Les Précurseurs

Part 10

Chapter 103,499 wordsPublic domain

Elle est comme le symbole de l'invincible Liberté, que toutes les tyrannies de cet âge de violence veulent en vain bâillonner: car elle a été écrite dans une prison, mais les murailles n'ont pu être assez épaisses pour empêcher de passer cette voix qui juge les oppresseurs, et qui leur survivra.

Le docteur Nicolaï, professeur de physiologie à l'Université de Berlin et médecin de la maison impériale, se trouvait, quand la guerre éclata, en plein foyer de la folie qui s'empara de l'élite de son peuple. Il n'y céda point. Il osa plus: il y tint tête. Au manifeste des 93 intellectuels, paru au commencement d'octobre 1914, il opposa, dès le milieu d'octobre, un contre-manifeste, un _Appel aux Européens_, que contresignèrent deux autres célèbres professeurs de l'Université de Berlin, le génial physicien Albert Einstein et le président du Bureau international des poids et mesures, Wilhelm Foerster (le père du prof. Fr. W. Foerster). N'ayant pu faire paraître cet appel, faute de réunir les adhésions espérées, Nicolaï le reprit, pour son compte personnel, en une série de cours qu'il voulut faire sur la guerre, dans le semestre d'été 1915. Il risquait ainsi, en claire conscience réfléchie, sa position sociale, ses honneurs, ses dignités académiques, son bien-être, ses amitiés, pour accomplir son devoir de penseur véridique. Il fut arrêté, emprisonné à la forteresse de Graudenz; et c'est là qu'il rédigea, sans aides, presque sans livres, _La Biologie de la Guerre_, l'oeuvre admirable, dont le manuscrit réussit à passer en Suisse, où l'éditeur Orell-Füssli, de Zurich, vient d'en publier la première édition allemande. Les circonstances où cet ouvrage a pris naissance ont un caractère mystérieux et héroïque, qui rappelle les temps où l'Inquisition de l'Eglise romaine opprimait la pensée de Galilée. L'Inquisition des Etats d'Europe et d'Amérique n'est pas moins écrasante, dans le monde d'aujourd'hui; mais plus ferme que Galilée, Nicolaï n'a rien rétracté. Le mois dernier[49], les journaux de Suisse allemande annonçaient sa condamnation nouvelle par le tribunal militaire de Dantzig à cinq mois de prison. Ridicule faiblesse de la force, dont les arrêts injustes fondent le piédestal de la statue de l'homme qu'elle veut frapper.!

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Le premier caractère par où cette oeuvre et cet homme s'imposent, c'est leur universalité. «L'auteur, nous dit la préface de l'éditeur, est un savant renommé en médecine et particulièrement pour la thérapeutique du coeur,--un penseur d'une ampleur de culture presque fabuleuse, très au courant du néo-kantianisme, aussi bien à son aise dans le domaine de la littérature que des problèmes sociaux,--un voyageur que ses recherches ont conduit jusqu'en Chine, en Malaisie, en Laponie». Rien d'humain ne lui est étranger. Les chapitres d'histoire générale, d'histoire religieuse, de critique philosophique, se lient étroitement, dans son livre, à ceux d'ethnologie et de biologie. Qu'il y a loin de cette pensée encyclopédique, qui rappelle notre XVIIIe siècle français, au type caricatural et trop souvent exact du savant allemand, cantonné dans sa spécialité!

