Les poètes du peuple au XIXe siècle

Part 7

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Mais, bien que comprimant ma sourde et longue plainte, Je l’étouffe en mon sein; Toujours glace mes sens l’épouvantable crainte Qui parle d’assassin!

(_Une rafale s’élève; un soudain frémissement secoue tous les arbres de la forêt: le temps se trouble et change._)

DEUXIÈME FÉE.

L’heure! voici l’heure! N’entendez-vous pas La forêt qui pleure A ce bruit de pas? Effrayant mystère! Sentez-vous la terre Frémir et trembler, Et du chêne austère Le tronc s’ébranler? Tout se tait; silence! La lune a pâli; Sur son front s’avance Un funèbre pli, Où l’astre s’engage Sous le noir nuage Presque enseveli. Elle éclaire à peine Mont, forêt et plaine De ternes lueurs; Dans sa marche lente Son disque s’augmente De vagues rougeurs.... La feuille jaunie Vole en tourbillon; Sur la fleur ternie Meurt le papillon; Soudain quel silence! Voilà qu’il s’élance De l’horizon noir L’orage en furie, Qui s’acharne et crie Contre le manoir. Le vent se déchaîne, Courbe le grand chêne, Tord, dépouille, abat La débile plante Qui, sous la tourmente, En vain se débat, Et traîne, brisée, Sur le sol poudreux Sa fleur irisée, Pleine de rosée.... Tourbillon affreux! Des oiseaux nocturnes, Au jour taciturnes, Entendez les cris; Aux troncs ils s’attachent, Se battent, s’arrachent D’informes débris. Le tourbillon roule: Comme un mont qui croule, La vaste forêt Penche tout entière Sa verdure altière, Dont, sous la poussière, L’éclat disparaît; Elle se relève; Mais le vent, sans trève, Frappe à coups pressés Les cimes géantes D’effroi mugissantes; Les pins fracassés, Race chevelue, Dressant dans la nue Leurs vieux troncs blessés, Luttent inflexibles, Secouant, terribles, Leurs bras hérissés.

(_La flamme s’éteint._)

PREMIÈRE FÉE.

O mortelle atteinte, La flamme est éteinte!

LES TROIS FÉES.

Malheur! malheur! malheur! La mort glace mon cœur. Un tel charme inutile! Sois à jamais stérile, O terre de douleur! Malheur! malheur! malheur!

PREMIÈRE FÉE, _écoutant à droite_.

Silence et mystère! Silence et mystère! On vient! oui, j’entends D’un pied solitaire Effleurant la terre Les pas hésitants.

DEUXIÈME FÉE, _écoutant à gauche_.

Loin, bien plus loin sous la ramée, J’entends, j’entends aussi des pas. O mes sœurs, ne sentez-vous pas Monter de la terre alarmée, Monter une odeur de trépas?

TROISIÈME FÉE, _regardant du haut du chêne_.

Moi, du haut de mon chêne, Dans la plage lointaine, Je suis un voyageur: Sur son jeune front pâle Je vois l’ombre fatale De la main du Seigneur.

DEUXIÈME FÉE.

Tous trois viennent!--Là-bas la cloche se balance, Troublant du vieux château la profonde torpeur, Et, fantôme hagard, fuyant dans le silence, Sur mon sein haletant vole l’horrible peur.

TROISIÈME FÉE, _debout sous le chêne_.

O toi, sourde, ce soir, aux paroles des fées, Sois maudite à jamais, terre infâme! Etouffées Tes plantes vont mourir tordant de désespoir Leur tige dépouillée, et, désormais, le soir, En flairant l’air qui passe, ô poussière sanglante, Loin de toi s’enfuira le cerf plein d’épouvante!

PREMIÈRE FÉE.

Répandons-nous dans la nuit, Comme une brume légère, Et glissons sur la fougère, Impalpables et sans bruit. Qu’importe l’heure sonnée? Pour l’avenir incertain L’œuvre n’est pas terminée, Et notre œuvre est le destin. Que chaque fée assidue Se mette à sa tâche ardue! Mes sœurs, il nous faut veiller: Temps viendra pour sommeiller.

CHŒUR DES FÉES.

