Les Précurseurs

Part 11

Chapter 113,607 wordsPublic domain

Mais Nicolaï ne s'émeut pas de l'énormité du monstre qu'il combat. Bien plus! il y voit une raison de confiance en la victoire de sa propre cause. Car la biologie lui a révélé la mystérieuse _loi de giganthanasie_. Un des plus importants principes de la paléontologie établit que tous les animaux (à l'exception des insectes, qui justement pour cela sont, avec les brachiopodes, la race la plus ancienne de la terre), toutes les espèces au cours des siècles, ne cessent de croître, et qu'à l'instant où elles semblent les plus grandes et les plus fortes, elles disparaissent d'un coup. Dans la nature, ne meurt jamais que ce qui est grand. («_In der Natur stirbt immer nur das Grosse_»). Mais tout ce qui est grand doit mourir et mourra, parce que, conformément à la loi impérieuse de croissance, un jour vient où il dépasse les limites du possible qui lui était assigné. Il en est ainsi de la guerre, écrit Nicolaï: au-dessus des fronts illimités des armées gris ou bleu-horizon, plane le frisson annonciateur de la _Götterdâmmerung_, qui est proche. Tout ce qui était beau et caractéristique des anciennes guerres a disparu: la vie de camp, les uniformes variés, les combats singuliers, bref le spectacle. Le champ de bataille est presque devenu un accessoire. Autrefois, le problème était de chercher et de bien choisir le lieu de la bataille: c'était la guerre de position. Aujourd'hui, on s'installe n'importe où et partout. Le travail essentiel est ailleurs: finances, munitions, approvisionnements, voies ferrées, etc. Au général unique s'est substituée la machinerie impersonnelle du _Generalstab_. La vieille joyeuse guerre est morte.--Il est possible que la guerre croisse encore. Dans celle-ci, il y a encore des neutres; et on peut admettre, avec Freiligrath, qu'il se livrera une bataille du monde entier. Mais alors, ce sera définitif. La dernière guerre sera la plus vaste et la plus terrible, comme le dernier des grands Sauriens fut le plus gigantesque. Notre technique a fait croître la guerre jusqu'aux ultimes limites. Et puis elle croulera[57].

* * * * *

Au fond, sous ses dehors terrifiants, le monstre de la guerre n'est pas sûr de sa force; il se sent menacé. A aucune époque, il n'a fait appel, comme aujourd'hui, à autant d'arguments mystico-scientifico-politico-meurtriers, pour justifier son existence. Il n'y songerait pas, s'il ne savait que ses jours sont comptés et que le doute s'est glissé jusqu'en les plus fidèles de ses servants. Mais Nicolaï le suit dans ses retranchements, et une partie de son livre est l'impitoyable satire de tous les sophismes dont notre niaiserie étaye pieusement l'instrument de supplice, au couperet suspendu sur nos têtes:--sophisme de la prétendue sélection par la guerre[58];--sophisme de la guerre défensive[59]; sophisme de l'humanisation de la guerre[60];--sophisme de la soi-disant solidarité créée par la guerre, de la fameuse «unité sacrée»[61];--sophisme de la patrie, restreinte à la conception étroite et factice d'Etat politique[62];--sophisme de la race...[63] etc.

On aimerait à citer quelques extraits de ces critiques ironiques et sévères,--particulièrement celle qui fustige le plus impertinent et le plus florissant des sophismes du jour, le sophisme de la race, pour lequel s'entretuent des milliers de pauvres nigauds de toutes les nations.

«Le problème des races est, dit Nicolaï, une des plus tristes pages de la science, car en aucune autre on n'a, avec un tel manque de scrupules, mis la science au service de prétentions politiques; on pourrait presque dire que les différentes théories de races n'ont pas d'autre but que d'élever ou de fonder ces prétentions, comme les livres de l'Anglo-Allemand Houston-Stewart Chamberlain en sont peut-être le plus abominable exemple. Cet auteur a essayé de réclamer pour la race germanique tous les hommes importants de l'histoire du monde, y compris le Christ et Dante. Cet essai démagogique n'a pas manqué d'être suivi, depuis la guerre, et M. Paul Souday (_Le Temps_, 7 août 1915) a tâché de montrer que tous les hommes marquants d'Allemagne étaient de race celtique...» A ces extravagances, Nicolaï répond, par des exemples précis:

