Les poètes du peuple au XIXe siècle

Part 8

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Dans la riche vallée où règne l’industrie, A peine si le jour lance un premier rayon Que tout va s’éveiller et répandre la vie, Car c’est un vaste champ où le travail convie Le pauvre à creuser son sillon.

Dans chaque fournaise allumée, Le feu pétille; et dans les airs S’élève, en nuage formée, Une épaisse et noire fumée Dont les ateliers sont couverts.

Les eaux qu’on retenait captives, Reprenant leurs courses actives, Roulent dans leurs étroits canaux; Mus par ces éléments qui baignent nos fabriques, Ces puissants moteurs hydrauliques, Comme un bruit d’ouragan, commencent leurs travaux.

Debout! peuple artisan, debout! la voix aiguë De l’airain vibre dans la nue, Et déjà suspend ton sommeil! Soulève ta lourde paupière Et recommence encor ta pénible carrière Avec la course du soleil!

C’est assez de repos: il faut vaincre ton somme. Debout! la cloche tinte, elle a dit: ouvrier, Voici l’heure où pour toi va s’ouvrir l’atelier; Viens traîner tout le jour, comme un cheval de somme, La lourde chaîne et le collier.

Et, d’un sommeil profond secouant les entraves, Pour demander du pain au travail de ses bras, Tout ce peuple, soumis comme un troupeau d’esclaves, Vers des sentiers connus précipite ses pas!

Et plus d’un ouvrier qui, depuis son jeune âge, A subi du travail les rigoureuses lois, Se dit, sans espérer d’en alléger le poids; Je fus lié pour l’esclavage, Il faut jusqu’à la tombe obéir à sa voix!...

Mais jusqu’au fond de l’âme ardente Du travailleur, qui sent sa chaîne trop pesante, De ce timbre d’airain le son répercuté Vient en étouffer l’énergie, Comme un écho de tyrannie Étouffe un cri de liberté!...

Il approche, il lève la tête Vers le ciel où finit son obscur horizon; Et déjà son regard ne voit plus que le faîte De son éternelle prison. C’est là qu’il vient, soumis par la faim qui le traîne, S’enfermer au milieu d’une vapeur malsaine, Dont sa poitrine va s’emplir. Ainsi que goutte à goutte une source est tarie, C’est là que jour à jour il vient user sa vie, Pour chercher l’aliment qui doit le soutenir.

Pour la cloche se tait! de ces tristes demeures Chaque esclave a passé le seuil: Les voilà tous brisés contre le même écueil; Dans sa course, le temps doit mesurer quinze heures Avant de voir sortir ces spectres du cercueil.

Pour ce peuple, dont l’existence, Comme un moteur matériel, S’épuise à bâtir l’opulence Et l’orgueil de l’industriel; Pour ce peuple englouti dans son étroite sphère, Jamais d’autres tableaux que souffrance ou misère; Mais, touché par la main de Dieu, Dans son cœur résigné ne vibre point la haine; Il dit, en se pliant sous le poids de sa chaîne: Repos et liberté..... jusqu’à ce soir, adieu!

Le voilà l’atelier aux allures mouvantes; L’atelier où l’on voit s’agiter tant de bras, Des bras mus par la faim, des machines vivantes, Que la douleur n’arrête pas; Que le ciel soit brillant ou sombre, Rien ne change cette prison: Pour l’ouvrier souffrant le soleil n’a qu’une ombre. De miasmes impurs avalant le poison, Il voit se dévider ses actives journées; Pour ces tristes lambeaux de ses longues années, Les hivers, les printemps ont les mêmes couleurs Jusqu’au moment heureux où la mort, pour salaire, Ouvrira le sein de la terre A son corps abattu sous le poids des douleurs!.....

