Part 14
Et d'autre part, si la science a besoin de la collaboration de toutes les nations, les arts et les lettres n'ont pas moins d'avantages à sortir aujourd'hui du «splendide isolement». Sans parler des modifications techniques qui ont amené, en peinture, en musique, au cours du dernier siècle et de celui qui a si mal commencé, de brusques et prodigieux enrichissements de la vision et de l'audition esthétique,--l'influence d'un philosophe, d'un penseur, d'un écrivain, peut avoir sa répercussion dans toute la littérature d'un temps, et aiguiller l'esprit sur une voie nouvelle de recherches psychologiques, morales, esthétiques et sociales. Qui veut s'isoler, qu'il s'isole! Mais la république de l'esprit tend, de jour en jour, à s'élargir; et les plus grands hommes sont ceux qui savent embrasser et fondre en une puissante personnalité les richesses dispersées ou latentes de l'Ame humaine.
Donc, ne limitons pas l'idée d'internationalisme à la science, et gardons au projet son ampleur,--sous la forme d'un Institut des Arts, des Lettres et des Sciences humaines.
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Je ne pense pas d'ailleurs que cette fondation puisse rester isolée. L'internationalisme de la culture ne peut plus aujourd'hui demeurer un luxe pour quelques privilégiés. La valeur pratique d'un Institut des Nations serait faible, si les maîtres n'étaient pas reliés aux disciples par le même courant, si le même esprit ne pénétrait pas à tous les étages de l'enseignement.
C'est pourquoi je salue, comme une initiative féconde et un heureux symptôme, la fondation récente, à Zurich, d'une _Association internationale des étudiants_ (_Internationaler Studentenbund_), par la jeunesse universitaire.--«_Douloureusement atteinte par la grande épreuve de la guerre, cette jeunesse a pris conscience des responsabilités sociales toutes particulières que lui confère le privilège des études, et désire remédier aux causes profondes du mal_»--(je cite les nobles termes de son programme).--Elle cherche à unir «_tous ceux de tous pays qui tiennent de près à la vie universitaire, en une commune croyance aux bienfaits du libre développement de l'esprit; elles les groupe pour lutter contre l'emprise croissante de la mécanisation et des procédés militaires dans toutes les manifestations de la vie_». Elle veut réaliser «_l'idéal d'Universités qui restent des centres de culture supérieure, au service de la seule vérité, de purs foyers de recherches scientifiques, absolument indépendants d'opinion à l'égard de l'Etat, ignorant les buts particuliers et les intérêts de classe_».
Cette revendication de la liberté de recherche scientifique et de l'indépendance de la pensée, cette organisation de la jeunesse intellectuelle pour défendre ce droit essentiel et, jusqu'à nos jours, constamment violé, me semblent d'une nécessité primordiale. Si vous voulez que la coopération entre maîtres des différents pays ne reste pas purement spéculative, il ne suffit pas que les maîtres associent leurs efforts, il faut que leurs pensées puissent librement se répandre et fructifier dans la jeunesse intellectuelle de toutes les nations. Plus de barrières élevées par les Etats entre les deux classes, entre les deux âges de ceux qui cherchent la vérité: maîtres et étudiants!
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Je rêve encore davantage. Je voudrais que les semences de la culture universelle fussent répandues, dès la première éducation, parmi l'enfance des gymnases et des écoles. J'exprimerais notamment le voeu qu'on établît, dans les écoles primaires de tous les pays d'Europe, l'enseignement obligatoire d'une langue internationale. Il en est d'à peu près parfaites (Espéranto, Ido), qu'avec un minimum d'efforts, tous les enfants du monde civilisé pourraient, devraient savoir. Cette langue ne leur serait pas seulement d'une aide pratique sans égale, pour la vie; elle leur serait une introduction à la connaissance des langues nationales, et de la leur propre: car elle leur ferait sentir, mieux que tous les enseignements, les éléments communs des langues européennes et l'unité de leur pensée.
