Les poètes du peuple au XIXe siècle

Part 6

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Je viens de lire dans la _Tribune Indépendante_ votre hymne à la mémoire de nos jeunes et malheureux poètes: veuillez accepter, Monsieur, les œuvres de mon fils, mort, comme eux, à l’âge de vingt-six ans, l’année passée 1843 (le 3 juin), d’une maladie de poitrine. Né de parents malheureux, élevé dans la plus affreuse misère, il sentit, au sortir du berceau, le poids de l’existence; avec une constitution très faible, il s’adonna au travail de l’intelligence, dès ses premières années; à l’âge de cinq ans, il s’apprit de lui-même à lire en très peu de temps, et, de là, toujours appliqué sur les livres, sentant le besoin de sortir de l’état abject où le retenait l’indigence, il s’appliqua à acquérir des connaissances suivant ses goûts. Né d’un père espagnol, il apprit cette langue, en étudia la littérature, s’instruisit ensuite dans la langue anglaise, et parvint à avoir une place de correcteur dans une imprimerie[I]. Il passait les journées à gagner de quoi faire subsister son père, sa mère et un frère, plus jeune que lui de neuf ans; il employait une partie des nuits à s’instruire toujours davantage, à donner un essor à son imagination. Pauvre fils, tant de travail avec une aussi faible organisation! Veuillez, Monsieur, lire ses poésies; son âme s’y peint tout entière; toutes les souffrances exprimées dans ses vers ont été pour lui une réalité; il n’a seulement pas eu le moindre dédommagement; aucun de ses livres n’a été vendu; je les ai tous, ainsi que de nombreux écrits inédits, la plupart inachevés. Aucun écho n’a répété ses plaintes; personne n’a daigné recueillir le fruit de ses veilles: cette compensation lui a été refusée; sa mémoire est tombée dans l’oubli: elle ne vit plus que dans le cœur de sa mère inconsolable et de son frère, objet de sa plus tendre sollicitude. Je suis restée seule avec le dernier de mes enfants; mon mari a succombé le lendemain de la mort de son fils; le même convoi a suffi pour les deux: ils reposent ensemble côte à côte, au cimetière du Mont-Parnasse, où je vais savourer toute l’amertume de mes douleurs. Pardon, Monsieur, si une malheureuse mère vous supplie d’effeuiller quelques fleurs sur la tombe de son fils.

Adieu, Monsieur, mon cœur me dit que je ne vous implore pas en vain.

Veuve ORRIT.

27 Mai 1844.

Dès cinq ans, vous l’entendez, cette précoce intelligence s’exerçait avec véhémence, et cette œuvre du travail de l’esprit, poursuivie sans paix ni trève n’a valu à son auteur qu’une funèbre branche de cyprès! vingt ans ont été ainsi consumés par une flamme qui s’attisait d’elle-même tous les jours, et qui, s’élevant au dessus des horizons bornés des hommes vulgaires, emportait la victime dans les régions mortelles de l’infini.--Eh quoi, pour de si prodigieux efforts il n’obtint rien?--Absolument rien; et je vous l’ai déjà dit, à l’honneur de notre siècle.--Mais puisqu’il n’était ni électeur, ni traducteur, ni compilateur, ni archéologue, ni industriel, ni philanthrope.....--Oh! c’est juste; pardon.

Un jour, madame Orrit ayant trouvé son fils plus pensif encore qu’à l’ordinaire (il était dans sa septième année) lui demanda avec douceur la cause de sa taciturnité. «C’est,» répondit l’enfant avec dépit, «que depuis plusieurs jours, j’essaie à faire des vers et que je ne puis y parvenir.» Surprise, mais en mère habituée à toutes les complaisances: «Des vers! mon enfant,» dit madame Orrit, «en effet, j’ai toujours ouï dire que c’était fort difficile à bien faire; je n’en ai jamais fait moi-même; mais, pourtant, si cela pouvait t’être agréable, je tâcherais de t’en réciter quelques-uns.» Et, en femme d’esprit, elle improvisa sur des plaisirs de l’étude une petite pièce de vers charmante qu’elle a bien voulu me réciter et que je regrette de n’avoir pas retenue.

L’enfant remercia sa mère et ne parla plus de vers.

