Les préjugés nécessaires

Part 1

Chapter 13,627 wordsPublic domain

ÉMILE FAGUET De l’Académie Française

Les Préjugés Nécessaires

PARIS SOCIÉTÉ FRANÇAISE D’IMPRIMERIE ET DE LIBRAIRIE ANCIENNE LIBRAIRIE LECÈNE, OUDIN ET Cie 15, rue de Cluny, 15

1911

EN VENTE A LA MÊME LIBRAIRIE

Ouvrages de M. Émile Faguet

DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE

Seizième siècle.--Dix-septième siècle.--Dix-huitième siècle.--Dix-neuvième siècle, _études littéraires_, quatre volumes in-18 jésus, brochés 3 50 Chaque volume se vend séparément. Politiques et Moralistes du dix-neuvième siècle. Trois séries, formant chacune un volume in-18 jésus, broché 3 50 L’ouvrage est complet en trois séries. Chaque volume se vend séparément. Politique comparée de Montesquieu, Rousseau et Voltaire. Un vol. in-18 jésus, troisième mille 3 50 Propos littéraires. Cinq séries, formant chacune un volume in-18 jésus, broché (chaque volume se vend séparément) 3 50 Propos de théâtre. Cinq séries, formant chacune un volume in-18 jésus, broché (chaque volume se vend séparément) 3 50 Le Libéralisme. Un volume in-18 jésus, huitième mille, broché 3 50 L’Anticléricalisme. Un vol. in-18 jésus, septième mille, broché 3 50 Le Socialisme en 1907. Un vol. in-18 jésus, huitième mille, broché 3 50 Le Pacifisme. Un vol. in-18 jésus, troisième mille, broché 3 50 Le Féminisme. Un vol. in-18 jésus, broché 3 50 Discussions politiques. Un vol. in-18 jésus, broché 3 50 La Démission de la Morale. Un volume in-18 jésus, broché 3 50 En lisant Nietzsche. Un volume in-18 jésus, cinquième mille, broché 3 50 Pour qu’on lise Platon. Un vol. in-18 jésus, broché 3 50 Amours d’hommes de lettres. Un volume in-18 jésus, cinquième mille, broché 3 50 Simplification simple de l’orthographe. Une piqûre in-18 jésus 0 60 Madame de Maintenon Institutrice. Un volume in-12, orné d’un portrait, 3e édition, broché 1 50 Corneille. Un vol. in-8º Illustré, 9e édition, broché 2 » La Fontaine. Un vol. in-8º Illustré, 11e édition, broché 2 » Voltaire. Un vol. in-8º illustré, 8e édition, broché 2 » Discours de réception à l’Académie française, avec la réponse de M. Émile Ollivier. Une brochure in-18 jésus 1 50 Réponse de M. Émile Faguet au discours de réception de M. René Doumic. Séance de l’Académie française du 7 avril 1910. Une brochure in-18 jésus 1 » Cours de poésie française. Leçon d’inauguration. Une piqûre 0 50

Les Préjugés nécessaires

CHAPITRE I

L’ANIMAL SOCIAL

C’est encore une question si l’homme est né pour la société, si l’homme est un animal social. Incontestablement il en a l’air, puisqu’on n’a point rencontré, si ce n’est de façon tout exceptionnelle et accidentelle, un homme vivant isolé, ni même un homme vivant solitairement en famille, entouré strictement de sa femme et de ses enfants, comme un oiseau. L’homme a incontestablement l’air d’être né pour vivre en société.

Cependant on peut réfléchir à ceci. L’homme, s’il ne ressemble pas aux animaux insociaux, ne ressemble pas non plus aux bêtes sociales, aux bêtes formant des sociétés animales, et c’est à quoi l’on n’a pas assez réfléchi. Parmi les animaux il y en a qui ne vivent que familialement, mâle, femelle, petits. Ils ne sont pas sociaux. Il y en a qui vivent en société: fourmis, abeilles. Les premiers sont très éloignés du type humain; mais les autres _n’en sont pas moins éloignés_; car l’instinct social est chez eux si fort qu’il n’y a plus à proprement parler d’instinct individuel et qu’on peut douter s’il y a une âme de fourmi et s’il n’y a pas seulement une âme de la fourmilière, si la fourmi est un animal ou si ce n’est pas la fourmilière qui en est un, si l’abeille est un animal ou si elle n’est pas seulement un organe de cet animal: la ruche.