1º qu'il n'est pas prouvé qu'une race pure soit meilleure qu'une race mêlée: (exemples tirés aussi bien des espèces animales que de l'histoire humaine);

2º qu'il est impossible de définir ce qu'est une race d'hommes, (car on ne possède pour cela aucun critérium sûr), et que toutes les classifications tentées, par l'histoire, par la linguistique, par l'anthropologie, s'accordent très mal entre elles, et ont presque totalement échoué;

3º qu'il n'y a pas de races pures en Europe, et que, moins qu'aucune autre nation, l'Allemagne aurait droit à prétendre à la pureté de race[64]. Si l'on voulait aujourd'hui chercher de purs Germains on n'en trouverait peut-être plus qu'en Suède, en Hollande et en Angleterre;

4º que si l'on entend par race quelque chose de fixe et de défini, à la façon zoologique, il n'y a même pas de race européenne.

Un patriotisme basé sur la race est impossible, et le plus souvent grotesque. Une communauté ethnologique n'existe dans aucune des nations d'aujourd'hui; leur cohésion ne leur est pas donnée comme un héritage qu'il leur est permis d'exploiter; il leur faut, chaque jour, acquérir à nouveau et fortifier sans relâche leur communauté de pensées, de sentiments, de volontés. Et cela est bon, ainsi; cela est juste. Comme l'a dit Renan, «_l'existence d'une nation doit être un plébiscite de tous les jours_».--En un mot, ce qui unit, ce n'est pas la force historique, c'est le désir d'être ensemble et le besoin mutuel qu'on a les uns des autres; ce ne sont pas les voeux que d'autres ont faits pour nous, c'est notre volonté libre, que guident notre raison et notre coeur.

En est-il ainsi, maintenant? Quelle place tient la volonté libre dans les patries d'aujourd'hui?--Le patriotisme a pris un caractère extraordinairement oppressif; à aucune autre époque, il n'a été aussi tyrannique et aussi exclusif; il dévore tout. La patrie l'emporte, à cette heure, sur la religion, l'art, la science, la pensée, la civilisation. Cette hypertrophie monstrueuse ne s'explique pas par les sources naturelles d'où jaillit l'instinct de patrie:--amour du sol natal, sens familial, besoin social de se grouper en grandes communautés. Ses effets colossaux dérivent d'un phénomène pathologique, la «_suggestion de masse_» (_Massensuggestion_). Nicolaï en fait une analyse serrée. Il est remarquable, dit-il, que si plusieurs animaux ou plusieurs hommes exécutent un acte en commun, le seul fait d'agir ensemble modifie l'action individuelle. Nous savons, d'une façon scientifiquement précise, que deux hommes peuvent porter beaucoup plus du double d'un seul. Et de même, une masse d'êtres réagit tout autrement que ces mêmes êtres isolés. Tout cavalier sait que son cheval accomplit, en colonne de cavalerie, de plus longues courses et est plus résistant. Forel observe qu'une fourmi qui se ferait tuer dix fois au milieu de ses compagnes, a peur et fuit devant une fourmi beaucoup plus faible, si elle est seule à vingt pas de sa fourmilière. Chez les hommes aussi, le sentiment de foule intensifie prodigieusement les réactions de chacun. L'écho des paroles d'un orateur peut décupler ou centupler sa propre émotion. Il communique d'abord à chaque auditeur une faible partie de ce qu'il ressent lui-même, soit 1 p. 100. Si l'assemblée se compose de 1000 individus, l'ensemble de la foule ressentira le décuple de l'orateur. Leurs impressions réagiront à leur tour sur l'orateur, qui sera entraîné par ses auditeurs. Et ainsi de suite.