Ce vaste savoir est vivifié par une personnalité brillante et savoureuse, qui déborde de passion et d'humour. Il ne la cache point sous le masque d'une fausse objectivité. Dès son Introduction, il arrache ce masque dont se couvre la pensée de notre époque sans franchise. Il traite avec dédain «l'éternel _Einerseits-Andererseits_», comme il dit, («_D'une part, d'autre part_»), ce compromis perpétuel qui, sous le prétexte hypocrite de «justice», marie les contradictoires, la carpe et le lapin, «la guerre et l'humanité, la beauté et la mode, l'universalisme (_Weltbürgertum_) et le nationalisme». Seules, les méthodes doivent être objectives; mais les conclusions gardent toujours quelque chose de subjectif; et il est bien qu'il en soit ainsi. «Aussi longtemps que nous ne renoncerons pas au droit d'être une personnalité, nous devons user de ce droit et juger les actions humaines, du point de vue de notre personnalité. La guerre est une action humaine: comme telle, elle réclame un jugement catégorique; tout compromis serait un manque de clarté, presque un manque d'honnêteté. On doit éclairer la guerre comme tout autre sujet, de tous les côtés, avant de la juger; mais seuls, des cerveaux médiocres pourraient avoir l'idée de la juger de tous les côtés à la fois, ou même de deux côtés opposés».

Telle est la sorte d'objectivité qu'il faut attendre de ce livre: non l'objectivité molle, flasque, indifférente, contradictoire, du savant dilettante, du grand Eunuque,--mais l'objectivité fougueuse, qui convient à cette époque de combats, celle qui s'efforce de tout voir et de tout connaître, loyalement, mais qui organise ensuite les matériaux de ses recherches d'après une hypothèse, une intuition passionnée.

Un tel système vaut ce que vaut l'intuition,--c'est-à-dire l'homme. Car, chez un grand savant, l'hypothèse, c'est l'homme: l'essence de son énergie, de son observation, de sa pensée, de sa force d'imagination et de ses passions même s'y concentrent. Elle est, chez Nicolaï, puissante et hasardeuse. L'idée centrale de son livre pourrait se résumer ainsi.

«_Il existe un_ genus humanum, _et il n'en existe qu'un. Cette espèce humaine,--l'humanité entière,--est un seul organisme, et possède une conscience commune_».

Qui dit organisme vivant dit transformation et mouvement incessant. Ce _perpetuum mobile_ donne sa couleur spéciale aux «_Betrachtungen_» (méditations) de Nicolaï. Nous autres, partisans ou adversaires de la guerre, nous la jugeons presque tous _in abstracto_. Nous jugeons l'immobile et l'absolu. On dirait que dès qu'un penseur s'attache à un sujet pour l'étudier, il commence par le tuer. Pour un grand biologiste, tout est en mouvement, et le mouvement est la matière même de son étude. La question sociale ou morale n'est plus de savoir si la guerre est bonne ou mauvaise, dans l'éternel, mais si elle l'est pour nous, dans le moment où nous sommes. Or, pour Nicolaï, elle est une étape de l'évolution humaine, depuis longtemps dépassée. Et nous voyons, dans son livre, couler cette évolution des instincts et des idées, comme un flot irrésistible, qui ne revient jamais en arrière.