Enfin la cloche est balancée: Dans les airs sa voix élancée Retentit!... tout s’arrête en ces chantiers mouvants; Au bruit sourd et confus succède le silence: L’atelier s’est ouvert, et ce cercueil immense Rend à la liberté des squelettes vivants! O bonheur!... bonheur d’être libre; L’ouvrier joyeux, en sortant, De sa franche gaîté fait résonner la fibre: Voilà qu’il chemine en chantant. Il fait nuit: la lueur de l’étoile qui brille Suffit pour diriger ses pas Vers l’humble toit où sa famille Lui prépare un maigre repas; Il a franchi l’espace, il est dans sa chaumière; Là, son repas du soir est à peine englouti Que, malgré lui, se clôt sa pesante paupière.

Vers sa poitrine, ainsi que le fruit vers la terre, Il a laissé tomber son front appesanti; Minuit sonne et lui dit: ta course est achevée, Toi, pour qui tout le jour a passé sans soleil, Repose de ton corps la machine énervée, Car, pour recommencer ta pénible corvée, Dans quatre heures tes yeux chasseront le sommeil.

Un jour qui fuit trop prompt clôt la longue semaine; Du dimanche l’aurore a lui: Bon dimanche! il dit: aujourd’hui, En repos, l’ouvrier peut déposer sa chaîne; Toutes mes heures sont à lui. On voit le travailleur oublier sa détresse Et la fatigue des travaux; Son corps incliné se redresse; Pour ses yeux le soleil a des rayons nouveaux. Libre dans l’air sain qu’il respire, La nature vient lui sourire, Pour lui le jour est le bonheur; Sa rude et large main où jamais l’or ne brille, A reçu le denier qui donne à sa famille Le pain gagné par son labeur.

Mais ce fruit du travail que l’on nomme salaire, Ce métal de cuivre ou d’argent, Qui jamais ne demeure aux mains du mercenaire, Ne suffit pas au prolétaire Pour acheter le pain promis à l’indigent. De rendre heureux les siens tout espoir l’abandonne; Par le malheur découragé, Il se dit: à quoi bon le tourment que se donne Mon corps, que, nuit et jour, la fatigue a rongé? Eh quoi! pour arracher aux mains de l’industrie Le pain de chaque jour que réclame sa vie J’ai sué jusqu’au sang... et, robuste à souffrir, J’ai mis comme un forçat mes bras à la torture, Et je ne puis encore assurer la pâture Aux enfants qu’ici-bas Dieu me donne à nourrir!

Mais il veut, oubliant sa triste destinée, Terminer plus joyeux cette courte journée; Il laisse aux siens un pain qu’à peine il a goûté, Et, presque à jeun, il se hasarde A chercher loin de sa mansarde, Une consolante gaîté. Où va-t-il la trouver? Son instinct le gouverne Vers un antre fumeux que l’on nomme taverne. Dégagé des chagrins qui lui navraient le cœur, C’est là, dans ce taudis où la raison s’enterre Qu’il vient étourdir sa misère Dans le gaz empesté d’une ignoble liqueur. De ses rudes travaux c’est là qu’il se repose, Là qu’il vient savourer ce poison alcool, Fléau du corps humain qu’il brûle et décompose, Ainsi que ferait une dose D’arsenic et de vitriol.

Puis, dans son ivresse, il oublie Qu’à souffrir il est condamné; D’espoir il est environné; Son calice n’a plus de lie; Il ne dit plus au ciel: Eh! pourquoi suis-je né? Dans cette enivrante fumée Son existence est ranimée: Il voit son avenir moins sombre... et ses douleurs Cachent sous la gaîté leurs atteintes subtiles; Comme ces dangereux reptiles Qui dorment cachés sous les fleurs.

Prolonge ton beau rêve, ô fils de l’indigence! Car sous ton humble toit la misère t’attend; Endors dans l’opium ton intime souffrance, Et que la main de l’espérance Te caresse encore un instant! Mais songe qu’aux plaisirs succède la disgrâce, Oui, c’est assez te consoler; Songe que ta raison ne doit point s’exhaler. Surtout dans le chemin où le grand du jour passe, Garde-toi bien de chanceler, Car, te trouvant sur son passage, Ce rigoureux censeur, arrêté par tes pas, Dans un injurieux langage, Du haut de son dédain t’insulterait tout bas.

