Part 12
Ce n'est pas tout: les études des naturalistes contemporains, et notamment de Janicki, sur la reproduction sexuelle[75], ont expliqué comment elle sauvegarde l'homogénéité du plasma germinatif dans une espèce animale, et comment elle renouvelle constamment les apports mutuels à l'intérieur de l'organisme total d'une race. «Le monde, dit Janicki, n'est pas brisé en une masse de fragments indépendants, isolés pour toujours les uns des autres. Par la génération sexuelle, périodiquement mais inépuisablement, l'image du macrocosme se reflète en chaque partie, comme un microcosme; le macrocosme se résout en mille microcosmes. Ainsi, les individus, tout en étant indépendants, forment entre eux une continuité matérielle. Tels les plants de fraisiers, reliés par des rejetons, chaque individu se développe pour ainsi dire par un système invisible de rhizomes (racines souterraines) qui unissent ensemble les substances germinatives d'innombrables individualités».--Or, on calcule qu'à la vingt-et-unième génération, soit en cinq cents ans (à trois enfants par couple), la postérité d'un homme embrasse un nombre d'hommes égal à l'humanité entière. On peut donc dire que chacun a un peu de substance vivante de tous les hommes qui ont vécu il y a cinq cents ans. D'où l'absurdité de vouloir enfermer un individu, quel qu'il soit, dans une catégorie de nation ou de race séparée.
Ajoutez que la pensée se propage, elle aussi, à travers les hommes, à la façon du plasma germinatif.
Toute pensée, une fois exprimée, mène dans la communauté des hommes une vie indépendante de son créateur, se développe dans les autres et, comme le plasma germinatif, a une vie éternelle. En sorte qu'il n'y a dans l'humanité ni vraie naissance, ni vraie mort matérielle et spirituelle: ce que la sagesse d'Empédocle a su voir et exprimer ainsi:
«Mais je te veux révéler autre chose. Il n'y a pas de naissance chez les êtres mortels, et il n'y a pas de fin par la mort qui corrompt. Seul, le mélange existe, et seul, l'échange des choses qui sont mêlées. Naissance n'est que le nom dont l'appellent les hommes.»
L'humanité est donc, matériellement et spirituellement, un organisme unique, étroitement lié, dont toutes les parties se développent en commun.
Sur ces idées viennent maintenant se greffer le concept de _mutation_ et les observations de Hugo de Vries.--Si cette substance vivante qui est commune à toute l'humanité a acquis, à quelque moment et sous quelque influence, la propriété de se modifier[76], après un certain temps, soit un millier d'années, tous ceux qui ont en eux une partie de cette substance peuvent accomplir soudain un égal changement. On sait que Hugo de Vries a observé ces variations subites chez les plantes[77]. Après des siècles de stabilité de tous les caractères d'une espèce, brusquement, une année, se produit une modification dans un grand nombre d'individus de cette espèce (les feuilles sont ou plus longues, ou plus courtes, etc.). Aussitôt, cette modification se propage d'une façon constante; et, dès l'année suivante, l'espèce nouvelle est établie.--Il en est de même chez les hommes, et spécialement dans les cerveaux humains, par conséquent dans le domaine psychique. On voit des hommes dotés de variations cérébrales, qui sont anormales: on les traite de fous ou de génies; ils annoncent la variation future de l'espèce, ils en sont les avant-coureurs: quand leur temps est venu, leurs particularités apparaissent soudain dans toute l'espèce. Et l'expérience constate en effet que des transformations ou des découvertes morales et sociales surgissent, au même moment, dans les contrées les plus éloignées et les plus différentes. Pour ma part, j'ai été souvent frappé de ce fait, en étudiant l'histoire du passé, ou en observant mon temps. Des sociétés contemporaines, mais séparées par la distance et n'ayant entre elles aucun moyen de communication rapide, passent, à la même heure, par les mêmes phénomènes moraux et sociaux. Et presque jamais une découverte ne naît dans le cerveau d'un seul inventeur: au même instant, d'autres inventeurs tombent en arrêt, devant, ou sont sur la piste. Le langage populaire dit que «les idées sont dans l'air». Quand cela est, une mutation est à la veille de se produire dans le cerveau de l'humanité. Il en est ainsi aujourd'hui. Nous sommes, dit Nicolaï, à la veille de la «_mutation de la guerre_» (_die nahende Mutation des Krieges_). Moltke et Tolstoï représentent deux grandes variations opposées de la pensée humaine. L'un célèbre la valeur morale de la guerre, l'autre la condamne. Lequel des deux est la variation géniale? Lequel, la variation folle qui s'égare? A voir les faits actuels, il semblerait que Moltke l'emportât. Mais dans un organisme où va se produire une mutation, préludent à l'avance de fréquentes et fortes variations. Et de ces variations diverses, seules subsistent celles qui sont le plus utilisables pour la vie. Il en résulte pour Nicolaï que les idées de Moltke et de ses disciples sont un présage favorable de la mutation proche.