Or, à notre époque, l'assemblée d'auditeurs a pris des proportions énormes, que cette guerre mondiale a rendues gigantesques. Les vastes Etats alliés sont devenus, grâce aux moyens puissants de communications rapides, par le télégraphe et la presse, comme un seul public de millions d'êtres. Qu'on imagine, dans cette masse vibrante et sonore, la répercussion du moindre cri, du moindre frémissement! Ils prennent l'aspect de convulsions cosmiques. La masse entière de l'humanité est secouée comme un tremblement de terre. Dans ces conditions, que deviendra un sentiment naturel et sain à l'origine, comme l'amour de la patrie?--En temps normal, dit Nicolaï, un honnête homme aime sa patrie, comme il doit aimer sa femme, tout en sachant qu'il y a peut-être d'autres femmes plus belles, plus intelligentes, ou meilleures. Mais la patrie d'à présent est une femme jalouse jusqu'à l'hystérie, qui déchire quiconque reconnaît les qualités d'une autre. En temps normal, le vrai patriote est (ou devrait être) l'homme qui aime dans sa patrie le bien et qui combat le mal. Mais qui agit ainsi, de notre temps, est traité en ennemi de la patrie. Le patriote, au sens où l'entendent nos contemporains, aime dans sa patrie le bien et le mal; il est prêt à faire le mal pour sa patrie; et dans le puissant courant de masse qui l'emporte, il le fait avec enivrement. Plus l'individu est faible, plus son patriotisme est exalté. Il est incapable de résister à la suggestion collective, il en éprouve même l'attrait passionné: car tout homme faible cherche un appui, il se croit plus fort s'il agit en communion avec d'autres. Or, tous ces faibles n'ont entre eux nul lien de culture intime, ils ont besoin, pour les unir, d'un lien extérieur: aucun n'est plus à leur portée que le nationalisme! «C'est, dit Nicolaï, un sentiment exaltant pour un imbécile, de pouvoir former une majorité avec une douzaine de millions de son espèce. Moins un peuple possède de caractères et d'individualités, plus violent est son patriotisme.»

Cette attraction de la masse, qui opère comme un aimant, est le côté positif du chauvinisme. Le côté négatif est la haine de l'étranger. Et le milieu d'élection, le bouillon de culture, c'est la guerre. La guerre jette sur le monde des montagnes de souffrances; elle l'écrase de privations matérielles et spirituelles. Pour que les peuples puissent les supporter, il faut surexalter le sentiment de masse, afin de soutenir les faibles, en les resserrant plus étroitement dans le troupeau. C'est ce que l'on produit artificiellement par la presse.--Le résultat est effarant. Le patriotisme concentre toute la force de l'âme humaine dans l'amour pour son peuple et la haine pour l'ennemi. La haine religion. La haine sans raison, sans bon sens, sans fondement. Il ne reste plus aucune place pour aucune autre faculté. L'intelligence, la morale ont totalement abdiqué. Nicolaï en cite, dans l'Allemagne de 1914-15, des exemples délirants. Chacun des autres peuples en aurait autant à lui offrir. Nulle résistance. Dans l'aberration collective, toutes les différences de classes, d'éducation, de valeur intellectuelle ou morale, s'aplanissent, s'égalisent. L'humanité entière, de la base à la cime, est livrée aux Furies. S'il se manifeste encore une étincelle de volonté libre, elle est foulée aux pieds, et l'indépendant isolé est déchiré, comme Penthée par les Bacchantes.

Mais cette frénésie n'intimide point le calme regard du penseur. Nicolaï voit dans ce paroxysme même la dernière flambée de la torche près de s'éteindre. De même que, dit-il, le sport hippique et nautique s'est développé, de nos jours, lorsque les chevaux et la navigation à voiles devenaient superflus, de même le patriotisme est devenu un fanatisme, au moment où il cesse d'être un facteur de culture. C'est le destin des Epigones. Aux temps lointains, il fut bon, il fut nécessaire que l'égoïsme individuel fût brisé par le groupement des hommes en tribus et en clans. Le patriotisme des villes fut justifié, quand il rompit l'égoïsme des chevaliers pillards. Le patriotisme d'Etat fut justifié, quand il embrassa en lui toutes les énergies d'une nation. Les combats nationaux, au XIXe siècle, ont eu leur prix. Mais aujourd'hui les Etats nationaux ont accompli leur tâche. De nouveaux travaux nous appellent: le patriotisme n'est plus un but pour l'humanité; il veut nous ramener en arrière. C'est là un effort vain: on n'arrête pas l'évolution, on se suicide en se jetant sous les roues du chariot de fer. Le sage ne s'émeut point de cette résistance frénétique des forces du passé: car il la sait désespérée. Il laisse les morts enterrer les morts, et, devançant le cours du temps, il vit déjà dans l'unité palpitante de l'humanité à venir. Parmi les épreuves et les calamités du présent, il réalise en lui la sereine harmonie de ce «grand corps» dont tous les hommes sont les membres, selon le mot profond de Sénèque: _Membra sumus corporis magni_.