Cependant Eugène lisait et relisait les quelques livres que sa mère lui achetait du fruit de ses privations. Mais ces livres ne suffisaient pas à la soif d’apprendre qui le dévorait, et ils ne répondaient pas, d’ailleurs, au dessein qu’il avait secrètement formé de retirer sa famille des limbes de la plus profonde misère. Il commençait à s’impatienter lorsque sa mère lui annonça qu’elle le mènerait chez un monsieur bien bon et bien savant, qui pourrait le guider dans ses études. Ce guide bienveillant était M. Jacotot, l’auteur de l’enseignement universel.

A la vue du jeune Orrit, dont la physionomie rayonnait de modestie, de candeur et d’intelligence, M. Jacotot se recueillit un moment, puis il lui demanda ce qu’il désirait apprendre. «Tout,» répondit naïvement l’enfant.--«Très bien, répondit en riant l’apôtre de l’enseignement universel, mais d’abord?

--D’abord les langues, répliqua Eugène.»

M. Jacotot prit alors un _Télémaque_ français et anglais, lui adressa quelques paroles obligeantes et convint avec madame Orrit d’un jour de la semaine où son nouveau disciple lui apporterait son travail hebdomadaire.

A chaque visite, M. Jacotot exprimait son admiration: «C’est un enfant fait pour arriver à tout,» s’écriait-il dans son enthousiasme. Malheureusement, un événement imprévu força M. Jacotot à s’éloigner de Paris. Le pauvre Orrit se trouva donc abandonné à lui-même comme auparavant. Outre les quelques leçons de M. Jacotot, il puisa encore quelque instruction aux cours d’anglais du professeur Johnson.

Ses études personnelles firent plus que tous les préceptes de la science. A dix-sept ans il présenta à ses parents un manuscrit assez volumineux; c’était le recueil de ses premières poésies. Sa famille n’avait pas d’argent pour le faire imprimer, mais M. Orrit, le père, que la misère avait contraint, après avoir connu des jours meilleurs, à se faire à quarante ans, apprenti compositeur d’imprimerie, composa la plus grande partie de ces poésies, et son fils entra lui-même comme correcteur chez MM. Fain et Thunot, où travaille encore en la même qualité son jeune frère.

A ne considérer que superficiellement les poèmes d’Orrit, on pourrait croire qu’ils n’ont entre eux aucun lien de parenté; que, productions isolées, ils ont été créés d’éléments différents et qu’ils offrent autant de compositions individuelles. Il n’en est point ainsi: malgré une diversité apparente, l’idée mère de chaque pièce provient d’une source unique, d’un sentiment unique, celui que font naître l’isolement et la solitude.

Dans le recueil qu’il publia en 1841, l’auteur divise ses poésies en trois livres: le premier ayant pour titre principal _Idéal_; le second, _Solitude_; le troisième, _Sympathie_. On trouve déjà dans ce recueil la touche d’un grand peintre, et d’un peintre parfois d’une originalité sublime. Quoi de plus saisissant et de plus profondément senti, même dans Young et dans Bossuet que cette pièce de vers intitulée _Pensée de la mort_! Comme le poète sait s’emparer de vous tout d’un coup par cette brusque et solennelle entrée en matière!

Il viendra ce moment dont la seule pensée Fait courir un frisson dans ton âme oppressée; Il viendra ce moment; Et tu ne seras plus qu’une dépouille humaine, Ton regard sera mort, ta lèvre sans haleine, Ton cœur sans battement.

* * * * *

Hélas! tu ne peux pas, poète, avec la foule, Oublier en chantant le sable qui s’écoule, Le vide de la mort; Et tu te sens pâlir, si la cloche réclame, Et devant le néant tremble comme une femme, Quand tu te croyais fort.

Le doute apparaît dans la strophe suivante:

Ce n’est rien, cependant, mais à l’heure suprême, Ne pouvoir même pas lancer un anathème, Ou bénir, confiant! Espace, éternité, grandes mers inconnues! On appelait le jour, les ombres sont venues; Il n’est plus d’Orient.

Le doute désolé est suivi de son fidèle compagnon, le désespoir, qui se montre à la fin de la pièce, dans ces strophes fatidiques:

Et l’ange de la mort montant le coursier pâle, Sans cesse, pour remplir sa mission fatale, Saisit ses traits puissants; Et, tombés dans la nuit, encor loin de l’aurore, Nous nous sentons au cœur la flèche qui dévore La sève de nos ans.

