Les Précurseurs

Part 13

Chapter 133,556 wordsPublic domain

La _Formica sanguinea_ pratique habilement une tactique de combat, que Forel a décrite après Huber. Ce n'est pas l'ordre compact, à la Hindenburg, mais des pelotons espacés, que relient constamment des courriers. Elles n'attaquent pas de front, mais cherchent à surprendre de côté, épient les mouvements de l'ennemi, visent, comme Napoléon, à être, par la rapidité de leur concentration, les plus fortes sur un point et à une minute donnés, savent aussi, comme lui, agir sur le moral de l'adversaire, saisissent l'instant psychologique où cède le courage ou la foi de l'ennemi, et, à cette seconde même, se précipitent sur lui avec une furie irrésistible, sans plus se soucier du nombre: car elles savent qu'à présent une d'entre elles en vaut cent des autres que balaye la panique. Au reste, en bons soldats, elles ne cherchent pas à tuer, mais à vaincre et à récolter les fruits de la victoire. Quand le combat est gagné, elles installent à chaque porte de la fourmilière vaincue une douane, qui laisse fuir les ennemies, mais à condition que celles-ci n'emportent rien; elles pillent le plus possible, et tuent le moins possible.

Entre espèces d'égale force, qui luttent pour leurs frontières, la guerre ne dure pas toujours. Après des jours de batailles et de glorieuses hécatombes, il semble que les deux Etats reconnaissent l'impossibilité d'atteindre au but de leurs ambitions. Les armées se replient alors, d'un commun accord, des deux côtés d'une limite-frontière, acceptée des deux camps, avec ou sans traité, en tous cas observée avec plus de rigueur que, chez nous, lorsqu'il s'agit de simples «chiffons de papier». Car les fourmis des deux Etats s'y arrêtent strictement et ne la dépassent point.

* * * * *

Mais ce qui peut nous intéresser davantage, c'est de voir comment chez nos frères, les insectes, apparaît l'instinct de la guerre, comment il se développe, et s'il est ou non irrévocable ou susceptible de changer. Ici, les expériences de Forel conduisent à des observations tout à fait remarquables.

J.-H. Fabre, dans un passage célèbre de sa _Vie des insectes_, écrit que «le brigandage fait loi dans la mêlée des vivants... Dans la nature, le meurtre est partout, tout rencontre un crochet, un poignard, un dard, une dent, des pinces, des tenailles, une scie, atroces machines qui happent... etc.» Mais il exagère. Il voit merveilleusement les faits d'entre-tuerie et d'entre-mangerie; il ne voit pas ceux d'entr'aide et d'association. Un beau livre de Kropotkine a relevé ceux-ci, dans l'ensemble de la nature. Et les observations très précises de Forel montrent que, chez les fourmis, l'instinct de guerre et de rapine trouve sur son chemin des instincts contraires, qui peuvent victorieusement l'arrêter ou le modifier.

En premier lieu, Forel établit que l'instinct de guerre n'est pas fondamental; on ne le trouve pas à l'éveil de la vie des fourmis. En mettant ensemble des fourmis fraîchement écloses de trois espèces différentes, Forel obtient une fourmilière mixte, vivant en parfaite intelligence. Le seul instinct primordial des nouvelles écloses est le travail domestique et le soin des larves. «Ce n'est que plus tard que les fourmis apprennent à distinguer un ami d'un ennemi, à savoir qu'elles sont membres d'une fourmilière et à combattre pour elle[87].»

