Les poètes du peuple au XIXe siècle
Part 9
Le lendemain de la première représentation de _Spartacus_, tous les jeunes gens qui jouaient au théâtre de société de Rouen vinrent éveiller Beuzeville pour lui offrir une couronne d’immortelles et une fort jolie pièce de vers, composée par l’un d’eux. Pendant plusieurs jours, d’autres poésies lui furent adressées par des mains inconnues.
Cette œuvre méritait l’approbation que le théâtre Français s’était empressé de lui décerner: elle se distingue par une versification simple, ferme, concise; par des peintures de sentiment et de passion assez chaudes, assez vraies pour frapper l’imagination, le cœur et la raison, et par des combinaisons dramatiques d’une grande force et d’un vif intérêt. Dans cette tragédie on a dû reprocher à l’auteur l’invraisemblance de la jalousie de Léanès; Spartacus lui-même n’est point assez profondément taillé dans la vérité historique. Je donnerai une idée de la versification de cette pièce en citant une réplique de Spartacus à l’ambassadeur de Rome, venu dans son camp pour le sommer de lui rendre des prisonniers romains:
Esclaves! de quel droit nous donniez-vous ce titre? Les Dieux de notre sort vous ont-ils faits l’arbitre? Ces esclaves paîront les maux qu’ils ont soufferts. Si vous voulez compter les anneaux de leurs fers, (Montrant les soldats) Comptez les javelots et les fers de ces lances, Rouges de votre sang, versé dans nos vengeances. Nous les avons forgés quand, trop faibles encor, Nos chaînes composaient notre unique trésor; Car, en vain, les tyrans inventent des entraves; Elles tournent contre eux entre les mains des braves. Romains, vous croyez-vous, dans votre vanité, Seuls dignes, entre nous, d’avoir la liberté? Connaissez donc alors les erreurs où vous êtes; Quels peuples nous formons et quels peuples vous faites! Vous voyez devant vous, soumis aux mêmes lois, Trois peuples réunis: Thraces, Germains, Gaulois. La Thrace est mon pays, et Rome, pour l’abattre, Ignore tout le temps qu’il lui faudra combattre. Quant aux Germains, leurs fils par le vol arrachés A leur pays natal, ont peuplé vos marchés D’esclaves; c’est pourquoi vous avez un asile Aux pirates nombreux qui souillent la Sicile! Mais jusqu’en leurs foyers, qui vous sont inconnus, Les armes à la main vous n’êtes pas venus; Vous ignorez encor que, loin des bords du Tibre, Ils font un peuple grand, ils font un peuple libre. De vos vices, afin d’être bien séparés, Par de vastes déserts ils se sont entourés; Là, point de soif de l’or les dévorant sans cesse; Là, point d’ambition, partant point de bassesse; Chez eux point de clients ni de patriciens De haute et basse classe; ils sont tous citoyens. Chez un peuple pareil, ni Sylla ni Pompée N’eussent vu de leur sort la patrie occupée; Elle n’eût pas fourni, par leurs cruels desseins, Les proscrits, le salaire, avec les assassins, Comme Rome l’a fait. Comment faut-il qu’on nomme Ces Germains, s’il n’est plus de citoyens qu’à Rome? Et comment faudra-t-il appeler les Gaulois Qui, jusqu’au Capitole, ont porté leurs exploits? Aussi, n’a-t-on pas vu, de la Gaule alarmée Que jamais ait osé s’approcher votre armée. Et Rome, méprisant tous ces peuples divers, Aurait seule le droit de leur donner des fers! Ne sait-elle donc plus quel honteux assemblage D’hommes joignant le meurtre avec le brigandage, Vint d’abord la peupler de criminels obscurs, Alors qu’un fratricide inaugurait ses murs? Repaire d’où sortaient l’épouvante et la crainte.... Et Rome, maintenant, se dit et se croit sainte! Mais où sont donc ses droits? Elle qui doit piller Jusqu’à la langue, enfin, qu’elle voulut parler.