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Quoi qu'il en soit de cet espoir d'une mutation qui ferait, dans un délai rapproché, surgir une humanité antiguerrière, il suffit d'observer le développement biologique du monde actuel pour augurer l'imminence d'une organisation nouvelle, plus vaste et plus pacifique. A mesure que l'humanité évolue, les communications entre les hommes se multiplient. Le siècle dernier a brusquement porté au plus haut degré les moyens techniques d'échange entre les pensées. Pour n'en donner qu'un exemple, naguère il ne circulait pas plus de 100.000 lettres par an dans le monde entier; aujourd'hui, il y en a un milliard en Allemagne (c'est-à-dire 15 par homme, alors qu'autrefois c'était une pour mille). Il y a quarante ans, on faisait 3 milliards d'envois postaux par an. En 1906, leur nombre était monté à 35 milliards. En 1914, à 50 milliards: (soit un par homme tous les dix jours en Allemagne,--tous les trois jours en Angleterre). Ajoutez la progression de vitesse. Pour le télégraphe, la distance n'existe plus: «le monde civilisé tout entier n'est plus qu'une chambre, où chacun peut s'entretenir avec tous».
Il serait impossible que de tels événements n'eussent pas leur contre-coup social. Autrefois, toute pensée d'union ou de fédération entre les divers Etats d'Europe était condamnée à rester dans le domaine de l'utopie, par le seul fait de la difficulté ou de la lenteur des relations. Comme le dit Nicolaï, un Etat ne peut s'étendre à l'infini; il doit pouvoir agir promptement sur les diverses parties de l'organisme. Sa grandeur est donc, jusqu'à un certain point, une fonction de la rapidité des communications. Or, un voyageur, aux temps préhistoriques, ne pouvait franchir que 20 kilomètres par jour; les voitures de poste en parcouraient 100; l'extra-poste, 200; le chemin de fer, vers 1850, 600; un train moderne, 2.000; et un rapide pourrait (techniquement) dévorer quatre ou cinq fois plus d'espace. Pour des barbares, la patrie était contenue dans une vallée de montagnes. Aux temps des voitures de poste convenaient les Etats de la fin du Moyen-Age, qui n'ont pas sensiblement varié jusqu'à nos jours. Mais, de nos jours, ces Etats miniatures sont beaucoup trop petits; l'homme moderne n'y tient plus enfermé; à tout instant, il en franchit les limites; il faudrait, à la mesure de sa taille, des Etats aussi vastes que ceux d'Amérique, d'Australie, de Russie ou d'Afrique du Sud. Et l'on voit venir le temps où ces seules raisons matérielles feront du monde entier un seul Etat. Rien à faire contre une telle évolution; qu'on l'aime, ou qu'on ne l'aime pas, elle s'accomplira. On comprend maintenant que tous les essais tentés depuis le Moyen-Age jusqu'au XIXe siècle, pour unir les nations d'Europe, se soient heurtés à une impossibilité de fait: car, quelles que fussent les bonnes volontés, les conditions d'une telle réalisation n'étaient pas encore données. Ces conditions existent aujourd'hui, et l'on peut dire que l'organisation de l'Europe actuelle ne correspond plus à son développement biologique. Bon gré, mal gré, il faudra donc qu'elle s'y adapte. Les temps de l'unité européenne sont venus. Et ceux de l'unité mondiale sont proches[78].