La seconde remarque, encore plus surprenante, est que l'intensité de l'instinct guerrier est en proportion directe du nombre de la collectivité. Deux fourmis d'espèces ennemies qui se rencontrent isolément sur un chemin, à grande distance de leur nid et de leur peuple, s'évitent et filent, chacune d'un côté différent. Si même vous les prenez en plein combat, dans la mêlée générale, et si vous les mettez toutes deux seules dans une boîte très petite, elles ne se feront aucun mal. Si, au lieu de deux fourmis ennemies, vous en enfermez un nombre restreint dans un espace étroit, elles ébaucheront un commencement de combat sans vigueur et sans suite, puis cesseront, et très souvent finiront par s'allier. Et, ajoute Forel, l'alliance une fois faite ne peut plus se défaire. Mais replacez les mêmes fourmis dans l'ensemble de leur peuple, séparez bien les deux peuples, mettez entre eux une distance raisonnable, qui leur permettrait de vivre en paix, chacun à part du voisin: ils se rueront l'un sur l'autre, et les individus qui s'évitaient tout à l'heure, avec répugnance ou peur, s'entre-tuent furieusement[88]. L'instinct de guerre est donc une contagion collective.

Cette épidémie prend parfois[89] un caractère nettement pathologique. A mesure qu'elle s'étend et que la mêlée se prolonge, la fureur combative devient une frénésie. La même fourmi qui pouvait se montrer timide au début tombe dans une crise de folie enragée. Elle ne reconnaît plus rien. Elle se jette sur ses compagnes, elle tue ses esclaves qui tâchent de la calmer, elle mord tout ce qu'elle touche, elle mord des morceaux de bois, elle ne peut plus retrouver son chemin. Il faut que les autres, généralement les esclaves, se mettent à deux ou trois autour d'elle, lui prennent les pattes, la caressent avec leurs antennes jusqu'à ce qu'elle ait retrouvé... dirai-je: «sa raison»? Pourquoi pas? Ne l'avait-elle pas perdue?

Jusqu'à présent, nous n'avons encore eu affaire qu'à des phénomènes généraux, obéissant à des lois assez fixes. Mais voici maintenant apparaître des phénomènes individuels, dont l'initiative va curieusement se heurter à l'instinct de l'espèce, et--plus curieusement encore--le faire dévier de sa route ou l'annuler.

Forel met dans un bocal des fourmis d'espèces ennemies: _sanguinea_ et _pratensis_. Après quelques jours de guerre, suivis d'un armistice farouche et méfiant, il introduit parmi elles une petite nouvelle-née _pratensis_, très affamée. Elle court demander à manger à celles de son espèce. Les _pratenses_ la repoussent. Alors, l'innocente se tourne vers les ennemies de sa race, les _sanguineae_ et, selon l'usage des fourmis, elle lèche la bouche à deux d'entre elles. Les deux _sanguineae_ sont si saisies de ce geste, qui bouleverse leur instinct, qu'elles dégorgent la miellée à la petite ennemie. Dès lors, tout est dit, et pour toujours. Une alliance offensive et défensive est conclue entre la petite _pratensis_ et les _sanguineae_ contre celles de sa race. Et cette alliance est irrévocable.

Autre exemple: le danger commun. Forel met dans un sac une fourmilière de _sanguineae_ et une fourmilière de _pratenses_; il les secoue ensemble, puis les laisse enfermées dans le sac pendant une heure; après quoi, il ouvre le sac, en le mettant en communication directe avec un nid artificiel. Aux premiers instants, c'est un égarement général, une terreur délirante: les fourmis ne se reconnaissent plus entre elles, se montrent les mandibules, et se fuient en faisant des écarts affolés. Puis, le calme se rétablit graduellement. Les premières, les _sanguineae_ déménagent les cocons, _tous_ les cocons des deux espèces. Quelques _pratenses_ les imitent. Quelques combats encore se livrent de temps en temps, mais ils sont isolés et vont en s'affaiblissant. Dès le lendemain, toutes travaillent d'accord. Quatre jours après, l'alliance est complète; les _pratenses_ dégorgent la nourriture aux _sanguineae_. Au bout de la semaine, Forel les porte près d'une fourmilière abandonnée. Elles s'y établissent, s'entr'aident pour le déménagement, se portent les unes les autres. Seuls, quelques individus isolés des deux espèces, sans doute de vieux nationalistes irréductibles, gardent leur haine sacrée, et finissent par se faire tuer. Une quinzaine après, la fourmilière mixte est florissante, l'intelligence parfaite; le dôme, qui à l'ordinaire est surtout couvert de _pratenses_, devient rouge de martiales _sanguineae_, dès qu'un danger menace l'Etat commun. Continuant l'expérience, Forel, le mois suivant, va chercher une nouvelle poignée de _pratenses_ dans l'ancienne fourmilière, et la pose devant la fourmilière mixte. Les nouvelles venues se jettent sur les _sanguineae_. Mais celles-ci ripostent sans violence; elles se contentent de rouler par terre les agresseurs et les relâchent ensuite. Les _pratenses_ n'y comprennent rien. Quant aux autres _pratenses_ de la fourmilière mixte, elles évitent leurs anciennes soeurs, ne les combattent pas, mais transportent leurs cocons chez elles. Ce sont les nouvelles venues qui sont violentes à leur égard. Le lendemain, une partie d'entre elles ont été admises dans la fourmilière mixte; et la paix ne tarde pas à s'établir pour toujours. En aucun cas, on ne voit les _pratenses_ de la fourmilière mixte s'allier à leurs soeurs nouvellement arrivées contre les _sanguineae_. L'alliance amicale est plus forte que la fraternité de race; entre les deux espèces ennemies, la haine est désormais vaincue[90].