Sachons mourir alors, cohorte décimée, Comme stupidement sait mourir une armée, Hochet d’illustres jeux; Feuillage desséché de la forêt humaine, Que le vent des combats à chaque souffle entraîne Et jette au sol fangeux!

Froids philosophes du XVIIIᵉ siècle et toi sceptique et passionné Byron, n’êtes-vous pour rien dans cette lente décomposition d’une imagination puissante, ballottée en sens contraire par les sophismes de l’incrédulité et les vérités de la foi! Et puis les utopies d’ordre social et gouvernemental trouvaient accès dans cette tête ardente qui voulait tout connaître et tout expliquer. Aussi, quand la journée de l’ouvrier typographe était terminée, avec quelle impétuosité l’âme de l’homme intellectuel, tenue à la cape forcément s’élançait-elle, après avoir levé l’ancre, sur les mers infinies de la pensée! C’est là, peut-être, la clef du titre énigmatique de son livre: _Soirs d’orage_. _Soirs d’orage_, en effet, quand, faute de temps, faute d’examen suffisant, mille questions restaient pendantes! Et, pourtant, que d’efforts souvent stériles! que d’hypothèses s’entre-dévorant! que de tristesses et que de larmes! que de contradictions et quelles inconséquences! et, parfois aussi, quelle naïveté enfantine! Aussi, dès son point de départ, dans sa première pièce, _Vocation_, en présence des maux de la vie dont son âme est saturée, il doute de la bonté de Dieu, et aucun argument ne saurait mieux la lui démontrer que s’il vit assez longtemps pour mettre la dernière main à son œuvre de poésie.

Poésie! Oh! ce nom, c’est l’éternel murmure Qui me parle au milieu des voix de la nature A toute heure, en tout lieu; C’est le rayon du ciel dont un front se colore, C’est la voix dont l’accent prophétique et sonore Seul me révèle Dieu!

Seigneur, pardonne-moi si mon âme attristée De doutes dévorants sans cesse tourmentée, A méconnu la foi: Hélas! sans nul soutien, égarée en ce monde, N’osant se l’avouer, cette âme vagabonde Ne demandait que toi.

Je t’obéis, mon Dieu! tu m’as montré la voie; L’abondante moisson de douleur et de joie Verdit sur mon chemin; D’autres refuseraient cette récolte amère! Moi j’ose l’implorer et, dans ma veille austère, J’attends mon lendemain.

* * * * *

A celui qui s’égare au fond d’un labyrinthe, Et, le cœur oppressé d’une éternelle plainte, Cherche votre sentier, Montrez un peu de gloire autour de son suaire: Que la mourante main du pauvre statuaire Laisse un beau marbre entier!

O mon souverain maître, un temps laissez-moi vivre: Je ne demande pas qu’un doux poison enivre L’ennui de ma douleur; Ce poison de l’encens que mesure au poète L’insensible ironie, en détournant la tête, Avec un ris moqueur; Mais je demande à voir l’image de mon rêve, A contempler enfin cette œuvre que j’élève, Œuvre de mon amour, Palpitante d’une âme en ses flancs recélée, Mystérieuse aussi comme une Isis voilée A l’éclat du grand jour!

Ainsi je pourrai croire en ta bonté suprême Et briser pour jamais la corde du blasphème, De mes doutes vainqueur; Et qu’alors je renaisse ou que bientôt j’expire, Vers toi s’élèvera tout accord de ma lyre, Toute voix de mon cœur!

Mais plus il avance dans son œuvre et plus il voit reculer devant lui, comme dans une perspective mobile, cette gloire à laquelle il aspirait, et par un retour sur lui-même qui le dépouille des prestiges et des illusions de la terre, il tourne ses dernières pensées vers Dieu; et Dieu, dans sa miséricorde infinie, soulage cette âme en peine en soufflant sur ses doutes et en embaumant de cet hymne suave et mélodieux, _l’Église_, son pauvre cœur déchiré:

L’ÉGLISE.