Puis pour ton repos songe encore Que l’heure où se lève l’aurore Doit t’éveiller le lendemain, Et que de tes travaux la voix impérieuse Te dira, réclamant ta main laborieuse: Ouvrier, tes enfants ont demandé du pain.

II.

Depuis trois jours sans pain, entre quatre murailles, Couché sur un grabat, du pauvre seul ami, Epuisé par la faim qui rongeait mes entrailles, Dans un transport fiévreux je m’étais endormi; Pour me faire un instant oublier ma souffrance, Le sommeil, en fermant mes yeux, Sur les ailes d’un songe heureux Soudain me transportait au sein de l’abondance, Où pour moi tous les cœurs se montraient généreux.

Je me rêvais assis à la table opulente, Où l’on voit chaque jour de splendides festins; Ma dent y dévorait une chair succulente, Qui trompait l’appétit de mes creux intestins; Je buvais, et ma soif n’était point étanchée, Sans me rassasier je broyais l’aliment, Par un ardent foyer ma bouche desséchée Semblait humer le frais du liquide élément.

Mais la réalité me rendait à mes peines; Un douloureux frisson s’infiltrant dans mes veines Réveilla tous mes sens... Oh! comme je souffrais! Supplice de Tantale enfanté par la fièvre, C’était, c’était ma langue et la chair de ma lèvre Que dans mon sommeil je rongeais?

Nous ne reviendrons pas ici sur quelques légers défauts de détail, dont s’est déjà défait dans son second volume de poésies, l’illustre ouvrier imprimeur en indiennes. Oui, il est illustre, celui qui, né débile, souffreteux, pauvre, sans appui, sans amis, a fait surgir son nom des limbes de l’obscurité la plus profonde pour le placer comme une étoile brillante dans la petite pléïade de nos poètes contemporains; il est illustre celui pour qui la misère du peuple a été une muse éloquente et miséricordieuse, et qui, dans les admirables élans de son génie tendre et passionné, a jeté de vivaces semences qui lèveront un jour, pour l’amélioration et le bien-être des masses;--il est illustre, aux yeux des hommes religieux de tous les pays, le pauvre ouvrier, qui, dans ses plus chaudes peintures des misères du peuple, n’a pas laissé échapper un mot, un cri, un murmure contre l’égoïsme, la cupidité et l’oppression systématique;--illustre suivant le monde et suivant l’Évangile, cet homme doux, simple, modeste, qui, nourri de bonne heure des préceptes de la Bible, mit en pratique les préceptes de ce divin livre pour l’édification et l’amélioration morale de ses frères malheureux, et dont le cœur sans fiel ne respire que paix, vertu et charité!

Les poésies de Lebreton ne seront pas admirées seulement comme poésies par les cœurs nobles et les grandes âmes, elles seront lues avec une sévère attention par des hommes, en général, peu sensibles à l’harmonie des vers: les publicistes, les hommes d’état, les philosophes; car elles révèlent des misères horribles; elles signalent des barbaries énormes. L’existence de la société est précaire, quand la condition de cette société est anormale. Que les misères des classes laborieuses, si pathétiquement décrites dans les _Heures d’un ouvrier_ deviennent donc l’objet des méditations les plus sérieuses. Le poète, qui aurait rempli la première partie de son mandat en exhalant de tendres plaintes en faveur de l’humanité, éprouverait l’indicible satisfaction de s’être acquitté de la seconde en s’attribuant une consolation effective. Plaindre et consoler, ce sont là les plus beaux attributs de la poésie.