Dans un prochain article, nous verrons comment Nicolaï décrit ce _corpus magnum_ et la _mens magna_ qui l'anime: le _Weltorganismus_--l'organisme de l'univers humain, qui s'annonce.

_1er octobre 1917._

(Revue: _Demain_, Genève, octobre 1917.)

II

Dans un précédent article, nous avons vu avec quelle énergie G.-F. Nicolaï condamnait le non-sens de la guerre et des sophismes qui lui servent d'étais.--Cependant, la sinistre folie a triomphé. Ce fut, en 1914, la faillite de la raison. Et, d'une nation à l'autre, elle s'est étendue, depuis, à tous les peuples de la terre. Il ne manquait pourtant pas de morales et de religions constituées, qui auraient dû opposer leur barrière à cette contagion de meurtre et d'imbécillité. Mais toutes les morales, toutes les religions existantes se sont révélées tristement, totalement insuffisantes. Nous l'avons constaté pour le christianisme, et Nicolaï montre, après Tolstoï, que le bouddhisme n'a pas mieux résisté.

Pour le christianisme, son abdication ne date pas d'hier. Depuis la grande compromission des temps de Constantin, au quatrième siècle, qui fit de l'Eglise du Christ une Eglise d'Etat, la pensée essentielle du Christ a été trahie par ses représentants officiels et livrée à César. Ce n'est que chez les libres personnalités religieuses, dont la plupart furent taxées d'hérésie, qu'elle se conserva (relativement) jusqu'à nous. Mais ses derniers défenseurs viennent de la renier. Les sectes chrétiennes qui toujours refusèrent le service militaire, comme les Mennonites en Allemagne, les Doukhobors en Russie, les Pauliciens, les Nazarénens, etc., participent à la guerre actuelle[65]. «Le fondateur des Mennonites, Menno Simonis, au seizième siècle, avait interdit la guerre et la vengeance. Encore en 1813, la force morale de la secte était si grande que York, par rescrit du 18 février, la dispensa de la landwehr. Mais en 1915, le prédicateur mennonite de Dantzig, H.-H. Mannhardt, prononça un discours pour glorifier les actes de guerre.»

Il fut un temps, écrit Nicolaï, où l'on croyait que l'Islam était inférieur au christianisme. Alors, les armes turques pesaient sur l'Europe. Aujourd'hui, le Turc est presque chassé d'Europe; mais moralement il l'a conquise; invisible, l'étendard vert du Prophète flotte sur toute maison, où l'on parle de la _guerre sainte_.»

Des poésies religieuses allemandes représentent le combat dans les tranchées «comme une épreuve de piété, instituée par Dieu». Personne ne s'étonne plus de l'absurde contradiction, dans les termes, d'une «guerre chrétienne». Très peu de théologiens ou ecclésiastiques ont osé réagir. L'admirable livre de Gustave Dupin: _la Guerre infernale_[66], nous a fait connaître, en les stigmatisant, d'affreux échantillons de christianisme militarisé. Nicolaï nous en présente d'autres spécimens, qu'il serait dommage de laisser dans l'ombre. En 1913, un théologien de Kiel, le professeur Baumgarten, constate tranquillement l'opposition entre la morale nationaliste-guerrière et le Sermon sur la Montagne; mais cela ne le trouble point: il déclare qu'en notre temps les textes du Vieux Testament doivent avoir plus d'autorité, et il met le christianisme au panier. Un autre théologien, Arthur Brausewetter, fait une découverte singulière: la guerre lui fait trouver le Saint-Esprit. «Pour la première fois, écrit-il, l'année de guerre 1914 nous a appris ce qu'était le Saint-Esprit...»