Je réclamerais de plus, dans l'enseignement primaire et secondaire, une esquisse de l'histoire de la pensée, de la littérature, de l'art universels. J'estime inadmissible que les programmes de l'enseignement s'enferment dans les limites d'une nation,--elle-même restreinte à une période de deux ou trois siècles. Malgré ce qu'on a fait pour le moderniser, l'esprit de l'enseignement reste essentiellement archaïque. Il prolonge parmi nous l'atmosphère morale d'époques qui ne sont plus.--Je ne voudrais pas que ma critique fût mal interprétée. Toute mon éducation a été classique. J'ai suivi tous les degrés de l'instruction universitaire. J'étais encore du temps où fleurissaient le discours latin et le vers latin. J'ai le culte de l'art et de la pensée antiques. Bien loin d'y porter atteinte, je voudrais que ces trésors fussent, comme notre Louvre, rendus accessibles à la grande masse des hommes. Mais je dois observer qu'il faut rester libre vis-à-vis de ce qu'on admire, et qu'on ne l'est pas resté vis-à-vis de la pensée classique,--que la forme d'esprit gréco-latine, qui nous demeure collée au corps, ne répond plus du tout aux problèmes modernes,--qu'elle impose aux hommes qui l'ont subie, dès l'enfance, des préjugés accablants, dont ils ne se dégagent, pour la plupart, jamais, et qui pèsent cruellement sur la société d'aujourd'hui. J'ai l'impression qu'une des erreurs morales dont souffre le plus l'Europe d'à présent, l'Europe qui s'entre-déchire, c'est d'avoir conservé l'idole héroïque et oratoire de la patrie gréco-latine, qui ne correspond pas plus au sentiment naturel de la Patrie d'aujourd'hui, que ne correspondent aux vrais besoins religieux de notre temps les divinités d'Homère.
L'humanité vieillit, mais elle ne mûrit pas. Elle reste empêtrée dans ses leçons d'enfance. Son plus grand mal est sa paresse à se renouveler. Il le faut cependant. Se renouveler et s'étendre. L'humanité se condamne, depuis des siècles, à ne faire usage que d'une faible portion de ses ressources spirituelles. Elle est comme un colosse, à demi paralysé. Elle laisse s'atrophier une partie de ses organes. N'est-on point las de ces nations infirmes, de ces membres épars d'un grand corps, qui pourrait dominer notre monde planétaire!
«_Membra sumus corporis magni._»
Que ces membres se rejoignent, et que l'Adam nouveau, l'Humanité se lève!
Villeneuve, 15 mars 1918.
(_Revue politique Internationale_, Lausanne, mars-avril 1918.)
XXIII
Un appel aux Européens
Dans l'effondrement de l'Allemagne impériale, surgissent quelques grands noms de libres esprits allemands, qui ont depuis quatre ans fermement défendu les droits de la conscience et de la raison contre les abus de la force. Georg-Fr. Nicolaï est un des plus illustres. Nous avons, dans une série d'articles,[95] tâché de faire connaître son admirable livre: _La Biologie de la Guerre_, et rappelé dans quelles conditions il fut écrit. Le savant professeur de physiologie à l'Université de Berlin, médecin renommé, qui, au début de la guerre avait été mis à la tête d'un service médical d'armée, fut cassé de son poste, pour avoir exprimé sa réprobation des crimes de la politique et du haut commandement allemands, et, de disgrâce en disgrâce, dégradé, ramené au rang de simple soldat, condamné à cinq mois de prison par le conseil de guerre de Dantzig, fut enfin contraint de s'enfuir d'Allemagne, pour échapper à des sanctions plus rigoureuses. Il y a quelques mois, les journaux nous ont appris son évasion aventureuse en aéroplane. A présent, il est réfugié en Danemark, et il vient d'y publier le premier numéro d'une revue, dont je veux signaler le haut intérêt historique et humain.
