Les poètes du peuple au XIXe siècle

Part 5

Chapter 53,410 wordsPublic domain

C’est avec une vive reconnaissance, Monsieur, que j’ai reçu l’ouvrage que vous avez bien voulu m’envoyer. Ce souvenir de votre part m’a fait d’autant plus de plaisir que j’avais lu avec admiration les vers qui ont été publiés de vous dans plusieurs journaux. Vous avez eu une heureuse idée de les réunir en un volume. Il ne faut pas que les choses saintes soient profanées par tant de choses païennes que propagent les feuilles publiques. Vos inspirations sont trop célestes pour les mêler aux publications si terrestres de tous les jours.

Je voudrais bien que quelque circonstance vous amenât dans nos contrées; ce serait pour moi une grande consolation de faire votre connaissance.

Si vous avez la permission de publier la lettre de votre évêque en tête de vos _Loisirs_, je vous autorise aussi à y joindre la mienne. Je fais des vœux pour qu’elle puisse vous être utile. Je suis persuadé que les supérieurs des petits séminaires s’empresseront de donner votre ouvrage en prix à leurs élèves, surtout après les sages précautions que vous avez prises.

Veuillez agréer, Monsieur, l’assurance de mon sincère dévouement.

L. J. M. cardinal de BONALD, archevêque de Lyon.

MAGU.

Tisserand à Lizy-sur-Ourcq.

Magu est né au village de Tancrou, canton de Lizy. Pendant trois hivers, seulement, il reçut dans une école primaire une instruction fort incomplète alors. Il passait l’été, comme plusieurs de ses camarades, aussi pauvres que lui, à ramasser des pierres, moyennant un salaire des plus minces, et à extirper des chardons dans les champs. Sorti de l’enfance, il apprit l’état de tisserand. Poussé par un instinct secret, Magu, à ses heures de loisir, lut avidement plusieurs almanachs des muses et quelques autres recueils de pièces fugitives. Mais son plaisir fut extrême quand La Fontaine tomba entre ses mains. Son penchant pour la poésie se déclara alors par plusieurs pièces de vers qui décelaient d’heureuses dispositions; on y trouvait de l’abondance, de la grâce et de la facilité.

Mais, doué d’un grand sens, Magu comprit tout d’abord que, s’il se livrait entièrement aux inspirations de sa muse, il conduisait sa famille et lui-même à la misère. Il se livra donc régulièrement à un travail manuel de douze heures. Et, loin que ce travail éteigne son énergie, il semble, après qu’il l’a achevé, plus frais et plus dispos: son imagination s’élève, son esprit s’anime, son cœur s’épanouit; n’a-t-il pas rempli avec résignation le saint devoir d’assurer l’existence de ses enfants? Cette pensée consolante vivifie son être; il se livre avec abandon à l’inspiration; comme la chrysalide il subit une métamorphose: le tisserand devient poète. L’ouvrier a aussi parfois ses préoccupations, mais elles sont innocentes et toutes d’intérieur: pendant que, la tête penchée sur son métier, il promène d’un mouvement égal sa navette agile, il reçoit la visite d’une abeille, qui lui inspire les vers suivants:

Gentille abeille qui _bourdonne_ A ma fenêtre monotone Où jamais le soleil ne luit, Vois-tu, dans sa retraite creuse, Cette araignée à forme _hideuse_ De ton aile écoutant le bruit?

Plus loin de l’insecte perfide, Le féroce instinct qui le guide, Serait de te mettre en lambeaux; Viens, sur ma main que je te porte; Viens donc, je t’ouvrirai la porte; N’approche plus de mes carreaux.

Vole rejoindre tes compagnes; Dans nos jardins, dans nos campagnes, L’air est pur et doux ce matin; Tant de fleurs t’offrent leurs prémices! Va te suspendre à leurs calices; Enrichis-toi de leur butin.

Sauve-toi, ma petite amie; Pars si tu n’es pas endormie; Va, profite de la saison: Demain il se peut que l’orage T’empêche d’aller à l’ouvrage Et te retienne à la maison.

C’est bien; tu comprends mes paroles; Dans les airs maintenant tu voles, Et tu me dois la clé des champs. Oh! combien je voudrais te suivre! Ici le sort me force à vivre Loin de mes goûts, de mes penchants.

Quelles images gracieuses! quelle douceur de sentiments! quelle résignation touchante dans cette allocution poétique!

Son talent se montre sous un autre aspect dans la réponse qu’il fait à une pièce de vers anonyme se terminant ainsi:

Magu d’un S au bout doit reprendre l’usage; Personne, j’en réponds, n’y mettra son veto; Quand on en a le nom et quand on est un sage, Pourquoi garder l’incognito?