Donc, ou insociaux et incomparables à l’homme, ou tellement plus sociaux que l’homme qu’ils sont également incomparables à l’homme; voilà les animaux que nous connaissons.

Il y a des intermédiaires. Il y a les animaux grégaires, qui ne vivent pas en sociétés, qui n’ont pas d’organisation sociale, mais qui vivent en troupes et qui obéissent, d’une façon accidentelle, à des impulsions communes. Les moutons ne sont pas organisés en société, mais ils aiment à se suivre, et en cas de danger ils se groupent et se serrent les uns contre les autres. Les hirondelles se réunissent en société, soit d’une façon accidentelle, soit d’une façon intermittente. En cas de mésaventure de l’une d’elles, elles lui prêtent toutes secours et se prodiguent pour elles en bons offices. Aux époques de départ pour d’autres climats, elles se constituent en société très réglée et très disciplinée.

C’est aux animaux grégaires beaucoup plus qu’aux animaux insociaux ou aux animaux sociaux que l’homme ressemble. Il a des instincts sociaux qu’il laisse volontiers dormir tant que la société dont il fait partie n’est pas en danger, qui se réveillent, quelquefois très énergiques, quand cette société court un péril. Il a des instincts individuels, très ombrageux, qui font qu’il souffre très vivement des exigences de cette société ou seulement de son existence quand elle n’est pas en danger et qu’il ne se sent pas engagé dans un danger qu’elle court. Les sociologues qui ont assimilé la société à un organisme, à un grand animal et qui ont assimilé l’homme à une cellule, d’abord ont été convaincus de parfaite inexactitude scientifique; ensuite ont révolté l’homme, qui ne veut nullement être réduit au rôle d’un polype dans un polypier et qui s’écrie comme Michelet: «Qu’on me rende mon _moi_; j’y tiens.»

Ceux mêmes qui ont dit seulement: «Ce ne sont pas tant les biens qu’il faut socialiser; il faut socialiser les personnes», ont révolté également et du reste ont ouvert quelques yeux fermés en faisant bien comprendre, par la netteté redoutable de la formule, que celui-là qui socialise les biens, socialise du même coup les personnes et que celui-là qui ne veut pas qu’on socialise ses biens acquis, _ou à acquérir_, est un homme qui ne veut pas qu’on socialise sa personne et qu’on le fasse rouage d’une machine.

Ainsi constitué, individualiste très net et très jaloux, répugnant au phalanstère, répugnant au couvent, répugnant à la communauté, sans laquelle, remarquez-le bien, il n’y a pas de véritable société, mais seulement un commencement de société, un essai de société, seulement _de quoi en faire une_; répugnant à tout cela, même dans les sociétés antiques, qui comparées aux nôtres sont ultrasociales; est-ce que vraiment l’homme est un être né pour la société, πολιτικόν ζῶον, par sa nature même?

Par sa nature même, je ne crois pas. Il me semble être né pour être un animal familial et aussi, mais tout au plus, grégaire; familial, c’est-à-dire vivant avec sa femme et ses enfants jusqu’à ce que ses enfants soient élevés; grégaire, c’est-à-dire reconnaissant les autres hommes comme des congénères et s’associant à eux, leur donnant secours et recevant d’eux assistance en cas de danger. En le considérant dans les traits généraux de sa nature, qui doivent nous donner l’image de sa nature primitive, il n’y a rien de plus.

Rousseau en ce point a raison, qui s’obstine à démontrer que la nature nous a faits pour être sauvages. Il n’a tort, comme nous le verrons plus loin, que quand il croit que l’état social est né par hasard. Il a raison en pensant que l’homme _a pu_ vivre très longtemps à l’état purement familial; il a même raison très probablement, en supposant que l’homme _a vécu_ effectivement des siècles en cet état.