Sans éveiller la fougère, Invisibles et sans bruit, Comme une brume légère, Épandons-nous dans la nuit.

(_Les fées disparaissent. L’orage continue. Le ciel est sombre, menaçant, croisé d’éclairs livides. Le vent siffle avec violence dans les profondeurs de la forêt._)

* * * * *

Il nous reste à montrer comme socialiste ce poète infortuné, méconnu de son vivant, qui, dans ses veilles et ses travaux surhumains, tua son âme mille fois, avant de mourir, et dont la mémoire, à part quelques éloges tronqués, n’a été rappelée que pour l’insulte et le mépris.

CONSEILS AUX PROLÉTAIRES.

Hommes du peuple, gardez-vous de ceux qui viennent vous trouver avec de belles paroles sur les lèvres en nourrissant le mensonge au fond de leur cœur; gardez-vous de ceux qui prodiguent les promesses pour vous attirer dans un abîme. Surtout n’écoutez jamais les apologistes du pillage et du sang. Hommes, mes frères, je sais combien vos misères vous rendraient faciles à abuser; méfiez-vous des hâbleurs politiques et du clinquant misérable de leurs paroles; méfiez-vous des théoriciens sans portée, dont les plans heureusement irréalisables ne s’appuient sur aucune base scientifique, sur aucune connaissance de la nature humaine.

Cependant gardez-vous aussi de condamner tout à fait avant d’avoir entendu. Il n’y a point de parti où il ne se trouve des idées justes à recueillir, point de théorie sociale où tout soit absolument méprisable ou illusoire. Mais gardez votre indépendance intellectuelle, jusqu’à ce que les doutes d’une grande partie d’entre vous venant à s’éclaircir, vous puissiez réunir vos convictions éparses en une religion commune. Alors, seulement alors, vous pourrez juger ce qu’il conviendra de faire, et l’esprit de Dieu descendra parmi vous.

Entretenez avec soin dans votre âme la défiance de vous-même; songez à travailler pour vos enfants et non pour vous. Car, nous ne le dissimulons pas, la lutte sera longue et rude à soutenir. Et, lorsque je me sers de ce mot de lutte, ne pensez pas que je veuille parler de la lutte avec le feu et le fer, de la lutte à main armée. Non, pour celle-ci vous seriez prêts à l’entreprendre, et l’on sait que vous ne reculeriez pas devant la mort; on ne vous a pas fait la vie assez belle pour cela.

Mais il est une autre guerre que celle où l’on vole avec le mousquet et le sabre pour donner le trépas ou le recevoir; il est une autre lutte bien plus lassante, bien plus terrible à affronter. C’est un combat de tous les jours, de toutes les heures, de toutes les minutes; où l’on ne verse pas son sang, mais où l’âme s’épuise goutte à goutte; où ceux qui meurent sont oubliés; où ceux qui vivent sont honnis et bafoués; lutte de la patience contre le dédain, de la foi contre la raillerie, de l’esprit d’amour contre l’esprit d’égoïsme, de l’avenir contre le présent; lutte qui est à peine commencée et qui comptera de nombreux martyrs; lutte dont l’heure sonne au cadran du siècle: frères, vous sentirez-vous le courage de l’entreprendre? Écoutez-moi:

Quand vous serez fixés sur votre choix, soit que, parmi les bannières de toutes couleurs qui flottent dans l’arène, vous en adoptiez une, soit que vous en formiez une nouvelle, et que, vous ralliant à l’entour, vous aurez dit: C’est celle-là que nous voulons élever et défendre, alors les temps de la longue épreuve commenceront; alors vous verrez se dresser en foule pour barrer votre marche et les terreurs des gouvernants et les appréhensions des riches, et les précautions des hommes de parti, et les tenaces préjugés de la routine. Alors il vous faudra redoubler d’énergie et de persévérance; alors il faudra vous préparer à patienter longtemps, avant d’atteindre le but de vos efforts.....

HIPPOLYTE TAMPUCCI,

Ex-garçon de classe au collége Charlemagne, à Paris.