Le soleil, du matin, sur l’église en prière Vient épancher à flots sa limpide lumière; Les tabernacles d’or et les saints radieux De reflets jaillissants éblouissent les yeux: Planant sur leurs autels parfumés, les madones Semblent pencher plus bas le front sous leurs couronnes, Pour respirer l’encens des vases pleins de fleurs, En rêvant à l’aspect des humaines douleurs. Les vitraux peints d’azur, de topaze et de rose, Sur les parois brûlants, qu’une eau prudente arrose, Ont secoué l’éclat des robes de leurs saints, Suspendus à l’ogive en lumineux essaims; On dirait, émaillant les dalles diaprées, Des fleurs du paradis les ombres colorées; La rose du portail, les grands arcs élancés, Les chapiteaux romans aux monstres enlacés, Où l’artiste naïf sculpta, de fantaisie, Quelque emblème ignoré d’inculte poésie; Le chœur, le maître-autel, tout de dentelle et d’or, Les vieux tableaux noircis, l’orgue muet encor, Les chapelles en fête et leurs saintes images Qui retracent, auprès de la crèche et des mages, Le gibet où Jésus bénit en expirant; Sur leurs socles marbrés les anges adorant! Tout, aux feux du soleil, s’échauffe et se ranime, Tout vit prêt à chanter un cantique unanime, Tout semble, avec la foi des harpes de Sion, Soupirer la prière et l’adoration.

CHŒUR DANS LE TEMPLE.

Chantons, ô fils de la poussière, Chantons l’hymne de notre amour; Offrons l’encens de la prière: Voici resplendir la lumière Qui chasse l’ombre du faux jour!

O débile et mourante flamme, Qui devait brûler sur l’autel, Une seule voix te réclame; Mais cette voix réveille l’âme; Cette voix lui prédit le ciel.

Viens à nous et quitte ce monde, Où devaient s’égarer tes pas; Etoile, dans ta nuit profonde, A travers le brouillard immonde, Etoile, ne nous vois-tu pas?

Ton front est superbe, ô poète; Tu t’adores, risible Dieu! L’orgueil a couronné ta tête; Tu prends la robe de prophète, Et rêves ta place au saint lieu!

Hélas! trop faible créature, Rougis au penser de tes jours, Jetés aux flots d’une onde impure: Rallume en ta jeune nature Le foyer des nobles amours!

Enfant, respire l’espérance, La fleur au parfum le plus doux! L’âme doit voir sa délivrance: Même aux plus longs jours de souffrance, Ne chante jamais qu’à genoux!

Les pleurs, l’extatique délire, Dont sourit un monde moqueur, Les secrets où seul tu peux lire, Tout ce qui fait vibrer la lyre, Tout ce qui fait battre le cœur.

N’est-ce pas la moisson sacrée? N’est-ce pas l’éternel trésor? Réponds, réponds, âme inspirée; Pourquoi te verser, égarée, Du poison dans ta coupe d’or?

Chantons, ô fils de la poussière, Chantons l’hymne de notre amour; Offrons l’encens de la prière; Voici resplendir la lumière Qui chasse l’ombre d’un faux jour!

Mais quand, dégagé des mille entraves qui embarrassent son essor, cet esprit rêveur, oubliant le monde physique, s’égare dans les régions inconnues de la fantaisie, il empreint ses tableaux de couleurs étranges et saisissantes; il invente un langage sombre, mystérieux, qui glisse dans vos veines le frisson de la crainte; il promène l’imagination et le cœur dans un labyrinthe de sentiments et de passions fermé au genre humain, et nous, fascinés, saisis d’une curiosité immense, nous le suivons dans les sinuosités inextricables de ses créations inspirées, espérant, peut-être, entrevoir à travers les éclairs magiques de son génie l’énigme des choses d’ici-bas.

Le fragment suivant nous initiera à ce genre de poésie:

* * * * *

UN SYLPHE.

Voyez!

PREMIÈRE ONDINE.

Elle est coiffée De tristes fleurs!

LE SYLPHE.

De fleurs de mort.

UN AUTRE SYLPHE _abordant la fée_.

Charmante fée, Qu’attends-tu loin de nous?

LA FÉE.

Ce que tu n’attends pas.

LE SYLPHE.

Que désignent ces fleurs? réponds-nous!

LA FÉE.