Mais, sans aller plus loin, comment même est-il devenu animal familial (ce qui revient à se demander comment a-t-il existé)? Locke prétendait que l’homme primitif s’attachait à une femme, comme les autres animaux, par désir sexuel puis pour nourrir les petits jusqu’à ce qu’ils n’eussent plus besoin de soins, et c’est-à-dire, à la différence des autres animaux, pendant un temps extrêmement long, les premiers nés étant suivis d’autres avant que les premiers pussent pourvoir à leur subsistance, donc la mère n’étant jamais abandonnée, toujours rattachée de nouveau à l’homme pendant un temps qui pouvait être de vingt ou trente ans: les enfants non élevés, de l’un à l’autre, font la chaîne; et de cette chaîne l’homme et la femme sont attachés l’un à l’autre.

Sans m’arrêter à cette idée qu’il n’y aurait même pas besoin de cela, puisque nous voyons des animaux dont les petits sont complètement élevés en quatre mois, comme les hirondelles, pratiquer la monogamie; sans m’arrêter à cette idée, parce que l’homme se montre tellement polygame dans la période historique qu’il est probable qu’il l’était à l’état primitif et avait besoin, pour rester familial, de la nécessité d’élever les jeunes, nécessité qui, comme on a vu, se prolongeait indéfiniment; je trouve l’idée de Locke parfaitement juste.

Rousseau la conteste. Il croit que «les mâles et les femelles s’unissaient fortuitement, selon la rencontre, l’occasion et le désir, et se quittaient avec la même facilité».

--Mais alors l’humanité n’a jamais existé; car la femelle rendue mère est morte de faim pendant les huit jours qui ont suivi son accouchement!

«--Non, dit Rousseau: vous raisonnez sur les faits de l’état nature avec vos idées d’homme moderne. La mère à l’état de nature est debout dès le lendemain de son accouchement, cherche et trouve sa pâture et allaite son enfant d’abord pour son propre besoin, puis, l’habitude le lui ayant rendu cher, pour son besoin à lui, et sitôt qu’il a la force de chercher sa pâture il ne tarde pas à quitter sa mère...»

Ici, Rousseau rencontre Locke et il le réfute ainsi: «M. Locke prouve tout au plus qu’il pourrait bien y avoir dans l’homme un motif de demeurer attaché à la femme _lorsqu’elle a un enfant_; mais il ne prouve nullement qu’il a dû s’y attacher _avant l’accouchement_ et pendant le temps de la grossesse. Si telle femme est indifférente à l’homme pendant ces neuf mois, si même elle lui devient inconnue, pourquoi la secourra-t-il après l’accouchement? Pourquoi lui aidera-t-il à élever un enfant qu’il ne sait pas seulement lui appartenir et dont il n’a ni résolu ni prévu la naissance?... L’un s’en va d’un côté et l’autre de l’autre, et il n’y a pas apparence qu’au bout de neuf mois ils aient souvenir de s’être connus... Une autre femme peut donc contenter les nouveaux désirs de l’homme aussi commodément que celle qu’il a déjà connue et un autre homme contenter de même la même femme, à supposer qu’elle soit pressée du même appétit pendant l’état de grossesse, de quoi l’on peut raisonnablement douter. Que si dans l’état de nature la femme ne ressent plus la passion de l’amour après la conception, l’obstacle à sa société avec l’homme en devient _encore plus grand_, puisqu’alors elle n’a plus besoin, ni de l’homme qui l’a fécondée ni d’aucun autre. Il n’y a donc dans l’homme aucune raison de rechercher la même femme, ni dans la femme aucune raison de rechercher le même homme. Et le raisonnement de M. Locke tombe en ruine.»

Il tombe peut-être en ruine; mais alors je me demande comment l’humanité a existé; car Rousseau a beau dire, une femme, au dernier terme de sa grossesse et dans les jours qui suivent son accouchement, trouve difficilement sa pâture.