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Elle s'intitule: _Das werdende Europa--Blätter für zukunftsfrohe Menschen,--neutral gegenüber den kriegführenden Ländern, leidenschaftlich Partei ergreifend für das Recht gegen die Macht_. («L'Europe qui sera,--revue pour les hommes joyeux de l'avenir,--neutre à l'égard des pays belligérants,--mais prenant passionnément parti pour le droit contre la force.»)[96]
_Zukunftsfroh_...: C'est un des traits de Nicolaï qui frappent, dès le premier regard, et que j'avais signalé à la fin de mon étude sur sa _Biologie de la Guerre_. Que d'hommes, à sa place, eussent été déprimés par tout ce qu'il a dû voir, entendre et endurer de la méchanceté humaine, de la lâcheté qui est pire, et de la sottise, qui dépasse l'une et l'autre,--la sottise, reine du monde! Mais Nicolaï est doué d'une élasticité extraordinaire... «_Nicht weinen!_», comme lui dit sa petite fille de deux ans et demi, quand il va se séparer d'elle et de tout ce qu'il aime... «Pas pleurer!».. _Zukunftsfroh_...--Il a, pour le soutenir, son admirable vitalité, la force inébranlable de ses convictions, sa «triomphante sécurité» («_meine triumphierende Sicherheit_»), et une flamme d'apôtre inattendue dans cette nature d'observateur scientifique, qui se mue, par élans soudains, en un voyant idéaliste et prophétique, aux accents religieux. Avec tout l'apport nouveau de la science moderne, il est un phénomène singulier de «revivance». La vieille Allemagne de Goethe, de Herder et de Kant, nous parle par sa voix. Elle revendique ses droits, comme il l'écrit lui-même, contre celle des Ludendorff et autres usurpateurs, à la «politique de Tartares».
«_Das werdende Europa_» a, dit-il, pour objet, «d'éveiller l'amour pour notre nouvelle, notre plus grande patrie, l'Europe... Nous voulons que tous les peuples européens deviennent les membres utiles et heureux de cette nouvelle organisation.»--Or, l'avenir de l'Europe dépend essentiellement de l'état de l'Allemagne, qui, par sa méconnaissance brutale des principes européens, maintient la vieille politique de l'isolement armé. Le premier but doit donc être la libération de l'Allemagne.
Le premier numéro de la revue comprend un article de présentation par le prof. Kristoffer Nyrop, membre de la royale Académie danoise,--des pages intéressantes du Dr Alfred H. Fried et du bourgmestre de Stockolm, Carl Lindhagen. Mais le morceau de résistance est un long article de Nicolaï, qui remplit les trois quarts du numéro: «_Warum ich aus Deutschland ging. Offener Brief an denjenigen Unbekannten, der die Macht hat in Deutschland._» («Pourquoi je suis sorti d'Allemagne,--lettre ouverte à cet Inconnu, qui a le pouvoir en Allemagne.») Ce sont les Confessions d'une grande conscience, que l'on veut asservir, et qui brise ses chaînes.
Nicolaï commence par expliquer comment il en est venu à cet acte qui lui a tant coûté: l'abandon de sa patrie en danger. Il exprime en termes touchants, son amour pour le _Mutterland_, (qu'il oppose au _Vaterland_, l'Europe), pour la terre maternelle, et tout ce qu'il lui doit. Il ne s'est arraché à elle que parce que c'était l'unique moyen de travailler à son affranchissement. En Allemagne même, on ne peut rien: quatre ans d'épreuves le lui ont prouvé. Le Droit est ligotté; l'Allemagne n'est plus un _Rechtsstaat_; l'oppression y est universelle, et, le pire, anonyme; le sabre irresponsable règne. Le Parlement n'existe plus, la presse n'existe plus; même le chancelier, et jusqu'à l'Empereur, sont soumis à ce mystérieux «Inconnu, _der die Macht hat in Deutschland_.» Nicolaï a longtemps attendu que d'autres, plus qualifiés que lui, protestassent. En vain. La peur, la corruption, le manque de caractère étouffent toutes les révoltes. L'esprit de l'Allemagne se tait.--Et lui aussi, peut-être, Nicolaï, se serait tu jusqu'à la fin, dit-il, par ce sentiment de loyalisme chevaleresque, auquel on se croit obligé, en temps de guerre, si «le pouvoir inconnu» ne l'avait poussé à bout, acculé jusque dans ses derniers retranchements. Après lui avoir tout pris, après l'avoir dépouillé de ses honneurs, de sa situation, de tout l'agrément de la vie, et même du nécessaire, on a voulu lui arracher la seule chose qui lui restât et qu'il ne pouvait pas donner: sa conscience. C'en était trop. Il partit. «J'ai dû laisser l'empire allemand, parce que je crois être un bon Allemand.»