* * * * *

De tels exemples suffisent à montrer l'erreur funeste de ceux qui croient à l'immuabilité quasi-sacrée des instincts, et qui, après y avoir inscrit l'instinct de guerre, y voient une fatalité imposée, du bas au haut de la chaîne des êtres. En premier lieu, l'instinct comporte tous les degrés d'impératif, inflexible ou flexible, absolu ou relatif, durable ou passager, non seulement d'un genre à l'autre, mais, dans un même genre, d'une espèce à l'autre[91], et, dans la même espèce, de tel groupe à tel autre. L'instinct n'est pas un point de départ, mais un produit, déjà, de l'évolution; et avec celle-ci il est toujours en marche. L'instinct le plus fixé est simplement le plus ancien. Il faut donc admettre, d'après les exemples précédents, que l'instinct de la guerre n'est pas aussi profondément enraciné, aussi primitif qu'on le dit, puisqu'il peut être combattu, modifié, refréné, chez des espèces de fourmis cependant guerrières. Et si ces pauvres insectes sont capables de réagir contre lui, de transformer leur nature, de faire succéder aux guerres de conquête la coopération pacifique, au stade des Etats ennemis celui des Etats alliés, bien plus, d'Etats mixtes et unis, l'homme s'avouera-t-il plus lié par ses pires instincts et moins libre de les maîtriser? On a dit quelquefois que la guerre nous rabaisse au niveau de la bête. La guerre nous rabaisse au-dessous, si nous nous montrons moins capables de nous en dégager que certaines sociétés animales. Il serait un peu humiliant d'admettre leur supériorité. _Chi lo sa?_... Pour ma part, je ne suis pas très sûr que l'homme soit, comme on dit, le roi de la nature: il en est, bien plutôt, le tyran dévastateur. Je crois qu'en beaucoup de choses il aurait à apprendre de ces sociétés animales, plus vieilles que la sienne et infiniment variées.

Au reste, il ne s'agit pas ici de prophétiser si l'humanité réussira jamais (pas plus que le monde des fourmis), à dominer ses aveugles instincts. Mais ce qui me frappe, en lisant A. Forel, c'est qu'il n'y aurait à cette victoire (chez les fourmis comme chez les hommes), aucune impossibilité radicale. Et qu'un progrès ne soit pas impossible,--même si on ne le réalise pas,--m'est une pensée moins étouffante que de savoir que, quoi qu'on fasse, on se brise à un mur. C'est la fenêtre fermée (et bien encrassée), derrière laquelle est l'air lumineux. Elle ne s'ouvrira peut-être jamais. Mais ce n'est qu'une vitre à briser. Il suffit d'un geste libre[92].

1er juin 1918.

(_Revue Mensuelle_, Genève, août 1918.)