Mais l’ouvrage qui, dès aujourd’hui, assure à Beuzeville une réputation durable, c’est son livre _Les petits enfants_. Dans des tableaux de la plus aimable fantaisie, colorés par les effusions d’une âme naïve et tendre, Beuzeville descend l’échelle de la vie, et, sans effort, comme sans apprêt, il se mêle aux jeux de ses petits amis, partage leurs joies et leurs peines, et, dans ses causeries avec eux, laisse échapper mille saillies folâtres, ingénues, qui rappellent l’âge heureux... il est redevenu enfant. Dans ces fraîches et charmantes récréations, où Beuzeville sent son cœur battre avec leurs cœurs, son imagination galoper avec la leur, Beuzeville, redevenu homme, glisse parfois avec une mesure et une grâce parfaite quelques mots précis, qui portent ou un petit enseignement ou une petite leçon. A ceux qui font sa joie c’est bien le moins qu’il donne un bon conseil ou un sage avertissement. Ces aimables et suaves poésies sont empreintes d’une sensibilité vraie; elles respirent une fleur de langage exquise; elles semblent si bien couler de source qu’on serait tenté de les croire échappées du cœur d’une jeune mère.
Sans doute, la nature est pour beaucoup dans le talent de ce poète varié, mais, cependant, que de travaux, que d’efforts pour former ce talent! «Les poètes artisans,» m’écrivait Beuzeville (20 février 1844) «ne sont pas seulement arrêtés par des obstacles matériels; ceux-ci, avec de la volonté ferme, peuvent se vaincre ou s’atténuer, mais ils le sont surtout par les obstacles moraux. Ils sont, au milieu des leurs, comme des étrangers, dont on ne comprend pas le langage; et dont, tout à l’heure, on froisse les sentiments, sans en avoir conscience. Jusqu’à un grand succès constaté, le poète ouvrier est pour les uns un orgueilleux; pour les autres un fou; pour tous un niais. Il est donc contraint de s’isoler; et, comme le talent n’est que le résultat de l’inspiration pliée aux règles de l’art et dirigée par une observation constante du cœur et de l’intelligence humaine qu’il faut satisfaire, son isolement forcé devient un des obstacles les plus difficiles à vaincre pour qu’il parvienne à se faire comprendre de quelques-uns.»
Plus loin il me disait en peu de mots comment sa vie était réglée: «Ma vie, en ce moment, Monsieur, se divise en deux parts bien distinctes: de huit heures du matin à huit heures du soir, le travail manuel et assidu; de huit heures du soir jusqu’au matin, le travail littéraire. Le premier donne la nourriture, le second... dirai-je le bonheur? Oui, le bonheur, quelquefois; surtout, Monsieur, lorsqu’on apprend qu’on a éveillé de généreuses et intelligentes sympathies.» On voit maintenant à quel prix l’homme du peuple gagne son titre de poète.
La pièce suivante, intitulée _Le soleil_, adressée à de toutes jeunes filles, justifiera notre opinion sur le talent du pauvre potier d’étain:
Mes beaux enfants, sur les pelouses Courez-vous jouer au soleil; Allez montrer aux fleurs jalouses Votre œil vif, votre teint vermeil! Qu’au lieu de vos mantes de soie Un léger tissu se déploie, Sous lequel vous puissiez courir; Mai vous présente ses corbeilles; A leurs fleurs, mes folles abeilles, Allez butiner le plaisir.
Les ruisseaux sur l’herbe nouvelle Jettent leurs rubans argentés; Le papillon étend son aile; Tous les gazons sont habités; Il n’est plus de forêts désertes: Les arbres de leurs têtes vertes Ont dénoué les longs cheveux; Et les oiseaux, sous leur ombrage, Retrouvent leur gentil langage: Volez, chantez, faites comme eux.
Les boutons d’or sur les prairies Attachent le beau tapis vert; De vos marguerites chéries Le joli front s’est découvert. Lorsqu’elles semblent vous attendre A deux mains accourez les prendre, Et puis, jetez-les à vos sœurs: Fraîches espiègles que vous êtes, Faites retomber sur vos têtes Un brillant arc-en-ciel de fleurs.
Livrez de joyeuses batailles Et laissez quelquefois vos jeux De vos larges chapeaux de paille Déprisonner vos beaux cheveux; Alors, de vos folles mêlées, Par le plaisir échevelées, Heureux enfants, échappez-vous; Accourez, vives et légères, Vous jeter au cou de vos mères, Vous reposer sur leurs genoux.