Hippolyte Tampucci naquit à Paris, au collége Charlemagne, où son père était préparateur du cours de physique et de chimie. Dans ce séjour des sciences et des lettres, il devait sentir se développer rapidement le vague instinct de poésie, qui le poussait à faire des vers, quand il ne savait encore ni le rhythme ni les lois de la versification. Ses dispositions précoces n’échappèrent point à l’œil exercé des chefs de cet établissement et lui concilièrent la bienveillance du proviseur, qui n’eût pas mieux demandé que d’admettre parmi les élèves de son collége un jeune homme dont la vive émulation eût été un si noble exemple. Mais le père d’Hippolyte, soit pressentiment, soit prévision, se refusa constamment à le faire profiter de cette précieuse faveur. Ainsi, les fruits de la science étaient tous les jours à sa portée, et, nouveau Tantale, il ne pouvait les toucher.

Cependant Tampucci arrivait à l’âge où il est nécessaire de faire choix d’un état pour s’assurer une existence. Son père, qui semblait être en guerre ouverte avec la poésie, ou plutôt dont la sollicitude inquiète voulait retenir son fils dans sa sphère, lui ménageait une dure épreuve: il lui présenta un jour tous les outils qui constituent l’état de cordonnier, lui déclarant, comme jadis on l’avait fait de l’autre côté de la Manche, au poète de la nature, Richard Savage, que c’était là la profession manuelle qu’il devait exercer. Le jeune Tampucci brisa ses outils, déclarant à son père qu’il avait une insurmontable aversion pour l’alène et le tranchet; bref, celui-ci fut convaincu et annonça au rebelle qu’il serait garçon de classe dans le collége. Plus tard, quand le jeune homme fut suffisamment initié à la hiérarchie sociale, il ne vit dans cette nouvelle profession qu’un nouveau sujet de dépit et de lamentation; mais, dans ce moment où il venait d’échapper à une existence maussade, qui l’aurait tenu, à poste fixe, quinze heures et plus, cloué sur une chaise, la place de garçon de classe au collége se présenta à son esprit comme une occupation des plus gracieuses. D’ailleurs, il avait été élevé dans la maison; il s’était mêlé aux jeux des élèves; et puis il aurait des loisirs: il pourrait donc se livrer à son goût pour l’étude. Ce fut, en effet, dans cette humble condition que le jeune Tampucci lut les meilleurs écrivains de la langue française, médita les principes de la grammaire et parvint à acquérir les éléments des belles-lettres. Mais la mort de son père vint interrompre ses études préliminaires: il fut appelé à le remplacer dans la préparation du cours de physique. Peu de temps après, il lui fallut reprendre le balai et le torchon. Ce fut pour lui un véritable crève-cœur, car il comprit alors qu’il se trouvait placé à l’un des derniers échelons de l’échelle sociale. Il exhala imphilosophiquement sa douleur en plaintes amères. J’aime mieux, dans l’antiquité, Homère mendiant en chantant; Ésope brodant ses misères d’immortels apologues; et, de nos jours, Magu, enfoui dans une cave, adressant ses charmantes stances à une abeille; Lebreton, impassible, couvant des vers stoïques au milieu des tumultes de l’atelier. Juillet 1850 arriva, et la France, dont il brisa, comme chacun sait, les chaînes, les vieilles chaînes; la France, régénérée par la liberté, par l’égalité; cette France, dont Tampucci avait entrevu et chanté à l’avance l’affranchissement; pour laquelle même il avait combattu; cette France nouvelle, enfin, refusa au poète et au combattant une modeste place dans l’un des bureaux des nouveaux ministères. Sous le despotique pouvoir du tyran Charles X il eût peut-être mieux réussi; mais ce jeune homme s’était épris, comme beaucoup, des grands mots, sans les définir rigoureusement. Qu’aurait pu demander à un tyran un ami quand même de la liberté?

