis on danse autour d'un grand feu jusqu'à minuit. Le lendemain et jours suivants, jusqu'à pleine lune, on se donne plaisir et bon temps. Avant de retourner à leurs occupations accoutumées, les artisans prennent le temple pour atelier, et chacun y fabrique un produit de son industrie. En toute chose, il s'agit de bien commencer.
Passons aux Couroumbas[301] qui, au nombre de deux mille environ, habitent la jungle, les endroits les plus malsains de la forêt, les marécages qu'une chaleur torride assèche et empoisonne. On les a souvent comparés aux Weddas[302]. Nourris d'une façon misérable et même répugnante, ce qui étonne, ce n'est point qu'ils soient chétifs et rabougris, mais qu'ils vivent âge d'homme et même perpétuent leur race. On prétend qu'ils tombent malades s'ils séjournent dans un pays salubre, que nul étranger ne dormirait dans leurs camps sans être attaqué de fièvre.
[Note 301: Ou _Couroumunbars_, mot qu'on explique par les _têtus_ ou _opiniâtres_.]
[Note 302: _Vyâdha_, chasseur.]
Autour de leurs huttes, des lopins de terre portent comme à regret quelques racines et de pauvres légumes. La terre ne manquerait pas à fertiliser et assainir: cependant, aux moissons certaines, ils préfèrent le gibier incertain. De temps à autre, ils incendient un coin de forêt, grattent la surface avec une houe de rien, ou avec un bâton pointu. Dans le sol ainsi fouillé, ils déposent des semences qu'ils ont mendiées, ou obtenues comme salaire de leurs petits travaux et services; mais ils n'auraient su les prélever sur la récolte précédente, encore moins les acheter, car argent ni monnaie ne sont pas de leur compétence. Les grains mûrs, une bande d'amis va en faire cueillette; la horde envahit un champ, pille et gaspille. Après la saison d'abondance, les familles se dispersent à la recherche de baies et racines, à la chasse du cerf tacheté, du chat sauvage, des serpents et insectes qu'ils sont habiles à surprendre, prompts à croquer. Ils recueillent de la cire et du miel qu'ils vont échanger chez les voisins.
La plupart des petites compagnies se mettent sous la conduite d'un chef qui fonctionne comme arbitre et apaise les disputes. On le salue en laissant tomber la tête contre la poitrine, et il fait le geste de la relever en la prenant entre les mains.
Volontiers bûcherons, ils manient avec adresse la hache et la serpe, éclaircissent les taillis, équarrissent le bois, travaux qu'ils préfèrent à tous autres. Quand la faim presse, les hommes et les femmes se séparent; ces dernières vont dans les villages todas et badagas mendier mets avariés, déchets divers, jusqu'à l'eau dans laquelle a cuit le riz; en retour, elles se chargent de petits ouvrages, comme moudre et vanner les grains. Les maris et les garçons s'enfoncent dans la jungle, séjour de prédilection, refuge dans l'adversité, premier et dernier asile. Tout en chapardant par-ci par-là, ils exercent l'office de bouffons, conjureurs de tigres, sorciers et diseurs de bonne aventure, ressemblant en cela à nos Tsiganes qui vivent aussi des produits de leurs petites industries et surtout de maraude, vagabondant de village en village, de forêt en forêt. Des Couroumbas, craints autant que méprisés, le nom est venu à signifier méfait, méchef et maléfice:
Le pauvre Suisse qu'on rapine, Voudrait bien que l'on décidât, Si Rapinat vient de rapine, Ou rapine de Rapinat.