De l’air! comme c’est doux à l’âme! A votre âge on sent, n’est-ce pas, Je ne sais quelle chaste flamme Qui fait que là, dans ses deux bras, On voudrait tous ceux que l’on aime? Oh! restez bien longtemps de même, Vous qui, sous votre teint vermeil, N’êtes coquettes ni jalouses: Mes beaux enfants, sur les pelouses Courez-vous jouer au soleil.
C’est le cas ou jamais de répéter avec le lecteur ces deux vers de Théodore Lebreton:
...... _Comme les grands, le peuple a du génie, Ainsi que l’opulent, le peuple sait chanter._
LOUIS-CHARLES PONCY,
Maçon à Toulon.
Les parents de Poncy sont pauvres; son père, ouvrier maçon, et sa mère travaillent presque toute l’année au dehors pour subvenir aux besoins communs de la famille; aussi, jusqu’à neuf ans, le petit Poncy passe son temps à courir les rues ou à jouer dans les champs, ou bien il est gardé, avec des enfants de son âge, au prix de un franc par mois. A neuf ans, il commence à gagner bravement sa vie; il devient manœuvre au service des maçons; puis, avant de faire sa première communion, ce grand acte religieux, qui refrène les joies impatientes de l’enfance, il fait une courte apparition à l’école mutuelle, d’où il sort pour entrer à l’école de la doctrine chrétienne. Là il étudie un an et demi, et, plus tard, il passe quelques mois à l’école communale supérieure.
Voilà en deux mots la part d’éducation et d’instruction que reçut le jeune Poncy. Après ces études élémentaires, il reprend le plâtre et la truelle.
Mais pourquoi, quand le soleil a fondu le voile de brume et de vapeurs qui s’étend au loin, et va transformer l’immense azur des mers en champ de feu et découvrir, à mesure qu’il monte, le vaste horizon bleu du ciel, pourquoi ce jeune homme, debout sur le bord du rivage, suit-il d’un œil avide la marche ascensionnelle du roi des astres qui, dans ses phases progressives illumine de nuances infinies et les montagnes et les rochers se perdant dans les nues? Pourquoi encore quand les ombres du soir se répandent sur les plaines tandis que le soleil dore d’un dernier éclat ces montagnes et ces rochers, le même jeune homme contemple-t-il avec ravissement les tableaux solennels de cette heure suprême? Pourquoi quand le port est encombré d’une foule d’étrangers venus des quatre parties du monde; foule bizarre aux mille contrastes, aux mille costumes divers, aux mille idiomes différents; pourquoi ce même jeune homme écoute-t-il si attentivement, regarde-t-il avec tant d’ardeur? Pour répondre à cette dernière question, c’est que, peut-être, par le regard et par l’ouïe il obtiendra de cette foule cosmopolite l’explication de ses agitations secrètes, de ses méditations solitaires. Mais non, ce n’est point là que doit éclater le premier jet de sa vocation poétique. C’est de la mer que lui viennent ces tressaillements nerveux qui donnent l’éveil aux facultés de l’intelligence; c’est cette mer qu’il visite, le soir, le matin, à toute heure de liberté; cette mer qui a fait battre si souvent son cœur, qui a enchanté son imagination par ses incomparables prestiges, et dont les mobiles transformations le poursuivent jusque dans ses rêves; cette mer, qui fait fermenter en lui cette flamme impatiente déposée par Dieu en son sein; c’est cette mer qui doit être sa muse visible, et l’affinité mystérieuse qui existe entre elle et lui se manifestera par un hymne qu’il lui adressera, et, dès lors, elle lui aura appris le secret de ses agitations, de ses émotions; elle lui aura révélé sa vocation, elle lui aura dit qu’il est poète... poète de la nature.