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L'ouvrage est partagé en deux grandes divisions, d'inégale étendue. La première, qui tient plus des trois quarts du livre, s'attaque aux maîtres de l'heure, à la guerre, à la patrie, à la race, aux sophismes régnants. Elle a pour titre: «_De l'évolution de la guerre_» (_Von der Entwicklung des Krieges_). La seconde est, après la critique du présent, la construction de l'avenir; elle se nomme: «_La guerre vaincue_» (ou «_dépassée_»: _Von der Ueberwindung des Krieges_), et elle esquisse le tableau de la société nouvelle, de sa morale et de sa foi. Dans l'abondance des documents et des idées, il est difficile de choisir. En dehors de l'extrême richesse de ses éléments, le livre peut être envisagé de deux points de vue: du point de vue spécialement allemand, et du point de vue universellement humain. Avec probité, Nicolaï établit, dès le début, que bien que tous les peuples aient, d'après sa conviction, leur part dans la faute actuelle, il n'entend s'occuper que de celle de l'Allemagne; c'est aux penseurs des autres pays de faire, comme lui, maison nette, chacun chez soi. «Il ne s'agit pas, dit-il, de savoir si on a péché _extra muros_, mais d'empêcher qu'on ne pèche _intra muros_». S'il prend surtout ses exemples en Allemagne, ce n'est pas qu'ils manquent ailleurs, c'est qu'il écrit avant tout pour les Allemands. Toute une partie de sa critique historique et philosophique a pour objet l'Allemagne ancienne et moderne. Elle mériterait une analyse spéciale; et nul n'aura le droit désormais de parler de l'esprit allemand, sans avoir lu les chapitres pénétrants où Nicolaï, cherchant à définir l'individualité des peuples, analyse les caractéristiques de la _Kultur_ allemande, ses vertus et ses vices, sa faculté excessive d'adaptation, la lutte que le vieil idéalisme germanique a eu à soutenir contre le militarisme, et comment il a sombré dans le combat. Le rôle fâcheux de Kant (pour qui Nicolaï professe pourtant une admiration profonde) est souligné par lui dans cette crise de l'âme d'un peuple. Ou plutôt, le dualisme des Raisons de Kant: Raison pure et Raison pratique, que, malgré ses efforts à la fin de sa vie, il n'a jamais réussi à relier d'une manière satisfaisante,--est un symbole génial du dualisme contradictoire dont l'Allemagne moderne s'est trop bien accommodée, gardant toute liberté dans le monde de sa pensée, et la foulant aux pieds, ou, sans regrets, s'en passant, dans celui de l'action (chap. X, p. 284 et s., p. 309 et s.).

Ces analyses de l'âme germanique ont un haut intérêt pour le psychologue, pour l'historien et pour l'homme politique. Mais forcé de me restreindre, je fais choix dans le livre de ce qui s'adresse à tous, de ce qui nous touche tous, de ce qui est vraiment universel,--le problème général de la guerre et de la paix dans l'évolution humaine. Je me résoudrai même à d'autres sacrifices: laissant de côté les chapitres historiques et littéraires qui traitent de ce sujet[50], je me bornerai aux études biologiques: c'est là que s'affirme, de la façon la plus originale, la personnalité de l'auteur.

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Aux prises avec l'hydre de la guerre, Nicolaï attaque le mal aux racines. Il débute par une vigoureuse analyse de l'Instinct en général. Car il se garde bien de nier le caractère inné de la guerre.

La guerre, dit-il, est un instinct qui vient du plus profond de l'humanité et qui parle même chez ceux qui le condamnent. C'est une ivresse qui couve en temps de paix et qu'on entretient avec soin; quand elle éclate, elle possède également tous les peuples. Mais de ce qu'elle est un instinct, il ne s'en suit pas que cet instinct soit sacré. Rousseau a popularisé l'idée fausse que l'instinct est toujours bon et sûr. Il n'en est rien. L'instinct peut se tromper. Quand il se trompe, la race meurt; et il est compréhensible que, par suite, chez les races survivantes, l'instinct soit viable. Et pourtant un animal doté d'instincts justes peut, sorti de son milieu primitif, être trompé par eux. Telle la mouche qui va se brûler à la flamme de la lampe: l'instinct était juste, au temps où le soleil était la seule lumière; mais il n'a pas évolué, depuis l'invention des lampes. Admettons que tout instinct ait été utile, à l'époque où il s'est formé: ainsi, de l'instinct guerrier, peut-être; cela ne veut pas dire qu'il le soit encore à présent. Les instincts sont extrêmement conservateurs et survivent aux circonstances qui les ont motivés. Exemple: les loups qui cachent leurs excréments pour dissimuler leurs traces; et les chiens domestiques qui grattent stupidement l'asphalte des trottoirs. Ici, l'instinct est devenu absurde et sans but.