Tandis que le christianisme était publiquement renié par ses prêtres et ses pasteurs, les religions d'Asie n'étaient pas moins prestes à trahir la pensée gênante de leurs fondateurs. Tolstoï avait déjà signalé le fait. «Les Bouddhistes d'aujourd'hui ne tolèrent pas seulement le meurtre, ils le justifient. Pendant la guerre du Japon avec la Russie, Soyen Shaku, un des premiers dignitaires bouddhistes du Japon, écrivit une apologie de la guerre[67]. Bouddha avait dit cette belle parole de douloureux amour: «Toutes choses sont mes enfants, toutes sont l'image de mon Moi, toutes découlent d'une seule source et sont des parties de mon corps. C'est pourquoi je ne puis trouver de repos, aussi longtemps que la plus petite partie de ce qui est n'a pas atteint sa destination.» Dans ce soupir d'amour mystique, qui aspire à la fusion de tous les êtres, le bouddhiste contemporain a savamment découvert l'appel à une guerre d'extermination. Car, dit-il, le monde n'ayant pas atteint sa destination, par le fait de la perversité de beaucoup d'hommes, il faut leur livrer la guerre et les anéantir: ainsi, l'on «extirpera les racines de tout malheur.»--Ce bouddhiste sanguinaire rappelle, à s'y méprendre, l'idéalisme à couperet de nos Jacobins de 93, dont j'essayais de résumer la foi monstrueuse, en cette réplique de Saint-Just qui termine mon drame, _Danton_:

«_Les peuples s'entretuent,[68] pour que Dieu vive._»

Quand les religions se montrent si débiles, il n'est pas surprenant que les simples morales s'effondrent. On verra chez Nicolaï le travestissement que les disciples de Kant ont imposé à leur maître. Bon gré mal gré, l'auteur de la _Critique de la raison pure_ a dû revêtir l'uniforme _feldgrau_. Ses commentateurs allemands n'affirment-ils pas que la plus parfaite réalisation de la pensée de Kant est..... l'armée prussienne! Car, disent-ils, en elle le sentiment du devoir kantien est devenu réalité vivante...

Inutile de nous attarder à ces insanités, qui ne diffèrent que par des nuances de celles qui servent, en tous pays, aux gardes nationaux de l'intelligence, pour exalter leur cause, et la guerre. Il suffit de constater, avec Nicolaï, que l'idéalisme européen s'est écroulé en 1914. Et la conclusion de Nicolaï (que je me contente ici d'enregistrer objectivement), c'est que «la preuve a été faite de l'absolue inutilité de la morale idéaliste ordinaire (kantienne, chrétienne, etc.), puisqu'elle n'a pu déterminer aucun de ses tenants à agir moralement.» Devant cette impossibilité manifeste de fonder l'action morale sur une base uniquement idéaliste, Nicolaï considère que le premier devoir est de chercher une autre base. Il souhaite que l'Allemagne, instruite par son profond abaissement, son «_Iéna moral_», travaille à cette tâche urgente pour l'humanité,--et pour elle-même, plus que pour toute autre nation: car elle en a plus besoin.--«Cherchons donc, dit-il, s'il n'est pas possible de trouver dans la nature, scientifiquement observée, les conditions d'une morale objective, qui soit indépendante de nos sentiments personnels, bons ou mauvais, toujours chancelants.»

* * * * *

La guerre étant un phénomène de transition dans l'évolution humaine, comme le montre la première partie du volume, quel est le principe propre et éternel de l'humanité? Et d'abord, y en a-t-il un? Y a-t-il un impératif supérieur, et valable pour tous les hommes?