Pour que nous comprenions sa détermination, il nous met sous les yeux le tableau des quatre ans de luttes journalières qu'il lui a fallu livrer en Allemagne, avant d'en arriver là.--Quoi qu'il pensât de la guerre, lorsqu'elle éclata, il se mit à la disposition de l'autorité militaire, mais à titre de médecin civil (_vertraglich verpflichteter Zivilarzt_). On le nomma médecin en chef, au nouvel hôpital de Tempelhof; ce poste lui laissait la possibilité de continuer ses cours publics à l'Université de Berlin. Mais, en octobre 1914, il se fit, avec le prof. Fr. W. Foerster, le prof. A. Einstein et le Dr Buek, le promoteur d'une protestation très vive contre le fameux manifeste des 93. La sanction ne se fit pas attendre. Il fut aussitôt déplacé, nommé simple médecin assistant à l'hôpital de contagieux de la petite forteresse de Graudenz. Il prit son parti de cette mesure arbitraire et absurde, et il occupa ses loisirs à rédiger son livre sur «_La Biologie de la guerre_». Survint le torpillage du _Lusitania_. Nicolaï en fut bouleversé; il en éprouva, dit-il, comme une douleur physique. A table, parmi quelques camarades, il déclara que «la violation de la neutralité belge, l'emploi de gaz vénéneux, le torpillage de vaisseaux de commerce, étaient non seulement un forfait moral, mais une stupidité sans nom, qui ruinerait tôt ou tard l'empire allemand.» L'un des convives, son collègue, le Dr Knoll, n'eut rien de plus pressé que de le dénoncer. De nouveau déplacé, Nicolaï fut envoyé en disgrâce dans un des coins les plus perdus d'Allemagne. Il protesta, au nom du droit. Il en appela à l'Empereur. L'Empereur, lui assura-t-on, écrivit en marge de son dossier: «_Der Mann ist ein Idealist, man soll ihn gewâhren lassen!_» («L'homme est un idéaliste: qu'on le laisse tranquille!»)
On le renvoya à Berlin, dans l'hiver de 1915-1916, avec l'avis d'être sage. Sans en tenir compte, il commença sur le champ, à l'Université, son cours sur «_la guerre, comme facteur d'évolution dans l'histoire de l'humanité_». On ferma le cours, à peine ouvert, et on expédia Nicolaï à Dantzig. Interdiction formelle de parler et d'écrire sur les sujets politiques. Nicolaï excipe de sa qualité de médecin civil. On prétend l'obliger au serment de fidélité et d'obéissance. Il s'y refuse. On le convoque devant un conseil de guerre, on l'avertit des conséquences de son acte: il ne veut pas céder. On le dégrade, il devient simple soldat. Pendant deux ans et demi, il est employé sanitaire, occupé à un ridicule travail de bureau. Il n'en a pas moins terminé son livre, qui s'imprime en Allemagne. Les 200 premières pages étaient tirées, quand l'ouvrage est dénoncé par un fondé de pouvoir d'un grand chantier de construction de sous-marins, qui s'indigne: «Nous gagnons péniblement notre argent dans la guerre, dit-il, et cet homme écrit pour la paix!» Nicolaï est arrêté, et son manuscrit confisqué. Après un long procès, il est condamné à cinq mois de prison. Défense aux journaux de publier son nom. La _Danziger Zeitung_ est suspendue, pour avoir relaté sa condamnation. Au sortir de la prison, les vexations reprennent. Le commandant de place d'Eilenburg veut astreindre Nicolaï au service armé. Nicolaï déclare qu'il ne se soumettra pas. L'ordre est pour le lendemain. Nicolaï délibère. Il pense à Socrate et à sa soumission aux lois, même mauvaises, de sa patrie. Mais il pense aussi à Luther, qui s'est enfui à la Wartburg, pour achever son oeuvre. Et il part, dans la nuit. Il ne quitte pourtant pas encore l'Allemagne. Il veut tenter, avant, un dernier appel à la justice de son pays. Il écrit au ministre, pour lui exposer les violations du droit, et demande sa protection contre l'arbitraire de la soldatesque. En attendant la réponse, il a trouvé un refuge chez des amis à Munich, puis à Grünewald, près Berlin. Aucune réponse ne vient. Il faut donc s'expatrier. On sait comment il réussit à passer la frontière:[97] en aéroplane, «à trois mille mètres au-dessus de la terre, parmi quelques nuages blancs de schrapnels». A l'aube de la nuit de la St-Jean, il voyait luire au loin la mer libératrice. Il arriva à Copenhague. Pour la dernière fois, il s'adressa au gouvernement allemand: il offrit de revenir, si on lui garantissait le respect de ses droits et si on le réhabilitait. Après huit semaines d'attente, Nicolaï se vit désigné comme déserteur; on perquisitionna dans sa maison de Berlin et dans celles de ses amis; on mit ses biens sous séquestre; enfin, on essaya d'obtenir son extradition, sous l'inculpation de vol d'aéroplane.--C'est alors que, reprenant sa liberté de parole, Nicolaï écrit sa «Lettre ouverte» au despote «inconnu».