Cruelle envers tant d'autres Primitifs, la civilisation n'a point été mauvaise à ces pauvres Couroumbas. Elle transforme ce chasseur en bûcheron, et ce bûcheron en charpentier; le mendiant passe gagne-petit, puis domestique. Ils vont s'engager dans la plaine, où une vie plus aisée et des moeurs plus douces les forment et dégrossissent. Les employeurs se montrent satisfaits de leur service. Sauf que la physionomie typique ne change pas d'une génération à l'autre, que les membres restent quelque temps assez grêles,--l'ossature se modifiant moins vite que la chair,--on les reconnaîtrait à peine. Plus de ventre en marmite, plus de salive découlant des lèvres, plus d'yeux injectés, ni de bouche béante. Quelques-uns se sont habillés, ont remplacé par des ornements plus coûteux les graines rouges, les bracelets en fer mal forgé, les chevillets de laiton ou de paille tressée. On s'émerveille de voir un travail plus régulier, une nourriture plus abondante et saine transformer si promptement l'extérieur de ces hommes et jusqu'à leur physiologie.
Au pied des Nilgherris, presque perdus dans les hautes herbes du marécage, grouillent les Iroulas, plus noirs[303], chétifs et malsains même que les Couroumbas, avec lesquels on pourrait facilement les confondre, sauf que ces malheureux ne s'adonnent à aucune culture, si misérable soit-elle. Ils fabriquent des nattes d'osier, des paniers de bambou, des corbeilles de jonc, qu'ils vendent dans la plaine, échangent pour du menu grain, du sel et du poivre long; ils cueillent des baies et des fruits, mangent des racines, attrapent des insectes et reptiles, des oeufs, des petits oiseaux:--ils n'ont pas même d'arcs et de flèches. Pendant deux ou trois mois les pousses du bambou sont leur grande ressource; rat, chat ou renard, tout ce qu'ils peuvent mettre sous la dent est de bonne prise, même la charogne. La jungle impose son caractère à tout ce qui y vit, à tout ce qui en vit; aussi les tient-on pour vils entre les vils, pour misérables entre les misérables.
[Note 303: _Iroula_, noirceur, obscurité, grossièreté, barbarie. _Dictionnaire tamoul_.]
A l'instar des Couroumbas, ils se produisent comme bouffons, bateleurs et comédiens, et on les paye en jus de palmier qu'ils boivent avec excès. Dans leurs représentations, ils mettent en action certains épisodes obscènes, et particulièrement les aventures du Krichna Govinda séjournant parmi les bergères. Il n'en a pas fallu davantage pour qu'on les enrôlât parmi les Vichnouïtes, en opposition aux Badagas qui professent le sivaïsme.
Pour toute vêture, les Iroulas s'entortillent un chiffon autour des reins; à défaut d'étoffes, les femmes recourent ou recouraient à quelque feuillage, ce qui ne les empêche de tenir aux ornements. Avec de la paille, ils tressent leurs cheveux en coiffure fantastique; encore avec de la paille, ils adaptent aux oreilles, au cou, aux poignets et chevilles, des gourdes sèches, contenant des noisettes et petits cailloux qui tintinnent au rythme de leurs mouvements.
Nus comme la Vérité, ou à peu près, ils semblent incapables de mentir, incapables de déguiser leurs sentiments; et la déclaration de ces misérables est mieux crue que toutes les affirmations d'un Hindou, que tous les serments d'un Brahmane. Les théoriciens du Progrès expliquent-ils le pourquoi et le comment de cette anomalie?
Contrairement à ce qui se passe ailleurs, les veuves, fort recherchées par les jeunes gens, se remarient plus facilement que les veufs. Les parents se montrent affectionnés à leur progéniture, laquelle le leur rend bien. Les enfants prennent le nom d'un grand-parent; souvent ils attendent sa mort pour se faire appeler comme lui.
Très attachés à leur genre de vie, à leur race et au sol qui les a vus naître,--où le patriotisme va-t-il se nicher?--les Iroulas tiennent à dormir leur dernier sommeil en famille. Qui meurt à l'étranger demande à être déposé dans une fosse à part, espérant qu'un ami recueillera pieusement ses os, ira les réunir aux autres, dans l'ossuaire de la tribu, tout au milieu de la forêt native.