Le trépas De ceux que j’aime.--Allez, fuyez, esprits frivoles.

PREMIER SYLPHE.

Que se passe-t-il donc?

LA FÉE.

Taisez-vous.

PREMIER SYLPHE.

Ces paroles Sont étranges.

DEUXIÈME SYLPHE.

Je tremble et n’ose plus...

PREMIÈRE ONDINE.

Poltrons!

LES ONDINES _s’enfuyant_.

Adieu, pauvres amis!

LES SYLPHES _les poursuivant_.

Oh! nous nous vengerons.

(_La fée reste seule et paraît écouter attentivement. Après une assez longue pause, on entend dans un très grand éloignement sonner une cloche._)

LA FÉE.

La cloche tinte, l’air bourdonne, Et, joyeux, le serf abandonne, Au signal bénit qui l’ordonne, La tâche reprise au matin. Déjà de la cloche argentine La voix claire, lente, enfantine, S’endort sous la verte courtine Du feuillage obscur et lointain...

(_L’angelus cesse de se faire entendre. Une voix s’élève alors sous les arbres, et, quand elle a fini, une voix s’élève dans une direction opposée._)

PREMIÈRE VOIX.

Je viens, douce fée, Au timide vol; De pleurs étouffée Et rasant le sol, Comme un oiseau frêle Se traîne sur l’aile, Poussant un cri grêle Et tendant le col.

DEUXIÈME VOIX.

J’aime le feuillage Qui danse et bruit, Le clair babillage Du ruisseau qui fuit; Et je viens dans l’ombre, Triste comme une ombre, Faire un charme sombre, Effroi de la nuit.

(_Entrent deux fées._)

DEUXIÈME FÉE.

Me voici!

TROISIÈME FÉE.

Me voici!

PREMIÈRE FÉE.

Soyez les bienvenues. Que vous ont dit les vents, les étoiles, les nues?

DEUXIÈME FÉE.

Tout astre est menaçant.

TROISIÈME FÉE.

Tout présage est fatal. La lune apparaissant au ciel oriental, Sous le nuage épais dont elle s’est voilée, Semble une reine en deuil, épouse désolée, Seule, errante et muette en son royal manoir, Aux dômes assombris tendus de crêpe noir.

DEUXIÈME FÉE.

J’ai vu nos ennemis riant sous le feuillage; Ils semblaient de quelqu’un épier le passage; Ils disaient: Attendons, bientôt ils vont venir, Et, par nos soins, bientôt ils vont se réunir. Ils riaient de plus belle, et je fuyais tremblante; Mais j’entendais l’éclat de leur voix insolente.

TROISIÈME FÉE.

Moi j’ai, sans m’arrêter, précipité mon vol. Je n’ai pas écouté le chant du rossignol, Qui, plus doux que jamais, s’élevait sous l’ombrage; J’ai passé le torrent, grondant comme un orage; Les sylphes m’appelaient et je fuyais toujours; Les sylphides, quittant leurs odorants séjours, Dans l’air se répandaient comme un parfum de rose; En un cercle amoureux je me voyais enclose; Mais toujours je fuyais, car j’entendais Néla Qui pleurait sous le chêne, et prompte me voilà!

PREMIÈRE FÉE.

O bonne sœur, merci! mais vite, le temps passe, Et du jour expirant le sourire s’efface. Hâtons-nous, hâtons-nous! vous savez mon désir; Sachons mettre à profit cet instant de loisir. Tout menace; exerçons notre agile puissance, Car, si nous ne pouvons détruire l’influence Des démons de la nuit, mes sœurs, nous savons bien Du mal semé par eux nous faire un peu de bien.

LES TROIS FÉES _se tenant par la main_.

Le cercle magique Sur l’herbe reluit; Lueur fantastique Brille dans la nuit. Chant cabalistique Murmure sans bruit L’appel fatidique; Son fatal que suit L’esprit prophétique. Vite, l’heure fuit.

(_Une flamme s’élève tout à coup sous le chêne; les fées y jettent chacune quelques herbes qu’elle consume lentement. Les fées tournent autour dans le cercle magique, en murmurant très bas des mots que couvrent entièrement le frémissement toujours croissant des arbres et le chant des sylphes dans le lointain._)

LES SYLPHES.