A ce corps nouveau de l'humanité,--le _corpus magnum_, dont parle Sénèque,--il faut une âme, une foi nouvelle. Une foi qui, tout en gardant le caractère absolu des anciennes religions, soit plus large et plus souple, qui tienne compte non seulement des besoins actuels de l'âme humaine, mais de son développement futur. Car toutes les autres religions, ayant leurs racines dans la tradition et voulant lier l'homme au passé, se sont figées dans le dogmatisme et sont devenues, avec le temps, un obstacle à l'évolution naturelle. Où trouver une base de croyance et de morale, qui soit à la fois absolue et susceptible de changement, au-dessus de l'homme et pourtant humaine, idéale et pourtant réelle?--C'est, répond Nicolaï, dans l'Humanité même. L'Humanité est pour nous une réalité qui se développe au cours des siècles, mais qui à tout instant représente pour nous un absolu. Elle évolue dans une direction qui, fortuite ou non, ne peut être changée, une fois qu'elle est donnée. Elle embrasse à la fois le passé, le présent et l'avenir. C'est une unité reliée par le temps, un vaste ensemble dont nous ne sommes qu'un fragment. Etre humain, signifie comprendre ce développement, l'aimer, espérer en lui, et chercher à y participer consciemment. Il y a là une morale incluse, que Nicolaï résume ainsi:
1. La communauté des hommes est le divin sur terre, et le fondement de la morale;
2. Etre un homme, c'est sentir en soi la réalité de l'humanité totale. C'est sentir, comme une loi vivante, qu'on est une partie de cet organisme supérieur ou (selon l'intuition admirable de Saint-Paul), que «nous sommes tous un seul corps et que nous sommes, chacun, les membres les uns des autres».
3. L'amour du prochain est un sentiment de bonne santé organique. L'amour général de l'humanité est le sentiment de santé organique de l'humanité entière, qui se reflète dans un de ses membres. Aimez donc et honorez la communauté humaine et tout ce qui l'entretient et la fortifie, le travail, la vérité, les instincts bons et sains.
4. Combattez tout ce qui lui nuit, et notamment les traditions mauvaises, les instincts devenus inutiles et malfaisants.
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«_Scio et volo me esse hominem_», écrit Nicolaï, à la dernière page de son livre. «Je sais que je suis homme, et je veux l'être».
Homme,--il entend par là un être conscient des liens qui l'attachent à la grande famille humaine et de l'évolution qui l'entraîne avec elle,--un esprit qui comprend et qui aime ces liens et ces lois, et qui, en s'y soumettant avec joie, se fait libre et créateur.[79] Homme, il l'est aussi au sens du personnage de Térence, à qui rien d'humain n'est étranger. C'est ce qui fait le prix de son livre, et par moments ses défauts: car dans son avidité de tout embrasser, il ne peut tout étreindre. Il parle quelque part avec un dédain bien injuste et surtout bien inattendu chez lui, des «_Vielwisser_»,[80] de ceux qui savent trop de choses. Mais lui-même est un «_Vielwisser_», et un des plus beaux types de ce genre, trop rare à notre époque. Dans tous les domaines: art, science, histoire, religion, politique, il jette un regard pénétrant, mais rapide et tranchant; et partout ses vues sont vives, souvent originales, souvent aussi discutables. La profusion de ses aperçus _de omni re scibili_, la richesse de ses intuitions et de ses développements, ont un caractère brillant et parfois aventureux. Les chapitres historiques ne sont pas impeccables; et sans doute, le manque de livres explique certaines insuffisances; mais je crois que l'esprit de l'auteur en est aussi responsable. Il est singulièrement primesautier et passionné: d'où son charme, mais son danger. Ce qu'il aime, il le voit à merveille. Mais gare à ce qu'il n'aime pas! Témoin les pages méprisantes et sommaires, où il juge en bloc les artistes contemporains d'Allemagne.[81]