RÉPONSE DE MAGU.

Que vois-je sur ma cheminée! Dieu! mes yeux sont-ils bien ouverts? Un papier où ma destinée Se dévoile et grandit, ô prophétiques vers! Je m’appelle Magu; je suis grand, je suis sage; Je suis un être surhumain. A mes rares vertus chacun doit rendre hommage, Un S me manquait, je la prends, je suis mage, Comme l’écrit une invisible main.

A genoux, peuples de la terre. Vite, dressez-moi des autels; De mes pieds baisez la poussière; Je suis le plus grand des mortels.

Et ne me jugez pas sur cette sale étoffe, Qui compose mes vêtements; Je suis magicien, savant et philosophe, Et je commande aux éléments.

A genoux, peuples de la terre! Vite, dressez-moi des autels; De mes pieds baisez la poussière; Je suis le plus grand des mortels.

Tout l’enfer est soumis à ma voix formidable: Je puis, quand il me plaît, évoquer les démons, Et des lieux les plus bas faire monter le diable Sur les plus hauts des monts.

Je vis pauvre et content: je n’ai point d’avarice. Si je voulais, pourtant j’aurais un grand trésor; Flamel auprès de moi ne serait qu’un novice Pour fabriquer de l’or.

A genoux, peuples de la terre! Vite, dressez-moi des autels; De mes pieds baisez la poussière; Je suis le plus grand des mortels.

J’escalade les cieux sans ballon et sans ailes, Sans machine à vapeur, sans aucun appareil; Et comme, en vous couchant, vous soufflez vos chandelles, Je puis éteindre le soleil.

Si je pouvais encore ajouter à ma gloire, Mes bons vers suffiraient pour illustrer mon nom; Mais, qu’en ai-je besoin? je vivrai dans l’histoire Plus que Napoléon.

A genoux, peuples de la terre! Vite, dressez-moi des autels; De mes pieds baisez la poussière; Je suis le plus grand des mortels.

ENVOI.

A vos aimables vers j’étais loin de m’attendre; Je les relis souvent, car ils sont si flatteurs! Le piége est bien caché; vous avez su le tendre Sous un monceau de fleurs.

Sage! n’en croyez rien; je suis bien loin de l’être, Moi, vil jouet des passions; Je me trompe souvent, même aujourd’hui peut-être Je me repais d’illusions.

Oui, la grâce à l’esprit unie De vos stances fait la beauté; Vous y brillez par le génie, Mais non pas par la vérité.

Bien que né sous le chaume, Magu n’a-t-il pas ici le ton de l’homme du monde? Ne trouvons-nous pas dans cette ingénieuse composition la fine plaisanterie, l’élégant badinage, l’exquise politesse du bel esprit? Montrons maintenant le sage revenu de tristes déceptions, appréciant les promesses des hommes à leur juste valeur, et, trop philosophe pour se plaindre, ne condamnant que lui-même. Citons cette pièce remarquable, d’un coloris si frais, d’un sentiment si vrai, d’un tour si vif, d’une expression si nette et si précise:

A MA NAVETTE.

Cours devant moi, ma petite navette; Passe, passe rapidement; C’est toi qui nourris le poète; Aussi t’aime-t-il tendrement.

Confiant dans maintes promesses, Eh quoi! j’ai pu te négliger; Va, je te rendrai mes caresses; Tu ne me verras plus changer.

Il le faut, je suspends ma lyre A la barre de mon métier; La raison succède au délire; Je reviens à toi tout entier.

Quel plaisir l’étude nous donne Que ne puis-je suivre mes goûts! Mes livres.... je vous abandonne; Le temps fuit trop vite avec vous.

Assis sur la tendre verdure, Quand revient la belle saison, J’aimerais chanter la nature.... Mais puis-je quitter ma prison?

La nature..., livre sublime! Le sage y puise le bonheur; L’âme s’y retrempe et s’anime En s’élevant vers son auteur.

A l’astre qui fait tout renaître Il faut que je renonce encor; Jamais à ma triste fenêtre N’arrivent ces beaux rayons d’or.

Dans ce réduit tranquille et sombre, Dans cet humide et froid caveau, Je me résigne comme une ombre Qui ne peut quitter son tombeau.

Qui m’y soutient? C’est l’espérance, C’est Dieu; je crois en sa bonté; Tout fier de mon indépendance, Je retrouve encor la gaîté.