C’est vers cette époque mémorable que Tampucci publia un recueil de poésies écrites sous des influences diverses. Il en fit paraître une seconde édition, augmentée de plusieurs pièces inédites. L’auteur avoue lui-même qu’elles n’ont pas été assez travaillées et ne les livre que comme des ébauches imparfaites. C’est peut-être trop de modestie. Bien qu’on puisse leur reprocher des négligences, des incorrections, et quelques autres défauts d’un ordre très secondaire, leur ton général est vrai et décèle le poète. On peut se former une idée de la manière de M. Tampucci en lisant les fragments suivants:

Oh! qui ne l’a jamais fait ce sublime rêve Qui commence ici-bas et dans les cieux s’achève: Etre républicain! ne voir autour de soi Que des frères! jamais, en coudoyant un roi, Ne salir en passant sa robe plébéienne! Nourrissant des vertus son âme citoyenne, Marcher, le front levé, l’abaissant nulle part Que devant la loi sainte ou celui d’un vieillard, Qui, de cheveux blanchis couronné, vous rappelle Votre père endormi dans la nuit éternelle! Repoussant loin de soi tout éclat faux et vain, N’estimer que l’honneur et les talents; enfin, N’adorer dans son cœur qu’une idole chérie, La liberté! n’avoir qu’un amour, la patrie!

Folles illusions! cherchez! fouillez encor Dans les âmes; hélas! vous y verrez que l’or, Un titre, des honneurs, en maîtres tyranniques Veut changer ces tribuns de vaines républiques. Eh! qu’importe le nom: roi, consul, empereur, Si les peuples trompés doivent avec horreur Lisant leurs noms inscrits aux fastes de l’histoire De ces traîtres un jour exécrer la mémoire! Ah! déchirez, enfin, ce lugubre bandeau, Qui cache à vos regards l’horizon pur et beau, Peuples! Eh quoi! rongés de guerres intestines, Ne voulez-vous toujours qu’adorer des ruines? Voulez-vous renverser l’arbre de liberté, Que sur vos frères morts vous avez replanté? Déplorables débats! la terre est encor molle, Qui couvre les débris des campagnes d’Arcole; Le sol mal affermi tremble encor sous vos pas; Et vous, qui n’écoutez, du milieu des combats, Que l’instinct du courage, alors que la tempête A cessé de gronder autour de votre tête, Perdant le souvenir de ceux qui ne sont plus, Dans vos choix inquiets, flottants, irrésolus, Implorant la licence ou subissant l’outrage, Jouets infortunés d’un honteux batelage, Il vous faut une idole où ployer les genoux, Vous, hommes, vous courbez la tête? Levez-vous! Écoutez cette voix puissante qui vous crie: «S’appuyant sur les fils des arts, de l’industrie, »Le front calme et serein, la sainte humanité »Vers un mâle avenir marche avec majesté. »Courage! aplanissez la route triomphale »Qu’elle doit parcourir! que partout l’air exhale »Des parfums sur ses pas! Pour qu’elle règne un jour, »Peuples, vous possédez tout ce qu’il faut: l’amour!

»Viennent de si beaux jours! que l’égoïsme infâme »A leur pure clarté vomisse enfin son âme! »Vous que son souffle infect n’a pas encore flétri »Ouvrez vos cœurs! versez sur le pauvre meurtri »De blessures les dons que le hasard prospère »Répand sur vos destins! Dieu de tous est le père: »Glorifiez-le donc, en tendant votre main »A ces masses sans nom que consume la faim. »Du travail, des trésors pour elles! votre vie »Leur appartient. Allons! que votre voix convie »Au banquet fraternel et saint des _Travailleurs_ »Les peuples, par vos soins rendus forts et meilleurs!»

Nous nous associons à cet avenir social, qui nous apparaît à nous, éclairé déjà par une étoile lointaine.

THÉODORE LEBRETON,

Ouvrier imprimeur en indiennes, à Rouen.

Fils d’un journalier et d’une blanchisseuse, qui gagnaient difficilement leur vie, à la sueur de leur front, Lebreton fut élevé à l’école de la misère: sa constitution grêle et maladive le rendait peu propre au travail du corps. Mais la nécessité, cette irrésistible puissance, ne le jeta pas moins, à sept ans, dans une fabrique d’indiennes de la rue Duguay-Trouin, à Rouen, en qualité de _tireur_, c’est à dire qu’il était occupé quatorze heures par jour à étendre de la couleur sur les chassis, dans cette fabrique invariablement chauffée à vingt-cinq degrés, quelle que fût la température extérieure.

Théodore Lebreton était, sans doute, un des plus ignorants des jeunes ouvriers de la fabrique; il épelait médiocrement, grâce à la sollicitude de son père, qui, s’étant contenté de ce pauvre savoir, croyait fermement que son fils s’en contenterait aussi.