Chose curieuse que ce biologiste allemand ne ressemble à rien tant qu'à un de nos Encyclopédistes français du dix-huitième siècle! Je ne vois personne aujourd'hui en France qui soit, à ce degré, de leur lignée. Diderot et Dalembert eussent fait place avec joie parmi eux à ce savant qui humanise la science,--qui brosse hardiment un tableau plein de vie, une brillante synthèse de l'esprit humain, de son évolution, de sa multiple activité et des résultats où elle est parvenue,--qui ouvre toutes grandes les portes de son laboratoire aux gens du monde intelligents--et qui, délibérément, veut faire de la science un instrument de combat et d'émancipation, dans la lutte des peuples pour la liberté. Comme Dalembert et Diderot, il est «dans la mêlée»; il marche à l'avant-garde de la pensée moderne, mais il ne la devance que de l'espace qui sépare un chef de sa troupe; jamais il n'est isolé, comme ces grands précurseurs qui restent murés, toute leur vie, dans leurs visions prophétiques, à des siècles de distance de la réalisation: ses idéals ne dépassent que d'un jour ceux d'à présent. Républicain allemand, il ne vise pas plus haut, pour l'instant, qu'à l'idéal politique de la jeune Amérique--de l'Amérique de 1917--qui (selon Nicolaï) «ne montre pas seulement le sens du nouveau patriotisme presque cosmopolite, mais aussi ses bornes encore nécessaires aujourd'hui. Le temps n'est pas encore venu pour l'universelle fraternité des hommes (c'est Nicolaï qui parle), et il ne faudrait pas qu'il fût déjà venu. Il existe encore des trop profonds fossés qui séparent les blancs des jaunes et des noirs. C'est en Amérique que s'est éveillé le patriotisme européen, qui sera sans doute le patriotisme du prochain avenir, et dont nous voudrions être l'avant-coureur... La nouvelle Europe est née, mais ce n'est pas en Europe...»[82].
On voit ici ses limites, qu'un _Weltbürger_ du dix-huitième siècle eût dépassées. Nicolaï est, dans le domaine pratique, essentiellement, uniquement, mais absolument, un _Européen_. Et c'est «_aux Européens_» que s'adressent son _Appel_ d'octobre 1914 et son livre de 1915:
«Le moment est venu, écrit-il, où l'Europe doit devenir une unité organique, et où doivent s'unir tous ceux que Goethe a nommés «_bons Européens_», (en comprenant sous le nom de _culture européenne_ tous les efforts humains qui ont pris leur source en Europe.»
Il y aurait beaucoup à dire, à propos de cette limitation; et, pour notre part, nous ne croyons pas qu'il soit juste et utile pour l'humanité de tracer une ligne de démarcation entre la culture issue d'Europe et les hautes civilisations d'Asie: nous ne voyons la réalisation harmonieuse de l'humanité que dans l'union de ces grandes forces complémentaires; nous croyons même que, réduite à elle seule, l'âme d'Europe, appauvrie et brûlée par des siècles d'une dépense forcenée, risquerait de vaciller et de s'éteindre, si l'apport d'autres races de pensée ne venait la régénérer.--Mais à chaque jour suffit sa tâche. Et le penseur homme d'action qu'est Nicolaï va au plus pressé. En appliquant toutes ses forces au but unique, il accélère le moment d'y atteindre.--«De même que nos ancêtres, qui de leur temps étaient des précurseurs, s'enthousiasmaient pour l'unité de l'Allemagne, écrit Nicolaï, nous voulons combattre pour l'unité de l'Europe; et c'est dans l'espérance de cette unité que notre livre est écrit».[83]--Il n'espère pas seulement en la victoire de cette cause. Il en jouit déjà, par avance. Enfermé à la forteresse de Graudenz, près de la chambre où le patriote Fritz Reuter fut jadis incarcéré parce qu'il croyait en l'Allemagne, il remarque que la prison de Reuter est devenue un sanctuaire; et, faisant un retour sur lui-même, il proclame qu'«il en sera ainsi plus tard pour ceux qui sont emprisonnés aujourd'hui, parce qu'ils professent la conception de l'Européen selon Goethe.»