Non, je ne maudis pas la vie; Il peut venir des temps meilleurs; Quelque peu de philosophie M’en fait supporter les rigueurs.

Tendre amitié, qui me _console_, Ne viens-tu pas me visiter? Mon cœur séduit par ta parole A l’espoir ne peut renoncer.

Je me soumets à mon étoile, Après l’orage le beau temps... Ces vers, que j’écris sur ma toile, M’ont délassé quelques instants.

Mais vite reprenons l’ouvrage; L’heure s’enfuit d’un vol léger; Allons, j’ai promis d’être sage; Aux vers il ne faut plus songer.

Cours devant moi, ma petite navette; Passe, passe rapidement; C’est toi qui nourris le poète, Aussi t’aime-t-il tendrement.

Ces citations suffisent sans doute pour caractériser le talent d’un homme qui, devant presque tout à la nature, nous offre dans son heureuse organisation un des plus merveilleux phénomènes de la création. On le voit: il est tour à tour simple, naïf, fin, concis, spontané; il ne cherche pas, il éprouve, et il peint avec les premières couleurs venues; couleurs toujours fraîches et pures. Soumises à l’examen de son jugement, ces vivantes traductions de l’impression ou de la pensée ont l’air si libre, si dégagé, si aisé; elles expriment si bien ses sentiments les plus intimes qu’il n’a rien ou presque rien à retrancher, à modifier. De là ce naturel exquis dont sont empreintes toutes ces poésies; de là cette remarquable sobriété d’épithètes, ce laisser aller entraînant, cette grâce originale, cette piquante bonhomie, cette philosophie bienveillante, qui, trouvant des échos naturels dans notre esprit comme dans notre cœur, nous charment, nous séduisent, nous subjuguent et nous attachent à l’excellent poète par les liens indissolubles des plus aimables sympathies.

Le premier volume des poésies de Magu obtint un prompt et brillant succès. Encouragé par de nombreuses souscriptions, par des marques très prononcées de sympathie données par des hommes de toutes les classes, Magu composa de nouvelles pièces de vers pour former un second volume. Cependant, au moment de livrer ce nouveau recueil à l’impression, Magu éprouvait peut-être des craintes plus vives que lorsqu’il mit le pied pour la première fois sur le seuil de la publicité. Si l’attention publique avait été vivement excitée, à l’apparition de ses premières poésies, n’était-il pas naturel qu’elle éprouvât moins de curiosité pour les secondes? n’avait-il pas à redouter les effets de l’envie éveillée par un premier succès? Trouverait-il dans ses critiques les mêmes dispositions indulgentes, surprises peut-être par la situation exceptionnelle de l’auteur? Puis une foule d’autres questions aussi inquiétantes? Et puis, enfin, ne dit-il pas naïvement dans une de ses pièces intitulée _A mes amis_, qu’il compte sur le mérite du portrait pour aider à la fortune de son livre? et il n’a qu’un portrait!

Mais voici une anecdote qui eut lieu à propos de ce fameux portrait: les amis de Magu lui persuadèrent d’aller à Paris pour cet objet. Un de ses protecteurs lui donna une lettre pour M. Quinzard, attaché à la maison de M. Lemoine, éditeur de musique, rue de l’Échelle. M. Quinzard devait le présenter à un habile dessinateur, M. Menut Alophe. Magu partit bravement avec une petite somme dans sa poche, se demandant, toutefois, si elle suffirait pour payer le portrait. Ce ne fut pas sans un certain embarras qu’il remit à un commis, pour aller la porter à M. Quinzard, la lettre où on lui donnait la qualification de poète. Cet embarras s’accrut tellement que, sans attendre la venue de M. Quinzard, il sortit précipitamment et se mit à courir sans oser regarder derrière lui.

Ce ne fut, pourtant, que partie remise, et, le lendemain, plus résolu, il se présenta de nouveau chez M. Quinzard. Les premiers mots furent des compliments pleins d’effusion sur les deux pièces _A ma Navette_ et _le Livre d’Or_, qu’on avait lues dans ses prospectus, et on lui apprit ensuite que M. Alophe se chargeait de faire son portrait gratuitement.

Avec cette bonté délicate des véritables artistes, MM. Quinzard et Alophe, pour ne pas faire perdre de temps au pauvre tisserand, se mirent de suite à l’œuvre, et, le soir même, Magu eut une douzaine d’épreuves de son portrait. Sa joie fut grande: «Je suis,» écrivait-il naïvement à sa femme, «je suis le premier tisserand, je pense, qui se soit encore fait lithographier; on m’approuve d’avoir gardé le modeste tablier et d’avoir voulu paraître ce que je suis effectivement, un pauvre ouvrier.»