Cependant, quelle que soit la puissance de l’inspiration, encore faut-il qu’elle soit disciplinée par les règles de la forme et qu’elle soit corroborée par l’acquisition de connaissances variées, au moins élémentaires. La tragédie d’_Athalie_, achetée pour deux sous, sur un étalage du port, apprit à Poncy dans ses chœurs qu’il existait des vers de toute mesure, et un vieux bouquin, dégarni d’une partie de ses pages, lui enseigna les règles matérielles de notre versification. Plus tard, moyennant cinquante centimes par mois, il se procura un excellent auxiliaire dans le _Magasin pittoresque_, qui lui tint lieu de cours d’histoire, de sciences naturelles, de géographie, de beaux-arts, de morale, de tout enfin. Le _Magasin pittoresque_ fut pour lui un véritable instituteur.
Les études du jeune Poncy étaient ignorées de tous, ou, du moins, ses parents en étaient seuls témoins, sans se douter du résultat où il tendait. Un jour vint, pourtant (c’était en 1840) où une circonstance imprévue devait donner confiance dans ses travaux littéraires au jeune ouvrier maçon et lui faire présager la gloire: un morceau de papier, bariolé d’un grand nombre de vers, que la bonne mère de Poncy appelait un barbouillage de son fils Charles, et sur lequel elle invitait le docteur, qui soignait son mari malade, à formuler une ordonnance, frappa l’homme de l’art, qui était aussi homme de goût. Ce fut alors que la _Bible_, que les ouvrages des plus illustres poètes classiques, anciens et modernes, furent mis dans les mains du jeune ouvrier. Éclairé sur les difficultés de l’art, Poncy ne travailla pas seulement pour produire, il revit, il corrigea, il retoucha toutes ses pièces avec beaucoup de soin; et, quand il eut épuisé vis-à-vis de lui-même toute sa sévérité d’Aristarque, il s’en remit à la sollicitude d’un homme de talent pour faire paraître ses poésies au grand jour de la publicité.
La Presse a reconnu unanimement dans l’ouvrier maçon les qualités les plus précieuses du poète. Pour nous, ce qui nous a frappé le plus dans ses _Marines_ c’est une perception vive, une impressionnabilité délicate jointe à un vigoureux talent descriptif. Quand, rêveur, se promenant sur le rivage de la mer, il sent gronder dans son sein le feu poétique, il a disposé d’un coup d’œil toutes les parties de la scène qu’il va vivifier par sa puissante imagination; puis il les nuance, il les colore, il les diversifie suivant les accidents de la lumière, la mobilité des aspects produits par les flots, les nuages, les navires, les oiseaux; sa plume est un pinceau habile qui compose vite et bien un tableau saisissant. Mais une série de descriptions successives, même très belles, aura toujours pour écueil la monotonie. Soit art, soit calcul, le jeune ouvrier a mêlé avec beaucoup de bonheur à ses peintures brillantes des traits de sentiment ou de grandes pensées qui leur donnent un relief considérable. Ainsi, dans le fond de la mer qu’il cherche à sonder, il voit l’image du fond du cœur humain; une barque abandonnée sur le sable par le reflux de la mer lui paraît le soir de la vie humaine dépouillée de ses illusions, assombrie par les nuages ternes de la réalité, ou bien les flots de fumée qui s’élèvent vers le ciel et se confondent le font rêver aux rivalités et aux haines des hommes. Ce qui donne aux poésies de Poncy une valeur inappréciable, c’est qu’elles sont empreintes d’un profond sentiment religieux. C’est en inspirant l’amour du bien et du beau qu’il veut reconnaître la libéralité de la Providence envers lui.
La pièce suivante est une des plus remarquables de ce premier recueil.
LEVER DU SOLEIL.
Improvisé à Partégal.
Il manquait ta présence à ce grand paysage, Quand le jour, Désirée, à travers le feuillage D’une clarté douteuse éveilla les oiseaux, Quand l’aurore montra ses longs cheveux de flamme; Ta voix n’a pu se joindre à ce cri de mon âme: Oh! quels majestueux tableaux!
Ecoute! j’étais seul sur des penchants sauvages; A mes pieds s’étendaient la mer et ses rivages; Derrière moi les champs se perdaient au lointain; Les rochers, encadrés dans l’écume des vagues, Déployaient leurs fronts noirs; et leurs murmures vagues Semblaient saluer le matin.