Cette force de confiance rayonne à travers tout son livre. C'est par là qu'il agit, plus encore que par ses idées. Il vaut comme stimulant et comme tonique moral. Il éveille et il délivre. Les âmes se grouperont autour de lui, parce qu'en ces ténèbres du monde où elles errent incertaines et glacées, il est un foyer de joie et de chaud optimisme. Ce prisonnier, ce condamné, sourit au spectacle de la force qui croit l'avoir vaincu, de la réaction déchaînée, de la déraison qui foule aux pieds ce qu'il sait juste et vrai. Précisément parce que sa foi est insultée, il veut la proclamer. «Précisément parce que c'est la guerre, il veut écrire un livre de paix.» Et, pensant à ses frères de croyance, plus faibles et plus brisés, il leur dédie cette oeuvre, «afin de les convaincre que cette guerre qui les épouvante n'est qu'un phénomène passager sur terre et que cela ne mérite pas qu'on le prenne trop au sérieux.» Il parle, afin de «communiquer aux hommes bons et justes sa _triomphante sécurité_ (_um den guten und gerechten Menschen meine triumphierende Sicherheit zu geben_).»[84]
Qu'il nous soit un modèle! Que la petite troupe persécutée de ceux qui refusent de s'associer à la haine, et que poursuit la haine, soit toujours réchauffée par cette joie intérieure! Rien ne peut la leur enlever. Rien ne peut les atteindre. Car ils sont, dans l'horreur et les hontes du présent, les contemporains de l'avenir.
15 octobre 1917.
(Revue: _Demain_, Genève, novembre 1917.)
XXI
En lisant Auguste Forel
Le nom d'Auguste Forel est célèbre dans la science européenne; mais il n'est pas aussi populaire en son pays qu'il y aurait droit. On connaît surtout l'activité sociale de ce grand homme de bien, dont l'âge et la maladie n'ont pu refroidir l'inlassable énergie et l'ardente conviction. Mais la Suisse romande, qui admire justement les oeuvres du naturaliste J.-H. Fabre, ne se doute pas qu'elle a le bonheur de posséder un observateur de la nature, qui n'est pas moins pénétrant, et d'une science peut-être plus complète et plus sûre. J'ai lu, dernièrement, quelques-unes des études de Forel sur les fourmis, et j'ai été émerveillé de la richesse de ses expériences, poursuivies pendant toute une vie[85]. Tout en suivant patiemment, en décrivant fidèlement la vie de ces insectes, jour par jour, heure par heure, et durant des années, son regard va bien loin au fond de la nature et soulève par moments un pan du voile de mystère qui couvre nos propres instincts.
Chose curieuse: J.-H. Fabre croyait à la Providence et au bon Dieu; le Dr A. Forel est moniste psychophysiologiste. Or, des observations de Forel se dégage une impression de la nature beaucoup moins écrasante que de celles de Fabre. Celui-ci, la conscience en repos pour l'âme humaine, ne voyait en ses bestioles que de miraculeuses machines. Forel y aperçoit, çà et là, l'étincelle de la conscience réfléchie, de la volonté individuelle. Ce ne sont que des points lumineux, qui trouent, de loin en loin, les ténèbres. Mais cette apparition n'en est que plus pathétique. Je me suis plu à grouper, dans la masse de ces observations, un ensemble de faits où l'on voit l'instinct millénaire, l'_Anagkê_ de l'espèce, combattu, ébranlé, abattu. Et pourquoi un tel conflit serait-il moins dramatique chez ces pauvres fourmis que chez les Atrides de l'_Orestie_? Ce sont partout les mêmes ondes de forces aveugles ou conscientes, le même entrechoquement d'ombres et de lumières. Et l'analogie de certains phénomènes sociaux qu'on observe chez ces myriades de petits êtres, avec ce qui se passe chez nous, peut nous aider à nous comprendre et--peut-être--à nous dominer.