Oui, répond Nicolaï: c'est la loi même de vie qui régit _l'organisme total de l'humanité_. En fait, le droit naturel a deux seuls fondements, qui seuls restent inébranlables: _l'individu_, pris à part, et _l'universalité humaine_. Tous les intermédiaires, comme la famille et l'Etat, sont des groupements organisés[69], qui peuvent changer--qui changent--suivant les moeurs: ils ne sont pas des organismes naturels. Les deux sentiments puissants, qui vivifient notre monde moral, comme une double électricité, positive et négative--l'égoïsme et l'altruisme--sont la voix de ces deux forces essentielles. L'égoïsme a sa source naturelle dans notre personnalité, qui est l'expression d'un organisme individuel. L'altruisme doit son existence à l'obscure conscience que nous avons de faire partie d'un organisme total: _l'Humanité_.

Cette conscience obscure, Nicolaï entreprend (dans la seconde partie de son livre) de l'éclairer et de la fonder sur une base scientifique. Il entend prouver que _l'Humanité n'est pas seulement un concept de la raison: elle est une réalité vivante, un organisme scientifiquement observable_.

Ici, l'esprit d'intuition poétique des philosophes antiques s'unit curieusement à l'esprit d'expérimentation et d'exacte analyse de la science moderne. Les plus récentes théories de l'histoire naturelle et de l'embryologie viennent commenter l'Hylozoïsme des Sept Sages et la mystique des premiers chrétiens. Janicki et H. de Vries donnent la main à Héraclite et à saint Paul. Il en résulte une étrange vision de panthéisme matérialiste et dynamiste: l'Humanité, considérée comme un corps et une âme en perpétuel mouvement.

Nicolaï commence par rappeler que cette conception, si extraordinaire qu'elle puisse paraître, a existé de tous temps. Et il en fait brièvement l'histoire. C'est le Feu d'Héraclite, qui représentait aux yeux du sage Ephésien la raison du monde. C'est le _pneuma_ des stoïciens, le _pneuma agion_ des chrétiens primitifs, la Force sainte, vivifiante, qui concentre en soi toutes les âmes. C'est le _universum mundum velut animal quoddam immensum_ d'Origène. Ce sont les chimères fécondes de Cardanus, de Giordano Bruno, de Paracelse, de Campanella. C'est l'animisme qui se mêle encore à la science de Newton et qui pénètre son hypothèse de l'attraction universelle: (ses disciples directs n'appellent-ils pas cette force: «_amitié_»[70] ou «_Sehnsucht_ des astres»!...)[71].--Bref, c'est à travers tous les développements de la pensée humaine la croyance que ce monde terrestre est un seul organisme qui possède une sorte de conscience commune. Nicolaï indique l'intérêt qu'il y aurait à écrire l'histoire de cette idée, et il l'esquisse en un chapitre savoureux.[72]

Puis il passe à la démonstration scientifique.--Existe-t-il un lien matériel, corporel, vivant et persistant, entre tous les hommes de tous les pays et de tous les temps?[73] Il en trouve la preuve dans les recherches de Weissmann et la théorie, à présent classique, du plasma germinatif (_Keimplasma_).[74] Les cellules germinatives continuent, en chaque être, la vie des parents, dont elles sont, au sens le plus réel, des morceaux vivants. La mort ne les atteint pas. Elles passent, immuables, dans nos enfants et dans les enfants de nos enfants. Ainsi, persiste réellement à travers tout l'arbre héréditaire une partie de la même substance vivante. Un morceau de cette unité organique vit en chacun, et par lui nous sommes tous rattachés corporellement à la communauté universelle. Nicolaï indique en passant des rapports surprenants entre ces hypothèses scientifiques des trente dernières années et certaines intuitions mystérieuses des Grecs et des premiers Chrétiens,--le «_pneuma êôopoïoun_» de l'Ecriture, le «_pneuma_ qui engendre» (Saint-Jean, VI, 63), l'Esprit générateur, qui se distingue non seulement de la chair, comme dit Saint-Jean, mais de l'âme, comme il ressort d'un passage de Saint-Paul (_Corinth._ 15, 43) sur le «_sôma pneumatikon_», «le corps pneumatique» qu'il oppose au «_sôma psuchikon_», ou «corps psychique» et intellectuel, et qui, plus essentiel que celui-ci, pénètre réellement, matériellement, le corps de tous les hommes.