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Ce qui me frappe dans ce récit, c'est d'abord l'invincible ténacité de cet homme, appuyé sur son droit, comme sur une forteresse... «_Ein feste Burg_»... Mais c'est aussi l'aide secrète qu'il a trouvée chez un très grand nombre de ses compatriotes.
On s'étonne à présent de l'écroulement subit du colosse germanique. On en cherche cent raisons diverses: l'armée décimée par les épidémies, le peuple travaillé par le bolchevisme..., etc. Elles ont leur part. Mais on oublie une autre cause: c'est que l'édifice entier, si imposant qu'il fût, était miné. Derrière sa façade d'obéissance passive se cachait un immense désenchantement. Rien de plus étonnant dans le récit de Nicolaï, (malgré toutes les précautions qu'il prend pour ne livrer aucun nom aux vengeances du pouvoir) que la quantité de dévouements ou de complicités tacites qui le soutiennent et l'encouragent. «Savants, travailleurs, soldats, officiers, écrit-il, me priaient de dire ce qu'ils n'osaient pas dire.» Alors qu'on l'arrête et qu'on saisit son livre, le manuscrit est sauvé et emporté en Suisse, par qui? Par un courrier officiel allemand!--Quand, ayant fui son poste, il veut sortir d'Allemagne et qu'il pense d'abord le faire, tout simplement, à pied, il est arrêté, à cent pas de la frontière, et conduit devant un bon vieux capitaine, qui, en entendant son nom, a un haut-le-corps de surprise, le regarde longuement, puis lui donne le conseil amical de ne pas poursuivre sa route, la nuit: car la frontière est gardée par des patrouilles avec des chiens. Et il le laisse aller.--Ne voyant plus d'autre issue que par les airs, Nicolaï s'adresse... à qui? à un officier aviateur; il le prie de lui prêter un aéroplane, pour passer en Hollande ou en Suisse. L'autre, sans s'étonner, répond que la chose est faisable, et que si Nicolaï veut se rendre plutôt en Danemark, ce qui serait bien plus facile, il se ferait fort d'emmener avec lui toute une escadrille. Par le fait, nous savons qu'à défaut de l'escadrille, deux aéroplanes et plusieurs officiers prirent part à l'évasion aérienne, de Neuruppin à Copenhague.--Bien d'autres traits analogues, qui, pour n'être pas tous de cette force, n'en attestent pas moins le détachement des liens qui retenaient les citoyens à l'Etat. La publication en Suisse du livre de Nicolaï et la diffusion clandestine en Allemagne d'une centaine d'exemplaires le mirent en relations avec des hommes de tous les partis allemands et lui permirent de mesurer, dit-il, la puissance de haine qui était dans les consciences. Il ajoute: «Je suis convaincu que l'Allemagne et le monde seraient délivrés demain, si aujourd'hui tous les Allemands disaient sans réserve ce qu'ils veulent et souhaitent, au fond du coeur.»
C'est là ce qui fait la force de sa protestation: en réalité, elle n'est pas celle d'un individu, elle est celle de tout un peuple; Nicolaï n'en est que le héraut.
Aussi, après avoir fini son récit, se tourne-t-il vers ce peuple, qui vient de l'inspirer. Par une transformation soudaine, «l'Inconnu» à qui s'adresse cette «lettre ouverte»,--_derjenige Unbekannte, der die Macht hat_--n'est plus le pouvoir militaire; la force souveraine lui semble avoir passé déjà dans les mains du véritable maître: le peuple allemand. Et il l'invite à l'union avec les autres peuples. Sur un ton d'évangéliste illuminé, il lui rappelle sa vraie destinée, sa mission spirituelle, mille fois plus importante que toutes les vaines conquêtes. A tous les peuples d'Europe, il montre le devoir actuel et la tâche pressante: l'unité de l'Europe et l'organisation du monde...