Par un coup de la Providence, des prospectus des poésies de Magu tombèrent dans les mains des enfants d’un entrepreneur de terrassements du roi et chargé de l’entretien des Champs-Élysées, du même nom que le poète; ils se souvinrent avoir entendu dire que leur grand-père était né dans les environs de Lizy, et, après des recherches, ayant acquis des preuves de leur parenté avec Magu, ils lui écrivirent une lettre affectueuse et lui envoyèrent une somme de quatre cents francs pour contribuer aux frais d’impression de son livre.

Deux ministres de l’instruction publique lui donnèrent des témoignages de l’estime qu’ils faisaient de son talent poétique: l’un, M. de Salvandy, lui accorda une pension de deux cents francs; l’autre, son successeur, M. Villemain, souscrivit pour cinquante exemplaires de son ouvrage et lui adressa la lettre suivante:

A M. MAGU,

_Tisserand à Lizy-sur-Ourcq._

Paris, le 28 janvier 1840.

Je viens de lire, Monsieur, avec un vif intérêt quelques-unes des poésies que vous avez composées dans les courts loisirs de votre vie laborieuse. Votre talent et les sentiments que vous exprimez ne peuvent manquer d’être encouragés par l’estime publique. Je dois, comme ministre du Roi, vous donner une marque de l’intérêt que le gouvernement porte aux lettres. J’ai pris une souscription à cinquante exemplaires de votre recueil, sur le fonds spécial du ministère de l’instruction publique. Les deux cents francs, prix total de cette souscription, seront ordonnancés en votre nom sur le payeur du département de Seine-et-Marne, qui vous donnera avis du jour où vous pourrez vous présenter à la caisse de M. le Receveur particulier de votre arrondissement. Vous pourrez m’adresser, par l’entremise de M. le Sous-Préfet, les cinquante exemplaires de votre ouvrage auxquels j’ai souscrit.

Recevez, Monsieur, l’assurance de ma considération très distinguée.

Le Pair de France, Ministre de l’instruction publique, VILLEMAIN.

Avec le succès vint l’engoûment; le plus grand monde de Paris voulut voir le tisserand de Lizy. Celui-ci y vint en effet, appelé par la reconnaissance et Magu fut, à son insu, le lion du jour: gracieux amis, présentations, compliments flatteurs, grands dîners, concerts, etc., rien n’y manqua, et le bonhomme, avec son tact naturel et son admirable bon sens, ne dit ni ne fit rien qui ne fût d’une parfaite convenance.

Parmi les poètes du peuple qui figurent dans ce recueil, il n’en est aucun, peut-être, qui ait soulevé plus de sympathies que le tisserand de Lizy. Nous pourrions citer un grand nombre de ses patrons, de ses admirateurs, de ses amis, mais leurs noms ont déjà figuré dans la liste de souscription placée en tête de son premier volume de poésies. Nous croyons pourtant ne pas devoir passer sous silence un procédé honorable dont usa envers lui la société d’agriculture, sciences et arts de Meaux. Cette société distribue chaque année, en séance, des médailles rémunératives; elle décida qu’une de ces médailles lui serait décernée. Ce fut pour cette solennité que Magu composa les vers suivants qui furent lus par M. Viellot, président du tribunal civil de Meaux, et président de la Société d’agriculture, aux applaudissements répétés de douze cents personnes, les plus notables par leur position sociale et leurs lumières:

L’école du malheur n’est pas la plus mauvaise; A force de souffrir on devient patient; Le pauvre qui gémit bien promptement s’apaise, S’il voit l’avenir plus riant.

Il est content s’il peut réparer sa chaumière, Si son travail suffit pour nourrir ses enfants; S’il s’en voit respecté, s’ils aiment bien leur mère, S’ils sont soumis et caressants.

Non, ne le plaignez pas; il est heureux, il aime; Il est aimé de ceux qui sont autour de lui! Riches du jour, pour vous cet homme est un problème; Si ses plaisirs sont courts, ils sont exempts d’ennui.

Il n’éprouve jamais ce dégoût de la vie, Qui germe dans le cœur de l’homme ambitieux; Et vivre en travaillant, voilà sa seule envie; Ce qu’il faut pour le rendre heureux.

Et cet homme, c’est moi: de peu je me contente; Je sais utiliser mes heures de loisirs; De mon goût favori j’aime à suivre la pente; L’étude fait tous mes plaisirs.

Quand le printemps renaît, j’aime atteindre la cime Du côteau dominant ces arbres élevés, Et, là, jouir en paix du spectacle sublime De nos champs si bien cultivés.