XXII

Pour l'Internationale de l'Esprit[93]

Le généreux appel de M. Gerhard Gran ne peut rester sans écho. Je l'ai lu avec une vive sympathie. Il a une vertu bien rare, à notre époque: sa modestie. En un temps où toutes les nations affichent orgueilleusement une mission supérieure d'ordre ou de justice, d'organisation ou de liberté, qui les autorise à imposer aux autres leur personnalité sacrée--(chacune se croit le peuple élu!)--on soupire de soulagement, à entendre l'une d'elles, par la voix de M. Gerhard Gran, parler non pas de ses droits, mais de ses «dettes». Et avec quel noble accent de franchise et de gratitude!

«_... Nous sommes parmi toutes les nations peut-être celle qui a le plus grand devoir, puisque c'est nous qui avons le plus de dettes envers les autres. Ce que nous avons reçu de la science internationale est incalculable... Nos dettes surgissent de toutes parts... Notre bilan scientifique vis-à-vis du monde ne vaut pas grand'chose; sous ce rapport, on peut surtout parler de notre passif, et notre modestie nous interdit de rappeler notre actif..._»

Que cette modestie fait donc de bien! Qu'elle est rafraîchissante, en cette crise mondiale de vanité délirante des nations!--Pourtant, le peuple d'Ibsen a le droit de tenir la tête haute parmi ses frères d'Europe; et plus qu'aucun autre écrivain, le grand solitaire norvégien a marqué de son sceau le théâtre et la pensée moderne. Vers lui se tournaient les regards de la jeunesse de France; et celui qui écrit ces lignes lui demanda conseil.

Nous sommes tous,--tous les peuples,--débiteurs les uns des autres. Mettons donc en commun nos dettes et notre avoir.

S'il est des hommes aujourd'hui à qui siérait la modestie, ce sont les intellectuels. Leur rôle dans cette guerre a été affreux; on ne saurait le pardonner. Non seulement ils n'ont rien fait pour diminuer l'incompréhension mutuelle, pour limiter la haine; mais, à bien peu d'exceptions près, ils ont tout fait pour l'étendre et pour l'envenimer. Cette guerre a été, pour une part, leur guerre. Ils ont empoisonné de leurs idéologies meurtrières des milliers de cerveaux. Sûrs de _leur_ vérité, orgueilleux, implacables, ils ont sacrifié au triomphe des fantômes de leur esprit des millions de jeunes vies. L'histoire ne l'oubliera point.

M. Gerhard Gran exprime la crainte qu'une coopération personnelle ne soit impossible avant bien des années, entre intellectuels des pays belligérants. S'il s'agit de la génération qui a passé la cinquantaine, de celle qui est à l'arrière et fait la guerre, en paroles, dans les Académies, les Universités et les salles de rédaction, je crois que M. Gerhard Gran ne se trompe pas. Il y a peu de chances que ces intellectuels se rapprochent jamais. Je dirais qu'il n'y en a aucune, si je ne connaissais l'étonnante faculté d'oubli du cerveau humain, cette faiblesse pitoyable et salutaire, dont l'esprit n'est pas dupe, et dont il a besoin pour continuer sa vie. Mais dans le cas présent, l'oubli sera difficile: les intellectuels ont brûlé leurs vaisseaux. Au début de la guerre, on pouvait encore espérer qu'une partie de ceux qu'avaient emportés les aveugles passions des premiers jours, au bout de quelques mois reconnaîtraient loyalement leur erreur. Ils ne l'ont pas voulu. Ni de l'un, ni de l'autre côté, aucun n'y a consenti. On peut même observer qu'à mesure que se déroulent les conséquences désastreuses pour la civilisation européenne, ceux qui avaient la garde de cette civilisation et qui sentent peser sur eux une part de la responsabilité, plutôt que de se reconnaître en faute, font tout pour s'enfoncer dans leur aveuglement. Comment donc espérer, quand, la guerre finie, la preuve sera faite des désastres auxquels il a conduit, que l'orgueil intellectuel se résoudra à dire: «Je me suis trompé»?--Ce serait trop demander. Cette génération est, je le crains, condamnée à traîner, jusqu'à sa fin, sa maladie d'esprit et son obstination. De ce côté, peu d'espoir: attendre qu'elle finisse.