Ainsi s'étagent sur les flancs des Montagnes Bleues diverses populations caractérisées par leur habitat, leurs occupations et leur nourriture. En haut les Todas, exclusivement bergers et galactophages,--puis les Badagas, agriculteurs, qui ont aussi des troupeaux et ne dédaignent pas la chasse.--Viennent ensuite les Cotas, petits ouvriers et artisans, et enfin les sylvicoles, Couroumbas et Iroulas, essentiellement chasseurs, mais vagabonds aussi, voleurs et artistes, mendiants et sorciers.
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Et leurs demeures?
Les Iroulas gîtent dans la jungle, en des bauges; s'abritent dans une caverne ou sous une saillie de rocher; se font des paillotes et gourbis.
Les Couroumbas se logent un peu mieux. Ce qu'ils appellent un village, nous le dirions à peine un hangar. Une chaumine, longue de dix à douze mètres, haute de cinq pieds environ; les parois, des bambous entrelacés de broussailles. Comme porte, une ouverture qu'on ferme la nuit par une claie ou quelque fagot. Sous le toit commun, chaque famille jouit d'un carré où l'on s'accroupit, car il n'y a pas la place de s'étendre. Pour batterie de cuisine, une demi-douzaine de plats et de gourdes. Faire bouillir le riz, luxe tout récent; naguère encore, on le grillait sur une pierre rougie.
L'habitation toda, déjà plus civilisée, peut passer pour luxueuse en comparaison. Chaque famille a la sienne, toujours ombragée par des arbres séculaires, se composant essentiellement d'un toit en paille, de forme ogivale, percé d'une ouverture pour le passage de la fumée. L'espace abrité, large de cinq à six mètres carrés, haut de sept pieds à la partie centrale, doit suffire à cinq ou six personnes; lesquelles entrent et sortent par un trou de ratière, ras le sol. Cette habitation est nommée mand ou parc, d'après l'enclos à côté, où les animaux piétinent à mi-jambe dans les bouses accumulées.
Le village badaga, longue maison élevée en bois et argile, recouverte de roseaux et branchages, avec un auvent sur toute la façade qui peut avoir cinquante mètres de long, est spacieuse et confortable relativement. Jamais elle ne regarde le nord-est.
Le missionnaire Metz, qui les prêcha et évangélisa pendant une quarantaine d'années, avec plus de zèle que de succès, explique leur nom par «Gens du nord»; il suppose que leur immigration remonte à trois siècles, et qu'ils sont originaires des montagnes de Mysore. On en a inféré qu'ils ont une origine scythique, et l'hypothèse a presque acquis l'autorité d'un fait. Elle ne nous gêne point,--mais le nord mentionné par la légende est-il celui des géographes? «Au nord, disent les Badagas s'élève le Kaylasa, notre Mérou et résidence de Siva; au nord l'infini ouvre sur le royaume des Ombres. De quatre hommes envoyés vers les points cardinaux, trois revinrent, mais non pas celui qui avait marché sous le regard de l'Étoile Polaire.» Chez les nations chrétiennes, le mot d'Orient suggère une vague idée de Paradis et de jardin d'Éden. Pour les Badagas, tout ce qui est grand et puissant vient du septentrion; la Mère des Vaches-déesses habitait l'Am nor avant d'aller chez les Todas. Est-ce que les ancêtres Badagas n'auraient pas suivi la vache? Ne seraient-ils pas sortis du Paradis? Entre les invisibles monts du Kaylasa et du Kanagiri coule le fleuve redouté, limite entre le monde des vivants et le monde des morts. Les Badagas n'aiment pas à regarder de ce côté.