L'homme a conservé beaucoup de ses instincts rudimentaires et désuets. Pourtant, il a les moyens de les modifier; mais la tâche est, pour lui, plus complexe que pour les autres êtres; il se distingue des animaux en ce qu'il a la faculté de transformer son milieu, à un degré infiniment supérieur; et, par suite, il lui faut y adapter ses instincts. Ils sont tenaces, et la lutte est dure: elle n'en est que plus nécessaire. Des races animales ont été anéanties, parce qu'elles n'ont pu changer assez vite leurs instincts, tandis que les milieux changeaient. «L'homme se laissera-t-il anéantir, parce qu'il ne _veut_ pas changer les siens? Car il le _peut_, ou il le pourrait. L'homme seul peut _choisir_ et par suite _se tromper_; mais cette malédiction de l'erreur est la conséquence nécessaire de la liberté et donne naissance au pouvoir béni qui lui est accordé d'apprendre et de se modifier». Mais l'homme n'use guère de ce pouvoir. Il est encore encombré d'instincts archaïques; il s'y complaît; il surestime ce qui est ancien, justement parce qu'il y reconnaît des instincts héréditaires et obscurs. Mauvaise recommandation!

Dans le royaume des borgnes, l'aveugle ne doit pas être roi. Le fait que nous avons toujours des instincts guerriers ne signifie pas que nous devions leur laisser la bride sur le cou; il serait temps de les refréner, aujourd'hui que nous sentons les avantages de l'organisation mondiale. Et Nicolaï, quand il voit ses contemporains se livrer à leur enthousiasme pour la guerre, pense aux chiens ridicules qui persistent à égratigner l'asphalte, après avoir pissé.

Qu'est-ce au juste que les instincts belliqueux? Sont-ils des attributs essentiels de l'espèce humaine? Nullement, d'après Nicolaï; ils en sont bien plutôt une déviation: car l'homme est, à son origine, un animal pacifique et social. Cela résulte de son anatomie. Il est un des êtres les plus démunis d'armes: sans griffes, ni cornes, ni sabots, ni cuirasse. Ses ancêtres, les singes, n'avaient d'autres ressources que de chercher un refuge dans les branches d'arbres. Quand l'homme descendit à terre et se mit à marcher, sa main devint libre. Cette main à cinq doigts, qui chez les autres animaux est devenu le plus souvent une arme (griffe ou sabot), est restée chez les seuls singes un organe préhensif. Essentiellement pacifique, mal faite pour frapper ou pour déchirer, sa fonction naturelle était de saisir et de prendre[51]. «Restée libre dans sa marche, elle empoigna l'instrument, l'outil; ainsi elle devint le moyen et le symbole de toute la grandeur future de l'humanité».--Mais elle n'eût pas suffi à défendre l'homme. Si l'homme avait été un animal solitaire, il eût été anéanti par ses ennemis plus forts et mieux armés. Sa force fut qu'il était un être social. L'état social a devancé de beaucoup chez nous l'état familial: ce n'est pas l'homme qui s'est créé volontairement une communauté--d'abord une famille, puis une race, un Etat;--c'est la communauté primitive qui a rendu possible la formation de l'homme individuel[52]. L'homme est, de nature, comme disait Aristote, un animal sociable. Et le rapprochement entre hommes est plus ancien et plus originel que le combat.

Voyez d'ailleurs les animaux. La guerre est très rare entre bêtes d'une même espèce. Les espèces où elle existe (comme les cerfs, les fourmis, les abeilles, et quelques oiseaux), sont toutes arrivées à un degré de développement où les bêtes attachent à quelque objet (une proie ou une femelle) un droit de possession. La possession et la guerre vont ensemble. La guerre n'est qu'une des innombrables conséquences qu'a entraînées avec elle, à un certain stade de l'évolution, l'établissement de la propriété. Quel que soit le but avoué de la guerre, il s'agit toujours de dépouiller l'homme de son travail ou du fruit de son travail. Toute guerre qui n'est pas totalement inutile a pour conséquence nécessaire l'esclavage d'une partie de l'humanité. Seuls, les noms changent, pudiquement. N'en soyons pas dupes! Une contribution de guerre n'est autre chose qu'une part du travail de l'ennemi vaincu. La guerre moderne prétend hypocritement protéger la propriété individuelle; mais en atteignant l'ensemble du peuple vaincu, on porte indirectement atteinte aux droits de chaque individu. Ainsi, du reste. Il faut être franc et, quand on défend la guerre, oser reconnaître et proclamer qu'on défend l'esclavage.