J’admire ces présents que promet la nature, Fruits de rudes travaux qu’on doit encourager. O le premier des arts, ô riche agriculture, Honneur au souverain qui sait te protéger!

Le travail avec lui porte sa récompense; L’homme laborieux brave la pauvreté; Père de la santé comme de l’abondance, Sans lui point de prospérité.

Fuyons, fuyons ces lieux où la santé s’altère, Où l’homme s’abrutit espérant s’amuser; L’ivresse, à ce qu’il croit, adoucit sa misère; Bientôt la vérité vient le désabuser.

J’ai préféré la lyre à cette affreuse ivresse, Mère du crime et de tant de regrets; Son venin destructeur attire la vieillesse; La poésie a plus d’attraits.

Elle adoucit nos maux, elle élève notre âme Vers le riant séjour de la divinité; Le cœur qui se réchauffe aux rayons de sa flamme Comprend bien mieux sa dignité.

J’ai pensé que celui qui pense peut écrire; Il le ferait du moins s’il consultait son cœur; Le mien seul m’inspira quand j’ai saisi ma lyre, Dans la joie ou dans la douleur.

Mon langage des champs à tous ne pourra plaire; Que l’indulgence, au moins, encourage ma voix; Je n’ai cherché jamais à sortir de ma sphère; De mon instinct je suis les lois.

Aujourd’hui j’en reçois la douce récompense; Admis dans cette enceinte où siége le savoir, J’ose m’y présenter, même avec confiance, Surpris, mais heureux de m’y voir.

Lizy-sur-Ourcq, 7 juin 1840.

Un membre nouvellement admis dans la Société, un riche négociant de la rue des Lombards, à Paris, M. Ménier, propriétaire d’une grande usine dans le département de Seine-et-Marne, assistait à cette séance avec les dispositions les plus bienveillantes pour le poète. Il emporta à Paris le premier volume des œuvres de Magu; peu de jours après, il écrivit pour en avoir cinquante exemplaires, puis cent, et, enfin, ses demandes successives finirent par s’élever à six cents volumes; demandes faites par un généreux citoyen, non pas seulement au poète naïf et spirituel, mais au tisserand assidu, laborieux, à l’excellent époux, au tendre père, au chrétien résigné surtout, qui supporta longtemps, avec une constance muette, les souffrances physiques et la gêne;--à l’homme modéré qui ne demandait, dans ses vers, pour le bonheur de sa famille, que _un franc par jour_, _la maisonnette_ héréditaire passée en d’autres mains _et le petit jardin_; demandes faites aussi pour proposer à l’imitation de la classe ouvrière les enseignements précieux offerts par le caractère et les vertus privées de Magu, pauvre tisserand. Le nom de M. Ménier est donc aujourd’hui inséparable de celui de Magu, et les ouvriers éclairés de nos jours savent la différence qui existe entre le fastueux Mécène de cour et le modeste Mécène de l’atelier.

Faut-il dire, après cela, que les craintes de Magu pour la publication de son second volume de poésies étaient toutes chimériques? Tout le monde le sait ou s’en doute. Soyons du moins prophète, à coup sûr, en prédisant le même succès à toutes les poésies futures de cet esprit si fin allié à une si charmante bonhomie.

EUGÈNE ORRIT,

Compositeur-typographe.

Philosophie, romans, métaphysique, socialisme, linguistique, poésie descriptive, poésie dramatique, poésie intime; les sujets les plus divers comme les plus opposés furent étudiés avec ardeur par Eugène Orrit, encore si peu connu, malgré quelques tentatives généreuses pour encadrer son nom obscur d’une auréole posthume. Après plusieurs années de travaux précoces et incessants, au lieu d’atteindre ce brillant fantôme de la gloire qu’il poursuivait (Dieu sait avec quelle passion), il se trouva subitement épuisé et sans haleine face à face avec la mort qui, plus juste et plus humaine que la vie, le coucha doucement entre Malfilâtre et Gilbert. Comme eux il ne demanda pas seulement à sa plume le pain du jour, puisqu’il était correcteur typographe; mais de sa vie il avait fait deux parts: l’une, le jour, était consacrée à son état manuel; l’autre, une grande partie de la nuit, était employée aux études de la science, aux rêves de l’imagination, ne laissant qu’une bien faible part au sommeil. Voici en quels termes s’exprimait la pauvre mère d’Orrit en écrivant à un journaliste, peu après la mort de ce jeune talent, qui aurait pu s’élever si haut:

Monsieur,