--Aussi beaucoup succombent-elles; mais il suffit que quelques-unes subsistent pour que l’humanité subsiste elle-même, à très peu d’exemplaires d’abord, à un plus grand nombre ensuite.

--Soit; mais alors je demanderai seulement comment la famille a commencé d’être. Dans le système de Rousseau il n’y a pas de raison pour qu’elle commence jamais, pour qu’une première famille existe jamais. Un jour que l’on demandait cela à Renan, sous cette forme: «Comment la société a-t-elle commencé?» il répondit: «Mon Dieu, par hasard. Le hasard a beaucoup de part dans l’existence des choses.

--Mais encore?

--Eh bien, il s’est trouvé un anthropoïde, qui, pendant que sa femelle était en gésine au fond d’une grotte, s’est placé à l’entrée, a arraché un sapin et a dit: «Personne n’entrera!--Il avait créé la famille, la société, la patrie, la civilisation, la morale, Dieu... C’était un bon chimpanzé...»--Le ton dont il le dit, je ne puis pas l’écrire.

Voilà qui est bien et parfaitement certain du reste. Mais Renan n’avait pas expliqué comment et pourquoi le bon chimpanzé s’était attaché à sa femelle _avant les douleurs de l’enfantement_, depuis la conception jusqu’au terme. Il avait, comme Locke, esquivé la principale difficulté.

Il est bien certain pourtant que quelques hommes primitifs, quelques-uns au moins, sont restés auprès de leurs femmes primitives depuis la première rencontre jusqu’à l’accouchement. Mais pourquoi y sont-ils restés? D’abord peut-être par simple esprit de retour à la chose goûtée. Il est vraisemblable que le primitif, comme encore le paysan, soit beaucoup moins polygame que l’homme civilisé et revienne à la femme qu’il a connue d’abord, comme à la source connue d’un plaisir; et quand Rousseau le voit courant à une autre, il fait précisément ce qu’il reproche à ses adversaires; il raisonne sur les êtres primitifs en homme de civilisation. Mais encore, comme je suis très convaincu de la polygamie foncière du sexe masculin, ainsi que je l’ai déjà indiqué, je ne donne cette raison que comme vraisemblable.

Il faut tenir plus de compte de l’habitude, qui, par elle seule, qui par elle-même, ramenait sans doute assez naturellement l’homme à la première femme qu’il eût connue. Cette raison, en vérité, serait suffisante.

Et enfin et surtout, à quoi il est bizarre que Rousseau n’ait pas songé et à quoi Locke, sans le dire, tant c’était simple, a dû penser, c’est la _nécessité_ même ou la _quasi-nécessité_ qui attachait l’homme à sa pauvre compagne. Rousseau ici encore raisonne sur l’état primitif avec les données de la civilisation, ce qu’il reproche à Locke et à Hobbes. Il voit l’homme primitif A fécondant la femme B, puis passant à la femme C, et ainsi de suite; mais pour que cette «papillonne» fût si facile, il faudrait que les hommes primitifs fussent très rapprochés les uns des autres, _et déjà la société serait fondée_; il faudrait qu’elle le fût. C’est une société déjà existante et depuis longtemps que, sans y réfléchir, Rousseau se figure. Ce qu’il faut se figurer, ce sont de vastes déserts où les hommes vont errant et se rencontrent assez rarement. Beaucoup meurent sans avoir procréé, comme des insectes dans un bois. Deux individus du sexe différent se rencontrent; ils ne connaissent qu’eux de leur espèce. Ils s’unissent. Par attrait persistant, habitude, besoin de secours mutuel, ils ne se quittent pas. Voilà l’union qui dure depuis l’époque de la conception, jusqu’à celle de l’accouchement. A cette époque, chez l’homme la pitié intervient, comme dans l’hypothèse de Renan, et la peur de perdre une amie, une compagne et une esclave. Aussitôt après la naissance de l’enfant, l’amour maternel s’éveille chez la mère, si fort, que l’homme, se sentant abandonné, abandonne lui-même, très souvent, la mère et l’enfant. Mais souvent aussi l’habitude prise et la peur de la solitude retiennent le père. S’il reste, l’amour paternel s’éveille chez lui à voir l’enfant grandir, être amusant, lui ressembler. D’autres enfants surviennent. Le père reste toujours. Voilà une famille fondée.