Ceux qui rêvent de renouer les relations entre les peuples doivent tourner leur espérance vers l'autre génération, celle qui saigne dans les armées. Puisse-t-elle être conservée! Elle a été terriblement éclaircie par les coupes que la guerre y a faites. Elle risquerait d'être anéantie, si la guerre se prolonge et s'étend, comme il est possible:--tout est possible! L'humanité se trouve, tel Hercule, au carrefour: _Ercole in bivio_; et l'une des routes au seuil de laquelle il hésite, conduit (si l'Asie entre en jeu, et si s'accentue encore le caractère de destruction atroce, dont l'Allemagne a donné l'exemple, fatalement suivi par les autres) au hara-kiri européen.--Mais à l'heure qu'il est, nous avons encore le droit d'espérer que la jeunesse d'Europe qui est aux armées survivra en assez grand nombre pour accomplir sa mission d'après-guerre: réconcilier les pensées des nations ennemies. Je connais, dans les deux camps, nombre d'esprits indépendants, qui veulent réaliser, après la paix conclue, cette communion intellectuelle. Ils n'en exceptent d'avance que ceux qui, soit de leur camp, soit du camp ennemi, ont prostitué la pensée à des oeuvres de haine. Quand je songe à ces jeunes hommes, j'ai la ferme conviction (et en ceci je diffère de M. Gerhard Gran) que les esprits de tous les pays se pénétreront mutuellement après la guerre, bien plus qu'auparavant. Les peuples qui s'ignoraient, ou qui ne se voyaient qu'au travers de caricatures méprisantes, ont appris depuis quatre ans, dans la boue des tranchées, sous la griffe de la mort, qu'ils ont la même chair qui souffre. L'épreuve est égale pour tous; ils fraternisent en elle. Et ce sentiment n'a pas fini d'évoluer. Car lorsqu'on cherche à prévoir maintenant quels seront, après la guerre, les changements dans les rapports entre nations, on ne pense pas assez qu'après la guerre viendront d'autres bouleversements, qui pourraient bien modifier l'essence même des nations. L'exemple de la Russie nouvelle, quel qu'en soit le résultat immédiat, ne sera pas perdu pour les autres peuples. Une unité profonde se crée dans l'âme des peuples: ce sont comme des racines gigantesques qui s'étendent sous terre, sans souci des frontières.--Quant aux intellectuels, qui, séparés du peuple, ne sont pas directement touchés par ce courant social, ils le subissent pourtant, par intuition d'intelligence et de sympathie. Malgré les efforts qui ont été faits, depuis quatre ans, pour briser tout contact entre les écrivains des deux camps, je sais que, dans les deux camps, dès le lendemain de la paix, se fonderont des revues et des publications internationales. J'ai eu connaissance de tels de ces projets, dont les initiateurs (et les plus pénétrés de l'esprit européen), sont de jeunes écrivains, soldats du front. De ma génération, nous sommes quelques-uns qui donneront à leurs cadets leur concours absolu. Nous estimons servir ainsi non seulement la cause de l'humanité, mais celle de notre propre pays, plus efficacement que les mauvais conseillers qui prêchent l'isolement armé. Tout pays qui s'enferme aujourd'hui est condamné à mourir. Le temps est passé où les jeunes forces tumultueuses des peuples européens avaient besoin, pour se clarifier, de s'entourer de cloisons.--Qu'on me permette de rappeler quelques paroles de Jean-Christophe vieillissant:

_Je ne crains pas le nationalisme de l'heure présente. Il s'écoule avec l'heure; il passe, il est passé. Il est un degré de l'échelle. Monte au faîte!... Chaque peuple d'Europe sentait (avant la guerre) l'impérieux besoin de rassembler ses forces et d'en dresser le bilan. Car tous, depuis un siècle, ont été transformés par leur pénétration mutuelle et par l'immense apport de toutes les intelligences de l'univers, bâtissant la morale, la science, la foi nouvelles. Il fallait que chacun fît son examen de conscience et sût exactement qui il est et quel est son bien, avant d'entrer, avec les autres, dans un nouveau siècle. Un nouvel âge vient. L'humanité va signer un nouveau bail avec la vie. Sur de nouvelles lois, la société va revivre. C'est dimanche, demain. Chacun fait ses comptes de la semaine, chacun lave son logis et veut sa maison nette, avant de s'unir aux autres devant le Dieu commun, et de conclure avec lui le nouveau pacte d'alliance._

La guerre aura été (contre notre volonté même) l'enclume où se forge sous le marteau l'unité de l'âme européenne.

Je souhaite que cette communion intellectuelle ne reste pas limitée à la péninsule européenne, mais s'étende à l'Asie, aux deux Amériques et aux grands îlots de civilisation, disséminés sur le reste du globe. Il est ridicule que les nations de l'Occident européen s'évertuent à trouver entre elles des différences profondes, à l'heure même où elles n'ont jamais été plus semblables les unes aux autres par leurs qualités et leurs défauts,--où leur pensée et leur littérature offrent le moins de caractères distinctifs,--où partout se fait sentir une égalisation monotone des intelligences,--partout, des personnalités peu tranchées, élimées, fatiguées. J'oserai dire que toutes, mises ensemble, ne suffiraient pas encore à nous donner l'espoir du renouveau d'esprit, auquel la terre a droit, après ce formidable ébranlement. Il faut aller jusqu'en Russie--ces grandes portes ouvertes sur le monde de l'Est,--pour recevoir sur sa face les souffles nouveaux qui viennent,--(dans tous les ordres de la pensée).

Elargissons l'humanisme, cher à nos pères, mais dont le sens a été rétréci à celui de manuels gréco-latins. De tous temps, les Etats, les Universités, les Académies, tous les pouvoirs conservateurs de l'esprit, ont tâché d'en faire une digue contre les assauts de l'âme nouvelle, en philosophie, en morale, en esthétique.--La digue est ébranlée. Les cadres d'une civilisation privilégiée sont désormais brisés. Nous devons prendre aujourd'hui l'humanisme dans sa pleine acception, qui embrasse toutes les forces spirituelles du monde entier:--_Panhumanisme_.

* * * * *

Que cet idéal, qui s'annonce çà et là, dans quelques esprits d'avant-garde, ou dans la fondation, en pleine guerre, de centres d'études pour la culture mondiale, comme l'_Institut für Kultur-Forschung_, de Vienne,[94] soit hardiment arboré comme drapeau par l'Académie internationale, dont je souhaite, avec M. Gerhard Gran, que la Norvège prenne l'initiative!

Je note que M. Gerhard Gran semble, après M. le prof. Fredrik Stang, restreindre ses ambitions à la fondation d'un institut de recherches scientifiques: car la science lui paraît plus internationale, par essence, que les lettres et les arts.

_En art, en littérature,_ écrit-il, _on peut à la rigueur discuter des avantages et des inconvénients créés par l'isolement d'une nation ou par l'antagonisme de groupes humains. Dans la science, une discussion pareille est un non-sens. Le royaume de la science est le monde entier... L'atmosphère scientifique indispensable n'a rien à voir avec les conjonctures nationales._

Je crois que cette distinction n'est pas aussi fondée qu'elle semble généralement. Aucune province de l'esprit n'a été plus tristement mêlée à la guerre que la science. Si les lettres et les arts se sont faits trop souvent les excitateurs du crime, la science lui a fourni ses armes, elle s'est ingéniée à les rendre plus affreuses, à reculer les limites de la souffrance et de la cruauté. J'ajoute que, même en temps de paix, j'ai toujours été frappé de l'acuité du sentiment national entre savants, chaque nation accusant les autres de lui dérober ses meilleures inventions et d'en oublier volontairement la source. En fait, la science participe donc aux passions funestes qui rongent les lettres et les arts.