Mais, comme la plupart des êtres souffrants, le petit Théodore demanda des consolations à Dieu. A force d’étude assidue, s’étant appris tout seul à lire couramment, il obtint la faveur d’entrer enfant de chœur à Saint-Vincent. Il remporta le prix de catéchisme, et ce prix était la Bible. La joie de Théodore fut extrême: il lut et relut ce livre admirable: ce fut pour lui comme un soleil intellectuel, qui donnait à son âme, à son cœur, à son esprit, une efflorescence spontanée. C’est là qu’il puisa sa haute raison, sa résignation touchante, sa sensibilité profonde. C’est ce livre divin qui lui fit cette touche à la fois noble et simple, tendre et fière, qui engendre une sympathie universelle en s’attaquant aux côtés les plus vulnérables de l’humanité.

Cependant cette jeune et délicate intelligence souffrait de l’atmosphère lourde et délétère des ateliers; il lui fallait plus d’air, plus d’espace, et, surtout, une correspondance d’idées et de sentiments plus en conformité avec les siens pour se rasséréner, pour se vivifier, pour se retremper. Le cynisme a sa rouille comme la barbarie.

C’était au théâtre que le jeune ouvrier allait se détendre de la contrainte de ses travaux matériels. Là, les mâles accents de Corneille le transportaient jusqu’au délire, tandis que les mélodies passionnées de Racine lui faisaient verser des larmes. Aussi, lorsque son génie poétique, éveillé par la voix de ces grands maîtres de la scène, voulut se débarrasser, en les jetant sur le papier, des pensées qui l’obsédaient, il ne pensa à les produire que sous la forme dramatique.

Mais le pauvre enfant est d’une ignorance rare; les tragédies qu’il a entendu réciter, il ne les a jamais lues; elles ne lui ont laissé que des impressions et non des sujets d’étude. Pour son coup d’essai, inexpérimenté comme il est, ira-t-il, sans guide, se fier aux élans de son imagination, aux mouvements de son cœur? Non, le timide, le modeste, l’humble ouvrier, réduit à ses forces personnelles, est incapable de rien entreprendre; il lui faut un auxiliaire puissant: il le cherche dans la Bible, le seul livre qu’il ait jamais lu, et, circonstance aussi étrange qu’authentique, les deux sujets qu’il choisit d’abord pour les mettre au théâtre sont Esther et Athalie.

Une fois ces deux sujets trouvés, il se mit à l’œuvre avec une ardeur incroyable, et, bientôt, il eut achevé les plans de deux tragédies. Il avait déjà versifié le premier acte d’Esther et quelques scènes d’Athalie quand, un jour, arrêté devant l’étalage d’un bouquiniste, il lut sur le dos d’un volume crasseux ce titre séduisant: _Chefs-d’œuvre d’éloquence_. Lebreton acheta ce volume moyennant quelques sous et rentra chez lui, impatient de goûter le plaisir que lui promettait sa précieuse acquisition. Mais quels furent son désappointement et sa surprise quand d’admirables fragments lui révélèrent l’existence de Racine, dont il se trouvait le compétiteur, sans le savoir!

Ainsi, les saintes inspirations de sa muse juvénile, à la veille de prendre leur essor, se trouvèrent, en un clin d’œil, annihilées. Ce coup imprévu fut terrible, sans être mortel; Lebreton renonça à la tragédie, mais non pas à la scène. En 1824, il avait achevé une pièce en un acte, intitulée _Ma tante_, et, deux ans après, une autre, ayant pour titre: _Hardiesse et Timidité_. En 1832, il fit jouer sur le théâtre du Grand Cours le vaudeville: _Le Jardin des Artistes_, qui obtint plusieurs représentations; enfin, pour courir toutes les chances du théâtre, il composa, dans le goût du jour, un drame en cinq actes et en neuf tableaux: _L’Amour et l’échafaud_. A ce petit répertoire dramatique si nous ajoutons quelques chansons étincelantes de verve, d’esprit et de gaîté, composées à une époque où Lebreton jouissait de la plénitude de ses facultés physiques et morales nous aurons dressé l’inventaire des œuvres de notre poète.