D’autres existent, clairsemées, séparées les unes des autres par des vallons, des plaines et des montagnes; mais il y a des familles humaines sur la terre.

Les plus nombreux, parmi les humains, sont encore ceux qui errent çà et là, s’accouplant au hasard et dont la progéniture périt presque toujours en bas âge; mais il existe des familles humaines sur la terre.--Dès que la famille existe, il y a hostilité de ceux qui sont en famille contre ceux qui restent errants, _plus errants_, car tous le sont encore, et qui sont un danger pour les relativement sédentaires, qui peuvent violenter, maltraiter leurs femmes, les enlever, etc. La famille contient déjà l’hostilité de la société contre l’individu. Je ne dis pas qu’elle contienne la société, je dis qu’elle contient déjà un des sentiments qui seront caractéristiques et constitutifs de la société.

Voilà donc l’homme à l’état familial, comme beaucoup d’autres animaux, mais avec cette particularité très importante que par la nécessité d’élever des enfants qui s’élèvent très lentement, il est en état familial prolongé et qu’au lieu d’être en état familial annuel, il est en état familial décennal, quindécennal, vigintennal. En un mot, il est marqué naturellement pour avoir la même femme jusqu’au moment où elle ne procrée plus, et alors pour l’abandonner et la laisser mourir; plus probablement, si l’on tient compte d’une si longue habitude, pour la garder jusqu’à sa mort à lui ou jusqu’à sa mort à elle.

L’homme est naturellement créé pour la famille persistante, prolongée et permanente. C’est l’être familial par excellence. Ce qui chez certains animaux, comme les hirondelles, formant un couple indissoluble, ne paraît qu’_un goût_ et n’est imposé par aucune nécessité, est pour l’homme au moins une quasi-nécessité naturelle. Il souffre à s’y soumettre; mais il souffre à s’y dérober.

Plus à s’y dérober qu’à s’y soumettre? Cela dépend des caractères. Mais il souffre à s’y dérober.

Il suffit pour que la famille soit un fait très général et qui, dès qu’il existe, par l’avantage qu’il donne à l’homme familial, à l’homme entouré des _siens_, sur l’homme isolé, tend à devenir universel.

Mais voici déjà un grand changement. La famille tend à fixer l’homme, à faire de l’homme, d’être errant, un être sédentaire. Je dis seulement qu’elle tend à cela. Car c’est bien dit s’il le peut, et encore faut-il qu’il soit très errant pour chercher sa nourriture. Mais, pour nourrir la femme quand elle est immobilisée ou à peu près par l’enfant en bas âge; pour nourrir l’enfant qui ne marche pas ou marche mal, l’homme est forcé de s’ingénier à s’écarter peu, à s’écarter le moins possible. Certes, la Genèse a parfaitement raison de dire que Dieu a mis l’homme primitif dans un jardin. Il ne faut pas rire de cela. Cela signifie que la terre primitive, non épuisée par l’homme, était tellement productive en fruits de toute sorte que l’homme n’avait pas besoin d’expéditions de chasse, d’expéditions de pêche et d’expéditions de cueillettes, excessives et violentes, pour se nourrir. Sans doute encore, en réaction contre Lucrèce et contre le tableau trop tragique que le grand poète nous trace de la condition des premiers hommes[1], Rousseau a relativement raison de nous assurer que les hommes n’avaient pas tant à craindre de la dent des bêtes féroces généralement peu agressives; sans doute encore il a bien raison de dire que la femme est une espèce de sarigue et que, pouvant porter ses enfants dans ses bras, elle n’est pas aussi immobilisée par la maternité qu’on l’a si souvent prétendu.