Alors le roi du jour, dans sa couche géante De brume et de vapeurs, montra sa face ardente. L’immense azur des mers devint un champ de feu. Mais, secouant bientôt ses nuages de langes, Il monta dans le ciel; et d’éclatantes franges Dentelèrent l’horizon bleu.
Et l’horizon ne fut que larges déchirures; Puis la mer flamboya; de riches ciselures Brillèrent sur les monts couverts d’un manteau d’or; Un tapis de carmin remplaça l’émeraude Des taciturnes bois où le vent siffle et rôde: L’astre-roi prenait son essor.
Et des flots de lumière inondèrent l’espace. Les nuages pourprés divisèrent leur masse. Un grand cercle écarlate incendia le ciel. Et nue étincelante et brume violette, Tout suivait le soleil qui, fier de cette fête, Semblait voler vers l’Éternel.
Mais il s’éleva seul, et son pompeux cortége S’effaça, se perdit, comme un flocon de neige. Et, comme une traînée ardente de soleils, Du rougeâtre horizon jusqu’à la rive sombre, On voyait ses reflets étinceler sans nombre Dans les ondes des flots vermeils.
La tête du Coudon[K], immense, monstrueuse, Noire dans l’ouragan, fut belle et lumineuse Au solennel instant qui m’électrise encor. Ses étages de rocs, escaladant les nues, Quand le soleil frappait sur leurs épaules nues, Semblaient des citadelles d’or.
Cette tête penchait par delà les montagnes Et d’un œil arrogant plongeait dans les campagnes. On eût dit, en voyant le cadavre du mont, Qu’un léopard géant, dont le regard flamboie, Guettait, silencieux, quelque superbe proie, Errante au loin dans l’horizon.
Mais bientôt un nouveau recueil de poésies, _Le Chantier_, vient nous montrer Poncy animant puissamment ses magnifiques compositions descriptives en les faisant pivoter autour d’une idée forte et en les imprégnant d’une émotion profonde. Souvent entraîné par la sève exubérante de son imagination, il peint la plupart de ses tableaux avec des couleurs trop éblouissantes qui amusent, qui charment, qui enchantent plus particulièrement les yeux, mais ces écarts sont de courte durée; et comme il reconnaît que ses premières poésies, _Les Marines_, n’étaient pas à l’abri de ce reproche, semblable à l’Enfant prodigue, il ne tarde pas à revenir à résipiscence et, pour nous prouver qu’il tend à un but, même en paraissant s’égarer, il résume sa donnée première par un trait vigoureux, laconique et profond. Il y a donc un progrès marqué dans ces nouvelles poésies, _Le Chantier_; on y sent mieux palpiter la pensée sous le tissu brillant dont il l’enveloppe. Les deux pièces suivantes, d’un genre différent, mettront nos lecteurs à même de juger de ce progrès si intéressant chez un poète déjà illustre.
AUX OUVRIERS MAÇONS,
Le jour de notre fête patronale, l’Ascension
I
Salut, frères, salut! Pour rendre notre fête Brillante, fraternelle, heureuse, enfin parfaite, D’aucun nuage obscur nos yeux ne sont tachés; Les arbres, comme nous se sont endimanchés; Nos drapeaux, comme un ciel où l’arc divin s’étale, Bariolent sur nous le plafond de la salle; Et bien que nous soyons entourés d’étendards, Bien qu’un vin généreux anime nos regards, Bien que l’artillerie, en salves régulières, Tonne et mitraille l’air de ses chansons guerrières, Ce soir, à son coucher, le flambeau du soleil Ne se mirera pas dans notre sang vermeil; Les membres palpitants, les poitrines broyées, Les chevaux sans poitrail, les maisons foudroyées Ne le forceront pas à pâlir, et ses feux N’auront illuminé que nos vins et nos jeux.
II
Que nous sommes heureux d’être ouvriers, mes frères! Qu’il est beau de remplir, pour narguer les misères, Des épargnes du mois le budget fraternel, Comme l’abeille emplit la ruche de son miel! Oh! ce fruit du travail est un trésor sublime! Lorsque la mort choisit l’un de nous pour victime, Lorsque la maladie attache sur son lit Le père exténué qui râle et qui pâlit, La faim, l’horrible faim aux prunelles hagardes, Monstre qui veille au seuil de toutes les mansardes, O frères, ne vient pas, dans ses bras étouffants, Etreindre notre épouse et tuer nos enfants. Cet or est toujours là pour sauver nos familles, Pour vêtir l’orphelin, pour que nos jeunes filles N’aillent pas, pour du pain, vendre au riche effronté Le calme de leurs jours et leur virginité.