«Et maintenant, mes compagnons, venez!... Je suis libre de tout, dans le monde, libre de tout Etat (_staatenlos_), _ein deutscher Weltbürger_... J'ai la paix! (_Ich habe Frieden!_)... Venez! Et proclamez ce que déjà vous savez et sentez!... Nous ne voulons pas _faire la paix_, nous voulons simplement reconnaître que _nous l'avons_...»
Et, réitérant son cri d'octobre 1914, cet _Aufruf an die Europaer_,[98] qu'avec lui ses amis A. Einstein, Wilhelm Foerster, et l'écrivain Otto Buek, opposèrent aux paroles de démence des 93, il reprend cet acte de foi en la conscience de l'Europe, une et fraternelle, et il lance son appel à tous les esprits libres, à ceux que Goethe nommait déjà: «_Ihr, gute Europaer..._»
20 Octobre 1918.
(_Wissen und Leben_, Zurich, novembre 1918.)
XXIV
Lettre ouverte au président Wilson
Monsieur le Président,
Les peuples brisent leurs chaînes. L'heure sonne, par vous prévue et voulue. Qu'elle ne sonne pas en vain! D'un bout à l'autre de l'Europe, se lève, parmi les peuples, la volonté de ressaisir le contrôle de leurs destinées et de s'unir pour former une Europe régénérée. Par dessus les frontières, leurs mains se cherchent, pour se joindre. Mais entre eux sont toujours les abîmes ouverts de méfiances et de malentendus. Il faut jeter un pont sur ce gouffre. Il faut rompre les fers de l'antique fatalité qui rive ces peuples aux guerres nationales et les fait, depuis des siècles, se ruer aveuglément à leur mutuelle destruction. Seuls, ils ne le peuvent point. Et ils appellent à l'aide. Mais vers qui se tourner?
Vous seul, Monsieur le Président, parmi tous ceux qui sont chargés à présent du redoutable honneur de diriger la politique des nations, vous jouissez d'une autorité morale universelle. Tous vous font confiance. Répondez à l'appel de ces espoirs pathétiques! Prenez ces mains qui se tendent, aidez-les à se rejoindre. Aidez ces peuples, qui tâtonnent, à trouver leur route, à fonder la charte nouvelle d'affranchissement et d'union, dont ils cherchent passionnément, confusément, les principes.
Songez-y: l'Europe menace de retomber dans les cercles de l'Enfer, qu'elle gravit depuis cinq années, en semant le chemin de son sang. Les peuples, en tous pays, manquent de confiance dans les classes gouvernantes. Vous êtes encore, à cette heure, le seul qui puisse parler aux unes comme aux autres--aux peuples, aux bourgeoisies, de toutes les nations--et être écouté d'elles, le seul qui puisse aujourd'hui (le pourrez-vous encore demain?) être leur intermédiaire. Que cet intermédiaire vienne à manquer, et les masses humaines, disjointes, sans contrepoids, sont presque fatalement entraînées aux excès: les peuples à l'anarchie sanglante, et les partis de l'ordre ancien à la sanglante réaction. Guerres de classes, guerres de races, guerre entre les nations d'hier, guerre entre les nations qui viennent de se former aujourd'hui, convulsions sociales, aveugles, ne cherchant plus qu'à assouvir les haines, les convoitises, les rêves forcenés d'une heure de vie sans lendemain...
Héritier de Washington et d'Abraham Lincoln, prenez en main la cause, non d'un parti, d'un peuple, mais de tous! Convoquez au Congrès de l'Humanité les représentants des peuples! Présidez-le de toute l'autorité que vous assurent votre haute conscience morale et l'avenir puissant de l'immense Amérique! Parlez, parlez à tous! Le monde a faim d'une voix qui franchisse les frontières des nations et des classes. Soyez l'arbitre des peuples libres! Et que l'avenir puisse vous saluer du nom de _Réconciliateur_!
ROMAIN ROLLAND.