[1] Lucrèce, du reste, ne laisse pas de supposer la condition des premiers hommes comme relativement facile, et, somme toute, il est plus optimiste que moi à cet égard:

Glandiferas inter curabant corpora quercus Plerumque, et quæ nunc hiberno tempore cernis Arbuta puniceo fieri matura colore, _Plurima_ tum tellus etiam _majora_ ferebat; _Multaque_ præterea novitas tum florida mundi Pabula dura tulit miseris mortalibus ampla.

Quelquefois même Lucrèce fait le même raisonnement que Rousseau sur l’état de nature, supérieur à certains égards à l’état de civilisation, et sur les maux que la civilisation apporte avec elle:

_Nec nimio tum plus quam nunc_ mortalia sæcla Dulcia linquebant lamentis lumina vitæ. Unus enim tum quisque magis deprensus eorum, Pabula viva feris præbebat... _At_ non multa virum sub signis millia ducta... ... nec turbida Ponti Æquora lædebant naves... Tunc penuria deinde cibi languentia leto Membra dabat: contra nunc rerum copia mersat. Illi imprudentes ipsi sibi sæpe venenum Vergebant: nunc dant aliis solertius ipsi.

C’est _exactement_ l’argumentation vingt fois répétée de Rousseau.

Tout cela est juste et explique que l’homme ait pu vivre et vivre en famille. Mais n’est-il pas évident que, pour la recherche seulement de sa commodité, l’homme père de famille a dû tout de suite songer à se mobiliser le moins possible? De là ses essais de domestication des animaux et ses essais d’agriculture. Il s’est aperçu qu’il y avait des animaux que l’on pouvait traire et que l’on pouvait manger sans courir après à travers la terre, que l’on pouvait avoir près de soi et traire à l’heure opportune et tuer et manger au moment utile, à la condition d’_être plusieurs_ et de combiner et d’alterner les efforts de surveillance, de sorte que la domestication des animaux, née de l’existence de la famille, en confirme et en augmente la nécessité.

Il s’est aperçu qu’il n’y a qu’une saison des fruits et qu’ils se conservent mal et que l’hiver est une saison où l’on meurt; et il s’est avisé de mettre de côté certaines graines qui se conservent mieux que les fruits, puis de mettre ces graines dans la terre, à sa portée, pour les récolter plus facilement à l’époque où elles ont fructifié. Et c’était, après la domestication des animaux, la domestication des végétaux.

Cette domestication, plus encore que la précédente, nécessitait une famille nombreuse, et plus encore que la précédente, née du besoin d’être un peu fixe, fixait davantage, et cette fois d’une façon définitive; et encore, née des besoins familiaux, persuadait d’augmenter la famille en étendue, d’augmenter le nombre des enfants et, le nombre des enfants augmentant, rendait plus forte cette chaîne qui unissait l’homme à la femme depuis le premier enfant né jusqu’au vingtième et consolidait la famille prolongée jusqu’à la faire indissoluble.

La famille a créé la domestication et l’agriculture, et la domestication et l’agriculture le lui ont bien rendu, en la faisant de plus en plus prolongée, de plus en plus nombreuse, de plus en plus permanente, en tant que de plus en plus nécessaire. La nature a fait l’homme cueilleur, trayeur, chasseur, pêcheur. La quasi-nécessité de la monogamie a créé la famille. La famille a fait l’homme berger et agriculteur.

Voilà l’homme familial, entouré d’enfants, entouré de troupeaux, cultivant la terre, habitant des cavernes, et comme il n’y en a pas assez et qu’elles sont assez mal placées, construisant pour lui, pour ses enfants et pour ses troupeaux des cavernes artificielles à travers les plaines; voilà l’homme familial.

--Mais l’homme social, je ne le vois pas.

--Moi non plus; il n’est pas né et je ne vois absolument aucune nécessité pour qu’il naisse. Locke (et tant d’autres) croit que la société est née de la famille. Je ne vois pas du tout pourquoi elle en serait née. Il n’y avait aucune nécessité à cela. L’homme primitif devenant familial, l’homme familial devenant berger et agriculteur, voilà qui est nécessaire ou quasi nécessaire; l’homme familial devenant homme social, il n’y a à cela nécessité d’aucune sorte.