Au reste, il n'est pas à nier que l'une et l'autre n'aient été non seulement utiles, mais nécessaires, pour une période de l'évolution humaine. L'homme primitif, comme la bête, est absorbé par le souci de la nourriture. Quand les besoins spirituels se sont faits exigeants, il a fallu que la grande masse travaillât au delà du nécessaire, afin qu'un petit nombre pussent vivre dans l'oisiveté studieuse. L'admirable civilisation antique eût été inexplicable sans l'esclavage. Mais à présent, l'organisation du monde a rendu superflu l'esclavage. L'ensemble d'une société nationale d'aujourd'hui renonce volontairement (et devra renoncer de plus en plus) à une partie de ses revenus, pour les employer à des oeuvres sociales. Les machines fournissent dix fois autant de travail que la main d'homme; si on les utilisait intelligemment, le problème social serait fort allégé. Mais un sophisme de l'économie politique prétend que le bien-être national s'accroît avec la force de consommation. Le principe est faux; il conduit à inoculer aux peuples des besoins factices; mais il permet aux classes intéressées de maintenir l'esclavage, sous la forme de rapine et de guerre. La propriété a créé la guerre, et elle la maintient; elle n'est une source de vertus que pour les faibles, qui ont besoin de ce stimulant pour les exciter à l'effort. Dans tous les temps, le combat a eu pour objet la possession. Nicolaï ne croit pas qu'on se soit jamais battu matériellement pour une idée pure, dégagée de toute pensée de domination matérielle. On peut bien lutter pour l'idée pure de patrie, quand on cherche à exprimer le mieux possible le génie de son peuple; mais on ne peut rendre aucun service à cette idée, avec les canons: de tels arguments matériels n'ont de raison d'être que si l'idée pure s'apparente avec des convoitises impures de puissance et de possession. Ainsi, combat, propriété et esclavage sont intimement associés. Goethe l'a dit:

_Krieg, Handel und Piraterie Dreieinig sind sie, nicht zu trennen._

(_Second Faust, V_).

(_Guerre, trafic et piraterie sont trois en un, et on ne peut les séparer_).