Je me contenterai de relever, à titre de simple exemple, dans le vaste répertoire d'expériences de A. Forel, celles qui concernent quelques états collectifs, psycho-pathologiques, et le problème redoutable qui nous étreint aujourd'hui: la guerre.
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Les fourmis, dit A. Forel, sont aux autres insectes ce que l'homme est aux autres mammifères. Leur cerveau surpasse celui de tous les insectes par son volume proportionnel et la complication de sa structure. Si elles n'atteignent pas à la grande intelligence individuelle des mammifères supérieurs, elles priment _tous les animaux_ par l'instinct social. Il n'est donc pas étonnant que leur vie sociale se rapproche sur bien des points des sociétés humaines. Comme les plus avancées de celles-ci, ce sont des démocraties--et des démocraties guerrières. Voyons-les à l'oeuvre.
L'Etat-Fourmi n'est point borné à la fourmilière: il a son territoire, son domaine, ses colonies, et, tout comme les puissances coloniales, ses escales et ses stations de ravitaillement. Le territoire: un pré, plusieurs arbres, une haie. Le domaine d'exploitation: le sol et le sous-sol, les arbres à pucerons, ce bétail qu'elles soignent et qu'elles protègent. Les colonies: d'autres nids habités en même temps par les mêmes fourmis, plus ou moins rapprochés de la métropole et plus ou moins nombreux (parfois plus de deux cents), qui communiquent entre eux, par des chemins à ciel ouvert ou par des canaux souterrains. Les entrepôts: de petits nids ou des cases de terre, pour les fourmis qui vont au loin, sont lasses, ou se laissent surprendre par le mauvais temps.
Naturellement, ces Etats cherchent à s'agrandir. Ils entrent donc en conflit les uns avec les autres. «Les disputes de territoire, à la frontière de deux grandes fourmilières, sont la cause ordinaire des guerres les plus acharnées. Les arbres à pucerons sont le plus disputés. Pour certaines espèces, les domaines souterrains (les racines de plantes) ne le sont pas moins.» D'autres espèces vivent exclusivement de la guerre et du butin. Le _polyergus rufescens_ («l'Amazone» de Huber) ne daigne pas travailler et n'en est plus capable; il pratique l'esclavage et se fait servir, soigner, nourrir par ses troupeaux d'esclaves, que des armées d'expéditions vont râfler (en nymphes et en cocons) dans les fourmilières voisines.
La guerre est donc endémique; et tous les citoyens de ces démocraties, les fourmis ouvrières, sont appelés à y prendre part. Dans certaines espèces (_Pheidole pallidula_), la classe militaire est distincte de la classe ouvrière; le soldat ne se mêle nullement aux travaux domestiques, vit une vie de garnison oisive, sans rien faire, sauf aux heures où il doit défendre les portes avec sa tête[86]. Nulle part on ne voit de chefs, (du moins, de chefs permanents): ni rois, ni généraux. Les armées expéditionnaires du _Polyergus rufescens_, qui varient, dans leur nombre, de cent à deux mille fourmis, obéissent à des courants, qui paraissent venir de petits groupes, épars ici ou là, tantôt en tête, tantôt en queue. On voit, au milieu d'une marche, le gros de la colonne s'arrêter brusquement, indécise, immobile, comme paralysée; puis, soudain, l'initiative jaillit d'un petit noyau de fourmis qui se jettent au milieu des autres, les frappent du front, s'élancent dans une direction et les entraînent.