Chaque famille dispose de trois chambrettes, dont la première, sur la rue, s'ouvre facilement aux amis et voisins. Elle donne accès à un réduit avec baignoire qui ne chôme guère, tout Badaga ayant la louable habitude de s'octroyer un bain avant le repas de midi. Une pièce latérale contient le foyer et la réserve aux provisions. Elle est inaccessible à quiconque n'est pas du ménage. Même l'épouse n'y saurait entrer quelque temps avant et après ses couches; on craindrait que son état de faiblesse, que l'impureté dont elle passe pour être affectée, n'amoindrissent les vertus du feu, ne diminuent la vertu nutritive des aliments.
Pour cette même raison, et autres analogues, l'abord de la fruiterie commune est interdit aux étrangers, lesquels pourraient la contaminer de leur souffle, refusé aux villageoises qui pourraient être porteuses d'influences débilitantes. Le lait est l'objet de précautions extraordinaires, imitées des Todas; on n'oserait le bouillir, ni le mettre sur le feu, de peur de causer des inflammations à la vache; ce qui, en parenthèse, explique l'origine du fameux précepte mosaïque: «Tu ne cuiras pas le chevreau dans le lait de sa mère[304].» Les veaux premiers-nés sont tenus dans une étable spéciale, pour être mieux protégés, contre les malices des jeteurs de sorts. Un prêtre seul a droit de goûter au lait de la vache primipare. Les Badagas, Sivaïtes, disions-nous, adorent leur dieu sous la forme du taureau Bassava[305]. L'attachement, qu'ils portent à leurs troupeaux, sans égaler celui des étonnants Todas, constitue une religion véritable, un culte passionné même fanatique. Il y a quelques années, les Cotas des environs voulurent posséder eux aussi du gros bétail, clos en des pacages, mais force leur fut d'abandonner ce projet, sous les menaces des Todas et des Badagas. Ces peuplades dévotes ne pouvaient supporter l'idée qu'une race impure s'arrogeât un droit de propriété sur des animaux d'un sang aussi pur que taureaux et génisses; elles ne pouvaient admettre que des hommes de vile extraction et d'ignoble vie usurpassent les saintes fonctions de trayeurs de vaches. Chose fort pénible que de voir le voisin s'enrichir! Les compères Couroumbas sont aussi de cet avis, s'il est vrai qu'ils ont tué des camarades coupables de s'être, à la façon des hamsters, creusé des caches à provisions.--Mais, sans doute, les enfouisseurs qui ne voulaient point partager leur abondance avaient, en temps de disette, vécu sur l'association. Prenant sans rendre, ils se comportaient en voleurs de la pire espèce, et leur exécution était légitime, autant que celle décrétée à Jérusalem par les apôtres contre Ananias et Saphira[306], les faux dévoués. Fourbe et traître, qui, dans la vie communautaire, sournoisement s'amasse un magot.
[Note 304: Exode, 23, 19.]
[Note 305: Ou _Barsappa_.]
[Note 306: _Actes des Apôtres_, V.]
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Le Couroumba qui prend femme se fournit d'une pièce d'étoffe neuve à offrir en présent. Avec les amis et amies, on mange plus copieusement que d'habitude, on danse et on s'amuse, on se baigne de compagnie, puis, tout est dit.
Quant aux Iroulas, ils se marient devant une fourmilière, sans doute pour gagner par son influence une puissante fécondité, une postérité innombrable. Après avoir allumé un morceau de camphre, le futur passe une ficelle au cou de l'épousée et l'emmène. Un somptueux dîner de noces coûte rarement plus de deux francs cinquante.
Pour ce qui est des cérémonies nuptiales, les Badagas, non plus, ne déploient pas un luxe exagéré. Chez la fiancée on danse et se divertit; quelqu'un lui jette, en présage de bon augure, une potée d'eau sur la tête, sa belle-mère lui met un collier de perles argentées. En un jour réputé propice, elle est escortée à sa maison nouvelle, y entre sous des rameaux fleuris; les parents la remettent à qui de droit, se lavent les mains et s'en vont, abdiquant ainsi toute responsabilité.