Que nous sommes heureux d’être ouvriers! la vie A pour nous des douceurs que plus d’un prince envie. Le matin, sur les toits, avec les gais oiseaux, Nous chantons le soleil qui sort du sein des eaux; Qui, submergeant ces toits d’une mer de lumière, Change en corniches d’or leurs corniches de pierre, Et semble réchauffer, de ses rayons bénis, La tuile, frêle égide où s’abritent les nids. Nous guettons les beautés dont l’âme et la fenêtre Semblent s’épanouir au jour qui vient de naître; Et de l’aube à la nuit, l’aile de nos refrains Emporte, dans son vol, nos maux et nos chagrins. Célébrons, bénissons le jour qui nous éclaire, Car le Christ le chérit pour s’enfuir de la terre, Pour aller, dans le ciel, ouvrir au Tout-Puissant Le cœur du genre humain qu’il lava de son sang. Nous, nous l’avons choisi, parce que nos échelles Nous rapprochent aussi des voûtes éternelles, Parce que, sur nos _ponts_, aux façades pendus, Nous semblons des oiseaux dans l’espace perdus[L].
III
Notre divin patron, frères, veut des apôtres Qui sachent, comme lui, vouer leur vie aux autres; Qui sachent flageller les tyrans, les ingrats, Que l’or de nos sueurs rendit riches et gras. Aimons le Christ, afin que de ses faux ministres Son bras fasse avorter tous les desseins sinistres; Prions pour ne plus voir, le soir, sur les pavés, L’ivresse et la misère aux regards dépravés; Prions pour que son souffle éteigne, dans nos villes, L’incendiaire feu des discordes civiles; Prions, prions le Christ! Demandons-lui qu’un jour Nos femmes n’aillent plus prostituer l’amour; Que de saintes vertus il dote nos compagnes, Et qu’il rende déserts nos prisons et nos bagnes; Et, pour consolider cet avenir naissant, N’épargnons ni nos bras, frères, ni notre sang. Instruisons-nous; les maux sont fils de l’ignorance. Travaillons; le travail donne l’indépendance. Ainsi, je ne suis pas un de ces insensés Qui prêchent le labeur avec les bras croisés; Mon travail me nourrit, et mon plus bel éloge, C’est le bruit sourd que fait ma truelle dans l’auge.
Le soir, quand vous voyez s’envoler tour à tour Sur les flots du tabac les fatigues du jour, Que des livres choisis de science et d’histoire, De leurs trésors féconds ornent votre mémoire; Puisez-y le secret de vos droits; les tyrans Ne foulèrent jamais que des fronts ignorants. L’ignorance enraya le char de l’industrie; Oh! cultivons l’étude, aimons bien la patrie; Songeons que, sur la mer des mondes en travail, Du vaisseau du progrès Dieu tient le gouvernail.
SUR LE BAL DONNÉ AUX ANGLAIS
A Toulon en 1838.
Tu mourras là, Titan! parmi les noirs îlots, Sous des cieux enflammés, harcelés par les flots; Il en est un surtout dont les hideuses têtes Servent de point de mire aux fureurs des tempêtes: Jamais ce roi noirci par le simoun ardent, N’a frémi de plaisir sous l’amoureuse haleine Du zéphyr qui soupire aux bords de l’occident: Regarde-le! c’est lui qu’on nomme Sainte-Hélène.
Tu mourras là, Titan! souveraine des mers, Trop longtemps l’Angleterre a redouté tes fers. Trop longtemps, cœur d’airain, sur l’Europe vassale Ton astre projeta ton ombre colossale. Les glaces de Moscou gardent tes légions. Ton aigle à l’œil brûlant, aux serres foudroyantes, Atteint par les boulets de quatre nations, Traîne à terre le vol de ses ailes sanglantes.