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Nicolaï soumet ensuite à la critique les notions pseudo-scientifiques, d'où les intellectuels modernes prétendent tirer les titres de légitimité de la guerre. Il fait surtout justice du faux darwinisme et du mésusage de l'idée de la Lutte pour la vie, qui, mal comprise et spécieusement interprétée, paraît sanctionner la guerre comme une sélection et, par suite, comme un droit naturel. Il y oppose la science vraie, la _loi fondamentale de la croissance des êtres_[53], et _celle des limites naturelles à la croissance_[54]. Ces limites obligent évidemment au combat les êtres et les espèces, puisqu'il n'y a sur terre d'énergie, c'est-à-dire de nourriture, que pour un nombre restreint d'organismes. Mais Nicolaï montre que la forme la plus pauvre, la plus stupide, on pourrait dire la plus ruineuse de ce combat, est la guerre entre les êtres. La science moderne, qui permet d'évaluer la quantité d'énergie solaire, dont le torrent baigne notre planète, nous apprend que tous les êtres vivants n'utilisent encore aujourd'hui qu'un vingt-millième de cette richesse disponible. Il est clair que, dans ces conditions, la guerre, c'est-à-dire le meurtre accompagné de vol de la portion d'énergie possédée par autrui, est un crime sans excuse. C'est, dit Nicolaï, comme si mille pains étaient étalés devant nous, et que nous allions tuer un pauvre mendiant, pour lui voler une croûte. L'humanité a devant elle un champ presque illimité, et le vrai combat qu'elle doit livrer est le combat avec la nature. Tout autre l'appauvrit et la ruine, en la détournant de l'effort principal. La méthode féconde repose sur la captation de sources toujours nouvelles d'énergie. Le point de départ a été, dans la préhistoire, la découverte du feu, jailli de la plante: cette découverte a marqué une nouvelle orientation pour l'homme et l'avènement de sa suprématie sur la nature. Ce nouveau principe a été exploité d'une façon si intensive, dans les cent dernières années, que l'évolution humaine en est entièrement transformée. Actuellement, tous les problèmes principaux sont à peu près résolus et n'attendent que la réalisation pratique. La thermoélectricité nous permet l'utilisation directe et rationnelle de l'énergie solaire. Les recherches des chimistes modernes conduisent aux possibilités de créer artificiellement les aliments... etc. Si l'humanité appliquait toute sa volonté de lutte à l'exploitation de toute l'énergie disponible dans la nature, non seulement elle pourrait vivre à l'aise, mais il y aurait place sur terre pour des milliards d'êtres humains de plus. Combien pauvre en présence de cet admirable combat avec les éléments paraît la guerre actuelle! Qu'a-t-elle à voir avec le vrai combat pour l'existence? C'est un produit de dégénérescence. La guerre est juste; mais non la guerre entre les hommes:--la guerre féconde pour la souveraineté des hommes sur les forces de la terre, cette jeune guerre dont nous avons à peine combattu la millionième partie; et notre temps est armé pour la mener d'une façon inouïe.

Nicolaï, opposant ce combat créateur au combat destructeur, les symbolise en deux types de savants allemands: d'un côté, le professeur Haber, qui a utilisé sa science à fabriquer les bombes asphyxiantes et pour qui l'avenir ne sera pas indulgent;--et le génial chimiste Emil Fischer, qui a réalisé la synthèse du sucre et qui réalisera peut-être celle du blanc d'oeuf,--le fondateur ou l'avant-coureur de la nouvelle période de l'humanité. Celui-ci sera vénéré dans l'avenir comme un des grands vainqueurs dans le combat pour conquérir les sources de la vie. Il aura exercé en vérité «l'art divin», dont parlait Archimède.

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Mais aux raisonnements de Nicolaï, prouvant que la guerre va à l'encontre du progrès humain, s'oppose un fait indiscutable, éclatant, qu'il s'agit d'expliquer: la présence actuelle de la guerre et son épanouissement monstrueux. Jamais elle n'a été plus forte, plus brutale, plus générale. Et jamais elle n'a été plus exaltée. Un intéressant chapitre montre que les apologistes de la guerre sont rares, dans le passé[55]: même chez les poètes d'épopées guerrières, qui chantent l'héroïsme, la guerre ne rencontre que des paroles de crainte et de réprobation. Le plaisir de la guerre (_Krieglust_), de la guerre en soi, est, en littérature, quelque chose de moderne. Il faut arriver jusqu'aux de Moltke, aux Steinmetz, aux Lasson, aux Bernhardi, et aux Roosevelt, pour entendre célébrer la guerre, avec des accents de jubilation quasi-religieuse. Et il faut aussi arriver jusqu'à la mêlée actuelle, pour voir les armées, qui dans l'antiquité grecque ne dépassaient pas 20.000 hommes, 100 à 200.000 dans l'antiquité romaine, 150.000 au XVIIIe siècle, 750.000 sous Napoléon, 2 millions et demi en 1870, atteindre dix millions dans chaque camp[56]. La crue est prodigieuse et prodigieusement récente. Même en admettant un choc prochain entre Européens et Mongols, cette progression ne peut matériellement continuer, au delà de deux générations: le nombre de la population du globe n'y suffirait pas.