C’est pour avoir ignoré ces deux vérités élémentaires que tant de jeunes versificateurs, épris à tort de leurs propres mérites, ont cru pouvoir mettre leur individualité vulgaire à la place de l’humanité. Cette préoccupation égoïste nous a valu cette foule de recueils nuageux, publiés sous ces titres ou leurs analogues: _Soupirs et regrets_, _Soucis et plaintes_, _Mélancolies_, _Désespoirs_, etc., etc. C’est ainsi que nous sommes initiés, bon gré mal gré, aux pensées secrètes, aux rêveries vagues, aux déceptions cuisantes d’esprits inquiets ou ambitieux qui, trop faibles d’action pour repousser le courant envahisseur du trop plein de notre population, croient, en vertu, peut-être, de la sentence philosophique _Nosce te ipsum_, s’être lancés dans une voie sûre en nous dévoilant sans réserve le fond de leurs cœurs ulcérés; en nous conduisant jusqu’aux limites extrêmes de leur imagination en délire; en nous peignant leurs troubles, leurs anxiétés, leurs misères. Le jargon du jour a confondu toutes ces poésies dans une seule dénomination: _Poésies intimes_. Les révélations de l’homme à l’homme ont, en effet, un caractère de grandeur, comme si de cette communication secrète devaient surgir des lumières pour l’humanité. Mais, pour que ces révélations excitent puissamment l’intérêt, il faut, ou qu’elles viennent d’une grande renommée ou qu’elles se produisent, frappées du sceau du génie. Il y aurait toute une poétique à faire pour ce genre, le pire de tous pour les esprits médiocres, et dont nous n’aurions rien dit, s’il n’eût contribué, plus que tout autre, à discréditer notre poésie moderne.

Lebreton a publié deux recueils de poésies: _Heures de repos d’un ouvrier_ et _Nouvelles heures de repos d’un ouvrier_. Le premier a déjà eu plusieurs éditions et le second obtiendra, sans doute, le même succès. Au moment de l’apparition des _Nouvelles heures de repos_ (1842), un heureux changement s’opéra dans la position de l’auteur: sur la proposition du maire de Rouen[J], le conseil municipal appela Lebreton à un emploi rétribué dans la bibliothèque de sa ville natale. Il serait à désirer que l’autorité supérieure comprît qu’elle doit aussi quelque chose à ce pauvre père de famille, dont la résignation, pendant trente-deux ans, est aussi touchante que ses œuvres sont pures, morales, nobles et élevées. Nous ne saurions mieux terminer cette notice qu’en extrayant de son second volume: _Nouvelles heures de repos d’un ouvrier_, la belle pièce de vers adressée aux poètes artisans.

AUX POÈTES ARTISANS.

Quand le Christ apparut aux enfants de la terre, Qu’il venait affranchir en leur prêchant sa loi, Il choisit, pour remplir un sacré ministère, Des hommes qu’il marqua du signe de la foi. Pour qu’ils fussent un jour l’écho de sa parole, Il les rendit témoins de sa divinité; Il leur fit écouter sa sage parabole Qui leur parlait d’amour et de fraternité.

Quels étaient ces élus dont toute l’existence Allait se consacrer au grand apostolat? Étaient-ils nés puissants ou gorgés d’opulence? Avaient-ils des grandeurs le vaniteux éclat? Non, ils étaient du peuple, et leur plus noble marque Était la pauvreté, compagne du Sauveur; Leurs seuls trésors étaient leurs filets et leur barque, Et leur seul titre était le titre de pêcheur.

Et, pourtant, quand leur maître eut, par une victoire, Racheté les mortels avec le sang d’un Dieu, Quand il eut envoyé, du séjour de sa gloire, L’esprit consolateur dont les langues de feu D’un baptême nouveau sanctifiaient leur âme, On les vit tous, armés d’une éloquente voix, Voix qui laissait tomber des paroles de flamme Sur le monde où planait l’étendard de la croix;

On les vit, pleins d’amour, de force et de courage, Proclamer en tous lieux l’œuvre du Rédempteur: On les vit, abreuvés de mépris et d’outrage, Convertir l’incrédule et le persécuteur; Ardents à l’éclairer, ils disaient à la foule: «Écoutez! à la terre un Dieu s’est révélé; »Devant lui, de vos dieux il faut que l’autel croule.» Ils parlaient, et soudain l’autel avait croulé!

Vous que l’intelligence en ces temps illumine, Vous, poètes éclos dans le plus humble rang, Si votre mission n’est point aussi divine, Pourtant, elle est sacrée et son pouvoir est grand; Car le poète, un jour, peut devenir prophète, Comme il devient apôtre en recevant des cieux L’esprit inspirateur, qui sait dans la tempête Faire entendre un accent sublime et généreux.