Le vent s’élève. Comme un rêve, Sur les gazons, Sur les sables, Insaisissables, Nous passons.

Formons la ronde Dans un éclair; Tournons sur l’onde La plus profonde; Tournons dans l’air!

Le vent s’élève. Comme un rêve, Sur les gazons, Sur les sables, Insaisissables, Nous passons.

(_Le chant s’est rapproché. Les sylphes dansent en formant un grand rond autour du chêne, mais sans trop s’approcher du cercle. Les fées forment un groupe immobile, et paraissent absorbées par l’attention qu’elles apportent à leur charme. Les sylphes cessent leur danse et s’éparpillent çà et là, mais toujours épiant les fées._)

CHOEUR DES SYLPHES, _à demi-voix_.

Frères, cessons, cessons la danse; Il faut, ce soir, de la prudence!

D’AUTRES SYLPHES.

Tout est triste, mon cœur aussi. Frères, que faisons-nous ici?

UN SYLPHE, _avec crainte_.

Ah! voyez, la lune se voile. Plus un rayon, plus une étoile!

QUELQUES SYLPHES.

Voyez! de ces naissantes fleurs Déjà se fanent les couleurs!

(_Pause._)

UN SYLPHE.

Rose pâle Dont le dernier soupir S’exhale, Tu vas mourir! Soumise, Tu penches tristement Ton front dépouillé lentement. Sens-tu la brise Accourir? Rose, tu vas mourir!

CHOEUR DES ONDINES, _dans les roseaux_.

Sylphes chéris, laissez les fées. De sombres guirlandes coiffées, Voyez-les pleurer et pâlir.

* * * * *

Des fleurs couvrent nos lits de mousse. Notre haleine aux rives si douces, C’est la fraîche vapeur des eaux: Nos soupirs en sont le murmure, Qui répond, dans la nuit obscure, Aux frémissements des roseaux.

LES FÉES, _tressaillant_.

Silence, silence, silence! Esprits des airs, esprits des eaux, Fermez l’aile, endormez les flots Sous une magique influence. Silence, silence, silence, Esprits des airs, esprits des eaux!

PREMIÈRE FÉE.

Silence!.... Sur la nue, où fermente l’orage, La lune s’élevant du brouillard se dégage; Le vent siffle plaintif et froisse le feuillage, L’onde gonfle ses flots écumant de fureur; La terre tremble; l’air et les cieux s’obscurcissent; Des chênes et des pins les branchages frémissent; Des esprits malfaisants les appels retentissent; Les éléments émus tressaillent de terreur.

CHŒUR DES FÉES.

Silence, silence, Doux enfants des airs, Car l’heure s’avance; L’esprit de vengeance Surgit des enfers!

PREMIÈRE FÉE.

Là bas, là bas! voyez!--Les infâmes sorcières, Sans horreur des chrétiens osant fouiller les bières, Sous leurs doigts décharnés réduisent en poussières Des ossements blanchis et d’horribles lambeaux. Écoutez, écoutez! j’entends leur chant barbare, Les reptiles impurs, dans la fangeuse mare, Coassent effrayés; le charme se prépare: La chaudière a reçu les débris des tombeaux.

CHŒUR DES FÉES.

Silence, silence, Doux enfants des airs, Car l’heure s’avance; L’esprit de vengeance Surgit des enfers.

SYLPHES ET ONDINES.

Ah! fuyons, fuyons vite, Fuyons loin de ce lieu! Le vallon nous invite; Ondines, sylphes, vite, Vite, fuyons!--Adieu!

VOIX ÉPARSES ET DÉJÀ ÉLOIGNÉES.

Adieu! Adieu! Adieu!

PREMIÈRE FÉE, _après un long silence_.

Le ruisseau bouillonnant sous les bras des ondines, Plus rapide s’enfuit, Et l’écho faiblissant de leurs voix argentines, A peine encore bruït; Et dans l’air fraîchissant sous tant d’ailes errantes Qui viennent l’agiter, Pleines de sourds frissons, les feuilles susurrantes Ont peur de palpiter....

(_Une pause._)

Tout est calme, tout tombe en une paix profonde... O silence des bois, Craignant de te troubler et de réveiller l’onde, Je veux taire ma voix.

(_Longue pause._)