Quand la vocation n’éclate pas spontanément, c’est un secret mis par la Providence au cœur de l’homme pour se révéler au contact de certaines éventualités, ou pour mourir avec lui. Égaré, d’abord, sur les pas de Racine, Lebreton ne trouva pas non plus dans ces compositions médiocres l’issue propice au développement de son génie. Aux demandes inquiètes de son être intellectuel ces canevas dramatiques laborieusement brodés par l’esprit, la mémoire et la fantaisie sont-ils bien la réponse éloquente qui devait calmer ses inquiétudes? Doit-il, comme tant d’autres, se traîner péniblement dans des sentiers incessamment battus? Et la poésie, pour lui, pauvre prolétaire, voué à toutes les misères humaines, doit-elle, comme chez les écrivains plus fortunés, prendre des habits de fête, un masque riant, un langage de circonstance? Serait-ce donc pour l’imitation plus ou moins servile de ces œuvres frivoles que Dieu, dès son enfance, a serré son cœur dans un étau de fer? qu’il l’a rendu témoin de douleurs navrantes, de détresses poignantes, de désespoirs frénétiques? Non, non, évidemment non; s’il s’interroge, il n’est point satisfait; en vain tourne-t-il les yeux de tous côtés pour voir ce but où il doit tendre; aveugle à son insu, ce but il ne peut l’apercevoir. Enfin, une femme, douée des plus belles qualités, nouveau Tobie, devait dissiper cet aveuglement et lui montrer sa voie. Cette femme fut Mᵐᵉ Desbordes Valmore.

Ce fut, surtout, à l’exquise délicatesse de son organisation que Mᵐᵉ Valmore dut la révélation du secret de la vocation de Lebreton. Elle démêla instinctivement dans les compositions médiocres de l’ouvrier rouennais le germe fécond destiné à produire des fruits excellents. Elle avait chanté (on sait avec quelle aimable effusion) les joies pures et naïves de la famille, les sollicitudes maternelles, mais il restait pour une autre lyre, semblable à la sienne, montée à un ton plus grave, à étaler, sous l’inspiration d’une ineffable mélancolie, quelques scènes vivantes des misères humaines de nos jours. Elle pressentit quel charme triste et puissant la muse candide et énergique de Lebreton prêterait aux souffrances de l’infortuné prolétaire, se débattant sous le rocher sisyphéen d’une civilisation égoïste. De son côté, Lebreton étudia les poésies de Mᵐᵉ Valmore; elles l’inspirèrent, sans lui servir de modèle; elles lui enseignèrent un rhythme flexible, se prêtant aux diverses émotions de l’âme, et qu’il sut diversifier en le dotant d’accords plus vibrants et plus mâles.

Les premières pièces de vers de Lebreton ne lui conquirent pas tous les suffrages. On trouvait assez généralement que sa poésie correcte, élégante, harmonieuse, sentait un peu l’académie. On y entendait bien par intervalles la voix du poète, mais on eût voulu des productions frappées d’un cachet individuel: des chants émouvants, dramatiques surtout..... A ces exigences que nous ne discuterons pas et où se trouvait, du moins, une vérité spécieuse, Lebreton répondit par l’_Oiseau captif_, plainte touchante de la douleur résignée. Mais ce n’était là qu’un chant isolé, et pour donner à la critique pleine et entière satisfaction, il composa sous ce titre collectif: LES PLAINTES DU PAUVRE, une série de tableaux terribles, qui mettent à nu les plaies hideuses de notre ordre social. Il expose éloquemment, mais il ne récrimine pas. Il résulte pourtant de ces tableaux dessinés d’après nature, que le pauvre ouvrier n’est pas, pour l’ordinaire, vicieux par tempérament. La certitude de manquer d’un travail suffisant pour lui et sa famille est un épouvantail dont il ne peut supporter la vue; c’est une menace qui retentit sans cesse à ses oreilles, et pour ne voir ni n’entendre, pour anéantir son _humanité_, le malheureux va droit au cabaret.

Nous donnons les deux premiers morceaux qui ouvrent la série de ces scènes dramatiques et touchantes où Lebreton a montré qu’il ne lui fallait qu’un sujet vrai pour être original, vigoureux et puissant.

LES PLAINTES DU PAUVRE.

I.