Si, pour rendre en ce jour votre voix triomphante, Dieu qui vous la donna voulut y joindre encor Un des célestes chants que le génie enfante; Si dans la main du pauvre il mit la harpe d’or; S’il voulut enfermer dans un vase d’argile Une âme qu’il éprouve et qu’il veut consoler; S’il fit luire à vos yeux un nouvel évangile, C’est qu’il vous choisissait pour nous le révéler.

C’est qu’il vous a choisis pour prêcher sa justice, Que de tous les humains il voulait faire aimer; Il a dit:... «Que par vous mon arrêt retentisse »Dans le cœur du puissant qui veut vous opprimer.» Il voulut vous choisir, au sein de la tourmente, Pour être le pilote et sauver de l’écueil Vos frères engloutis dans l’abîme où fermente Le flot des passions agité par l’orgueil. A vous qui partagez la fatigue et les larmes Du peuple qui s’épuise en longs gémissements, A vous il appartient de calmer ses alarmes Par un chant qui console au milieu des tourments; A vous il appartient de ranimer sa vie, D’éclairer son chemin, de diriger ses pas... Et de laisser tomber sur sa lente agonie L’espoir qui soutient l’âme à l’heure du trépas. De votre apostolat tel est le but sublime; Mais, dans vos saints transports gardez-vous d’éveiller Le fanatisme affreux qui conseille le crime; Notre siècle de sang ne doit point se souiller. La parole suffit au peuple qui se lève, Pour faire entendre un cri que l’on veut étouffer; Contre ses oppresseurs sa parole est un glaive Que, dans la main du temps, on verra triompher. Si, pour vous arrêter au bord de la carrière, Si, pour vous arrêter au seuil de l’avenir, L’iniquité puissante élève une barrière; Si d’oser l’attaquer l’orgueil veut vous punir, Pour forts et généreux faites-vous reconnaître; Toujours calmes, songez qu’en sapant les erreurs, Les apôtres du Christ, comme ce divin maître, Mouraient en pardonnant à leurs persécuteurs.

BEUZEVILLE.

A côté de Lebreton vient se placer Beuzeville, ouvrier rouennais, comme lui, et qui lui doit peut-être plus qu’à tout autre le développement de son génie poétique. Il a, en effet, besoin d’encouragements, l’ouvrier dévoué quotidiennement à des travaux manuels, quand son imagination fermente et crée, quand son âme s’exalte et qu’il se voit renfermé dans une étroite enceinte, environné d’hommes incapables de comprendre ses agitations secrètes, s’il venait à les prendre pour ses confidents. Tel était Beuzeville quand le nom de Lebreton, devenu populaire à Rouen, fit luire dans son cœur un rayon d’espérance. Il alla trouver ce confrère en misère et en poésie, et lui lut, non sans une vive émotion, les pièces de vers qu’il avait composées à huis-clos. La sentence de Lebreton à laquelle on se soumettait par avance, ne se fit pas longtemps attendre, et comme le juge et la partie étaient tous les deux poètes, Lebreton la formula en vers.

Beuzeville est né le premier février 1812. A deux ans, il perdit son père et, deux ans après, sa mère épousa un ancien militaire, qui rentrait dans ses foyers, avec une modique retraite et de nombreuses blessures. Son beau-père, qui possédait les premiers éléments de l’instruction, lui enseigna la lecture, l’écriture et un peu d’orthographe. A douze ans, il fallut qu’il renonçât à ses modestes études pour embrasser un état manuel: il ne fut plus dès lors occupé qu’à fondre et à polir les divers ouvrages qui constituent la poterie d’étain. Mais, avant cette époque, il avait été déjà visité par la muse, comme dit je ne sais quel poète, c’est-à-dire que, dès l’âge de huit ans, il avait composé plusieurs petites pièces de vers, intitulées: _Compliments pour des fêtes de famille_. A dix ans, il fit hommage d’une pièce de vers de ce genre à Mˡˡᵉ Fizelier, alors soubrette au théâtre de Rouen (aujourd’hui Mᵐᵉ Astruc) et sa douzième année le voyait rêver l’imitation de Lafontaine et de Boileau, seuls poètes qu’il ait connus jusqu’à sa vingtième année. A vingt-deux ans, un exemplaire des Méditations de M. de Lamartine lui tomba entre les mains. Après avoir lu ces admirables poésies, Beuzeville déchira les nombreuses pièces de vers qu’il n’avait cessé d’écrire; il éprouva alors le plus vif désir de trouver un poète ou un artiste assez bienveillant pour lui indiquer à lui, pauvre ouvrier, le but vers lequel il devait tendre de toutes ses forces. Telles étaient ses dispositions quand la société d’émulation de Rouen institua, le dimanche, trois cours gratuits de tenue de livres, de droit commercial et de géométrie; en même temps, l’autorité municipale faisait ouvrir des cours de physique et de chimie. Bien que la plupart de ces sciences ne lui fussent pas d’une utilité actuelle, il les étudia toutes avec assiduité, dans le double espoir de faire l’heureuse rencontre qu’il méditait et d’attirer sur lui l’attention des professeurs. Ce double espoir se réalisa. D’abord, grâce à deux nuits consacrées, chaque semaine, à l’étude; grâce, aussi, à des travaux constants, le dimanche, il remporta les premiers prix de droit commercial, de tenue de livres et de physique élémentaire; ensuite, il fit la connaissance de Théodore Lebreton, alors ouvrier imprimeur en indiennes. Celui-ci avait su apprécier l’immense service qu’il avait reçu de Mᵐᵉ Valmore; il crut ne pouvoir mieux le reconnaître qu’en n’épargnant ni les conseils ni les encouragements à la muse inexpérimentée du jeune poète. C’est ainsi, en définitive, que, dans ces nobles transactions, la principale intéressée c’est la société tout entière.

Ce fut en 1835 que Beuzeville publia ses premières poésies. Elles se ressentent de l’état de son esprit et de son âme, à cette époque: sa pensée triste et sombre ne se montrait qu’à demi; sa verve native était énervée par des plaintes amères, mais qui manquaient de nerf et d’intérêt, parce qu’elles étaient vagues et personnelles. Malgré leurs défauts, ses vers furent accueillis avec faveur et lui valurent de nombreuses sympathies. Il comprit bientôt que les premiers devoirs du poète étaient d’exalter les nobles sentiments et de glorifier les simples et les belles choses pour les empêcher de tomber dans l’oubli. Dès ce moment, tous les journaux de Rouen lui furent ouverts.

En 1839, Beuzeville publia un volume de poésies, intitulé: _Les Petits enfants_, qui lui attira les éloges unanimes de la presse parisienne. Quelque temps après, les enfants de l’hospice de Rouen célébraient la fête de leur supérieure, en jouant un drame en quatre actes, mêlé de chant, qu’il avait écrit pour eux. Un peu plus tard, une réunion d’amateurs inaugurait un théâtre de société par un prologue; enfin, on accueillit avec faveur, à Paris, _La Grisette trompée_, monologue dramatique, joué au Panthéon par Mˡˡᵉ Judith Viard; à Rouen, on applaudit _Corneille chez le savetier_, _Un quart d’heure de veuvage_, pièces en un acte et en vers; l’_Empereur et le conscrit_, vaudeville en collaboration avec M. Octave Féré, et un à-propos pour l’inauguration du chemin de fer de Paris à Rouen. Il composa encore plusieurs morceaux en vers en l’honneur de Molière et de Boïeldieu et plusieurs discours, aussi en vers, qui furent lus au théâtre des arts. Une œuvre plus importante, une tragédie, intitulée _Spartacus_, fut lue par son auteur à M. Eugène Monrose, qui avait joué dans presque toutes ses petites pièces. Le brillant acteur répondit à cette marque d’estime et de confiance en obtenant pour Beuzeville une lecture au théâtre Français. Le comité accueillit l’ouvrier poète avec la plus honorable bienveillance et reçut sa tragédie à correction. Trop impatient pour attendre, Beuzeville la fit jouer à Rouen et obtint un éclatant succès.